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dimanche 19 décembre 2010

"La guerre à outrance était déclarée contre les soldats d’Afrique" (A. Wolff, 1871)

"Noir !... Rien ne va plus", dessin satirique de Cham paru dans Le Charivari, 1870.











« Les journaux allemands […] donnèrent, sur la composition de l’armée française, des renseignements qui ne manquèrent pas d’épouvanter le peuple.

L’armée d’Afrique allait venir avec ses zouaves et ses turcos ; ses turcos surtout, ces monstres noirs qui, suivant la superstition répandue en Allemagne, coupaient les oreilles de l’ennemi après l’avoir tué. "Quoi ! se disait-on, pour nous faire la guerre, on va chercher, en Afrique, ces hordes d’assassin !" Oh ! ces turcos ! on ne se figure pas quelle influence ils eurent sur le mouvement patriotique en Allemagne. La guerre, on s’y fût aisément résigné, d’autant plus que, depuis des années, on l’avait vue venir. Mais les turcos ! les turcos ! Rien qu’en y pendant, l’on frémissait d’horreur et d’épouvante ! D’un bout à l’autre du pays on se disait : "Vous savez qu’on fait venir les turcos d’Afrique !" Et l’on s’en allait pas la ville en criant : "ils vont venir les turcos, c’est la guerre à outrance !"

Les turcos ! Mais les fameux Croates de Benedek, si redoutés qu’ils furent en 1866, paraissaient des anges à côté de ces nègres africains ! Le commandement militaire vit un danger dans la terreur que le seul mot de "turcos" propageait dans le pays ; il se dit que cette terreur, se répandant dans l’armée, pourrait démoraliser le soldat à l’heure où il se trouverait en face de cet adversaire inconnu ; et l’état-major prussien, toujours en éveil, résolut de conjurer le danger. A cet effet, il publia un opuscule qu’il fit tirer à 1.500.000, et dont chacun soldat reçut un exemplaire. Cette brochure contenait la composition de l’armée française, la description de la coupe et des couleurs de ses uniformes, et la façon de combattre de chaque arme ; les zouaves y étaient et les turcos aussi ; mais afin de familiariser le soldat avec ces derniers, on orna cette brochure d’une image représentant des turcos plus laids que nature, ce qui eut pour résultat qu’à Woerth, où il aperçurent pour la première fois ces nègres redoutés, les soldats allemands les trouvèrent moins féroces d’aspect qu’ils ne l’avaient supposé.

Cette terreur des turcos, d’ailleurs, n’envahit que les soldats des campagnes lointaines ; la partie éclairée de l’armée, comprenant les jeunes gens des villes, les volontaires, les étudiants, les négociants, les magistrats et les industriels, ne la partagea point ; se sentant blessés d’avoir à combattre des nègres, ils propageaient dans les rangs le plus complet mépris pour ces êtres infimes auxquels ils se considéraient supérieurs par leur éducation et leur volonté ; ils en conçurent une haine profonde contre les soi-disant soldats d’Afrique, haine tellement violente que chacun se promit tout bas de ne pas faire merci à un seul de ces monstres noirs que la France venait déchaîner contre eux, hommes de la civilisation européenne.

C’est que l’Allemagne, ordinairement si bien renseignée, ne savait point que ces turcos, en somme, étaient des soldats comme les autres, qui, en temps de paix, promenaient les enfants aux Tuileries, tout comme un simple sapeur français. Elle pensait que le gouvernement français ne se servait de ces tirailleurs indigènes que pour combattre les tribus arabes, et qu’on les avait fait venir tout exprès d’Afrique pour donner à la guerre contre l’Allemagne un caractère essentiellement féroce. Elle ne vit en eux que des sauvages appelés à poursuivre de l’autre côté du Rhin une œuvre de destruction qui répugnait au Français civilisé. On se disait : "si nous n’exterminons pas cette race maudite d’Afrique jusqu’au dernier homme, elle violera nos femmes, incendiera nos maisons, mangera nos enfants. Donc, il faut détruire les turcos."

