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dimanche 29 août 2010

"Le temps manquait littéralement pour enterrer les victimes du choléra" (E. Capendu, 1865)

« Cet hiver de 1849-50 que je passai à Oran vit éclater le choléra dans la ville, mais un choléra effrayant, épouvantable, qui enleva en quarante jours un huitième de la population. […] Pour bien comprendre la situation d'Oran durant cette épidémie, il faut se rappeler que la population de la ville, à cette époque (sans compter la garnison), se composait de deux sixièmes de Maures et d'Arabes, trois sixièmes d'Espagnols et de Juifs et un sixième de Français.

La grande majorité de cette population est d'une superstition que nous ne saurions plus comprendre en Europe. Le choléra sévissait avec une horrible furie, il est vrai ; les cas de mort subite étaient fréquents, la désolation pouvait être grande, mais cette désolation était encore augmentée par les bruits les plus absurdes répandus à profusion. Ainsi, on avait persuadé à la population musulmane que le choléra avait uniquement pour cause des myriades de petits diables bleus, invisibles, qui voltigeaient dans l'air et entraient dans la bouche des fils de Mahomet aussitôt qu'ils entrouvraient les lèvres pour parler. On ajoutait, et cela était facile à persuader, que c'était ces Français, ces chiens de chrétiens, qui avaient importé les petits diables sur la terre d'Afrique. Les Français s'étaient persuadé, eux, que le choléra régnait dans l'air et qu'il fallait déplacer ou purifier les courants pour chasser le fléau, et l'anéantir. Les Espagnols étaient d'un autre avis. Ils affirmaient, au nom de la religion, que, pour combattre le fléau et en triompher, ce qu'il fallait faire surtout et avant tout, c'était un appel à toute la population chrétienne pour organiser une procession solennelle et se rendre à la chapelle du Santa-Cruz implorer la miséricorde divine. […]

Les juifs affirmaient que cette maladie terrible qui emportait tout était l'annonce de la fin du monde et, dans la crainte qu'elle n'emportât aussi les trésors des familles, ils enfouissaient et ils cachaient mystérieusement tous leurs biens et toutes leurs richesses.

Puis, les voitures manquaient pour emporter les cercueils, les bras faisaient défaut pour creuser les fosses. Les autorités civiles éperdues, et étant privées d'ailleurs de moyens puissants d'action, avaient recours à l'autorité militaire. Le préfet, le maire, les chirurgiens, les directeurs des hôpitaux, les députations de tous genres et de toutes sortes venaient chaque jour assaillir le général [Pélissier], qui, accueillant tout le monde, remontant les courages prêts à faillir, était calme, confiant et fort comme sur un champ de bataille. […]

Un matin, tous les canons des forts, tous ceux des batteries basses, tous ceux de Mers-el-Kebir, répondant à ceux du Château-Neuf, tonnèrent sur tous les points de la ville et de la côte. Cette canonnade, qui dura la journée entière, du lever au coucher du soleil, et qui avait pour but de déplacer les courants d'air et de détruire les miasmes putrides pour les Français, et les diables bleus pour les Arabes, ranima la population.

L'espérance revint dans tous les esprits. Le lendemain, la mortalité fut moins grande, soit par effet réel du canon sur l'air, soit par effet produit sur les malades par l'espérance du résultat de la canonnade, ce qui était plus probable. Il y eut un temps d'arrêt dans la pente croissante du fatal fléau, mais après huit jours écoulés, le nombre des victimes augmenta. On en était déjà à un quinzième de la population enlevé par le choléra.

On tenta une nouvelle épreuve : on alluma des feux de bois odoriférants dans lesquels on jetait des brassées de feuilles de palmier encore vertes qui produisaient une fumée grisâtre. Ces feux étaient allumés dans toutes les rues, sur toutes les places, dans tous les quartiers. Ils furent entretenus pendant plusieurs journées consécutives encore dans la pensée de purifier l'air. Malheureusement, cette nouvelle épreuve ne réussit pas mieux que la précédente. Le choléra continua à augmenter. Le chiffre des morts atteignait la proportion du douzième de la population.

