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dimanche 28 novembre 2010

"Ils croient en Saint Nicolas comme ils croient en Dieu" (Revue britannique, 1842)

« Quinze jours environ avant Noël, Pelzmichel ou le Knecht Rupert vient rendre sa visite annuelle aux enfants. Car ce personnage célèbre représente le grand saint Nicolas… […]

Pelzmichel a toujours un costume extraordinaire qui produit une impression profonde sur l'esprit des enfants. Sa main droite est armée d'un fouet ; derrière son dos pend un énorme sac dont on ne voit jamais le fond ; une chaîne de fer qui lui sert de ceinture retombe jusque sur ses talons et fait un bruit mystérieux quand il marche. Souvent il a un nombre considérable de petites cloches suspendues autour de lui. On l'appelle le Knecht Rupert, parce qu'on le regarde comme le serviteur du Christ-Kindchen (Enfant-Christ), qui l'envoie annoncer son arrivée pour la veille de Noël. Ce rôle important est en général confié à un vieux domestique. Les enfants âgés de huit à neuf ans sont mis dans le secret, mais ils le gardent avec la plus scrupuleuse fidélité. Leurs petits frères et leurs petites sœurs ne se doutent même pas de la supercherie. Ils croient en Pelzmichel comme ils croient en Dieu. Dès le mois de novembre, leurs parents leur répètent que Noël approche et que Pelzmichel va bientôt venir. "Si vous avez été sages, leur disent-ils, il vous récompensera ; s'il n'est pas satisfait de votre conduite, il vous châtiera; car il sait et il voit tout ce que vous faites."

Enfin, l'avant-veille de la Saint-Nicolas, le soir, lorsque toute la famille est rassemblée, le père ou la mère annonce d'une voix solennelle que Pelzmichel arrivera le lendemain à six heures précises.

Avec quelle crainte respectueuse, avec quelle impatiente curiosité, les enfants attendent cette heure à la fois si désirée et redoutée ! Pâles, immobiles, muets, ils suivent des yeux l'aiguille qui s'avance lentement vers le chiffre fatal, ils prêtent l'oreille au moindre bruit ; plus l'instant approche, plus ils sont émus... car ils savent que Pelzmichel est exact. Tout à coup, au moment même où six heures sonnent, on frappe à la porte de la rue... un même cri s'échappe de toutes les bouches : c'est Pelzmichel ! puis le silence redevient aussi profond qu'il l'était auparavant. L'attention redouble, car la porte de la rue s'est ouverte, et on entend- déjà dans l'escalier un bruit extraordinaire, un pas lourd qui retentit sur les marches, des clochettes qui sonnent, des chaînes qui s'entrechoquent, des voix qui se répondent... Enfin la porte du salon s'ouvre à son tour, et apparaît sur le seuil Pelzmichel en personne suivi de tous les domestiques de la maison ; aucun des assistants n'ose ni parler ni bouger. Pelzmichel s'avance gravement jusqu'au milieu du salon, et prenant la parole, il annonce à son jeune auditoire qu'il est envoyé par le Christ-Kindchen pour récompenser les bons et punir les méchants. Puis il fait subir un interrogatoire à tous les enfants, qui l'écoutent tremblants d'espérance et de crainte. Commençant par le plus âgé et finissant par le plus jeune, il leur demande s'ils ont bien employé leur temps pendant l'année; souvent il les prie de lui montrer leurs cahiers d'études ; il manifeste hautement son opinion sur leurs progrès, il leur prouve par son langage qu'il est instruit de toutes leurs actions, bonnes ou mauvaises. Son interrogatoire achevé, ses arrêts prononcés, il distribue des récompenses à tous ceux qui les ont méritées. Presque toujours, le plus jeune des assistants lui récite, comme une prière, un petit couplet que sa nourrice lui a appris :

Christ-Enfant. Viens ;
Fais-moi bon :
Afin que j'aille vers toi dans le ciel.

Pelzmichel parle avec sévérité et en agi tant à leurs yeux le fouet qu'il tient à la main, aux enfants qui ont été paresseux, entêtés, désobéissants, gourmands, menteurs, etc. Rarement il châtie lui-même les coupables, mais il remet son fouet au chef de la famille, il lui recommande de s'en servir lorsqu'il le jugera nécessaire, sinon, dit-il d'une voix menaçante, "je viendrai moi-même en faire usage." "D'ailleurs, ajoute-t-il, la veille de Noël, vous recevrez la visite du Christ-Kindchen, et ce jour-là, il se chargera de vous récompenser ou de vous punir; si vous clés sage, vous trouverez beaucoup de belles choses sur l'arbre de Noël ; sinon, vous serez garrottés de chaînes pesantes, entraînés au fond des bois dans des montagnes solitaires, enfermés dans une grotte sombre et humide, avec des serpents, des hiboux, des crapauds et des salamandres." Cette dernière harangue terminée, Pelzmichel ouvre son grand sac pendu derrière son dos et en tire des noisettes, des pommes et des gâteaux, qu'il distribue à tous les enfants sans exception, puis il en jette une énorme poignée sur le plancher. Pendant que les enfants se précipitent à terre pour les ramasser, il disparaît.

La visite de Pelzmichel produit toujours un merveilleux effet. Les parents répètent souvent à leurs enfants les éloges et les reproches qu'il a adressés à chacun d'eux en particulier ; ils leur rappellent que Pelzmichel connaît toutes leurs actions et devine toutes leurs pensées ; ils les engagent à se corriger de leurs défauts s'ils désirent obtenir quelques récompenses du Christ-Kindchen, Pendant quinze jours tous les enfants de la confédération germanique sont métamorphosés en de véritables petits saints. »

A. J. , « Un hiver en Allemagne », Revue britannique : Choix d'articles traduits des meilleurs écrits périodiques de la Grande-Bretagne, vol. 1, Bruxelles, Méline, 1843 (traduit de William Howitts, Rural & domestic life of Germany, Londres, 1842).

mercredi 6 octobre 2010

"Il y a toujours eu des pauvres et des riches, et... il y en aura toujours" (J. Lecomte, 1861)

"Voici pour soulager vos pauvres", gravure sur bois, Pellerin, 1857.


« Ce qui frappe [...], c'est l'inégale répartition de la richesse ; pour les uns, d'immenses fortunes accumulées ; pour les autres, le dénûment le plus complet. Ce qui attriste, c'est l'incomparable différence qui existe dans le niveau du bonheur ; ici, le plaisir et toutes ses jouissances, le luxe et toutes ses superfluités ; là, l'indigence avec son présent de labeurs et de privations, devant un horizon d'anxiétés. Ce qui inquiète, enfin, c'est la population divisée en deux classes, auxquelles la société semble dire : toi, jouis, ta destinée est d'être heureuse; toi, travaille, ta destinée est de souffrir... Voilà, en effet, ce que rencontre le regard superficiel qui se fixe sur notre société.

Serait-ce donc là l'héritage reçu du passé ? La morale chrétienne n'aurait-elle transformé le monde antique que pour le faire choir dans ces misères morales : l'égoïsme et l'envie ?

Heureusement il n'en est point ainsi ! Ce sont d'autres sentiments que l'esprit nouveau a développés dans les cœurs depuis dix-huit siècles de constants progrès. Si l'égoïsme des uns et l'envie des autres avaient dû se partager l'âme des sociétés modernes, leur existence eût été en perpétuel danger, car il eût suffi du plus léger accident pour provoquer la dissolution violente dont elles renfermaient toutes les forces explosibles!

La rapidité avec laquelle les sociétés se raffermissent sur leurs bases naturelles, après les plus violentes secousses, ne prouve-t-elle pas, au contraire, qu'elles se trouvent dans des conditions d'équilibre plus stables, et que ces puissances de destruction ne menacent pas leur avenir ?

