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vendredi 11 février 2011

"La révolution a [...] bouleversé les choses... mais les hommes sont restés intacts" (L. Marcillac, 1824)

Le corps expéditionnaire français en Espagne en 1823.
Aquarelle originale signée P. O. (1824). Coll. Brown Univ.

« Les résultats de la guerre d’Espagne ont dépassé toute espérance par la promptitude qu’on a mise à les obtenir. […] Les armées françaises ont justifié la confiance qu’on avait de leur courage, de leur bonne discipline, comme de leur fidélité. L’écrivain est fier d’avoir à tracer de beaux tableaux et de pouvoir prouver le ridicule des patriotes espagnols qui menaçaient l’armée française des Fourches Caudines.

Dès le principe de l’insurrection de l’île de Léon, j’avais cherché, par des observations insérées particulièrement dans La Quotidienne, à prouver la nécessité d’éteindre ce foyer d’insurrection militaire, si dangereux par l’exemple, qui s’était allumé en Espagne. Il a fallu trois années d’expérience pour prouver à l’Europe que la base des trônes de la partie civilisée du globe se trouvait, pour le moment, en Espagne. […] Le système changea en 1822, avec le ministère ; et la raison frappant enfin de conviction des ministres royalistes, il fut décidé qu’on délivrerait un monarque dont les conjurés s’efforçaient d’avilir la dignité et le caractère sacré. La solidarité des sceptres fut établie en principe. La guerre d’Espagne fut considérée comme une mesure euro-péenne, nécessaire pour sauver la société du bouleversement des principes sur lesquels reposent la tranquillité des peuples et la stabilité des gouvernements légitimes. Il fut regardé comme de première nécessité d’arrêter les progrès de cette ambition de trône, qui était devenue l’esprit et l’ambition du siècle, dès qu’un soldat heureux arriva à l’empire par la gloire de ses soldats. Depuis cette époque, toute la législation des peuples et les droits des souverains dérivèrent d’un mouvement militaire ; et enfin en Espagne, quelques bataillons insurgés à l’extrémité de la péninsule suffisent pour changer les lois de la monarchie de Charles-Quint, et dicter à l’héritier de Philippe V, le souverain des Espagnes et de Indes, le code par lequel il devait régner sur les descendants du Cid et des femmes de Sagonte.

La France, à peine sortie du chaos des révolutions, eut l’honorable mission de consolider les principes monarchiques, et fut chargé des destins de l’Europe. Elle a présenté à l’univers étonné un état de finances que trente années de dilapidation et de concussion n’ont pu déranger ; et elle a confié le rétablissement de la morale des Etats à l’armée qui, quelques années auparavant, avait combattu pour celui qui, ne connaissant que l’obéissance passive, qualité première du soldat, démoralisait les peuples en les forçant à reconnaître pour souverains des hommes que la légitimité repoussait.

Honneur à vous, Roi sage, dont la perspicacité a pénétré le cœur des Français ! Vous y avez lu le mot fidélité, et vous avez confié à la gloire de Marengo, d’Austerlitz, réunie à celle de Condé et de la Vendée, non seulement la couronne de Saint-Louis, mais celle de tous les souverains de l’univers. Votre confiance n’a pas été trompée ; tous les Français ont répondu à l’appel de votre cœur et de l’honneur : l’accolade fraternelle s’est donnée sur le champ de bataille, et a eu pour témoin et pour garantie de sa sincérité, le drapeau sans tache. […]

Un corps expéditionnaire a marché directement sur Cadix, pendant que d’autres corps couvraient les flancs de l’opération principale, et délivraient les provinces latérales à celles que le prince [le Duc d’Angoulême] traversait. Le succès a couronné cette entreprise audacieuse, calculée sur le courage des troupes du roi, et le dévouement du peuple espagnol pour leur souverain. Honneur au prince, dont les plans sont en harmonie avec le caractère des Français, qui ne voit jamais que la victoire ! Traverser l’Espagne pour aller attaque, par assaut, le Trocadéro, malgré l’avis de tout un conseil de guerre, est une conception digne d’un descendant du vainqueur à Arques. […]

…l’Espagne était divisée par deux opinions, l’une royaliste avec le gouvernement absolu, l’autre constitutionnelle. La première opinion était celle de tous les habitants de la campagne et du clergé ; la seconde était bornée au littoral de la Méditerranée, particulièrement à Barcelone, ville à fabriques, et dans laquelle les gens vivant du produit de leur travail, subordonné à l’étendue du commerce, sont en nombre suffisant pour en imposer à la partie qui vit de ses revenus territoriaux. Peu de villes intérieures partageaient l’exaspération révolutionnaire. […] Remarquons que, partout où la morale religieuse avait de l’influence, les peuples étaient dévoués à la légitimité absolue : où la cupidité régnait, le vice anarchique avait de l’empire. En comparant les deux masses, on verra que la plus considérable était pour la monarchie sans altération, et l’on se convaincra que le sol espagnol n’est favorable ni aux complaisances ni aux concessions. La révolution y a, comme partout ailleurs, bouleversé les choses ; mais les hommes y sont restés intacts, et les principes immuables. […] » 

Louis Marcillac, Histoire de la guerre d'Espagne en 1823 :
 campagne de Catalogne, Paris, A Le Clère, 1824.

vendredi 17 décembre 2010

"Cette unification [allemande] effectuée, ce sera l'âge d'or pour l'Europe" (Lubanski, 1862)


"En voilà assez que tu grandisses..." (dessin de Cham, 1870). 












« La race allemande jusqu'à nos jours est au comble de la démence, permettant qu'on la déchire en tant de morceaux ; qu'on la parque comme un misérable troupeau, autour de tant de roitelets, qui, riant dans leur barbe de cette division, continuent à tirer profit chacun de son troupeau pour leur propre compte. A l'instar des maîtres, des favoris, des courtisans, des parasites de toutes couleurs, hauteurs et dénominations, leurs familles, et à son tour, leurs favoris, courtisans, etc., en un mot une chaine de parasites, traient ces dociles vaches, auxquelles leurs superbes maîtres donnent le nom de fidèles sujets, bons sujets — par exemple — de S. M. Bavaroise, ou Hanovrienne, ou Saxonne, etc. Et comme ils sont magnanimes ces maîtres, laissant ses plus que dociles sujets supporter toutes les charges par lesquelles ils sont grevés !... […]

Autrefois la politique de la France servait à merveille les intérêts des maîtres-couronnés et mitres, gouverneurs du peuple allemand ; favorisait les délimitations des terrains occupés par la race allemande, en un échiquier politique, et il semblait pour la France un intérêt le plus évident, pour que ce bon peuple, voisin de ses frontières du Nord et de l'Est, était continuellement divisé en une quantité des petits Etats, rivaux, adversaires, même ennemis entre eux, jusqu'à tel point, jusqu'où peuvent arriver les choses humaines... Parmi les gouvernements d'Allemagne ont éclaté tant de fois des guerres acharnées : partout et toujours s'est vue la main de la politique française qui versait l'huile sur le feu, au lieu de l'éteindre ; et une pareille politique a été tenue, quelque quatorze années auparavant aussi à l'égard de l'Italie...

Aujourd'hui, la politique de l'héritier du grand nom est tout à fait opposée à celle qui prédominait jadis : aujourd'hui, à l'instar des Italiens, toutes les souches du peuple allemand, doivent chez soi retrouver leur Victor-Emmanuel, leur Garibaldi, leur Mazzini, leur Cavour ; doivent toutes s'unir pour constituer un grand Etat, dont les limites assignées par la nature-même, se présentent les plus normales: au Nord-Ouest le littoral de la mer d'Allemagne; à l'Ouest la rive droite du Rhin; au Sud les revers septentrionaux des Alpes centrales ; au Sud-Est la rive gauche de la rivière de l'Emis; à l'Est les monts de la Forêt de Bohème, la rive gauche dit Bober et de l'Oder après la jonction du premier avec le second ; et enfin au Nord les côtés de la Baltique, le chenal Eyder et de nouveau la mer d'Allemagne. Voilà les frontières véritablement naturelles et invulnérables de l'Allemagne.