Des familles entières disparaissaient, et tous les habitants d'une même rue étaient souvent enlevés par le choléra qui ne respectait ni enfant ni vieillard. On eût dit que le fléau suivait des courants, comme ces trombes destructives qui anéantissent tout sur une même ligne, respectant les points rapprochés de cette ligne tracée.  La terreur devint si forte, si puissante, que des familles entières abandonnèrent la ville, et une émigration commença. Les Espagnols surtout furent les plus pressés à quitter Oran. Ils allèrent s'installer dans les grottes de la plaine des Andalouses. La ville était triste et déserte. […]

En traversant la ville, nous rencontrions à chaque pas les navrants spectacles offerts par la cruelle épidémie. Ici, c'était une maison européenne devenue entièrement déserte depuis la veille et dont tous les habitants avaient été emportés par la mort. Souvent, on entendait sortir d'une maison mauresque les chants funèbres des femmes arabes veillant autour d'un cadavre. […]

Les églises chrétiennes étaient peu nombreuses alors à Oran et le clergé se composait de quelques prêtres qui, épuisés, ne pouvaient suffire, car la quantité de ceux que frappait le fléau était telle qu'il était devenu impossible de faire des services séparés. On réunissait, à certaines heures indiquées, tous les cercueils dans une église et on disait une messe pour toutes les victimes, et cela plusieurs fois par jour.

La terreur augmentait d'heure en heure dans la population et elle prenait des proportions effrayantes qui augmentaient aussi le danger. Tout ce qu'on éprouvait, tout ce qu'on ressentait, la moindre indisposition, c'était le choléra. Combien sont morts pour s'être fait traiter contre l'épidémie sans l'avoir ! […]

... les fossoyeurs manquant absolument, il avait fallu commander des compagnies pour creuser les fosses et, faire la chaux que l'on jetait sur les corps pour éviter les émanations qui eussent peut-être amené la peste. Arrivés au cimetière, un épouvantable spectacle nous impressionna vivement ; le temps manquait littéralement pour enterrer les victimes du choléra : plus de soixante cercueils étaient là, rangés les uns sur les autres, attendant que les soldats eussent creusé la terre. Et cela arrivait chaque jour. Souvent, les cercueils apportés trop tard, passaient la nuit et n'étaient enfouis que le lendemain. Les soldats souffraient de cette pénible corvée. Le général donna ses ordres, parla aux hommes avec cet accent de bonhommie familière qu'il savait prendre. Il leur fit donner à boire, les encouragea et leur promit de venir chaque jour les visiter. […]

Il n'est pas d'exemple, dans aucune autre ville d'Europe ou d'Orient, d'un effet destructif aussi violent du choléra que celui qui plongea la ville d'Oran dans le deuil durant ces deux mois de novembre et de décembre 1849.»

Ernest Capendu. La Popote. Souvenirs militaires d’Oran. Paris, Amyot, 1865. 

mercredi 7 juillet 2010

"Ainsi croula... la France de 1998" (Dr Mettais, 1865)

« Caticasipol, le 20 prairial 5001.

Tu sais, mon ami, quelle est ma passion dominante, ma seule passion peut-être : la curiosité. C'est par curiosité donc que je me suis adonné, avec cette rage que tu sais, à l'étude de l'histoire ancienne. […] Rappelle-toi, mon ami, la dernière soirée que nous passâmes chez toi. […] La joie était à son comble et promettait de durer encore, lorsque quelqu'un m'apporta une lettre, que je lus aussi sérieusement que je le pus et qui vous intrigua fort, car, contre mon habitude, je ne vous la lus pas, et partis de suite, sans vous dire autre chose que : bonsoir! Eh bien, cette lettre, je la tiens là, sous ma main. La voici :

"Monsieur, le vieux père Franco, si connu, depuis votre dernier voyage, de toute la république Caucasienne pour ses prétentions excentriques, vient de mourir à l'âge de 196 ans, au hameau de Copenhague, sur les bords du petit lac Baltique. Il possédait, dit-on, un livre précieux, que l'on ne connaît pas, que personne n'a jamais vu et qui est vieux comme le monde. Comme je sais votre goût pour ces sortes de livres, je vous avertis qu'une vente sera faite chez lui le deuxième jour de la semaine prochaine."

Je connaissais parfaitement ce vieillard, le père Franco, comme on l'appelait, quoique ce nom ne fût pas le sien. Il lui avait été donné par la population du village et des environs, à cause de la prétention qu'il affectait d'être un descendant de ces vieux Français qui dorment sous terre et dans l'oubli depuis tant de siècles. […]Je savais qu'il avait un livre vieux, vieux au-delà de ce qu'on peut dire. Le livre, je l'avais entrevu un jour ! Il était dans une boîte bien fermée, scellée et recouverte d'un vitrage si dépoli par la poussière et la vétusté, qu'il était presqu'invisible. Et le vieillard ne voulait pas qu'on y touchât : à ma mort, me dit-il, achetez-le et avec son prix payez mes dettes, si j'en ai.