C'est que cette inégalité de répartition de la richesse, et cette apparente différence dans le niveau du bien-être, sont des nécessités inhérentes à la nature humaine, et qu'on les retrouve dans tous les temps comme dans tous les pays. […] C'est qu'il y a toujours eu des pauvres et des riches, et qu'il y en aura toujours,  parce qu'il y aura toujours des hommes plus ou moins forts, plus ou moins intelligents, plus ou moins sobres, plus ou moins laborieux.

Voilà ce que la civilisation, quelque parfaite qu'on la rêve, n'empêchera jamais, et nous en avons pour garant une voix qui confirme, par son infaillibilité, les démonstrations de l'expérience et de la raison : Pauperes semper habebitis inter vos — "Vous aurez toujours des indigents parmi vous."

Mais si la civilisation ne peut supprimer ces inégalités, au moins peut-elle les adoucir, et c'est là le but des lois sociales ; elle peut en prévenir ou en tempérer les conséquences funestes, et c'est là l'objet des institutions de bienfaisance.

Disons-le cependant, cette intervention collective de la société, née elle-même dans les temps modernes, et sous l'empire tout spécial de la loi chrétienne, serait loin de pouvoir prévenir tous les excès produits par ces nécessités fatales et d'adoucir toutes les misères qui en naissent, si une charité plus ardente, plus active, plus universelle, n'assumait spontanément cette mission, si des mains plus nombreuses ne s'ouvraient continuellement pour répandre plus abondamment les secours de toute espèce sur des souffrances de toute nature. […]

Si les sociétés humaines offrent de tristes et navrants spectacles dans les nécessités fatales de leur nature, elles en offrent aussi de nobles et profondément consolants. On dirait qu'une infortune n'y apparaît que pour y appeler un dévouement, qu'un désordre n'y éclate que pour y faire briller une vertu.

Quoi de plus admirable que de voir, de ces hautes sphères sociales, où la satisfaction de tous les besoins, la réalisation de tous les vœux semblaient isoler leurs heureux privilégiés dans les jouissances de l'égoïsme, quoi de plus touchant, disons-nous, que de voir au contraire descendre sur les classes inférieures, non seulement les secours, mais les soins les plus affectueux ; assistance généreuse qui porte le bien-être dans le dénuement, la guérison dans la maladie, la consolation dans le désespoir, la dignité dans l'abjection ! Aussi, voyez à quel ensemble merveilleux d'institutions, ou pour conserver à ces créations de la charité leur désignation spéciale, à quel ensemble merveilleux d'Œuvres, en sont arrivées ces associations ! Tel est l'admirable réseau de secours dont elle enveloppe les classes souffrantes, qu'il n'est pas un seul instant de la vie du peuple sur lequel ne plane cette ingénieuse charité. […]

La noble terre de France a toujours été le sol privilégié des vertus généreuses ; et si quelqu'un pouvait en douter, il suffirait de lui ouvrir les documents publiés par le bureau de la statistique générale de France, au ministère de l'agriculture et du commerce, c'est-à-dire le relevé des dons faits depuis le commencement du siècle, par la charité privée, aux établissements de bienfaisance, et dont l'acceptation a été autorisée par l'État. A quelle somme pensez-vous que se soit élevé le capital de ces dons, de l'an IX au 31 juillet 1855 ? — A 163 MILLIONS ET DEMI ! »

Jules LECOMTE, La Charité à Paris, Paris, A. Bourdilliat & Cie, 1861 .

lundi 4 octobre 2010

"Les parents qui veulent avoir des enfants obéissants doivent avant tout obéir eux-mêmes à Dieu" (anonyme, 1842)

Hubert Salentin (1822-1910), "Retour de baptême" (v. 1860-70).


« Le corps délicat de l'enfant sert d'enveloppe à son âme immortelle, et le développement de cette âme tient de près à celle du corps. Les soins qu'elle exige sont de la plus grande importance ; ils appartiennent exclusivement dans les premières années, à l'amour, à la vigilance, à la fidélité maternelles, et l'avenir de l'homme en dépend.

Le premier soin d'une mère pour soit enfant consiste à présenter à Dieu en sa faveur des prières pleines de foi et d'amour. L'influence du Saint-Esprit et les effets de sa grâce lui sont tout aussi nécessaires qu'à l'homme mûr, et il n’y est pas moins accessible que lui. Le manque de connaissance de la part de l'enfant ne doit pas être un obstacle, et l'on se trompe lorsqu'on croit que l'enfant ne peut recevoir des grâces qu'autant qu'il en comprend l'étendue. Le souvenir des bénédictions que le Seigneur a répandues sur des enfants qui lui ont été présentés dans la prière, peut servir d'exemple pour combattre cette erreur. Une mère obtiendra beaucoup de bénédictions pour son enfant, en les demandant à Dieu, avant même que l'enfant ne soit né.

Les plus jeunes enfants ont besoin qu'on s'occupe de leur salut, puisqu'ils apportent en naissant le germe de beaucoup de mal. Ne tardez donc pas à les recommander aussitôt que possible à la grâce du Seigneur Jésus-Christ, qui s'est donné soi-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité et de nous purifier pour lui être un peuple particulier et zélé pour les bonnes œuvres.

L'éducation de l'âme de nos enfants devra commencer de notre côté par la prière, et en les confiant d'abord à la garde de notre Dieu. Pendant leurs heures de sommeil, dans le silence de la chambre de l'enfant, pendant leurs repas, et chaque fois que le cœur s'y sentira porté, on répétera ces prières intimes, qui retomberont en bénédiction sur nos enfants au jour où tout ce qui a été caché sera mis en évidence.

L'attention des parents devra se porter en second lieu sur le développement de l'amour et de la reconnaissance dans le cœur de leurs enfants. La douce bienveillance, le dévouement, les secours donnés par le cœur, une surveillance fidèle et affectueuse réveilleront dans le cœur de l'enfant qui ne peut rien donner en retour, des regards d'amour et d'attachement qui sont le commencement de la reconnaissance. Ces sentiments de l'enfant envers ceux qui lui donnent des soins, ouvrent son jeune cœur au développement de ses meilleures facultés.

L’enfant porte naturellement dans son cœur la disposition à l'égoïsme, à l'envie, à la colère, à l'avarice, etc., etc., et toutes ces dispositions se manifestent de bonne heure. L'entêtement, l'amour-propre, les désirs égoïstes révèlent l'existence du péché naturel à l'homme, et il faut de bonne heure chercher à le combattre. Il faut opposer à l'amour-propre une affection sage et véritable; à l'envie, la bienveillance; à la colère, la douceur et l'aménité; à l'avarice et au désir de posséder tout ce qui plaît, une sage bienveillance qui donne là où elle peut donner, et qui refuse sagement ce qui ne peut être accordé. Tout ce que l'enfant cherche à obtenir par des cris et des bouderies devra lui être refusé avec douceur mais avec fermeté. Qu'on ne le fasse jamais dans un accès d'humeur ou d'impatience; autrement l'entêtement serait opposé à l'entêtement, ce qui augmenterait le mal, et d'ailleurs le mal ne peut être vaincu que par le bien. […]

Tant que les enfants n'ont pas encore acquis la conscience d'eux-mêmes, tant qu'ils ne peuvent pas prononcer ni comprendre l'idée du moi, et qu'ils n'ont pas une idée claire de ce qui est mal, on ne peut pas songer à des punitions sévères. Mais arrivés à l'âge de trois ans, les petites corrections deviendront indispensables. Qu'on ait garde de n'employer la verge que dans les cas les plus graves. Toutes les punitions que dans les sept premières années on aura négligées, soit par mollesse ou par une tendresse mal entendue, donneront à souffrir plus tard aux parents et aux instituteurs.