Avant le premier coup de fusil, la guerre à outrance était déclarée contre les soldats d’Afrique, ce qui fait que dès son début, cette guerre devait prendre un caractère tout particulièrement odieux. »

Albert Wolff (1835-1891), Deux empereurs (1870-1871), Bruxelles, Lebègue & Cie, 1871.

lundi 11 octobre 2010

"Les ouvriers allemands ne voient dans les travailleurs français que des frères..." (Comité de Brunswick, 1870)

Attaque allemande contre Sedan, le 1er septembre 1870 (détail d'une gravure anonyme).




« A tous les travailleurs allemands !

Les événements ont subitement pris une tournure nouvelle. Napoléon est prisonnier des Allemands. La République a été proclamée à Paris, où s’est installé un gouvernement provisoire.

Après avoir subi pendant vingt ans la honte du Second Empire, le peuple français s’est ressaisi au plus fort du péril, et a pris en main ses destinées. Il s’est débarrassé de l’homme qui l’a asservi depuis vingt ans et qui, finalement, a déchaîné le désastre sur la France. Vive la République française !

Nous espérons que la tournure nouvelle prise par les événements assurera la fin de la guerre. Tant que les armées de Napoléon menaçaient l’Allemagne, notre devoir d’Allemands était la guerre défensive, la guerre pour l’indépendance de l’Allemagne. Pareille guerre n’exclut par l’offensive, puisqu’il s’agit d’obliger l’ennemi à faire la paix. C’est pourquoi nous avons dû souhaiter le triomphe des armées allemandes, alors même que les frontières allemandes n’étaient plus directement menacées, et que notre courageuse armée avait pénétré au cœur de la France. Nous nous sommes réjouis des glorieux succès et de la bravoure inouïe de nos frères allemands, du mépris de la mort dont ils ont fait preuve.

Mais aujourd’hui, que nous sommes victorieux, il est plus que jamais de notre devoir de ne pas nous laisser griser par le succès, et d’examiner avec tout notre sang-froid ce que nous avons à faire maintenant.

[…] Les ouvriers allemands ne voient dans les travailleurs français que des frères ayant des destinées et des aspirations identiques. Il est donc de leur devoir de réclamer la paix pour la République française. Il appartient aux ouvriers allemands de proclamer que, dans l’intérêt de l’Allemagne comme de la France, ils n’entendent pas tolérer qu’on outrage le peuple français, après qu’il ait fait justice à l’infâme violateur de la paix.

Si cette paix ne se faisait pas, ou bien ce serait l’écrasement de la République française dans le sang des Républicains et du peuple français (et il en rejaillirait sur l’Allemagne une honte éternelle), ou bien ce serait la France libre, comme au temps de la Grande Révolution, triomphant glorieusement de l’étranger. C’est une raison supplémentaire de réclamer une paix honorable pour la France. Mais certains veulent enlever à la France l’Alsace et la Lorraine. De Londres, un de nos meilleurs et de nos plus anciens camarades nous écrit : la camarilla militaire, les professeurs, les bourgeois, les politiciens de comptoir prétendent tous que ce serait le meilleur moyen de protéger l’Allemagne contre la France. Ce serait, au contraire, le plus sûr moyen de pérenniser la guerre en Europe et d’enraciner, au sein de l’Allemagne nouvelle, le despotisme militaire, jugé nécessaire pour tenir en mains cette "Pologne occidentale" : l’Alsace-Lorraine. C’est le plus sûr moyen de transformer la prochaine paix en simple trêve, jusqu’à ce que la France se sente assez forte pour revendiquer les territoires perdus. […]

Au nom du parti ouvrier démocrate socialiste de l’Allemagne, nous protestons contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine. […]

Camarades ! Travailleurs d’Allemagne !

En liaison fraternelle avec nos frères, les ouvriers de tous les pays civilisés, faisons cause commune. Vive la lutte internationale du prolétariat !