Mon désir le plus grand était bien de posséder ce livre mystérieux, et je préparai tout dès lors pour m'en assurer l'héritage. Aussi quand j'appris la mort de Franco, je n'hésitai pas un seul instant. […]

Ce livre, mon ami, était en effet bien enviable ; c'était un trésor, un véritable trésor. Mais malheureusement ce trésor était fermé pour moi. […] Son langage m'était inconnu, ses mots, ses lettres, ses chiffres, rien, je ne pus rien lire. C'était de la langue française, à n'en pas douter : c'était bien là cette langue française, que nos savants ont tant cherchée depuis des siècles ; cette langue dont il ne nous reste rien, rien, rien, pas même une syllabe ; cette langue qui est morte avec son peuple, ses livres et ses monuments, et que quelques-uns de nos plus hardis savants ont cru deviner dans ces signes hiéroglyphiques qu'ils ont trouves dans des déserts, sous des ruines évidemment, mais quelles ruines ? des ruines françaises, ont-ils dit.

Quoiqu'il en soit, cette langue si argumentée, si disputée, et si inconnue, je l'avais dans les mains. Oh ! si je pouvais la comprendre, m'écriai-je comme un fou ! Ce serait donc moi qui jugerais alors en dernier ressort cette grande cause du vieux monde ! Je pourrais donc seul, tout seul confirmer ou détruire d'un seul mot la réputation de nos savants antiquaires !... [...] ... son âge d'ailleurs est des plus respectables, et son authenticité ne peut faire doute un seul instant. Si je ne me trompe pas, en prenant pour des chiffres ce qui n'en aurait que la ressemblance, son millésime est de 1998. 1998 ! Ce chiffre ne parlera à mon esprit que lorsque je saurai au juste quelle était l'ère des Français, et, Dieu merci ! je le saurai, mon ami; car je tiens à cette heure une partie du secret de ce glorieux peuple de notre vieux globe, et tu vas voir par quel heureux hasard.

Le père Franco, en homme bien avisé qui voulait que son livre, qui était arrivé sans encombre jusqu'à lui, se conservât éternellement, l'avait copié textuellement de sa main, puis écrit en séelandais, puis traduit mot pour mot pour la postérité sans doute, avec un soin des plus minutieux. Mais il avait caché cet écrit et sa traduction dans un double-fond de la boite où dormait son petit livre, par bizarrerie peut-être ou peut-être pour dérober la clé de son trésor aux mains des profanes. Eh bien ce secret, je viens de le découvrir, après avoir interrogé la boite comme j'avais interrogé le livre, et je le tiens là, sous ma main. Je suis donc fort maintenant comme un savant des vieux âges. Aussi puis-je te dire dès aujourd'hui, mon ami, ce qu'est mon livre; je l'ai lu. Voici son titre : le Gros Mathieu Lœnsberg, Paris, 1998. Et tout cela en beaux caractères d'imprimerie, sur un papier fort médiocre, il est vrai, grisâtre, mou, facile à déchirer, qui est loin de valoir le nôtre, mais enfin sur du papier dont l'invention dénote certainement une connaissance des arts bien avancée.[…]

Sais-tu, mon ami, après toutes nos disputes historiques, quel était, en 1997 de l'ère ancienne, le gouvernement français ? Non, tu n'en sais rien, n'est-ce pas ? Eh bien, mon livre le sait. La France avait des rois, elle en avait douze, et mon livre dit les noms de ces rois. C'étaient :

Mathurin Ier — Nicolas-Pierre-Mathurin Bonnet, né à Argenteuil, le 10 du mois d'août 1960. — Acclamé empereur de France le 31 décembre 1997. — Résidant à Paris.

Thomas Ier. — Jacques-Thomas Percepied, né à Patay, le 2 septembre 1959. — Acclamé roi de France le 15 décembre 1997. — Résidant à Orléans.

Jean-Louis Ier. — Jean-Louis-Urbain Legras, né à la Guillotière, le 15 mai 1961. — Acclamé roi de France le le1er décembre 1997. — Résidant à Lyon.

Je m'arrête ici, mon ami, car tu liras mon livre toi-même. Tu verras alors tous ces noms qu'il me serait trop long de t'énumérer ici… […] Combien de temps ont-ils régné ? Des siècles, disent nos historiens les plus érudits, en s'obstinant à leur donner un ordre de succession impossible. Des siècles ! Quelques mois seulement peut-être, leur répond mon petit livre, qui nargue nos savants en leur révélant la date de la naissance de ces rois, et en leur montrant le siège de leur gouvernement […] … il ne nous reste de cette époque aucun monument bien certain, ni bien authentique. La terre de France n'a jamais été fouillée : elle est devenue un désert inhospitalier, depuis qu'elle est tombée au pouvoir des barbares de la Cosaquie, puis du Maroc, puis de tous les autres peuples mélangés qui se sont rués sur elle de toutes parts.