La troisième partie du soin de l'âme des enfants consiste à former en eux l'esprit d'obéissance. Ce devoir sera facilité si on les traite avec douceur, affection et sérieux, en ne donnant que des ordres réfléchis, fondés sur la raison, et en ayant bien soin de ne rien leur défendre ni ordonner avec humeur; on donnera les ordres avec calme, sans trop de paroles, et une fois qu'ils seront donnés on exigera une obéissance aveugle. En négligeant ces précautions, on rendra l'obéissance au contraire très difficile, comme cela se voit si fréquemment, là où les parents donnent légèrement des ordres, qu'ils révoquent plus tard sans fermeté ou qu'ils accompagnent de menaces inutiles ou d'exhortations infructueuses.

Les parents qui veulent avoir des enfants obéissants doivent avant tout obéir eux-mêmes à Dieu, et après lui aux personnes qui sont leurs supérieurs. Si nous nous détachons de Dieu, nos enfants se détacheront de nous, et la désobéissance envahira notre cercle de famille. Toute exhortation à l'obéissance sera infructueuse sans un retour sincère de la part des parents et des personnes occupées d'éducation à l'obéissance à Dieu, et à Dieu par Jésus-Christ. Car c'est Lui qui est le Seigneur. »

Société de Livres religieux, Du soin des petits enfants, Toulouse, Imp. K.-Cadaux, 1842.

vendredi 27 août 2010

"Voilà comment on élève la génération actuelle. Puisse l'excès du mal apprendre à mieux élever celles qui suivront !" (M. Callais, 1862)

W.-A. Bouguereau (1825-1905), Le Repos (1879).

« [...] Dans les campagnes du Laonnais, dès qu'un enfant est né, il devient pour sa mère un embarras, en ce sens surtout qu'elle ne peut plus participer aux travaux des champs. Mais ce n'est que pour peu de temps. Afin de reprendre plus tôt ses occupations ordinaires, elle sevré son enfant; bientôt elle le quitte avant le jour, et ne revient pour lui donner la nourriture qu'à midi et le soir. Elle le laisse seul à la maison; elle le lie dans son berceau, quand elle redoute quelque accident, et s'éloigne contente de ce qu'elle ne pourra l'entendre pleurer. Pour que son sommeil ne soit pas troublé par le bruit de la rue, elle le place sur la cour, dans un cabinet étroit, humide et sombre. Quelles sont les suites de cette manière d'agir ? Qu'on le demande à tant d'enfants malingres, affectés de strabisme, herniaires ou idiots. Si, placé dans de pareilles conditions, il vient à mourir, la mère, allant au-devant des consolations de ses voisines, leur dira que Dieu lui a fait une belle grâce... Si au contraire il résiste, il restera abandonné à lui-même jusqu'à ce qu'il ait appris à marcher. Et combien qui, faute d'être exercés et fortifiés, ne marchent qu'à deux, trois ou quatre ans ! Combien d'impotents ou d'estropiés !

Quelquefois la mère, afin d'avoir l'esprit en repos, conduit avec elle l'enfant dans les champs, et pendant son travail elle le dépose dans un sillon, le laissant exposé à l'ardeur du soleil ou à la rigueur du froid. S'il y a un frère ou une sœur aînés, ce sont eux qui le soignent, qui lui donnent sa nourriture et qui le promènent, en aient-ils à peine la force. A quatre ans, on lui donne du pain, le matin, pour toute la journée, et on l'enferme dans la maison, ou, si l'on craint les accidents qui n'arrivent que trop fréquemment, on le met dans la rue, en lui recommandant, quand il aura faim, d'aller chercher le morceau de pain déposé pour lui chez la voisine. Il est libre d'aller où bon lui semble ; le plus grand malheur qui puisse arriver, ce n'est pas de le savoir écrasé ou noyé, c'est de le voir revenir avec un habit déchiré ou un bras cassé et d'être obligé de payer la couturière ou le médecin.

A cinq ans, c'est un petit sauvage qui sait à peine parler, qui n'a pas la moindre notion du bien ou du mal et ne respecte rien, qui ne sait ni rougir, ni baisser les yeux, qui s'étonne des avis qu'on lui donne, s'en irrite bientôt et y répond par de grossières paroles. Il ne possède ni les connaissances les plus usuelles, ni l'idée des nombres les plus simples. Ce n'est qu'à l'école qu'il récitera ses prières, car sa mère n'a jamais le loisir de les lui apprendre ; le soir comme le matin, l'ouvrage presse tant à la basse-cour ! Dans les rares moments qu'ils passent au logis, le père et la mère ne peuvent s'occuper de leur enfant ; ils ne lui parlent qu'avec impatience et dureté, leurs ordres sont des menaces, leurs réprimandes les épithètes les plus grossières ; de toutes les leçons maternelles, il ne retient bien que celle-là ; ils rient de si bon cœur en entendant leur marmot bégayer quelque juron ; ça lui délie la langue, disent-ils. Aussi peu prudents dans leurs caresses que dans leurs châtiments, tantôt ils le choient et le dorlotent sans motif, tantôt ils le rudoient et le maltraitent sans discernement ; quelquefois ils tolèrent les fautes les moins pardonnables et souvent ils punissent avec emportement l'étourderie la plus excusable. Telle est l'éducation que l'instituteur devra corriger. Ce serait une tâche déjà bien difficile s'il pouvait isoler l'enfant de tout contact nuisible. Qu'est-ce donc quand, longtemps à l'avance, on a fait de son nom un épouvantail ? C'est vers sa cinquième année qu'on met l'enfant à l'école. A partir de ce moment, une lutte va commencer entre l'instituteur et ses parents, lutte bien pénible pour le premier, bien décourageante si, dans son cœur, le désir de faire le bien ne l'emporte pas sur toute vue intéressée.

Si par l'instruction l'instituteur se trouve supérieur aux paysans, ceux-ci savent bien lui faire sentir qu'il leur est inférieur sous le rapport pécuniaire et qu'ils sont aussi indépendants qu'il l'est peu. Son influence est très-bornée pour faire le bien; elle n'acquerrait d'importance qu'autant qu'il se mettrait au service de leurs mesquines rivalités, de leurs passions haineuses et jalouses. C'est surtout quand il se trouve au milieu de familles du genre de celle qui nous occupe, qu'il peut le moins, car ses relations avec les parents sans cesse occupés ou absents sont nulles ou à peu près. Quant à son action sur ses élèves, elle est presque toujours entravée par ceux-là même qui devraient la seconder ; il semble que les parents prennent plaisir à renverser, le soir, à la maison, l'édifice si laborieusement élevé par l'instituteur, dans la journée. Il recommande la civilité, la réserve dans les paroles, le respect envers les vieillards et les infirmes, la soumission aux diverses autorités ; et les enfants ne voient jamais chez eux le moindre signe de politesse ; ils n'entendent que des jurons, que des paroles de raillerie, que des critiques pleines d'égoïsme ou d'injustice. Il demande que l'on accomplisse ponctuellement ses devoirs de religion, et les parents sont les premiers à y mettre obstacle. Il réclame de ses élèves la propreté, et la mère, à qui incombe ce soin, trouve le maître importun, exhale tout haut son mécontentement, et détruit dans l'esprit de son fils l'ascendant sans lequel le maître travaillera en vain. Pour la plupart des parents l'instituteur n'est utile qu'en ce qu'il les débarrasse de leurs enfants. Il ne doit jamais réclamer leur concours dans l'œuvre commune de l'éducation, et il les offense gravement quand il veut les éclairer sur la conduite de leur fils et faire appel à leur vigilance. Les parents ne veulent pas être importunés à ce sujet ; ils ont bien autre chose à faire qu'à surveiller ce garçon : l'instituteur n'est-il pas payé pour cela ? Si l'enfant est mauvais, c'est par la faute de son maître : rien de plus clair. Et l'enfant, qui sent instinctivement tout ce qu'il peut contre celui-ci auprès de son père et de sa mère, sait les prévenir et les aveugler ; c'est son caprice qui règle son entrée en classe, sa sortie, son congé, et, quand l'instituteur se sera montré sévère, il saura se faire retenir à la maison paternelle pendant quelques jours.