A une combinaison pareille, toute l'Europe libérale et l'alliance anglo-française devraient prêter de bonne grâce leur concours efficace pour y coopérer activement, et alors personne n'aura des inquiétudes pour un tel ordre de choses dans le centre d'Europe, parce que cette combinaison évoquera des autres tant sur les rives du Rhin, que sur celles de l'Oder, qui équivaudraient une semblable agglomération de la race allemande autour de l'unique trône constitutionnel, du nouvel empereur des Allemands, des Germains ou des Teutons. C'est une allusion à la cession de la rive gauche du Rhin à l'empire français et à l'idée d'établir un autre Etat composé des pays limités par l'Oder, le Bober, les monts Carpates, le Dniestr, le Dniepr, la Duna, le golfe de Riga et le littoral de la Baltique. Cet Etat servirait de balance à l'Est pour le nouvel empire Constitutionnel des Germains, qui se priveraient de leur suprématie sur les pays Slaves. […]

A l'unification de l'Allemagne sous les auspices des Hohenzollern il ne faut pas même penser : la politique de cette maison est si titubante, si indolente, qu'il ne vaut pas la peine de s'en intéresser. Le Duc de Saxe Cobourg-Gotha, drapeau du parti libéral, a révoqué toutes ses idées et tendances libérales ; donc reste à examiner quels résultats pouvait obtenir le parti libéral allemand par l'unification des Allemands avec les Hollandais, en un empire-république sous les auspices de la maison d'Orange.

Un tel empire constitutionnel aurait de, la population seulement en Europe plus de 38 millions de citoyens, auxquels adjoignant les habitants des colonies, on arriverait au chiffre de 56 millions d'habitants. Quelles innombrables débouchés et nouveaux marchés se présenteraient aux produits de l'industrie et du commerce des Allemands, dont la flotte mercantile dépasserait celle de France; dont la flotte de guerre compterait tout d'un coup plus que 500 bâtiments des différentes dimensions et qualités, armés de quelque quatre ou cinq mille de bouches à feu. […]

De cette courte exposition le lecteur se convaincra que le statu quo en Allemagne ne doit et ne peut pas durer. Dans ce tableau c'est l'Autriche, proprement dite, qui représente l'arbre aux fruits les plus mauvais, qui doit être coupé et brûlé... Oui, le nom de cette puissance doit être rayé de la carte de l'Europe ! Toutes les provinces qu'elle a volées et qu'elle s'est adjointes, par la force, doivent recevoir leur autonomie. Le gouvernement autrichien, qui a fait fouetter et pendre en public, des femmes coupables de patriotisme, qui a fait fusiller ou massacrer des milliers de patriotes Hongrois, Polonais, Italiens ; ce gouvernement qui en ce moment aiguise de nouveau les haches de ses bourreaux pour égorger des nouvelles victimes; ce gouvernement, pour ainsi dire, excommunié par la voix de la raison, de la justice et de la révolution, ouvertement et partout prononcée, ce gouvernement doit avoir sa fin, comme le plus grand obstacle à l'unification et au bien-être de la race germanique. De même il n'y a pas de raison de conserver les noms des Prussiens, des Bavarois, des Saxes, etc. ; le glorieux nom DES GERMAINS sonne le mieux.

Cette unification effectuée, ce sera l'âge d'or pour l'Europe, parce qu'après la disparition pour toujours de l'Autriche, les champs de batailles et les gibets de ce gouvernement ne boiront plus le sang des victimes humaines. De mon côté je soutiens, de même que M. Proudhon, qu'un temps viendra où les nations, éclairées sur le but de leur destinée par une instruction répandue parmi toutes les classes de la société, qu'en ce même temps les nations réunies par la concorde, libres — par la raison et par l'influence de la concorde, fortes — en vertu de la liberté, de la concorde, et par l'obéissance aux justes lois, et enfin enrichies par la possession incontestée des produits de leur travail, que telles nations travailleront en commun au grand œuvre du bien-être général ; mais pour y arriver il faut en finir une fois avec l'Autriche, car ce sera le premier pas vers l'unification, premier degré de l'échelle récemment dessinée pour monter au temple du bien-être général.»

Henry Grimala Lubanski, La vérité sur les lettres de M.J. Proudhon, Paris, Impr. de Compositeurs-typographes, 1862.

dimanche 24 octobre 2010

"De la nécessité... de rassembler les peuples d'Europe en un seul corps politique" (H. de Saint-Simon, 1814)

Claude Henri Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825).

« L'Europe a formé autrefois une société confédérative unie par des institutions communes, soumise a un gouvernement général qui était aux peuples ce que les gouvernements nationaux sont aux individus : un pareil ordre de choses est le seul qui puisse tout réparer.

Je ne prétends pas sans doute qu'on tire de la poussière cette vieille organisation qui fatigue encore l'Europe de ses débris inutiles : le dix-neuvième siècle est trop loin du treizième. Une constitution, forte par elle-même, appuyée sur des principes puisés dans la nature des choses et indépendants des croyances qui passent et des opinions qui n'ont qu'un temps : voilà ce qui convient à l'Europe, voilà ce que je propose aujourd'hui.

De même que les révolutions des empires, lorsqu'elles se font par les progrès des lumières, amènent toujours un meilleur ordre de choses, de même la crise politique qui a dissous le grand corps européen, préparait à l'Europe une organisation plus parfaite.

Cette réorganisation ne pouvait se faire subitement, ni d'un seul jet ; car il fallait plus d'un jour pour que les institutions vieillies fussent entièrement détruites, et plus d'un jour aussi pour qu'on en créât de meilleures; celles-ci ne devaient s'élever, celles-là tomber en ruines que lentement et par des degrés insensibles.

Le peuple anglais, que sa position insulaire rendait plus navigateur que les autres peuples de l'Europe, et par conséquent plus libre des préjugés et des habitudes natales, fit le premier pas, en rejetant le gouvernement féodal pour une constitution jusqu'alors inconnue.

Les restes à-demi détruits de l'ancienne organisation européenne subsistèrent dans tout le continent ; les gouvernements retinrent leur première forme, quoiqu'un peu modifiée en quelques endroits ; le pouvoir de l'église méconnu dans le nord, ne fut plus, dans le midi, qu'un instrument de servitude pour les peuples et de despotisme pour les princes.

Cependant l'esprit humain ne restait point inactif; les lumières s'étendaient et achevaient partout la ruine des anciennes institutions : on corrigeait des abus, on détruisait des erreurs, mais rien de nouveau ne s'établissait.

C'est qu'il fallait que l'esprit novateur fût appuyé d'une force politique, et que cette force, résidant dans la seule Angleterre, ne pouvait lutter contre les forces du continent entier, qui servaient de rempart à tout ce qui restait du régime arbitraire et de l'autorité du pape.

Aujourd'hui que la France peut se joindre à l'Angleterre pour être l'appui des principes libéraux, il ne reste plus qu'à unir leurs forces et à les faire agir, pour que l'Europe se réorganise.

Cette union est possible, puisque la France est libre ainsi que l'Angleterre ; cette union est nécessaire, car elle seule peut assurer la tranquillité des deux pays, et les sauver des maux qui les menacent ; cette union peut changer l'état de l'Europe, car l'Angleterre et la France Unies sont plus fortes que le reste de l'Europe. […]

MESSEIGNEURS, vous seuls pouvez hâter cette révolution de l'Europe, commencée depuis tant d'années, qui doit s'achever par la seule force des choses, mais dont la lenteur serait si funeste.

Et ce n'est pas seulement l'intérêt de votre gloire qui vous y invite, mais un intérêt plus puissant encore, le repos et le bonheur des peuples que vous gouvernez.

Si la France et l’Angleterre continuent d’être rivales, de leur rivalité naîtront les plus grands maux pour elles et pour l’Europe ; s’ils elles s’unissent d’intérêt, comme elles le sont de principes politiques, par la ressemblance de leurs gouvernements, elles seront tranquilles et heureuses, et l’Europe pourra espérer la paix.