Nous ne savons donc rien de ce pays que ce qui nous en est arrivé par quelques-uns de nos vieux historiens, qui en ont écrit bien longtemps après sa ruine sur des traditions peut-être incomplètes, erronées peut-être, peut-être même ridicules et tout à fait fausses.

Comment veux-tu dès lors, mon ami, que nous sachions la vérité sur cette terrible catastrophe? Mon livre lui-même, qui fut imprimé en 1998, sous les yeux du pouvoir du jour, ne m'en dirait rien, ne m'en laisserait rien soupçonner, si une main indiscrète n'eût trahi sa mauvaise humeur sans doute, en attachant une note au nom de chaque roi, en marge de mon almanach. Cette note est écrite à la main, en lettres à peu près semblables à celles de l'impression, serrées, fermes, parfaitement et même élégamment accentuées. Si l’on doit juger l'homme par son écriture, je puis dire que cet homme était un homme probe, plein d'énergie, instruit et honteux de ses rois. Ce devait être un honnête homme, car, il a en quelques mots stigmatisé des puissants qui déshonoraient la société.

Au nom de Mathurin Ier était accolée cette note : "acclamé empereur par deux mille ivrognes. Tout le monde sait que l'illustre Bonnet était un riche gargotier des barrières, auquel il prit envie de se faire nommer empereur, comme beaucoup d'autres l'avaient fait avant lui. Il fit donc bien dîner un jour dans ses immenses salons deux mille rôdeurs des égouts de Paris, les gorgea de viande et de vin, puis se présenta souriant à eux, le verre à la main, et, à un signal convenu, tous poussèrent en chœur le cri de : vive l'Empereur Mathurin Ier ! C'était l'heure du dîner également aux Tuileries. La garde du jour venait de s'endormir sur des tonneaux de vin de Champagne. Les avinés de la barrière n'eurent que la peine d'emporter les braves défenseurs des Tuileries." Paris hébété comme un homme qui s'endort, continue la note, indiffèrent comme un homme qui se meurt, cria volontiers : vive l'Empereur Mathurin Ier !... en attendant qu'un autre vienne lui faire pousser un autre cri. [...]

Ainsi croula certainement la France de 1998. Tous ses trônes divisés durent tomber par la faiblesse jusqu'à l'encan des ambitieux et des ivrognes, puis jusqu'à la hotte des sauvages qui en emportèrent les débris. Rien, mon ami, ne prévaudra contre cette opinion, ou il faudrait alors supposer que la France est tombée autrement que les autres empires. »

Docteur H. Mettais, L'an 5865, ou Paris dans quatre mille ans, Paris, Librairie centrale, 1865.
 
 
 
"Révolution de 1953 :
bataillon de la suprématie féminine arrivant aux barricades",
dessin tiré de : Albert Robida (1848-1926). Le Vingtième siècle. Texte et dessins par A. Robida. Paris, G. Decaux, 1883.

samedi 12 juin 2010

"La France doit renoncer à coloniser cette terre qui sera toujours pour elle une terre maudite" (Lasnavères, 1865)

Jean-Adolphe Beaucé, Napoléon III en Algérie,
Musée national du Château de Compiègne.


« Rapport adressé à son Excellence Monsieur le Maréchal Comte Randon, Ministre de la guerre.

Toulon, le 21 janvier 1865.

... Nous avons dit […] que les fièvres intermittentes et le fanatisme musulman étaient les deux ennemis qui attendaient nos colons sur cette possession africaine qui a été, jusqu'a présent, une calamité pour la métropole. M'opposerez-vous que si le Gouvernement français s'attachait à mettre en relief, dans des publications populaires écrites en français et en arabe, les nombreux points de contact qui existent entre notre religion et le Koran, le rapprochement deviendrait facile et les préjugés religieux tomberaient d'eux-mêmes ? Ce sont là de belles théories qui ne peuvent naître qu'à Paris, mais qui ne pourraient fructifier de l'autre côté de la Méditerranée. Devrions-nous imiter les Russes qui, de nos jours, chassèrent une population d'environ un demi-million d'âmes des montagnes du Caucase et de faire des provinces d'Oran, d'Alger et de Constantine une véritable solitude à l'imitation de la Géorgie, de la Circassie et de la Mingrélie ? Ou bien de refouler les Arabes quelque part, dans le désert, par exemple, et de les détruire par la famine comme les Américains du Nord ont anéanti les Indiens par l'abus de l'eau-de-vie?