Ce n'est guère que vers sa onzième année que l'enfant fréquente l'école avec assiduité, car il craindrait de n'être pas admis au catéchisme de la première communion et de se voir par là ranger au nombre des plus mauvais sujets du pays. Et d'ailleurs plus tôt il y sera admis, plus tôt il sera libre, plus tôt ses parents pourront le mettre au travail. C'est pour cette raison qu'ils lui recommandent de prendre patience et de ne rien faire qui puisse blesser M. le curé. Pour eux, comme pour lui, ce sera une année bien longue ; ils en comptent les semaines avec impatience. Nous ne connaissons rien d'aussi pénible pour un prêtre et pour un instituteur que le lendemain d'une première communion. Ces enfants qui, la veille, semblaient si recueillis, sont alors d'une gaieté inconvenante à la pensée qu'ils sont enfin débarrassés des catéchismes et de l'école. […]

Ces enfants ne viendront plus à l'école que pendant quelques mois, et, le voulussent-ils, ils ne pourront plus que rarement assister aux offices du dimanche ; leurs parents ne peuvent sacrifier une journée de leur travail. On leur accorde le repos de l'après-midi ; mais cette après-midi est bien à eux, ils peuvent l'employer à leur guise ; personne ne viendra les inquiéter. Il serait bon cependant que, le dimanche soir, le père cherchât son fils et la mère sa fille parmi ces groupes qui se glissent dans l'ombre de la salle de danse au cabaret ; qu'ils surprissent quelques-unes de ces conversations qui se tiennent entre jeunes gens des deux sexes ; qu'ils entendissent quelques-unes de ces chansons que chante le frère et qui font rire la sœur. Mais leur vigilance ne va pas jusque-là : l'heure du repos arrivée, ils s'assurent que leurs bestiaux sont à l'écurie, et ils se couchent, laissant la maison ouverte, afin que les enfants puissent rentrer quand ils le voudront. Encore si ceux qu'ils croient endormis dans le cabinet voisin n'en pouvaient sortir en secret !

C'est à cette coupable indifférence des parents, c'est à l'absence de toute pratique religieuse dans la famille qu'il faut attribuer cette immoralité précoce que l'on remarque jusque chez les jeunes enfants. Aussi, dès leur treizième année, nos jeunes gens de l'un et de l'autre sexe sont-ils complètement abandonnés à eux-mêmes; à partir de ce moment ils n'entendent plus parler de la religion que comme d'une chose toute puérile; on les raillera d'avoir pu croire un instant à des dogmes incompréhensibles. Les leçons qui viendront attaquer les prescriptions de la morale seront moins explicites, mais non moins efficaces ; des exemples de tous les jours leur apprendront à rejeter leurs scrupules comme des niaiseries et à préférer en tout leur intérêt à celui d'autrui. Qui les ramènera dans le chemin du devoir quand ils s'en seront écartés ? Qui leur fera comprendre qu'il y a en eux autre chose que des appétits matériels à satisfaire ? Qui leur fera apprécier leur dignité d'hommes et de chrétiens? Ce ne sera pas le prêtre, qu'ils ne verront plus ; ce ne seront pas leurs parents, qui rougiraient de donner à leurs instructions d'autres principes que les injures et les menaces, et qui seraient les premiers à tourner en ridicule le pasteur qui viendrait les remplacer auprès de leurs enfants.

Comment s'étonne-t-on, après cela, que les idées de respect s'affaiblissent, que les mœurs se perdent, que nos jeunes garçons au regard effronté, à la parole insolente, aux gestes turbulents, ne reconnaissent plus d'autres supérieurs que ceux qu'ils redoutent ; que nos filles acquièrent sitôt cette liberté d'allure et de langage qui nous afflige, ce regard et ces rires provocateurs, ces paroles et cette démarche arrogantes, qui contrastent si péniblement avec les idées de modestie, de douceur et de retraite que l'on se plaît à prêter aux jeunes personnes. A les voir, à les entendre, on se demande involontairement si la vie, pour elles, cache encore quelque mystère. Voilà comment on élève la génération actuelle. Puisse l'excès du mal apprendre à mieux élever celles qui suivront ! C'est, en effet, en inculquant à l'enfance d'autres idées, d'autres mœurs, qu'on parviendra à régénérer la société. C'est assurément là une question d'une haute importance et bien faite pour éveiller la sollicitude de tous les gens de bien. […] »

M. Callais, "Sur l'insuffisance de l'éducation dans le Laonnais", Les ouvriers des Deux Mondes. Etudes sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières des diverses contrées. Paris, Société internationale des études pratiques d'économie sociale, t. IV, 1862.

"Le peuple est sage... et beaucoup plus heureux aussi qu’avant la révolution" (P.-L. Courrier, 1822)

« PETITION POUR DES VILLAGEOIS QUE L'ON EMPÊCHE DE DANSER.

Véretz [Indre-et-Loire], 15 juillet 1822.

Messieurs, […]

Je demande qu’il soit permis, comme par le passé, aux habitants d’Azai de danser le dimanche sur la place de leur commune, et que toutes défenses faites à cet égard par le Préfet, soient annulées. […]

Le peuple est sage, quoiqu’en disent les notes secrètes. Nous travaillons trop pour avoir temps de penser à mal, et s’il est vrai ce mot ancien, que tout vice naît d’oisiveté, nous devons être exempts de vice, occupés comme nous le sommes six jours de la semaine sans relâche et bonne part du septième, chose que blâment quelques-uns. […]

Les fêtes d’Azai étaient célèbres, entre toutes celles de nos villages […]. En effet, depuis que les garçons dans ce pays font danser les filles, c’est-à-dire depuis le temps que nous commençâmes d’être à nous, paysans des rives du Cher, la place d’Azai fut toujours notre rendez-vous de préférence pour la danse et pour les affaires. Nous y dansions comme avaient fait nos pères et nos mères, sans que jamais aucun scandale, aucune plainte en fût avenue de mémoire d’homme, et nous ne pensions guère, sages comme nous sommes, ne causant aucun trouble, devoir être troublés dans l’exercice de ce droit antique, légitime, acquis et consacré par un si long usage, fondé sur les premières lois de la raison et du bon sens ; car apparemment c’est chez soi qu’on a le droit de danser, et où le public sera-t-il chez lui, sinon sur la place publique ? On nous en chasse néanmoins ; un firman du préfet qu’il appelle arrêté, naguère publié, proclamé au son du tambour, considérant, etc. défend de danser à l’avenir, ni jouer à la boule ou aux quilles, sur ladite place, et ce, sous peine de punition. Où dansera-t-on ? Nulle part ; il ne faut point danser du tout ; cela n’est pas dit clairement dans l’arrêté de M. le préfet ; mais c’est un article secret entre lui et d’autres puissances, comme il a bien paru depuis. On nous signifia cette défense quelques jours avant notre fête, notre assemblée de la Saint-Jean. […]