[...] L'âge d'or du genre humain n'est point derrière nous, il est au-devant, il est dans la perfection de l'ordre social ; nos pères ne l'ont point vu, nos enfants y arriveront un jour : c'est à nous de leur en frayer la route. »

Comte de Saint-Simon,  De la réorganisation de la société européenne, ou de la nécessité et des moyens de rassembler les peuples d'Europe en un seul corps politique, en conservant à chacun son indépendance nationale, Paris, chez Adrien Egron, 1814.

"Obéissance absolue et passive dans les masses, voilà la politique du catholicisme" (anonyme, 1845)

« L'unité et l’infaillibilité dans le pouvoir, l'obéissance absolue et passive dans les masses, voilà la politique du catholicisme. Cette politique est fondée d'abord sur la notion même du pouvoir. Tout pouvoir appartient a Dieu, qui règne absolument et arbitrairement sur le ciel et sur la terre.

Dieu, en donnant sa révélation, a établi une foi que les hommes ne sont pas appelés à juger, et une hiérarchie inspirée ou du moins divinement assistée, pour interpréter cette loi et la hiérarchie accepte la souveraineté de fait, comme une puissance qui vient de Dieu, et a toujours prêché aux peuples l'obéissance aux monarques absolus, en tout ce qui n'attaquait pas la foi. Voilà donc deux arguments contre la démocratie l'idée du pouvoir considéré dans sa source, et la pratique constante de l'Église.

Il est facile de prouver la même chose par des raisons générales et des exemples particuliers. Et d'abord la loi catholique est essentiellement monarchique et absolutiste en elle-même, et ne doit tendre qu’à façonner les gouvernements humains à son image. Pour les catholiques, la liberté consiste à pouvoir faire ce qu'on doit. Tout est arrêté, tout est défini il n'y a rien à examiner. Donc l'organe de la loi doit être simple et unique comme elle.

La démocratie est le gouvernement du doute et du bon plaisir des majorités ; peu importe qu'un principe soit vrai en lui-même il devient vrai pour la république, dès que le peuple l'a voulu aussi la minorité des sages est-elle toujours opprimée dans les gouvernements populaires.

Le catholicisme politique, c'est la foi au gouvernement et le gouvernement de la foi. Les croyants n'ont pas besoin d'un sénat qui délibère : la loi est là ! Il s'agit de savoir si elle affirme ou si elle nie en telle ou telle circonstance un enfant suffirait pour prononcer. D'ailleurs la foi catholique enseigne que tout homme qui se trouve à la tête du gouvernement a une grâce toute spéciale qui le soutient et le dirige, et ne permet pas aux sujets de juger les actions du maître que la Providence leur impose.

Il n'y a dans le monde que deux classes d'hommes ceux qui veulent faire ce que Dieu veut et ceux qui veulent faire ce qu'ils veulent. Les uns admettent une loi absolue, et se soumettent à quiconque est reconnu d'eux pour l'interpréter légalement les autres n'admettent que leur bon plaisir, et sont obligés de se consulter entre eux pour s'entendre, s'ils ne veulent pas se battre ou s'ils sont las de se battre. Ainsi la majorité l'emporte, et soumet la minorité à ses exigences et à ses caprices.

Voilà les vrais principes philosophiques du catholicisme en matière de gouvernement ; demandez aux docteurs et aux théologiens les plus accrédités en France et en Italie, vous verrez si l'on vous en impose et si même on vous a dit tout. »

[Anonyme], Paix ! paix ! Réprimande adressée par un abbé et un théologien à Timon, qui n'est ni l'un ni l'autre, Paris, chez les marchands de nouveautés, 1845.

vendredi 1 octobre 2010

"La pacification définitive... de l'Italie ne peut s'accomplir qu'au moyen d'un compromis" (L. Debrauz, 1861)

Affiche annonçant la promulgation du traité de Paris en date du 28 avril 1856. Rio de Janeiro, 17 juin 1856. Archives du Ministère des Affaires étrangrères, Paris.


« Trente années de paix consécutives, et les immenses bienfaits qu'en avaient recueillis toutes les nations, semblaient avoir enraciné chez les peuples européens le désir ardent de voir disparaître à jamais le fléau désastreux de la guerre, triste héritage des temps barbares !

Les hommes d'état les plus dignes de ce nom proclamaient hautement le maintien de la paix, comme la plus belle conquête de notre siècle. Et l'un des plus grands penseurs dont s'honore l'Angleterre, lord Brougham, résumait tous les progrès de notre civilisation par cette heureuse pensée : la plume, et non plus le canon, décidera désormais des destinées du monde.

Fidèle interprète du sentiment général de l'Europe, le Congrès de Paris consignait, dans son protocole du 14 avril 1856, le vœu que, pour opposer un obstacle salutaire à de nouveaux conflits entre les puissances, celles-ci, avant d'en appeler à la force, eussent désormais à admettre l'action médiatrice d'un Etat ami, dont la mission serait de les rapprocher et de les réconcilier.

Nous avons la profonde conviction que si les grandes puissances s'étaient mieux pénétrées du protocole au bas duquel figurent leurs signatures, les complications italiennes auraient pu être arrangées sans coup férir, et qu'elles auraient reçu une solution bien plus conforme aux véritables besoins et aux intérêts de l'Italie, qu'on ne saurait l'espérer de sitôt. Au milieu de l'inextricable confusion d'idées qui règne dans la presqu'île des Apennins, l'action de la diplomatie est désormais enrayée par le mouvement révolutionnaire avec lequel le Piémont se trouve déjà aux prises.

Si l'aréopage, qui préside au concert européen, avait alors véritablement compris sa sainte et noble mission, il se serait interposé de toute son autorité entre les parties contendantes. En leur déclarant qu'il tournerait ses armes contre la puissance qui n'accepterait pas son suprême arbitrage, il aurait certes empêché la guerre d'éclater. L'Europe ne serait pas aujourd'hui réduite au triste rôle de blâmer hautement la tournure que prennent les affaires italiennes, sans pouvoir rien empêcher, de donner des conseils qui ne sont point écoutés, et de faire des vœux qui restent toujours stériles. Le prestige du nom de Garibaldi, il faut bien le dire, a supplanté et anéanti, au-delà des Alpes, l'influence de la diplomatie.

Les souverains ont beau multiplier leurs entrevues et se prodiguer les marques d'amitié personnelle ; en vain les cabinets protestent à l'envi de leurs intentions pacifiques, et proposent, pour en témoigner la sincérité, soit des conférences, soit la réunion d'un congrès; en vain les organes les plus accrédités de la presse périodique s'efforcent à rallumer la confiance qui s'éteint, à ramener le crédit qui s'en va, à encourager le travail qui chôme, à ranimer le commerce qui languit; la préoccupation de l'avenir, couvert d'un voile aussi sombre qu'impénétrable, domine tous les esprits. Chacun se demande à quoi doivent servir toutes ces armes que l'on forge, tous ces canons que l'on coule, tous ces armements que l'on pousse avec un redoublement d'activité d'un bout à l'autre du continent ? Les États rivalisent à perfectionner les engins de guerre, et le génie créateur de l'homme ne semble plus occupé qu'à inventer des instruments de mort toujours plus puissants, qu'à combiner les moyens de détruire des armées entières ou de foudroyer toute une flotte. Jadis, après une longue campagne, on avait à déplorer la perte de moins de soldats que la bataille de Solferino n'en a vu moissonner en un seul jour. […]

L'histoire de l'humanité compte, hélas ! trop de pages sanglantes, pour que tout homme de bien ne souhaite pas sincèrement que le nœud gordien de la question italienne soit dénoué autrement que par l'épée. La véritable régénération politique, telle que nous la souhaitons de bon cœur à la nation italienne, ne saurait s'effectuer et se développer qu'à l'ombre de la paix et de l'ordre social. […]

La presqu'île des Apennins est aujourd'hui le champ clos, où la longue et opiniâtre lutte entre l'esprit féodal et les aspirations libérales des générations nouvelles doit enfin se vider. Prédestinée à conserver, au moyen-âge, le dépôt sacré de la civilisation et à le protéger contre les flots envahissants des hordes barbares, qui du fond de l'Asie se ruèrent sur l'Europe, l'Italie paraît providentiellement choisie pour être le terrain où, nous en avons la confiance, s'opérera la réconciliation entre l'absolutisme et la liberté.