Les sauterelles naissent dans le sable et peu de jours après elles viennent déborder sur le Tell pour pourvoir à leur subsistance ; mais les Arabes auraient cela de particulier qu'expulsés de la terre labourable ils se maintiendraient dans les sables. Vous ne pourriez les contraindre ni a se diriger vers l'ouest de l'empire du Maroc, ni à l'est vers le royaume de Tunis. Les Russes ont, en quelque sorte, jeté dans la mer Noire les montagnards du Caucase, mais vous ne pourriez pas précipiter les Arabes de l'Algérie dans la mer Méditerranée. Par la force des choses vous êtes contraints de vivre avec eux, malgré eux et malgré vous, car, outre les 500 millions que ces barbares ont enfouis depuis notre présence, ne voulant et ne pouvant pas dire depuis notre conquête, et qui ne rentreront jamais dans la circulation, nous dépensons annuellement pour cette colonie 70 millions, sans compter les dépenses imprévues; qu'enfin, d'autre part, ils ne laissent aucun repos à notre armée; et c'est en présence d'une pareille situation des esprits, situation qui ne variera jamais tant que des chrétiens se trouveront en présence des musulmans et de l'insalubrité de l'atmosphère, a part les montagnes de la Kabylie, que vous voudriez créer de l'autre côté de la Méditerranée, une nouvelle France. Si tel est votre projet, je vous préviens que nul ne vous y suivra. D'abord, ne comptez ni sur des Irlandais ni sur des Suisses, et encore moins sur des Français. Quel est le colon qui, à chaque instant du jour et de la nuit, voudrait se trouver en présence d'une coalition si réfractaire à son existence à lui et à celle de sa femme et de ses enfants ?

Et cependant nous ne pouvons quitter volontairement cette terre maudite parce que cet abandon déverserait sur la France la perte d'une grande considération parmi les puissances européennes, et c'est là, avouons-le en famille, le seul mobile de notre ténacité à ne pas rembarquer nos troupes. Je considère ce point comme fondamental, attendu que depuis l'invention des bateaux a vapeur et la création des vaisseaux cuirassés. Alger, comme point stratégique, a énormément perdu de son importance. Comme port de commerce, sa valeur se réduit a bien peu de chose malgré vos illusions; que voulez-vous importer chez un peuple qui ne veut rien de vos produits, qui se plaît à vivre sans chemise, dont la tempérance est un ordre impérieux de la nature comme instinct de conservation, qui se plaît à n'avoir pour toiture qu'une mauvaise tente et bien souvent que le ciel, qui ne porte ni bas ni chaussure, qui, jouissant du bénéfice de l'acclimatement, bénéfice inconnu à nos soldats, ne connaît ni les fièvres intermittentes ni la dysenterie. A l'exportation, ses hordes ne peuvent rien fournir, puisque, constamment en insurrection, elles ne cultivent pas les champs, perdent d'innombrables troupeaux, n'exploitent ni les forêts, ni les mines. Bien plus, elles incendient les bois de chênes lièges attendu que ceux-ci vous donneraient quelques bénéfices. Ces fanatiques ne feront jamais rien entre nos mains, et ils nous empêcheront de faire quoi que ce soit. Je me trompe, ils nous feront quelque chose, c'est la guerre, une guerre acharnée, et pendant tout ce temps, une nation, l'Angleterre, que nous proclamons hautement l'intime amie de la France, leur fournira des armes et des munitions de guerre venant de trois grands entrepôts, savoir : de Gibraltar au nord-ouest, de Livourne au nord-est, et de Malte à l'est.

[…] La France doit donc renoncer à coloniser cette terre qui sera toujours pour elle une terre maudite, et puisque l’amour-propre national nous impose malheureusement la nécessité de la conserver, contentons-nous de la gouverner militairement. C'est là le conseil que ma conscience, mes lumières sur cette question me font un devoir de donner à mon Gouvernement, bien que celui-ci paraîtrait émettre une opinion diamétralement opposée. […] »

Dr Jean-Joseph-Maximilien Lasnavères (chirurgien de la Marine en retraite), De l'impossibilité de fonder des colonies européenes en Algérie, Paris, E. Thunot et cie., 1866.

mercredi 12 mai 2010

Un chapitre inédit de l'histoire des Quatre sergents de la Rochelle (A. Delvau, 1865)

« … il y a quelques années, j'avais fini par prendre intérêt à une vieille bonne femme — cassée en deux par la main brutale du temps — que je rencontrais toujours sur le trottoir de la rue du Cherche-Midi, à la hauteur de la rue Saint-Placide.