Le curé d’Azai […] est un jeune homme bouillant de zèle, à peine sorti du séminaire, conscrit de l’église militante, impatient de se distinguer. Dès son installation, il attaqua la danse, et semble avoir promis à Dieu de l’abolir dans sa paroisse, usant pour cela de plusieurs moyens, dont le principal et le seul efficace, jusqu’à présent, est l’autorité du Préfet. Par le préfet, il réussit à nous empêcher de danser, et bientôt nous fera défendre de chanter et de rire. Bientôt ! que dis-je ? Il y a déjà de nos jeunes gens mandés, menacés, réprimandés pour des chansons, pour avoir ri. […]

Le peuple est sage, comme j’ai déjà dit, plus sage et beaucoup plus heureux aussi qu’avant la révolution ; mais il faut aussi l’avouer, il est bien mois dévôt. Nous allons à la messe le dimanche à la paroisse, pour nos affaires, pour y voir nos amis ou nos débiteurs ; nous y allons ; combien reviennent (j’ai grand honte à le dire) sans l’avoir entendue, partent, leurs affaires faites, sans être entrés dans l’église. Le curé d’Azai, à Pâques dernières, voulant quatre hommes pour porter le dais, qui eussent communié, ne les put trouver dans le village ; il en fallut prendre de dehors, tant est rare chez nous et petite la dévotion. En voici la cause, je crois. Le peuple est d’hier propriétaire, ivre encore, épris, possédé de sa propriété ; il ne voit que cela, ne rêve d’autre chose, et nouvel affranchi de même, quant à l’industrie, se donne tout au travail, oublie le reste et la religion. Esclave auparavant, il prenait du loisir, pouvait écouter, méditer la parole de Dieu et penser au ciel où était son espoir, sa consolation. Maintenant, il pense à la terre qui est à lui et le fait vivre. Dans le présent ni dans l’avenir, le paysan n’envisage plus qu’un champ, une maison qu’il a ou veut avoir, pour laquelle il travaille, amasse sans prendre repos ni repas. Il n’a d’idée que celle-là, et vouloir l’en distraire, lui parler d’autre chose, c’est perdre temps. Voilà d’où vient l’indifférence qu’à bon droit nous reproche l’abbé de La Mennais, en matière de religion. Il dit bien vrai ; nous ne sommes pas de ces tièdes que Dieu vomit, suivant l’expression de Saint-Paul, nous sommes froids, et c’est le pis. C’est proprement le mal du siècle. [...]

Paul-Louis Courrier, vigneron.»

vendredi 18 juin 2010

"La miraculeuse fontaine est devenue un vrai Pactole pour les Andelysiens" (B. de Villiers, 1870)

« Il est bon qu'on sache que la foi n'est pas morte au beau pays de France, quoi qu'en dise M. Louis Veuillot, le poète des Couleuvres ; et que, fut-elle bannie du reste de la terre, on la retrouverait toujours florissante en la coquette cité des Andelys […]

Vers la partie la plus déclive du Grand-Andely s'élève un immense tilleul, à végétation splendide et âgé d'une série de siècles, dont le tronc largement creusé pourrait contenir une chapelle confortable. […] La tradition veut que l'arbre ait été planté par la reine Clotilde, quand elle vint de Rouen à Andely pour y faire construire un monastère. […] Au pied du tilleul, et baignant ses racines, se trouve la fontaine miraculeuse. Les archéologues sceptiques veulent que ce soit tout bonnement une piscine ou nymphée gallo-romaine, les mécréants ! […]

La miraculeuse fontaine est devenue un vrai Pactole pour les Andelysiens. On vient s'y baigner, boire et acheter de son eau de cinquante lieues à la ronde. J'ai évalué, cette année, le nombre des pèlerins à quatre mille au moins. Quatre mille étrangers de plus dans une bourgade de cinq mille habitants, cela ne laisse pas que de jeter sur la place un joli tas de gros sous. Aussi tout le monde, clergé, municipalité, habitants, ont-ils, depuis longues années, compris l'importance de l'aubaine. […]

Personne ne croit au pèlerinage, mais chacun s'en fait le comparse, le compère. "Plus la cérémonie sera belle et pompeuse, plus il viendra d'étrangers et de dupes; plus les uns gagneront d'argent, plus s'amuseront les autres," écrivait à ce propos, on 1835, le spirituel bâtonnier du barreau andelysien, notre regrettable ami feu D.-F. Mesteil, dans ses intéressantes Lettres critiques sur les Andelys— maintenant rarissimes et rachetées au poids de l'or […]. Aujourd'hui, comme en 1835, le spectacle est le même. "Aucun citadin ne se baigne, mais beaucoup attendent après la fontaine pour effectuer un payement : on promet l'argent de son loyer pour après la Sainte-Clotilde." Elle rapporte tant aux aubergistes, cafetiers, hôteliers, marchands de chapelets, etc., etc., qui s'entendent comme larrons en foire pour plumer le pèlerin !

Procédons par ordre, et narrons épisodiquement la cérémonie. Elle a lieu le 2 juin, veille de la fête de sainte Clotilde, cette patronne des Andelys étant morte un 3 juin quelconque entre 531 et 539.

Bien avant le lever du soleil, les pèlerins affluent en ville par toutes les routes. Les uns apportent leurs vivres de trois jours dans d'immenses paniers; presque tous sont armés de bouteilles en grès, de gourdes, pour emporter de la précieuse eau qu'on paye deux sous le verre, et bien plus cher si on n'a pas eu la sage précaution de se munir d'un récipient au départ. Il en est qui apportent une dame-jeanne pleine de cidre, de poiré; cette boisson bue, ils font remplir à la fontaine leur immense vase, et, de retour au pays, vendent aux enchères l'eau sainte! Ils rentrent ainsi dans leurs frais de route, et au centuple.

Tous débarquent à l'église Notre-Dame et s'y installent dans les postures les plus pittoresques. Beaucoup y mangeront, boiront, coucheront, dormiront jusqu'au lendemain. La maison de Dieu est hospitalière avant tout. Au dedans et au dehors grouille toute une vermine de truands et de gueux béquillards, tous plus ou moins éclopés, cul-de-jatte, bossus, idiots, crétins, bancroches, manchots, moignons sanglants, caliborgnes, aveugles, goutteux, goitreux, eczémateux, dartreux, chancreux, éléphanliaseux, galeux, paralytiques, épileptiques, etc. Toutes les hideurs humaines! C'est l'escorte habituelle; ils vivent, eux aussi, ces misérables bipèdes, du pèlerinage et de ses produits. Ils sont les coryphées indispensables dans cette grande momerie chrétienne. Toute la journée, les messes succèdent aux messes. Entre l'office solennel et les vêpres, les pèlerins se livrent aux petites pratiques que nous allons énumérer :

Se faire dire un évangile. — Habitude presque exclusivement normande, qui se pratique comme suit : le pèlerin s'agenouille au seuil d'une chapelle, où est de planton un prêtre, qui se met aussitôt à réciter avec une extrême volubilité le premier texte latin venu d'un évangile quelconque, auquel le pèlerin n'entend goutte. Cette prière est récitée sur la tête du pèlerin, que le prêtre couvre de son étole. A côté, un acolyte tend son bonnet carré en guise de bourse, où, à chaque évangile, doit tomber un patard (décime) au minimum. Le paysan normand sait compter. J'en ai vu se faisant réciter des évangiles à la douzaine ; jamais je n'ai vu tomber dans le bonnet carré plus d'un gros sou à la fois. Le prêtre s'interrompait; le pèlerin mettait la main à la poche puis jetait son patard dans le bonnet carré, et toujours ainsi. Pas d'erreur possible dans l'addition avec ce sage système.