La pacification définitive et durable de l'Italie ne peut s'accomplir qu'au moyen d'un compromis entre les deux principes adverses, dont les conflits incessants ont engendré cette situation précaire, si remplie de périls et d'anomalies, dont l'Europe offre en ce moment l'étrange spectacle. […] Que les rois retrempent leur politique dans les saints et charitables préceptes du Christianisme, et la démagogie, qui menace d'envahir et de bouleverser l'Europe, mais qui n'est au fond que l'hérésie effrontée de la démocratie véritable, mourra d'impuissance. Tandis que la véritable démocratie repose sur les intérêts de tous, conciliés avec les droits de chacun, l'autre n'est que l'expression de minorités turbulentes ; l'une, mue par la liberté qui féconde le travail, répand la prospérité et la richesse; l'autre, ne vivant que de haines et faisant incessamment appel aux plus bas instincts populaires, est poussée par l'esprit de destruction et n'engendre que le paupérisme et la misère. Entre les deux, le choix des peuples ne sera ni long, ni douteux. […]

La base d'un compromis est toute trouvée depuis que les grandes puissances ont reconnu la nécessité impérieuse d'observer, dans les circonstances actuelles, le principe de non-intervention. Il ne faudrait plus que transformer la question de fait en une question de principe, pour lui imprimer, ainsi qu'à toutes ses conséquences légales, la force d'un élément du droit international pratique.

Un tel compromis, sagement conçu et loyalement exécuté, rendrait la sécurité et la stabilité aux rapports mutuels et incessants des peuples entre eux, mettrait fin aux agitations de l'Europe et aux souffrances de l'humanité par une paix solide, fondée sur la justice et contenant dans ses dispositions équitables la garantie de sa durée. Du système de non-intervention, rigoureusement interprété et applique aux événements de la Péninsule, découle on ne peut plus naturellement la solution finale des complications italiennes. »

Louis Antoine Debrauz de Saldapenna, Le rachat de la Vénétie, est-il une solution ? Paris, Amyot, 1861.  

mardi 28 septembre 2010

"La nation hongroise est résolue à résister..." (Kossuth, 1849)

Mihály Kovács (1818–1892), "L'asservissement de la Hongrie en 1849" (1861).

« PROTESTATION SOLENNELLE DE LA NATION HONGROISE CONTRE L'INTERVENTION RUSSE.

La nation hongroise assaillie dans l'essence même de son existence politique n'en vainquit pas moins avec l'aide du Dieu juste et tout-puissant la révolte, qu'en dépit de toute loi et constitution la maison parjure, qui y régnait provoqua à force des menées les plus insidieuses, et des actes de violence les plus atroces.

La nation réussit à chasser jusqu'aux frontières du pays les troupes autrichiennes lancées sur elle pour y écraser la liberté et l'indépendance.

Et la nation d'un commun accord, et emporté par un enthousiasme général en usant de son droit inaliénable, et dans le devoir de se conserver soi-même prononça à tout jamais la maison de Habsbourg-Lorraine bannie du trône, cette maison, qui s'est tâchée soi-même de crimes épouvantables et de parjures sans nombre.

Jamais nation ne se battit pour une cause plus juste. Jamais maison régnante ne fut punie à plus juste titre. Jamais nation n'avait de droit mieux fondé à attendre, qu'on laisserait son gouvernement national fondé sur l'accord unanime du peuple guérir en repos les nombreuses blessures, dont le tyran déchu en avait déchiré le sien.

Et voilà que, sans aucune déclaration de guerre, des corps armés de Russes se montrent en masse sur le territoire voisin de la Gallicie et de Cracovie, menaçant la Hongrie d'invasion au premier appel des Habsbourgs.

Tous les préparatifs, toutes les nouvelles s'accordent à prouver, que la maison de Habsbourg-Lorraine non moins despote, que défaillante par ses propres fautes, s'efforce par son alliance avec la puissance russe, à relever son trône abattu sur la tombe du peuple hongrois.

La nation hongroise est résolue à résister encore à cette attaque. Plutôt elle versera sa dernière goutte de sang, que de jamais plus reconnaître son meurtrier pour son maître. En prononçant cette résolution ferme et inébranlable dans la conviction de lajustesse de sa cause, c'est avec une foi religieuse qu'elle croit dans la victoire, mais en même temps elle s'écrie devant Dieu et les peuples civilisés du monde, abreuvée comme elle est d'amertume et d'injures implacables, contre l'injuste intervention de la puissance russe, qui en faveur d'un despote parjure se prépare à souiller d'un pied profane tout droit de l'homme et des nations.

Elle proteste dans le sentiment de l'incontestable devoir de défense de soi-même, à laquelle on l'a poussé. Au nom de ce droit international, qui fait le fondement des rapports mutuels entre les états, au nom des traités, déclarations, et protestations, qui placent sous l'égide du sentiment de justice commun à tous peuples l'existence de celle d'entre elle, qui est menacée de mort par la hache d'un bourreau usurpateur. C'est encore au nom de la liberté, de l'équilibre de l'Europe et de la civilisation. Au nom de l'humanité, et du sang innocent, qui verse dans une pareille guerre crie vengeance au Dieu de la justice.

Que la nation hongroise y compte, que la sympathie de tout peuple, qui aime le droit et la liberté, répondra à ce cri. Mais que tout le monde l'abandonne, et elle déclare tout de même dans la conscience de soi-même devant Dieu et le monde, qu'elle ne cédera jamais à la violence des tyrans, et qu'elle luttera jusqu'au dernier soupir dans la défense de ses droits contre les atteintes du despotisme.

Que Dieu et le monde civilisé soit juge entre nous et nos oppresseurs !

Debrecen, le 18 mai, 1849.

LOUIS KOSSUTH, Gouverneur.
Comte CASIMIR BATTHYANY, Ministre des Affaires Étrangères. »



mercredi 22 septembre 2010

"Lamartine est doué pour célébrer les révolutions... mais il n'est pas fait pour les gouverner" (Lerminier, 1850)

Alphonse de Lamartine, vu par La Revue comique (1849).


« Dès le principe, l'éloquence de M. de Lamartine fut, comme sa poésie, traversée par des tendances et des sentiments contradictoires. La même indécision que nous avons vue contre la foi catholique et l'autorité de la raison humaine, nous la retrouvons chez l'orateur entre la cause de la conservation sociale et la cause du progrès qui, plus tard pour lui, par une contradiction nouvelle, deviendra celle de la révolution. Dans son abondante parole, tout se rencontre, tout s'entrechoque : aspirations du dix-neuvième siècle, souvenirs et défense du passé, conseils d'une sage modération, effusions humanitaires. Sous ces impressions si différentes, l'âme de l'orateur rend des vibrations également sonores. On dirait une harpe éolienne placée sur la tribune.

Pendant les premières années de sa vie parlementaire, M. de Lamartine se mit tour à tour au point de vue du gouvernement et au point de vue de l'opposition. S'il est question d'un amendement en faveur de la Pologne, il s'y opposera et dira qu'il ne faut pas s'effrayer des empiétements en Asie de la puissance russe, qui ne peut qu'y porter la civilisation. Il insistera pour le payement intégral aux États-Unis des 20 millions qu'ils réclamaient, blâmant énergiquement la Chambre de 1834 d'avoir rejeté le premier traité que le pouvoir exécutif présentait à la sanction parlementaire ; mais, d'un autre côté, il refusait au gouvernement le droit de faire juger les accusés d'avril, et il développait cette thèse singulière, que si, dans l'ordre civil et criminel, il pouvait y avoir des procès et des jugements, il n'en était point ainsi dans l'ordre politique. "Entre le gouvernement et les partis, s'écriait M. de Lamartine, le procès, c'est la bataille ; le jugement, c'est la victoire. Y a-t-il un procès juste, quand il y a en présence des ennemis et point de juges. Il n'y a plus là qu'une fiction, une dérision juridique." Ainsi, reproduisant les langages des républicains les plus exaltés, M. de Lamartine contestait la légitimité de la justice sociale, et néanmoins il se croyait conservateur ! [...]