Ce qui m'intéressait en elle, d'abord, c'était son étrangeté. La pauvre vieille n'était pas seulement courbée à la façon des paysannes attachées à la glèbe durant toute leur vie et dont la taille subit à la longue une déviation fâcheuse; elle était, je le répète à dessein, cassée en deux morceaux : l'un, perpendiculaire, servant de support à l'autre, complètement horizontal, — une équerre en chair et en os : à ce point que, sans l'assistance d'un long bâton qu'elle tenait par son milieu, elle fût tombée la face contre terre à chaque pas qu'elle eût fait.

Ce qui m'intéressait en elle, ensuite, c'était un bouquet, souvent renouvelé, que je lui voyais au côté gauche du corsage et qui paraissait être la seule coquetterie qu'elle voulût ou pût se permettre, pauvre et vieille qu'elle était ; et cela, en quelque saison que je la rencontrasse, alors que les fleurs sont rares ou qu'elles coûtent cher.

Ce bouquet m'intriguait, et mon flair de chasseur parisien me faisant soupçonner là-dessous une histoire digne d'attention, je résolus d'en avoir l'esprit net. Pour commencer, j'interrogeai çà et là dans le quartier, où je n'appris rien sur le compte de mon héroïne, sinon qu'elle y était connue depuis longtemps sous le nom de la Vieille aux fleurs.

Loin d'être satisfait par ce renseignement, ma curiosité s'aiguillonna d'autant, et, au lieu de m'en rapporter aux autres, je me décidai à ne m'en rapporter qu’à moi-même, — ce qu'il faut toujours faire lorsqu'on tient à être bien renseigné. En conséquence, à quelques jours (le là, comme la bonne femme descendait la rue du Cherche-Midi et s'engageait dans la rue du Regard, je la suivis déterminément, — où qu'elle dût aller. […]

Au bout de la rue du Regard, elle traversa la rue de Vaugirard, prit la rue Notre-Dame-des-Champs, la rue du Mont-Parnasse, et, finalement, elle arriva par le boulevard extérieur, où clic s'arrêta à la hauteur du cimetière du Sud. Je m'arrêtai comme elle et j'attendis.

Elle se reposait de sa longue course et semblait prendre de nouvelles forces pour le pèlerinage douloureux qu'elle allait accomplir. Quelques minutes après, armée de résignation et de courage, elle se remit en marche et s'engagea dans le cimetière avec la sûreté que donne l'habitude. Pauvre vieille! pensais-je en la suivant discrètement à distance. Elle se souvient quand tant d'autres oublient...

Quelle ombre chère vient-elle consoler ici? Un enfant? Un mari ? Un mari, non ; un enfant, — un fils plutôt qu'une fille, car les mères n'ont d'entrailles vraies que pour ceux qui leur coûtent le plus de douleurs... Pauvre vieille ! Quoi que la vie t'apporte d'occasions d'être distraite de ta tâche funèbre et (le prétextes d'indifférence à l'égard de ceux qui ne sont plus, tu viens, fidèle à ton rôle saint, au rendez-vous mortuaire auquel tant d'autres manquent, qui avaient pourtant promis d'être aussi fidèles que toi. Pauvre vieille ! Honnête vieille...! […]

Elle marchait toujours, mais d'un pas plus ralenti, comme si le poids des souvenirs eût encore ajouté aux fatigues de l'âge. Après quelques méandres au travers des rues de cette ville des morts, elle arriva devant un petit tertre surmonté d'une couronne tronquée — ombragée de drapeaux tricolores — au pied de laquelle elle déposa un bouquet de fleurs de tamarins détaché de son corsage.

C'était la tombe des quatre sergents de la Rochelle.

Mon étonnement fut extrême. Quelle pouvait être cette femme qui, à quarante années de distance, venait ainsi déposer sa pieuse offrande sur la cendre refroidie de ces quatre héroïques étourdis qui avaient payé de leurs têtes le crime d'avoir aimé trop prématurément la liberté ? Une mère ? Cela n'était pas possible : je le constatais maintenant que je voyais, levé vers le ciel, le visage mélancolique de cette sexagénaire. Une sœur ? Peut-être : Bories, je le savais, en avait laissé une, — mais quelque chose me disait que ce ne n'était pas elle que j'avais devant moi. Une maîtresse? Les maîtresses oublient trop aisément pour que je le supposasse un instant. Une amie? Oui, ce devait être une amie ; mais quelle était-elle ? et pourquoi cette noble obstination de dévouement à une ombre?...

J'étais attendri. La douleur est une distinction, et le visage de cette sexagénaire laissait transparaître une âme peu commune. Il avait été beau, on le devinait malgré les ravages du temps, et Henri Heine eût dit de lui comme de celui de la vieille fruitière qui lui avait jeté des figues à la tête sur la place de Trente : on y lisait, comme sur les vieux pots de faïence : "Aimer et être aimé est le plus grand bonheur de la terre !"