Et aujourd’hui que nous voyons comment un grand peuple s’est ressaisi et a repris en main ses destinées, que nous voyons la République instaurée, non plus seulement en Suisse et par-delà l’Atlantique, mais encore en France, poussons ce cri de joie : Vive la République ! ce cri qui, le jour venu, devra proclamer, pour l’Allemagne aussi, l’aurore de la Liberté.

Brunswick, le 5 septembre 1870.

Le Comité du Parti démocrate-socialiste. »


vendredi 18 juin 2010

"La miraculeuse fontaine est devenue un vrai Pactole pour les Andelysiens" (B. de Villiers, 1870)

« Il est bon qu'on sache que la foi n'est pas morte au beau pays de France, quoi qu'en dise M. Louis Veuillot, le poète des Couleuvres ; et que, fut-elle bannie du reste de la terre, on la retrouverait toujours florissante en la coquette cité des Andelys […]

Vers la partie la plus déclive du Grand-Andely s'élève un immense tilleul, à végétation splendide et âgé d'une série de siècles, dont le tronc largement creusé pourrait contenir une chapelle confortable. […] La tradition veut que l'arbre ait été planté par la reine Clotilde, quand elle vint de Rouen à Andely pour y faire construire un monastère. […] Au pied du tilleul, et baignant ses racines, se trouve la fontaine miraculeuse. Les archéologues sceptiques veulent que ce soit tout bonnement une piscine ou nymphée gallo-romaine, les mécréants ! […]

La miraculeuse fontaine est devenue un vrai Pactole pour les Andelysiens. On vient s'y baigner, boire et acheter de son eau de cinquante lieues à la ronde. J'ai évalué, cette année, le nombre des pèlerins à quatre mille au moins. Quatre mille étrangers de plus dans une bourgade de cinq mille habitants, cela ne laisse pas que de jeter sur la place un joli tas de gros sous. Aussi tout le monde, clergé, municipalité, habitants, ont-ils, depuis longues années, compris l'importance de l'aubaine. […]

Personne ne croit au pèlerinage, mais chacun s'en fait le comparse, le compère. "Plus la cérémonie sera belle et pompeuse, plus il viendra d'étrangers et de dupes; plus les uns gagneront d'argent, plus s'amuseront les autres," écrivait à ce propos, on 1835, le spirituel bâtonnier du barreau andelysien, notre regrettable ami feu D.-F. Mesteil, dans ses intéressantes Lettres critiques sur les Andelys— maintenant rarissimes et rachetées au poids de l'or […]. Aujourd'hui, comme en 1835, le spectacle est le même. "Aucun citadin ne se baigne, mais beaucoup attendent après la fontaine pour effectuer un payement : on promet l'argent de son loyer pour après la Sainte-Clotilde." Elle rapporte tant aux aubergistes, cafetiers, hôteliers, marchands de chapelets, etc., etc., qui s'entendent comme larrons en foire pour plumer le pèlerin !

Procédons par ordre, et narrons épisodiquement la cérémonie. Elle a lieu le 2 juin, veille de la fête de sainte Clotilde, cette patronne des Andelys étant morte un 3 juin quelconque entre 531 et 539.

Bien avant le lever du soleil, les pèlerins affluent en ville par toutes les routes. Les uns apportent leurs vivres de trois jours dans d'immenses paniers; presque tous sont armés de bouteilles en grès, de gourdes, pour emporter de la précieuse eau qu'on paye deux sous le verre, et bien plus cher si on n'a pas eu la sage précaution de se munir d'un récipient au départ. Il en est qui apportent une dame-jeanne pleine de cidre, de poiré; cette boisson bue, ils font remplir à la fontaine leur immense vase, et, de retour au pays, vendent aux enchères l'eau sainte! Ils rentrent ainsi dans leurs frais de route, et au centuple.