Une fois lancé dans la voie des oppositions extrêmes, M. de Lamartine ne ménagea plus rien : il répéta sur tous les tons qu'il ne s'agissait plus de changer le ministère, mais bien la pensée du règne, que tous les petits remèdes seraient inutiles, et qu'il fallait une transformation radicale de la politique tant intérieure qu'étrangère. Toutefois, si brillantes que fussent ses agressions, M. de Lamartine au sein de la Chambre restait sans puissance. Il n'avait d'action ni sur la majorité, qui ne lui pardonnait pas sa désertion, ni sur la gauche, qui le laissait dans l'isolement, qui l'applaudissait quelquefois, mais ne l'adoptait pas.

Il est naturel qu'avec son tempérament M. de Lamartine ait senti qu'il étouffait dans l'atmosphère parlementaire. Il tourna le dos à la chambre pour s'adresser au pays, pour l'agiter. Alors, par une nouvelle négation de son passé , plus audacieuse encore que toutes les autres, il se mit à célébrer avec enthousiasme ce qu'il avait si souvent combattu : la révolution ; non pas une révolution idéale, mais la terrible révolution de Danton et de Robespierre. L'histoire va devenir entre ses mains une arme, une torche.

Le livre si rapidement improvisé des Girondins porte l'empreinte des deux talents de M. de Lamartine : c'est un poème, c'est un discours. La composition, la mise en scène sont d'un habile romancier ; vous trouverez dans l'exécution toute la facilité, toute la verve d'un inépuisable orateur. L'ouvrage offre au lecteur tous les tons, tous les effets littéraires : anecdotes, portraits, épisodes romanesques, développements épiques, déclamations de tribune, chronique scandaleuse, tout, sauf l'impartiale gravité de l'historien. Mais de cette impartialité l'écrivain ne se soucie guère ; pourvu qu'il enflamme les esprits, il est content. [...]

L'heure fatale a sonné : les vœux, les rêves de l'ambitieux poète sont réalisés avec une rapidité foudroyante qu'il ne prévoyait pas. Il a provoqué une révolution. Elle éclate; qu'en fera-t-il ? L'histoire a déjà répondu. Élevé au pouvoir sur les ruines de l'ordre social, le 24 février, M. de Lamartine en a été précipité dans les sanglantes journées de juin. Quatre mois au pouvoir, voilà ce qu'il a obtenu après treize années de convoitises et d'agitations !

Encore il serait plus juste de parler de quatre mois d'impuissance. Le nouveau Girondin eut un moment de courageuse et d'aristocratique fierté, en repoussant le drapeau rouge, mais après cet éclair d'indépendance, quel asservissement à toutes les exigences des passions révolutionnaires. On sent que l'homme ne conduit rien ; le torrent l'emporte. L'imprudent a déchaîné des éléments qu'il ne peut maîtriser et qui l'entraînent en l'épouvantant.

Quel ne fut pas son trouble, à l'hôtel de ville, dans la matinée du 16 avril 1848 ! L'histoire expliquera plus tard comment il répondit à une dernière avance de la fortune, qui lui offrait l'assistance et l'épée d'un illustre général. M. de Lamartine est bien doué pour célébrer les révolutions, même pour les pressentir ; mais il n'est pas fait pour les gouverner.

C'est ce qu'alors ne savait pas la France. Elle voulait, au contraire, que Lamartine fût le représentant suprême de la révolution. Elle l'appelait au gouvernement, à la dictature. Dix départements l'envoyèrent siéger à la Constituante. Quand il apprit cette décuple élection, il eut comme un moment d'ivresse, et il s'écria qu'il était le plus grand des hommes. Le lendemain, il s'en retournait le plus faible, et il s'opiniâtrait à rester le collègue de Ledru-Rollin, dont il devait être, dans la pensée de la France, l'inflexible et victorieux adversaire. [...]

Pourquoi tromper ainsi l'attente de toute une nation ? Pourquoi se refuser à une gloire infaillible ? Etait-ce défaut de courage ? Non, mais chez celui qui était l'objet de tant d'espérances, il n'y avait pas cette conviction fondamentale qui fait les grands révolutionnaires et les grands hommes d'État. Mirabeau est invincible dans le milieu qu'il a choisi pour servir la révolution et la contenir. L'action de Danton sur les affaires fut un moment irrésistible. Robespierre exerçait un terrible ascendant. Quand Bonaparte parut, on ne méconnut pas longtemps une nature maîtresse et supérieure destinée à commander. Ces hommes ne furent si puissants que parce qu'ils étaient énergiquement convaincus de la vérité de certains principes.

Si de ces grands exemples nous reportons nos regards sur 1848, nous voyons la pire des révolutions, une révolution inutile, et, pour la représenter, un sceptique, un artiste irrésolu qui se reconnaît lui-même le jouet d'une mystérieuse fatalité. Alea jacta est. Malheureusement M. de Lamartine n'a pu prendre que ce mot à César, qui, en le prononçant, se posait ainsi la question : "Mourir, ou s'emparer de Rome et du monde."

Aujourd'hui, après tant d'orageuses et de stériles aventures, M. de Lamartine se trouve à la fois en dehors du mouvement conservateur et du mouvement révolutionnaire. Il est tourmenté, repentant ; il n'a plus d'autre préoccupation que de multiplier les apologies de sa conduite. A peine tombé du pouvoir, il s'est mis à écrire l'Histoire de la révolution de février. Quel appendice aux Girondins ! Dans le Conseiller du peuple, il a chaudement attaqué le socialisme, le communisme, l'anarchie, et il a recommencé cette éternelle oscillation entre les tendances révolutionnaires et les idées conservatrices. Seulement, aujourd'hui, il semble incliner un peu plus vers les traditions de stabilité monarchique.

N'oublions pas en terminant que Lamartine a une consolation suprême au milieu de tant de mécomptes et de regrets. Si la postérité doit le juger sévèrement, au moins elle ne peut l'oublier. Il est entré dans l'histoire par son naufrage même. Tous ses vers périraient que son nom surnagerait encore, mêlé aux révolutions du dix-neuvième siècle, et si ses poèmes se transmettent aux âges lointains, ils recevront un nouveau lustre du rôle politique qu'il a joué. »

Jean Louis Eugène Lerminier, De la littérature révolutionnaire, Paris, Méline, 1850.

vendredi 27 août 2010

"Silence au pauvre !" (Lamennais, 1848)

« AVIS. Le cautionnement imposé aux journaux ne permettant pas de continuer le nôtre, nous prévenons nos abonnés, qu’à partir de ce jour, ils recevront le journal La Réforme à la place du Peuple Constituant, suspendu forcément. Que nos lecteurs reçoivent, avec nos fraternels adieux, l’expression de notre reconnaissance. Leurs sympathies nous ont soutenus, encouragés ans la tâche, souvent difficile et rude, que nous nous étions imposées. Puissent-ils nous rendre ce témoignage, que nous n’avons point failli à notre devoir ! Maintenant nous sommes dans les jours mauvais : il en viendra de meilleurs. Désespérer de la France serait un sacrilège.