Je devins plus respectueux encore quand, après sa station au pied du monument des quatre sergents de la Rochelle, elle s'éloigna toute réconfortée : je ne me sentais plus sur elle le droit d'inquisition que je m'étais si facilement arrogé une heure auparavant.

Et cependant je la suivis de nouveau, malgré moi, non mû par une irrévérencieuse curiosité, mais au contraire attiré vers elle par une irrésistible sympathie, — celle qu'on ressent toujours pour les dévouements qui se font modestes de peur de scandaliser les égoïsmes éclatants de ce monde.

Elle reprit le chemin par lequel elle était venue, et ne s'arrêta qu'à la hauteur du numéro 94 de la rue du Cherche-Midi, devant une maison de très-pauvre mine, — celle qu'elle habitait sans doute. Au moment où elle allait disparaître sous la porte cochère, je m'approchai d'elle et lui présentai — sans sonner mot — un énorme bouquet printanier que la lenteur de sa marche m'avait permis d'acheter aune marchande de fleurs ambulante.

— "Ah ! murmura-t-elle alors en relevant de côté sa bonne vieille tête et en me regardant dans le blanc des yeux; je vous remercie, monsieur ! Le bon Dieu vous le rendra; je ne suis pas assez riche pour cela..." »

Alfred Delvau (1825-1867), Françoise, chapitre inédit de l'histoire des quatre sergents de la Rochelle, Paris, Achille Faure, 1865.

samedi 3 avril 2010

La peur du choléra, pis que le choléra lui-même ? (Mme Vion-Pigalle, 1865)


« Au moment où j'écris ces lignes, le choléra semble être en voie de décroissance à Paris. Plaise au Ciel que ce ne soit pas une amélioration temporaire, et qu'après un temps d'arrêt, l'épidémie ne reprenne pas une nouvelle vigueur, sous l'influence de changements barométriques!

Dût-il en être autrement, et le choléra reprît-il de nouveau une marche croissante, devons-nous nous laisser aller à cette panique dont tant de personnes ont été saisies ? De ce qu'une maladie épidémique vient s'abattre sur une ville, faut-il en inférer qu'elle va frapper tout le monde ? […]

Il existe en ce moment, dans toutes les classes de la société, une panique tellement grande, que l'on pourrait dire, jusqu'à un certain point, que la peur est bien souvent plus grande que le mal.

Je vois journellement, dans ma clientèle, des personnes prises de coliques et de frissons, rien que parce qu'elles sont effrayées. Il est donc urgent de remonter le moral de la population, tout en donnant des conseils hygiéniques et préservatifs. […]

Chacun connaît la pernicieuse influence produite par l'imagination : chez beaucoup de personnes, les émotions morales vives retentissent particulièrement sur les intestins. Qu'on me permette de rappeler ici une expression vulgaire, mais qui dépeint l'effet de certaines émotions : "J'ai eu la colique de peur," disent certaines personnes. Or, les douleurs d'entrailles sont passagères, dans ce cas, comme la peur qui en est la cause. On peut juger, d'après cela, des effets produits sur les intestins par une peur incessante, et telle que l'éprouvent ceux qui sont poursuivis par le fantôme du choléra.

Le mari d'une dame à laquelle j'ai donné des soins, il y a quelques mois, pour une déviation de l'utérus, a été tourmenté, depuis qu'il est question du choléra, de cauchemars qui le troublent toutes les nuits au milieu de son sommeil. Il se lève, sonne ses domestiques, met toute la maison sur pied, se fait préparer des infusions de tout genre, et veut qu'on brûle sans cesse des essences de toutes sortes dans l'appartement.

Mme la baronne de L***, qui habite les environs d'Alençon, et qui est venue à Paris se confier à mes soins, me disait que son mari avait maigri de trente-cinq livres pendant le choléra de 1849, rien que par l'effet de la peur de l'épidémie. […]

Combien ai-je déjà vu de personnes affectées de maux de tête, de vertiges, de frissons, d'inappétence, et se croire au début d'une attaque de choléra, alors qu'elles n'avaient qu'une simple indisposition, un commencement de rhume, de grippe, une simple migraine !