Mettre un cierge. — Les cierges se mettent partout. Un essaim de jeunes filles, douze à seize ans, jolies, parées, ont été réunies et catéchisées ad hoc. Ce gracieux bataillon sacré est distribué par pelotons dans les chapelles et la nef, pour quêter, vendre des amulettes et des cierges qu'elles allument à celui qui brûle devant la statue de la sainte. Elles vont, criant d'une voix féline: « N'oubliez pas la bonne sainte, s'il vous plaît ! » — Il y a rivalité de gros sous entre elles; elles luttent à qui allumera le plus de cierges, comme plus tard à qui allumera le plus de cœurs ! Quelques-unes ont l'air assez espiègle pour inspirer des craintes aux pèlerins méfiants, et il n'est pas rare de voir une vieille femme rester en prière devant son cierge pour le regarder brûler et s'assurer que la donzelle qui le lui a vendu ne le fera pas fondre par malice.

Faire toucher. — Ce n'est pas là le moins plaisant […] On fait toucher surtout dans la chapelle de la sainte, où est la plus grande image. Un sacristain est là, muni d'une perche; on lui donne divers objets : chapelets, missels, images, bagues, bouquets ; il attache l'objet au bout de sa perche et le porte à la figure de la sainte, puis à la poitrine, puis à gauche, à droite, imitant le signe de la croix. Dans les moments de foule, le sacristain se sert d'une fourche, de sorte qu'il fait toucher deux objets à la fois et double ainsi son bénéfice. On touche tout, et le plus les petits enfants, qui glapissent effrayés. Il en est qui font toucher panier à salade, parapluie, bâton, tabatière, besicles, bonnet de coton, sabots. J'en ai vu un qui faisait toucher sa montre, parce qu'elle était dérangée; ce qu'avisant, son voisin voulait faire toucher sa femme, de crainte qu'elle ne le devint !

La chapelle où on touche est décorée de peintures et d'ornements; mais cela ne vaut pas les bâtons, les béquilles et les jambes de bois qui paraient jadis son enceinte; trophées de guérison parlant à la vue du pèlerin, comme le chapelet de dents du docteur Turquetin ou le ténia en bouteille d'un opérateur forain, et attestant que bien des infirmes étaient retournés sans leurs maux puisqu'ils en avaient laissé le signe et le soutien. Une béquille, c'est presque une croix; de là sa puissance sur le chrétien qui attend miracle. […]

Pendant qu'à l'intérieur de l'église on se livre à toutes ces pratiques mercantiles, à l'extérieur sont dressées des tentes et baraques où se vendent pêle-mêle chapelets, scapulaires, christs de tous formats et de toutes matières et couleurs, médailles bénites, bagues de saint Hubert contre les morsures des chiens enragés, etc., etc. Puis, des tables où fume le gros cidre mousseux, où s'étalent en pyramides saucisses, fouaces, cervelas à l'ail; des fourneaux sur lesquels frit l'odorant boudin, où mijotent la crêpe et le pet-de-nonne, cuit l'andouille, durcit la gaufre dorée. A côté, on exhibe des phénomènes, veaux à deux tètes, moulons à six pattes dont les journaux officiels du département ont déjà établi la renommée.

Sur la place, ornée d'une halle qui ne fait pas honneur à l'édilité andelysienne ni à son architecte, on fait d'autres tours de passe-passe; on arrache des dents, on vend des drogues pour toutes maladies. Ainsi, saltimbanques, baladins, empiriques, attrape-niais au dehors comme au dedans. Un mur sépare le charlatanisme sacré du charlatanisme profane. Ici, comme là, les jongleries se payent et se payent le même prix. Le jour de Sainte-Clotilde, il n'y a pas plus loin de la vraie religion chrétienne à ce qui se passe à côté de l'église qu'à ce qui se passe dedans.

A l'issue des vêpres, a lieu le défilé de la procession. On croit fermement qu'il ne pleut jamais pendant le trajet. J'ai vu la pluie démentir celle superstition. Qu'importe, au reste, puisque beaucoup vont s'aller tremper dans la fontaine miraculeuse ?

La procession – clergé, pèlerins, mendiants – grossie chemin faisant d'une tourbe de curieux, bonnes femmes, gamins, sortant de l'église, se rend en grande pompe à la fontaine. Les cierges sont allumés, les clairons sonnent, les casques de pompiers rutilent au soleil : c'est imposant ! […]

La procession est arrivée à la fontaine. Il va y avoir des miracles ! Les pèlerins sont tout yeux et tout oreilles. Les plus ingambes et les mieux payants sont déjà dans l'enceinte, à moitié déshabillés, attendant que le bain soit prêt. Voici comment on le prépare. Ne riez pas !

Pour singer autant que possible la toute-puissance divine qui a changé l'eau en vin, on change ici le vin on eau. C'est-à-dire qu'on répand dans la fontaine quelques pintes de vin qui la colorant à peine. Le vin a été recueilli d'avance par les sonneurs chez les dévots des deux Andelys, et ce mélange do diverses qualités de vin, fort aigre de sa nature, est en effet bon... à jeter à l'eau. […]

Cette opération accomplie, le clergé s'en va. Immédiatement, tous les pèlerins entrés, qui ont fini de se déshabiller pendant la préparation du bain, de se précipiter dans la fontaine. Le premier plongeon garantit le miracle, assure-t-on. Aussi jugez du pugilat auquel se livrent parfois ces enragés fidèles, dont quelques-uns ont payé leur écu de cinq francs pour entrer avant tout le monde !

Ceux qui se conforment à la stricte tradition gardent leur chemise avec soin ; d'autres se baignent nus et trempent leur chemise après. C'est variété d'idées; mais nous pouvons garantir que, en général, homme comme chemise ont grand besoin de lessive.

Cette année, la majorité des pèlerins s'est baignée sans chemise. Nous en avons vu une cinquantaine à la fois s'exhiber ainsi : si c'était édifiant, ce n'était pas propre, à coup sûr. Nous conseillons aux amateurs do ne dîner qu'au retour, et non avant de faire visite à la baignade. C'est le cas de dire du spectacle qu'il est bête... à faire vomir !

Une pratique habituelle aux baigneurs, c'est de se frotter mutuellement : plus on se frotte, plus il y a de chance de guérison. L'axiome latin est mis en action : A sinus asinum fricat.

Quelquefois, dans tout ce pêle-mêle, une chemise, un pantalon, une bourse disparaissent. Les pèlerins montent la garde réciproquement autour de leurs bardes; j'en ai vu se baigner avec leur parapluie et leur panier sur le bras, crainte d'en être dépouillés par quelque main sacrilège.

A la dérobée, on peut plonger un regard dans le compartiment des dames. On y voit de grosses crasseuses créatures, peau de crapaud, vrais éléphants, plus mafflues que La Femme sortant du bain de maître Courbet. Elles sont soutenues sur l'eau par leur grosse chemise imperméable, en toile écrue, qui se change en ballon... C'est comique et hideux, ne regardons plus...

Dans les deux compartiments, même cohue, mêmes hurlements. On crie, on jure, plus qu'on ne prie; on se bouscule, on se pousse, on tousse, on renifle et crache l'eau puante, on secoue son poil hérissé, on grelotte des épaules...

Tout à coup le cri espéré : miracle! Miracle ! se fait entendre et vole de bouche en bouche ; un ou deux baigneurs, pour le moins, se précipitent hors de la piscine, achètent un cierge et le brandissent en criant comme des sourds : miracle! Miracle ! Puis ils se rhabillent, accrochent leurs béquilles, devenues inutiles, à la place indiquée par le gardien.