Le Peuple Constituant a commencé avec la république ; il finit avec la république. Car ce que nous voyons, ce n’est pas, certes, la république, ce n’est même rien qui ait un nom : Paris est en état de siège, livré au pouvoir militaire livré lui-même à une faction qui en a un son instrument ; les cachots et les forts de Louis-Philippe encombrés de 14.000 prisonniers, à la suite de l’affreuse boucherie organisée par des conspirateurs dynastiques devenus, le lendemain, tout-puissants ; des transportations sans jugement ; des lois attentatoires au droit de réunion, détruit de fait ; l’esclavage et la ruine de la presse, par l’application monstrueuse de la législation monarchique remise en vigueur ; la garde nationale désarmée en partie ; le peuple décimé et refoulé dans la misère, plus profonde qu’elle ne le fut jamais : non, encore une fois, non, certes, ce n’est pas la république ; mais, autour de la sa tombe sanglante, les saturnales de la réaction.

Les hommes qui se sont faits ses ministres, ses serviteurs dévoués, ne tarderont pas à recueillir la récompense qu’elle leur destine et qu’ils n’ont que trop méritée. Chassés avec mépris, courbés sous la honte, maudits dans le présent, maudits dans l’avenir, ils s’en iront rejoindre les traîtres de tous les siècles dans les charniers où pourissent les âmes cadavareuses, les consciences mortes.

Mais que les factieux ne se flattent pas non plus d’échapper à la justice inexorable qui pèse les œuvres et compte les temps. Leur triomphe sera court. Le passé qu’ils veulent rétablir est désormais impossible. A la place de la royauté, qui, à peine debout, retomberait d’elle-même sur un sol qui refuse de la porter, ils ne parviendront à constituer que l’anarchie, un désorre profond, dans lequel aucune nation ne peut vivre, et de peu de durée dès lors. En vain, ils essaieraient de le prolonger par la force. Tout force est faible contre le droit, plus faible encore contre le besoin d’être. Cette force, d’ailleurs, où la trouveraient-ils ? Dans l’armée ? L’armée de la France sera toujours du côté de la France.

Quant à nous, soldats de la presse, dévoués à la défense des libertés de la patrie, on nous traite comme le peuple, on nous désarme. Depuis quelque temps, notre feuille, enlevée des mains des porteurs, était déchirée, brûlée sur la voie publique. Un de nos vendeurs a même été emprisonné à Rouen, et le journal saisi sans autre formalité. L’intention était claire ; on voulait à tout prix nous réduire au silence. On y a réussi par le cautionnement. Il faut aujourd’hui de l’or, beaucoup d’or, pour jouir du droit de parler : nous ne sommes pas assez riche. Silence au pauvre !
Paris, le 10 juillet

LAMENNAIS. »

mercredi 11 août 2010

"Il est une guerre juste... c'est celle qui a pour but d'anéantir un... sanguinaire oppresseur" (A. Havard, 1859)

« LA GUERRE ! Toutes les nations qui composent le monde ont eu des guerres à soutenir ; mais elles étaient justes ou injustes. Une guerre juste, quoiqu'il soit horrible de verser le sang humain, de détruire par le glaive l'homme, cette œuvre de Dieu, il faut la faire sans hésiter.

Une guerre injuste, ou autrement une guerre de fantaisie, de tyran, d'oppresseur, est un opprobre dont se couvre celui qui la prend sous sa responsabilité. Honte éternelle à cet être-là ; le monde l'abhorre ; les courtisans et les intéressés seuls, au risque de partager sa honte, font cause commune avec lui. La postérité, il est vrai, dans son inexorable justice, dans son inflexible jugement, les flétrit pour l'éternité. Mais rien n'effraye un tyran, il se joue de tout ; l'humanité n'est qu'un vain mot pour lui ; quand il a dit JE VEUX, Dieu a parlé par sa bouche. Le comble de l'immoralité est là, ou il ne se trouve nulle part. Voilà, nous le croyons, l'idée qu'un peuple civilisé doit avoir de la guerre injuste. Aussi ne doit-on jamais la faire à aucune nation par esprit de conquête ou par pur caprice.

Mais il est une guerre juste et que toute nation qui comprend l'humanité doit entreprendre avec un acharnement terrible : c'est celle qui a pour but d'anéantir un barbare et sanguinaire oppresseur qui ne se contenta pas de l'esclavage de ceux qu'il appelle les siens, mais qui veut encore imposer son joug de fer aux autres. Cette idée-là, elle révolte l'homme qui sent sa dignité, l'homme qui ne veut plus de la vie devenue une honte. En effet, esclavage ou lâcheté est tout un pour l'homme à qui Dieu a révélé sa nature perfectible. Le cri Aux armes ! est alors le seul qu'il doit proférer ; l'amour de la justice est pour lui une soif morale non moins utile à sa vie, à son âme, que les aliments le sont à son corps. Mais l'homme ne peut vouloir le bien que pour lui seul ; le frère qui lui crie : on veut m'assassiner, viens à mon secours ou je vais succomber, ne doit pas être odieusement abandonné par lui, ou il a le droit de le maudire.

Si nous avions le temps ici de feuilleter les annales du monde, nous n'aurions que l'embarras du choix dans les citations que nous aurions à faire. Mais nous nous bornerons à rappeler 1792, époque qui tient du prodige, époque où la France, ayant jeté loin d'elle toute la vieille friperie des anciens temps, avait juré de se transformer en une nation nouvelle ou de disparaître du monde. Mais le faisceau de lumières était seulement en France ; les ténèbres enve- loppaient les autres nations. Elles ont voulu nous vaincre ; et si, comme nous l'avons déjà dit, elles nous ont envoyé la guerre, nous leur avons envoyé la liberté. Nous ne citons que cette époque-là, parce qu'elle est la plus extraordinaire, la plus saillante dans l'histoire des peuples. Elle renferme une idée vers laquelle il faut, avec le temps, que tout converge, LE PROGRÈS.

Mais, nous dira-t-on, nous avons été vaincus ; nous le savons, et nos ennemis se sont souvent parés d'un laurier trouvé parmi nos morts. Ils ont détruit des hommes, mais cette idée de l'affranchissement humain, l'ont-ils détruite ? Non, elle est restée debout ; elle défie les oppresseurs, et c'est avec elle, c'est à son cri que les opprimés, la rage au coeur, se lèveront pour exterminer la tyrannie.

Ce cas-là, c'est celui où s'est placé un jeune souverain, l'empereur d'Autriche ; imbu de vieilles et ridicules idées, il veut porter l'asservissement dans le Piémont, il veut subjuguer une partie de l'Italie, il veut faire rétrograder la raison. Alors, regardant sa nation comme un composé de satellites forcés, il faut qu'à son geste ils aillent se faire tuer au nom de la déraison, de l'esclavage ! Et ce souverain est dans cet âge où il est si beau d'être grand et généreux, de suivre la progression des idées, d'élargir la voie par où le bien devrait toujours passer sans rien ravager. Mais le sort en est jeté, l'empereur d'Autriche veut ensanglanter le sol de l'Italie. Son crime sera puni : la France a volé au secours de ses frères opprimés et la lutte est dans toute son effervescence.

Malheur à toi, jeune souverain. Oh ! si tu le voulais, il serait encore temps. Lis donc l'histoire de Néron, aujourd'hui l'opprobre du genre humain; tu y verras que, jeune encore, on lui apporta une condamnation à mort à signer et qu'il répondit : — Ah ! je voudrais ne pas savoir écrire ! Eh bien, toi, tu es jeune et tu agis comme Néron quand il ne l'était plus. Réfléchis donc et, te voilant le visage, tu demanderas pardon à l'humanité.

Pourquoi l'Angleterre, la Prusse, la Russie n'ont-elles pas fait cause commune avec la France ? c'était pourtant le cas de donner un grand spectacle au monde et une grande et terrible leçon au jeune empereur autrichien ! L'Angleterre, la Prusse, la Russie ne l'ont pas voulu ; peut-être en auront-elles du repentir. Attendons.

Le châtiment de l'empereur autrichien a commencé ; quelle doit être sa fin ? Quelque terrible qu'elle soit, elle sera méritée. Plus qu'un mot. Gloire, honneur à notre intrépide armée : chaque pas qu'elle fait en Italie est un pas qu'elle fait faire à l'humanité.