Mme X appartenant à l'une des grandes familles de la finance, mariée depuis trois mois seulement, et déjà dans une situation intéressante, me fait chercher dans la nuit du 16 octobre dernier. Je suppose qu'elle est menacée d'une fausse couche, et je me hâte d'arriver chez elle. Je la trouve pâle, défaite, dans un état d'agitation et d'anxiété impossible à dépeindre. Dès qu'elle m'aperçoit, elle me prend les mains et me supplie de ne pas l'abandonner, certaine qu'elle est d'avoir le choléra. Elle ne présentait cependant aucun des symptômes de cette affection ; il me fallut néanmoins passer plusieurs heures auprès d'elle pour la désabuser, pour lui faire comprendre qu'elle n'avait du choléra que la peur. Cette crise s'est terminée par deux garde-robes, et le lendemain, Mme X reprenait sa vie habituelle. »

 
Mme Vion-Pigalle (maîtresse sage-femme de la Faculté de médecine de Paris), De la peur du choléra et de l'influence pernicieuse que ce sentiment exerce sur la santé, Paris, chez l'auteur, 1865.

lundi 25 janvier 2010

"Les statues, chez nous, c'est chacun son tour" (H. Rochefort, 1865)



« Les Italiens viennent d'inaugurer la statue de Dante, et ils savent pourquoi.

Nous autres, Français, nous rougirions d'agir avec cette simplicité : nous sommes sur le point d'élever un monument superbe à Vercingétorix, mais pas un de nous ne pourrait dire au juste à quel propos. Cette habitude d'élever ainsi des monuments à des hommes que nous ne connaissons pas, entre tout à fait d'ailleurs dans la façon comique dont nous entendons la vie. Si nous les connaissions, quel mérite aurions-nous à consacrer leur gloire ?

Les statues, chez nous, c'est chacun son tour. On les élève par ordre alphabétique. On en est arrivé à la lettre V, et on a choisi Vercingétorix. La plupart de nos convictions sont aussi solides que celle-là. Quand nous aurons ainsi élevé des statues à tous les personnages historiques qui composent le dictionnaire de Douillet, nous fonderons une loterie où le possesseur du premier numéro sortant sera de droit taillé en marbre par M. Aimé Millet et inauguré sur la plus grande place de la première ville venue. Voilà où nous en sommes.

Cette passion subite qui s'est emparée de tous les cœurs vraiment français pour Vercingétorix est d'autant plus incompréhensible que ceux qui ont pris la peine d'étudier l'histoire de ce Gaulois l'apprécient surtout pour la résistance acharnée qu'il a opposée à César. Or, personne n'ignore que César est actuellement un des Romains les mieux vus à la Cour. Il demanderait une sous-préfecture qu'elle lui serait accordée séance tenante. Si vous élevez partout des statues à César parce qu'il a envahi la Gaule, les siècles futurs ne s'expliqueront pas très bien que vous en ayez élevé à Vercingétorix, qui s'est opposé à cet envahissement. Puisqu'il est convenu depuis le mois dernier que Vercingétorix est le fondateur de la nationalité française, d'où vient l'admiration de M. Paulin Limayrac pour César qui a fait tout ce qu'il a pu pour détruire cette nationalité ? Je ne demande pas mieux que d'accepter le héros qu'on me propose, mais il faut prendre un parti : de même que je ne peux pas fléchir en même temps le genou de droite devant le duc de Wellington et le genou de gauche devant Napoléon Ier, du moment que je me prosterne devant César, je suis obligé en conscience de lâcher Vercingétorix.

Je plains le fonctionnaire chargé du discours officiel à l'inauguration de la statue colossale du chef gaulois : s'il se permet la moindre critique sur les procédés de César à l'égard de son adversaire, il ne manquera pas de gens pour dire à l'orateur :
— Pardon, vous savez parfaitement que la personne de César est très sympathique dans les hautes régions, et vous profitez du premier prétexte qui vous tombe sous la main pour faire au gouvernement une opposition de mauvais goût.

Si, se mettant à l'unisson de l'enthousiasme césarien, le fonctionnaire exalte les vertus civiques et le courage guerrier du dictateur de Rome, on criera évidemment de tous côtés :
— Assez ! assez ! vous êtes ici pour faire l'éloge de Vercingétorix, et non le panégyrique de son plus cruel ennemi. Dans ce salmigondis de héros, au milieu de cette mayonnaise de grands hommes dont les uns sont célèbres pour avoir fait une chose, et les autres encore plus célèbres pour avoir fait tout le contraire, les individus les plus disposés à se ranger dans la majorité perdent non seulement leur latin, mais encore leur gaulois, et, faute de savoir au juste lequel choisir de César ou de Vercingétorix, ils optent pour Timothée Trimm.
21 mai 1865.»

Henri Rochefort, La Grande Bohême. Deuxième série des Français de la décadence, Paris, Librairie centrale, 1867.



Pour en savoir plus : 

Hélène Jagot, "Le Vercingétorix d'Aimé Millet (1865), image équivoque du premier héros national français ", Histoire de l'Art, n°57, octobre 2005.