Tous débarquent à l'église Notre-Dame et s'y installent dans les postures les plus pittoresques. Beaucoup y mangeront, boiront, coucheront, dormiront jusqu'au lendemain. La maison de Dieu est hospitalière avant tout. Au dedans et au dehors grouille toute une vermine de truands et de gueux béquillards, tous plus ou moins éclopés, cul-de-jatte, bossus, idiots, crétins, bancroches, manchots, moignons sanglants, caliborgnes, aveugles, goutteux, goitreux, eczémateux, dartreux, chancreux, éléphanliaseux, galeux, paralytiques, épileptiques, etc. Toutes les hideurs humaines! C'est l'escorte habituelle; ils vivent, eux aussi, ces misérables bipèdes, du pèlerinage et de ses produits. Ils sont les coryphées indispensables dans cette grande momerie chrétienne. Toute la journée, les messes succèdent aux messes. Entre l'office solennel et les vêpres, les pèlerins se livrent aux petites pratiques que nous allons énumérer :

Se faire dire un évangile. — Habitude presque exclusivement normande, qui se pratique comme suit : le pèlerin s'agenouille au seuil d'une chapelle, où est de planton un prêtre, qui se met aussitôt à réciter avec une extrême volubilité le premier texte latin venu d'un évangile quelconque, auquel le pèlerin n'entend goutte. Cette prière est récitée sur la tête du pèlerin, que le prêtre couvre de son étole. A côté, un acolyte tend son bonnet carré en guise de bourse, où, à chaque évangile, doit tomber un patard (décime) au minimum. Le paysan normand sait compter. J'en ai vu se faisant réciter des évangiles à la douzaine ; jamais je n'ai vu tomber dans le bonnet carré plus d'un gros sou à la fois. Le prêtre s'interrompait; le pèlerin mettait la main à la poche puis jetait son patard dans le bonnet carré, et toujours ainsi. Pas d'erreur possible dans l'addition avec ce sage système.

Mettre un cierge. — Les cierges se mettent partout. Un essaim de jeunes filles, douze à seize ans, jolies, parées, ont été réunies et catéchisées ad hoc. Ce gracieux bataillon sacré est distribué par pelotons dans les chapelles et la nef, pour quêter, vendre des amulettes et des cierges qu'elles allument à celui qui brûle devant la statue de la sainte. Elles vont, criant d'une voix féline: « N'oubliez pas la bonne sainte, s'il vous plaît ! » — Il y a rivalité de gros sous entre elles; elles luttent à qui allumera le plus de cierges, comme plus tard à qui allumera le plus de cœurs ! Quelques-unes ont l'air assez espiègle pour inspirer des craintes aux pèlerins méfiants, et il n'est pas rare de voir une vieille femme rester en prière devant son cierge pour le regarder brûler et s'assurer que la donzelle qui le lui a vendu ne le fera pas fondre par malice.

Faire toucher. — Ce n'est pas là le moins plaisant […] On fait toucher surtout dans la chapelle de la sainte, où est la plus grande image. Un sacristain est là, muni d'une perche; on lui donne divers objets : chapelets, missels, images, bagues, bouquets ; il attache l'objet au bout de sa perche et le porte à la figure de la sainte, puis à la poitrine, puis à gauche, à droite, imitant le signe de la croix. Dans les moments de foule, le sacristain se sert d'une fourche, de sorte qu'il fait toucher deux objets à la fois et double ainsi son bénéfice. On touche tout, et le plus les petits enfants, qui glapissent effrayés. Il en est qui font toucher panier à salade, parapluie, bâton, tabatière, besicles, bonnet de coton, sabots. J'en ai vu un qui faisait toucher sa montre, parce qu'elle était dérangée; ce qu'avisant, son voisin voulait faire toucher sa femme, de crainte qu'elle ne le devint !