D'Albanès Havard. »

Le Panthéon des ouvriers. Journal des travailleurs, 1ère année, n° 30, samedi 4 juin 1859.

vendredi 23 juillet 2010

"C'est par l'exercice du pouvoir que l'opposition se modère" (Lefèvre-Pontalis, 1864)


"Affiche pour candidat officiel". Dessin extrait de : Léon Bienvenu (1835-1911). La dégringolade impériale : Seconde partie de "L'histoire tintamarresque de Napoléon III". 1878.


« A considérer l'histoire des différents régimes qui se sont succédé en France depuis cinquante ans, il semble que le gouvernement impérial a bien moins que tout autre le droit de se plaindre des partis hostiles. Il n'a pas eu à traverser les épreuves du gouvernement de la Restauration, héritant de nos désastres après les glorieuses victoires de l'Empire, renversé une première fois par la révolution militaire qui valut, hélas ! Waterloo à la France, et exposé pendant plus de dix ans, malgré la rigueur des condamnations judiciaires, à des conspirations sans cesse renaissantes, sans avoir suspendu, jusqu'à la veille de sa chute, le libre cours du gouvernement constitutionnel inauguré par la Charte. Il n'a pas été obligé, comme le gouvernement de 1830, de se défendre contre les coups de main des partis, les séditions révolutionnaires et les entreprises d'un prétendant, sans avoir jamais été tenté de se départir de la clémence, d'imposer silence à la discussion et de se servir d'autres armes que celles des lois. Il n'a pas été ballotté, comme le gouvernement de 1848, de secousse en secousse et d'écueil en écueil, sans avoir usé de la violence. Il n'a rencontré devant lui, depuis douze ans, ni les émeutes ni les factions.

Pour faire mesurer les dangers qu'il court, il en est heureusement réduit à se plaindre qu'un publiciste du parti démocratique, devenu député, ait eu l'audace de le prémunir contre le danger des révolutions qui peuvent se préparer à l'abri des ténèbres et du silence, en invoquant l'exemple des termites, "qui creusent sans bruit et qui rongent dans l'ombre." Pour faire reconnaître les inquiétudes que lui donnent les partisans des dynasties qui ont régné sur la France, il n'a pas eu de témoignage plus convainquant à invoquer, que le souvenir d'une réunion, dans laquelle les principaux hommes d'État des anciens gouvernements, volontairement éloignés depuis les événements de 1851 de toute participation aux affaires publiques, s'étaient posé la question de savoir s'ils prêteraient le serment "de fidélité à l'empereur et d'obéissance à la constitution," et avaient résolu de prendre cet engagement, auquel tous les candidats sont tenus de se conformer. […]

Nous ne nous dissimulons pas qu'en France, toutes nos révolutions ont laissé après elles, à côte des pieux souvenirs de la fidélité, le triste legs des mécontentements, des amertumes et des passions. Nous ne prétendons pas qu'il faille s'imaginer que les désirs et les espérances de désordre ne fermentent nulle part, et qu'il n'y ail plus à gouverner que des sages. Nous savons bien que l'intérêt même de la liberté exige un pouvoir fort, sûr du lendemain, et qui ne soit réduit ni à l'humiliation, ni à l'impuissance. Mais, sans vouloir contester au gouvernement les droits qui lui appartiennent, il convient de lui demander s'il trouvera jamais l'heure plus propice pour faire, de son côté, la part plus large à la nation, en traitant les électeurs en citoyens plutôt qu'en administrés. […] Il jouit, à l'intérieur du pays, de la pleine indépendance de ses mouvements, débarrassé de tous les obstacles, disposant à son gré de la liberté de la presse, n'ayant plus à porter le lourd fardeau des haines et des ressentiments qu'il a pu provoquer à son origine, fortifié par le concours de toutes les classes, satisfaisant aux sympathies des populations des campagnes, rassurant les intérêts des populations des villes, et considéré communément comme nécessaire par ceux mêmes qui sont le moins disposés à lui accorder leur préférence. […]

Il est donc temps de presser le gouvernement de renoncer à l'autorité prépondérante qu'il prétend exercer dans les élections. Vainement se retranche-t-il, pour la justifier, derrière le principe de la responsabilité du souverain : ce principe a été destiné, il est vrai, d'après le préambule de la constitution, à permettre à l'empereur "de faire appel au pays, dans les circonstances solennelles, pour que le pays, consulté, lui continue ou lui retire sa confiance." Mais, si cette théorie n'est plus mise en réserve pour les grands jours seulement, et si elle est employée tous les six ans comme un instrument vulgaire de politique électorale, c'en est fait des conditions d'un gouvernement monarchique et des conditions d'un gouvernement libre. Du moment où le choix des députés est représenté aux électeurs comme un acte de soumission ou d'hostilité à l'égard du souverain, les élections ne sont plus qu'un appel aux révolutions, et si elles donnent gain de cause à l'opposition, c'est le souverain qui est vaincu. Le pouvoir va ainsi au-devant de toutes les aventures, et compromet comme à plaisir la stabilité des institutions, de telle sorte qu'il finirait, à son insu, par déshériter le pays des avantages d'un gouvernement monarchique, sans lui assurer les avantages d'un gouvernement républicain. Mais il ne faut pas s'imaginer qu'il n'y ait à prévoir, avec un tel système, que des dangers peut-être aussi lointains. Il y a un danger plus rapproché dont il faut tenir compte, et dont nous avons déjà fait l'épreuve, c'est la prétention du gouvernement à opposer la toute-puissance de l'empereur à la liberté du choix des candidats, en vue de dominer ainsi la contradiction, qui ne peut, en effet, être impunément soufferte, quand c'est contre la politique ou la volonté du souverain qu'elle paraît s'exercer. Il en résulte que ce sont les fonctionnaires investis de sa confiance ou de celle de ses représentants, qui sont chargés d'obtenir des électeurs leur obéissance au gouvernement, et que ceux-ci, au lieu d'être, à leur honneur, les serviteurs du pays, paraissent quelquefois disposés à s'en faire les maîtres.

Les élections de 1863 ont témoigné combien il était facile de glisser sur cette pente à pas précipités, et de se laisser aller à transformer, en quelque sorte, les désignations des candidatures officielles en décrets impériaux, dont l'exécution ne devait plus rencontrer aucune résistance. Il ne fallait rien moins qu'une déclaration de l'empereur pour faire reconnaître l'abus de cet envahissement de l'autorité souveraine ; et si les candidats continuent à être traités en amis et en ennemis du chef de l'État, il sera au moins permis d'invoquer, contre l'injustice d'un tel traitement, les paroles adressées, dans le dernier discours du trône, aux députés du nouveau Corps législatif : "vous m'avez tous prêté le même serment; il me répond de votre concours." […]

… Et n'est-ce pas l'intérêt du pays qui exige que l'accès du pouvoir reste ouvert à l'opposition, si elle venait, à son tour, à conquérir la majorité ? En effet, c'est par l'exercice du pouvoir que l'opposition se modère, et perd beaucoup de préventions à l'égard de l'autorité, en même temps que le parti mis légalement hors du pouvoir par l'opposition victorieuse apprend à moins se défier de la liberté, parce que la minorité ne peut s'en passer, au risque d'être opprimée. Tel est le régime dont s'accommodent aujourd'hui, avec plus ou moins de bon vouloir suivant les pays, presque tous les souverains de l'Europe, excepté en Russie et en Turquie. »

Germain Antonin Lefèvre-Pontalis, Les lois et les moeurs electorales en France et en Angleterre, Paris, M. Levy frères, 1864.

jeudi 3 juin 2010

"D'un peuple dévoué j'ai trahi l'espérance..." (Abbé Brébion, 1833)

"L'évacuation royale : C'est plaisant, j'avale Alger et je rends Paris." Estampe de 1830.