La foule s'ouvre devant ces miraculés que les pèlerins portent en triomphe... et qui ne reparaissent plus, emportant avec eux le secret du miracle opéré en leur personne. C'est assez cependant pour que, deux jours après, Le Moniteur de l'Eure ou L’Annotateur des Andelys relate la miraculeuse guérison, à la sanctification de ses lecteurs et pour entretenir le feu sacré du crétinisme parmi les naïves populations. »

A. L. R. Boué de Villiers, La Normandie superstitieuse. Le pèlerinage de la fontaine Sainte-Clotilde, aux Andelys. Les saints grotesques. vol. 2, Paris, Le Chevalier, 1870.

samedi 17 avril 2010

Appel à tous les Chrétiens en faveur du peuple d'Israël (1831)


« La fin du dix-huitième siècle et le commencement du dix-neuvième ont vu se former successivement des sociétés, qui poursuivent toutes, quoique sous des dénominations et par des moyens divers, un but commun, l'avancement du règne du Sauveur. Au milieu de tant d'efforts, un objet surtout a été négligé, quoiqu'il soit de nature à fixer l'attention par les motifs les plus pressants et qu'il soit d'une obligation spéciale pour les Chrétiens : c'est LA CONVERSION DES JUIFS. L'Indien, le Chinois, le Musulman, l’Idolâtre, tous ont joui, dans un temps ou dans un autre, des travaux des missionnaires; mais le pauvre Israélite a été oublié Son ignorance, sa dégradation, son éloignement du Dieu de ses pères ont à peine excité quelque pitié. Enfin, une Société s'est établie pour lai procurer les mêmes bienfaits, et l'on espère que les personnes qui considéreront l'importance de cette œuvre, ne refuseront pas de concourir à son exécution. Qu'elles veuillent donc peser attentivement les motifs qui doivent nous engager tous à tenter la conversion des Juifs.

Nous en appelons à tous les amis de l'humanité, et spécialement aux Chrétiens. La situation des Juifs est vraiment déplorable. La malédiction que leurs ancêtres prononcèrent sur eux-mêmes devant le tribunal de Pilate : "Que son sang soit sur nous et sur nos enfants", a reçu d'âge en âge la plus rigoureuse exécution. Les prédictions de leurs prophètes sur le sort qui les attendait, se sont exactement réalisées. Dispersés par toute la terre, les Juifs ont été, depuis plusieurs siècles, le rebut et le mépris du monde. Que de persécutions, de massacres, de confiscations, de bannissements, n'a pas endurés ce malheureux peuple depuis sa dispersion !

Mais si sa position temporelle est malheureuse, combien pire n'est pas son état religieux. Au lieu de la beauté et de la sainteté d'un culte majestueux, d'un temple rempli de la présence de Jéhovah, la Synagogue actuelle ne présente plus qu'une réunion de trafiquants qui vont çà et là pendant les prières publiques, d'enfants qui s'amusent à jouer, de gens dont le maintien, chez la plupart, annonce l'indifférence et le mépris ; et le Rabbin, tranquillement assis, ne donne aucune attention à ces scandales. Si tel est leur manque de respect dans le culte public, ne peut-on pas supposer qu'il en est de même dans leur culte domestique, si toutefois il n'est pas entièrement négligé ? Très peu d'entre eux ont quelque connaissance de leurs propres Écritures, et tous révèrent ce qu'ils appellent la loi orale ou la tradition de leurs anciens et les opinions particulières de leurs superstitieux Talmudistes, bien plus que la Parole de Dieu. Les prières qu'ils apprennent à leurs enfants et qu'ils adressent au Scrutateur des cœurs, sont pour la plupart une récitation de mots hébreux dont ils ne connaissent pas même la signification. Un voyageur recommandable cite un fait dont il a été le témoin oculaire, c'est que dans le pays de Maroc et de Tunis, les Juifs ont la coutume de suspendre à leurs portes une planche sur laquelle sont inscrites quelques sentences hébraïques, et sur laquelle, matin et soir, leurs femmes posent leur main droite en prononçant quelques mots appris par cœur, sans se douter qu'il faille quelque chose de plus à la prière d'un adorateur sincère. Peut-on s'étonner des progrès qu'ont faits parmi eux l'incrédulité et l'immoralité ? Plusieurs n'ont pas honte de dire qu'ils tiennent aussi peu à Moïse qu'à Jésus-Christ, et fondent toutes leurs espérances pour la vie à venir sur le déisme.

Aussi leur conduite répond-elle à leurs principes. La plupart donnent un libre cours à leur sensualité qu'ils vont jusqu'à justifier; et, par la plus affreuse de toutes les erreurs, ils pèchent par principes, soutenant, sur la foi de leurs Rabbins, que la loi de Moïse ne défend pas l'impureté. Cependant si "uni les fornicateurs, ni les adultères, ni les avares, ni les intempérants, ni les injustes, ne peuvent entrer dans le royaume de Dieu", peut-on imaginer un état d'ignorance et de péché qui doive exciter davantage la douleur et la compassion du Chrétien, surtout s'il considère que les Juifs ont des droits particuliers à la reconnaissance et à la justice des Chrétiens ? […]

Comment donc, si la compassion est un trait particulier du caractère chrétien, si l'ingratitude est un péché monstrueux, si nous devons être justes dans toutes nos actions, réparer nos torts autant qu'il est en nous ; comment ne pas sentir que c'est pour nous un devoir impérieux de faire du bien aux Juifs, surtout de travailler à leur conversion ! Jésus-Christ blâmait les Juifs de leur mépris pour les Gentils; et nous, Gentils, serions-nous moins coupables en négligeant et méprisant les Juifs ? […]

… en admettant que la conversion nationale des JUIFS ne dût pas être aussi prochaine que nous le pensons, pourquoi excepterions-nous les JUIFS des travaux que nous entreprenons pour la conversion de tous les pécheurs ? Si l'on n'espère pas sauver tous les Juifs, on peut du moins en sauver quelques-uns. Quelque éloignée que soit leur restauration nationale, rien n'empêche d'attendre des conversions individuelles. [...]

Les personnes qui désirent prendre part à la bonne oeuvre recommandée dans cet écrit, sont invitées à faire parvenir leurs dons à M. Durr, ministre du Saint Évangile, à Strasbourg, rue des Bouchers, n.° 20, ou à l'un de MM. les pasteurs dont les noms suivent :
MM. Frédéric Monod , à Paris ;
Adolphe Monod , à Lyon ;
Gardes, à Nimes ;
Chabrand, à Toulouse ;
Lissignol , à Montpellier;
Marzials , à Montauban. »

Appel à tous chrétiens en faveur du peuple d'Israël, Lyon, imprimerie de J. M. Barret, 1831.

jeudi 25 mars 2010

La République démontrée par les Evangiles (1848)

"Jésus le Montagnard", lithographie de 1848.



« Qu’est-ce que le Christ républicain ?
Assurément, ce n’est pas le Dieu des prêtres, ni de tout leur séquelle de dévots, de béats, de moines et de menettes. J’aurais peur de me damner, si ma plume impie osait rendre le Christ complice des tartuffes de sacristie, et justifier le clergé, quand le Dieu de l’Evangile le condamne depuis dix-huit siècles. […]

Qu’est-ce donc que le Christ Républicain ? C’est, comme vous le savez, le Dieu de l’Evangile, toujours le Dieu des pauvres et des ouvriers, toujours le Dieu des opprimés et des pécheurs, toujours le Dieu de toutes les souffrances, toujours le Dieu de cette nombreuse classe qu’on renie, qu’on pressure, qu’on vole, qu’on emprisonne, qu’on calomnie atrocement, et qu’on appelle populace, plèbe.

Il n’y a qu’un Christ qui est Dieu : seulement je lui ai appliqué l’épithète de républicain que les prêtres lui ont refusé pour des raisons connues d’eux et de moi, et qui lui convenait aussi bien du temps d’Hérode que du temps de Lamartine.

Mais le Dieu des riches, des princes, des papes et des rois, quel est-il ? Ma foi, vive la République ! ce ne peut être que Satan. Celui qui a aimé ses frères jusqu’à la mort a dit dans son livre divin : il est plus difficile au riche d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille. […] Voilà pourquoi les riches et les princes détestent tant la république, qui doit amener le règne de Dieu.

C’est le Christ qui, le premier, apporta la liberté aux hommes, en leur disant : prenez garde de devenir les esclaves de personne. Que le plus grand d’entre vous devienne le plus petit. […] Ainsi, malheur à vous, colons de la Martinique et de la Guadeloupe, qui vendez et achetez les hommes de couleur comme du bétail, pour les forcer à travailler à coups de fouet ! Le Dieu de la Liberté vous a en abomination.

C’est le Christ qui le premier apprit l’égalité aux hommes, en leur disant : on vous mesurera avec la même mesure dont vous vous servez pour mesurer les autres. Voilà votre condamnation, fiers aristocrates qui vous targuez de tous vos privilèges, et prétendez jouir seuls de tous les biens qui appartiennent à tous. Honneurs, sinécures, richesse, argent, monopole du travail et du commerce, vous voulez tout posséder exclusivement ; mais le principe de ces exclusions deviendra votre perdition.

C’est le Christ qui, le premier, nous enseigna la fraternité par cette sainte maxime : aimez-vous les uns les autres, et le prochain comme vous-même. D’où il faut conclure, à moins d’être de la plus insigne mauvaise foi, que le Sauveur du monde est un républicain, un démocrate par excellence, et que son règne doit être une sainte République. Quel horrible blasphème proférez-vous, monarques absolus, quand vous vous proclamez maîtres des nations par la grâce de Dieu !

Le Christ républicain n’est pas un émeutier, un séditieux, un sectateur, un chef de parti, comme le prétendaient les princes des prêtres ; ce serait la plus étrange impiété de l’en accuser. Il est le père du peuple, et nul plus que lui ne veut la paix pour ses enfants ; nul plus que lui ne commande la paix, mais la paix de la liberté, la paix de l’union, la paix qui est le fruit de la prospérité répandue sur l’universalité des citoyens.

Le Christ veut l’ordre, avec l’amour du prochain, et non l’ordre des baïonnettes. Je vous dis en vérité que l’épée ne rétablira jamais la paix et l’ordre, tant que la misère sera le partage de la multitude, et l’abondance l’apanage de quelques-uns : si c’était possible, Dieu ne serait pas Dieu.

Alors le Christ est venu, en réformateur révolutionnaire, détruire les innombrables abus, et changer le vieil édifice social où les possèdent tout, et les autres rien.

Ne vous en déplaise, députés aristocrates, si le Dieu de la Croix se trouve en opposition avec votre politique ; ne vous en déplaise, députés réactionnaires, si le Christ vous réprouve, et s’il montre au peuple, que vous avez trompé, un tout autre chemin que le vôtre ; alors, permettez-nous de suivre notre maître à tous, de vous tourner le dos et de secouer sur vous la poussière de nos pieds.

Pauvre peuple ! Quand donc sauras-tu discerner les bons apôtres d’avec cette horde de loups qui s’adressent à toi sous la peau des brebis ? Tu devrais savoir une chose, le jour des élections, une chose d’où dépend notre salut ; c’est que la République compte des Judas dans les richards, dans les aristocrates, dans les prêtres, dans les poètes qui chantent Charles X et le duc de Bordeaux. »

Citoyen Delclergues, Le Christ républicain, n° 1, jeudi 8 juin 1848, p. 1.

vendredi 19 février 2010

Les curés face à la mode féminine : quelques recommandations (par l'abbé Dieulin, 1864)


« Certains curés se sont quelquefois montrés bien dépourvus de discernement dans le choix de leurs sujets de prédication et dans la manière de les traiter. J'en ai connu qui s'escrimaient avec un zèle extraordinaire contre le faste, la mollesse, l'amour de la bonne chère, dans des paroisses dont tous les habitants étaient couverts de bure et n'avaient pas même, pour nourriture, cette viande grossière qui alimente souvent le menu peuple. Ils ne manquaient pas, à l'ouverture du Carême, de prêcher fort sérieusement la nécessité du jeûne à des ouvriers de fabrique, et à de pauvres bûcherons privés de chaussures et de vêtements, pour qui même l'usage du pain était une sorte de luxe. Un homme de qualité vint un jour se plaindre auprès de moi d'un sermon où il prétendait avoir remarqué une personnalité offensante à l'égard de sa femme. Ce discours contenait de virulentes sorties contre les parures, les joyaux et les diamants ; or, il n'y avait dans la paroisse que la riche châtelaine qui portât sur elle de si précieux objets. Cependant le bon curé n'avait pas eu la moindre intention de faire aucune allusion même indirecte ; il avait bonnement appris son prône dans un sermonnaire de cours.

Qu'il nous soit permis, à cette occasion, de faire observer que, dans les campagnes, la censure du luxe est le thème favori d'un trop grand nombre de prédicateurs, dont les discours empreints d'une incroyable exagération aboutissent plutôt, en surexcitant le dépit de ses partisans, à lui lâcher la bride qu'à lui opposer un frein salutaire. Il est, dans le monde, convenons-en, trop de femmes et de filles qui, cédant à cette passion de la vanité en quelque sorte incarnée à leur sexe, se montrent plus enivrées de frivolités et de bagatelles que soucieuses des qualités solides et sérieuses : pour elles la couleur et la forme d'une robe, d'un bonnet, d'une chaussure ou d'un chapeau, sont affaire de la plus haute importance. Qu'un pasteur tente parfois de prévenir et d'arrêter ces goûts ruineux et ces dangereuses inclinations, qu'il fasse comprendre à son auditoire féminin qu'une exquise simplicité donne plus de grâce et de charmes que tous les atours imaginables; qu'il faut avant tout vêtir les pauvres de J.-C., etc.

Mais ce serait une maladresse féconde en inconvénients, si, après avoir fulminé du haut de la chaire contre les colifichets et les cheveux tressés ou bouclés, il prétendait encore procéder à la répression de la coquetterie par des refus d'absolution et de communion. Doit-il s'exposer à bouleverser toute une paroisse pour des causes aussi légères ? Qu'on ne le voie donc jamais, s'érigeant dans la tribune sacrée en inspecteur des toilettes, mesurer ridiculement à ses paroissiennes la largeur des dentelles, la longueur on l'éclat des rubans destinés à leur parure. Le luxe effréné, l'indécence, l'immodestie, voilà à cet égard ce qu'il lui faut sans relâche combattre en des termes généraux, dans l'intérêt des mœurs et de la bourse même des fidèles : qu'il laisse, toutefois, à chacun, latitude de se vêtir à son goût et à sa guise. Toujours capricieuses et variables, les modes ne se transforment-elles pas selon la diversité des lieux et des temps, et n'est-on pas obligé, malgré soi, de les subir au moins à la longue ? Tel sermonnaire qui criait, sous Louis XIV, contre les manches étroites et les robes à paniers, eût déployé sa verve, il y a quelques années, contre les manches larges, et anathématiserait aujourd'hui les coupes à la Jeanne d'Arc et les crinolines. Ce qu'il importe, c'est d'obtenir, par des avis pleins de mesure et adroitement ménagés, que personne ne franchisse les bornes de la décence, ni les limites naturelles de sa fortune ou de son rang : plus exigeant l'on dépasserait le but au lieu de l'atteindre, et l'on s'exposerait à de nombreux échecs. »

L'abbé Dieulin, Le bon curé au XIXe siècle. Les devoirs du prêtre dans sa vie privée et dans sa vie publique, t. 2, Nancy, 1864 p. 230-231.