« […] Un illustre proscrit, que l'orage a saisi,
Chez notre villageois vient chercher un abri.
Sous ses coups redoublés la cabane résonne :
—Dieu ! C’est un revenant !— Alors chacun frissonne
Et, de frayeur transi, s'enquiert avec stupeur
Quel lugubre accident lui cause cette peur.
Là près, d'un bois épais l'effrayant voisinage
Rend plus affreux encor les effets de l'orage ;
Des flancs de cent rochers tous les vents déchaînés
Soufflent avec fracas dans les airs enflammés ;
De leurs antres affreux, les animaux terribles,
Chassés par l'ouragan, hurlent des cris horribles
Partout règne l'effroi! Le malheureux proscrit,
Tout couvert de limon, pâle et tout interdit,
Se morfond vainement auprès de la chaumière
Où personne n'entend son auguste prière.
Pourtant l'on ouvre enfin. Un illustre vieillard,
Au port majestueux, à l'imposant regard,
Se présente aussitôt. Les traits que la tristesse
A gravés sur son front relèvent sa noblesse.
Quel est cet étranger ? Quel est ce voyageur?
Disait le villageois guéri de sa frayeur :
Quels traits de majesté brillent sur son visage
Tout souillé de limon, tout mouillé par l'orage!
Peut-être un roi proscrit, un Bourbon, Charles Dix,
Trahi par ses flattteurs, trompé par leurs avis.
Le rustre pensait haut. Lors, une larme fière
Roula rapidement dans l'humide paupière
Du vieillard malheureux : — Oui. dit-il sanglotant,
Des grandeurs d'ici-bas admirez le néant !
Ce front humilié porta le diadème ;
Jadis j'ai possédé l'autorité suprême;
Je fus roi fortuné d'un peuple belliqueux
Qui remplit l'univers de ses faits glorieux :
Mais, ô regrets cuisants ! Trop fier de ma puissance,
D'un peuple dévoué j'ai trahi l'espérance.
Ministres égarés, ô flatteurs odieux !
Au lieu de m'éclairer, vous me fermiez les yeux.

Aujourd'hui dans l'exil je consume ma vie;
J'ai mérité ma peine, il faut que je l'expie :
Mais cet enfant chéri qu'a-t-il fait pour souffrir?
Cher Henri-Dieudonné, devais-je te trahir?
Hélas! je t'ai privé de ton bel héritage !
C'est moi qui t'ai frustré de ton noble apanage !
Fatal aveuglement ! mon peuple m'adorait,
Me prodiguait son sang, m'aimait, m'idolâtrait;
Il courait sur mes pas, plein d'une folle ivresse.
Il m'appelait son père, et ma douce vieillesse
S'écoulait lentement dans le sein des plaisirs;
Tous les jours je goûtais les plus dignes loisirs ;
J'étouffais sous l'honneur ! Des rives africaines
Mes soldats courageux avaient conquis les plaines;
Et le repaire affreux d'audacieux forbans
Fut à jamais détruit par mes fiers combattants.
J'aimais la vérité, l'honorable droiture,
Et je fus égaré par la vile imposture.
De mes sujets zélés les plus sages avis
Fuient par moi voués au plus sanglant mépris.
Hélas ! de l'un surtout je garderai mémoire ;
Noble Chateaubriand, oh! puisse un jour l'histoire,
Admirant ton grand cœur, à la postérité
Dire le dévouement de ta fidélité !
Le zèle supplanté, la vérité bannie :
L'injustice en honneur et l'audace impunie,
De mon règne passé légitiment le sort :
Le pouvoir m'aveugla; voilà mon premier tort.

Oh! qu'ils sont malheureux les puissants de la terre
Qui se laissent trahir par un orgueil vulgaire,
Sur le peuple abusé s'acharnent lâchement
Alors qu'ils le devraient protéger noblement.
Les rois n'ont de pouvoir que par cette justice,
Généreuse envers tous, à leurs sujets propice.
Malheur aux plus puissants, si, de l'humanité
Méconnaissant les droits, ils foulent l'opprimé !
Le Ciel, toujours vengeur de celui qu'on opprime,
Hait l'abus du pouvoir comme le plus grand crime.
C'est pour avoir foulé les faibles si nombreux,
Que je subis, hélas ! un sort si rigoureux ;
C'est pour avoir (*) ...

(*) La prudence m'a conseillé de supprimer ici certains vers où j'articulais quelques noms propres. L'ombre du despotisme est encore redoutable; grâces en soient rendues aux peureux qui méconnaissent leur position et le vœu de leur pays.

Le Monarque déchu, d'une voix défaillante ,
Termina par ces mots son histoire touchante.

Bientôt le sentiment de son triste malheur
Provoque ses soupirs, aiguise sa douleur.
Alors du villageois la famille ébahie,
Se jette à ses genoux de son sort attendrie :
Conjurant avec pleurs l'auguste infortuné
D'adorer de son Dieu la sainte volonté.
Des desseins du Très-Haut adorateur fidèle
Le prince reconnaît la justice éternelle :
Le doigt de Dieu, dit-il, s'appesantit sur moi;
Que son nom soit béni, je vénère sa loi.
Ô toi ! Louis-Philippe, espoir de notre France,
Tu remplis tous nos cœurs d'une juste espérance.
Protecteur éclairé des vertus, des talents,
Encourage les bons, réprime les méchants.
De tout gouvernement voilà la politique,
Et pour la monarchie et pour la république ;
Et puis après méprise, avec un noble cœur,
Des brouillons mécontents la stérile clameur.
Si jadis des Romains l'empereur le plus sage
Ne peut de ses censeurs calmer l'injuste rage ;
Si Marc-Aurèle enfin, modèle des gouvernants
Ne peut point se soustraire aux fureurs des méchants,
Console-toi ! toujours, dans des moments de crise,
Le trouble est dans l'état, le troublé est dans l'église:
Mais quand, dans un pays, puissant, industrieux,
Règne un monarque et brave et vertueux,
Alors les passions, désormais impuissantes,
Cessent leurs actions funestes, désolantes.
Bientôt l'on voit la fin de ces sinistres maux :
On voit leur succéder la gloire et le repos.

Ah ! si jamais la guerre, et des moments d'orages
De tes vaillants soldats stimulait le courage,
Pour les encourager cite-leur Napoléon
Il remplit l'univers de son auguste nom.
Qu'ils viennent tes guerriers sur la place Vendôme
Admirer le héros, saluer le grand-hôme !
Ce conquérant fameux rappelle cent combats,
Où vainquirent jadis tes courageux soldats.
Mille lieux différents reviennent à la mémoire;
Ils célèbrent chacun une insigne victoire.
Toulon, Arcole, Lodi ; le Pô, Palma Nova ;
Malthe, Alexandrie ; Aboukir, Médina ;
Austerlitz, Marengo : puis cent autres batailles,
Où franchissant les monts, renversant les murailles,
Il vainc les nations et détrône les rois ;
Aux peuples qu'il soumet, dictant.ses sages lois.
De l'Egypte au Kremlin, du couchant à l'aurore
Flotta victorieux son drapeau tricolore.
Du Grand Napoléon le nom prestigateur
Inspire à tes soldats une héroïque ardeur.
Ô mon roi, si jamais le fléau de la guerre
Revenait de nos jours épouvanter la terre ,
Auprès de la colonne appelle tes héros;
Pour les électriser prononce leur ces mots :
« Intrépides soldats, ô phalanges, terribles !
« Ô guerriers immortels, escadrons invincibles!
« Voici Napoléon, l'illustre général,
« Le voilà triomphant, qui, de son piédestal
« Semble vous animer du feu.de son génie
« A soutenir vos droits, à venger la patrie-
« Courage ! vous dit-il, vainqueurs de Marengo,
« Effacez à jamais l'échec de Waterloo.
« Vos combats glorieux relèveront l’empire.
« D'un peuple généreux que l'univers admire :
« Alors tout citoyen, dans la prospérité
« Criera : Vive le roi! Vive la liberté! »

Abbé Eusèbe Brébion, Le Doigt de Dieu dans la chute de Charles X, Paris, 1833.