La chapelle où on touche est décorée de peintures et d'ornements; mais cela ne vaut pas les bâtons, les béquilles et les jambes de bois qui paraient jadis son enceinte; trophées de guérison parlant à la vue du pèlerin, comme le chapelet de dents du docteur Turquetin ou le ténia en bouteille d'un opérateur forain, et attestant que bien des infirmes étaient retournés sans leurs maux puisqu'ils en avaient laissé le signe et le soutien. Une béquille, c'est presque une croix; de là sa puissance sur le chrétien qui attend miracle. […]

Pendant qu'à l'intérieur de l'église on se livre à toutes ces pratiques mercantiles, à l'extérieur sont dressées des tentes et baraques où se vendent pêle-mêle chapelets, scapulaires, christs de tous formats et de toutes matières et couleurs, médailles bénites, bagues de saint Hubert contre les morsures des chiens enragés, etc., etc. Puis, des tables où fume le gros cidre mousseux, où s'étalent en pyramides saucisses, fouaces, cervelas à l'ail; des fourneaux sur lesquels frit l'odorant boudin, où mijotent la crêpe et le pet-de-nonne, cuit l'andouille, durcit la gaufre dorée. A côté, on exhibe des phénomènes, veaux à deux tètes, moulons à six pattes dont les journaux officiels du département ont déjà établi la renommée.

Sur la place, ornée d'une halle qui ne fait pas honneur à l'édilité andelysienne ni à son architecte, on fait d'autres tours de passe-passe; on arrache des dents, on vend des drogues pour toutes maladies. Ainsi, saltimbanques, baladins, empiriques, attrape-niais au dehors comme au dedans. Un mur sépare le charlatanisme sacré du charlatanisme profane. Ici, comme là, les jongleries se payent et se payent le même prix. Le jour de Sainte-Clotilde, il n'y a pas plus loin de la vraie religion chrétienne à ce qui se passe à côté de l'église qu'à ce qui se passe dedans.

A l'issue des vêpres, a lieu le défilé de la procession. On croit fermement qu'il ne pleut jamais pendant le trajet. J'ai vu la pluie démentir celle superstition. Qu'importe, au reste, puisque beaucoup vont s'aller tremper dans la fontaine miraculeuse ?

La procession – clergé, pèlerins, mendiants – grossie chemin faisant d'une tourbe de curieux, bonnes femmes, gamins, sortant de l'église, se rend en grande pompe à la fontaine. Les cierges sont allumés, les clairons sonnent, les casques de pompiers rutilent au soleil : c'est imposant ! […]

La procession est arrivée à la fontaine. Il va y avoir des miracles ! Les pèlerins sont tout yeux et tout oreilles. Les plus ingambes et les mieux payants sont déjà dans l'enceinte, à moitié déshabillés, attendant que le bain soit prêt. Voici comment on le prépare. Ne riez pas !

Pour singer autant que possible la toute-puissance divine qui a changé l'eau en vin, on change ici le vin on eau. C'est-à-dire qu'on répand dans la fontaine quelques pintes de vin qui la colorant à peine. Le vin a été recueilli d'avance par les sonneurs chez les dévots des deux Andelys, et ce mélange do diverses qualités de vin, fort aigre de sa nature, est en effet bon... à jeter à l'eau. […]

Cette opération accomplie, le clergé s'en va. Immédiatement, tous les pèlerins entrés, qui ont fini de se déshabiller pendant la préparation du bain, de se précipiter dans la fontaine. Le premier plongeon garantit le miracle, assure-t-on. Aussi jugez du pugilat auquel se livrent parfois ces enragés fidèles, dont quelques-uns ont payé leur écu de cinq francs pour entrer avant tout le monde !

Ceux qui se conforment à la stricte tradition gardent leur chemise avec soin ; d'autres se baignent nus et trempent leur chemise après. C'est variété d'idées; mais nous pouvons garantir que, en général, homme comme chemise ont grand besoin de lessive.

Cette année, la majorité des pèlerins s'est baignée sans chemise. Nous en avons vu une cinquantaine à la fois s'exhiber ainsi : si c'était édifiant, ce n'était pas propre, à coup sûr. Nous conseillons aux amateurs do ne dîner qu'au retour, et non avant de faire visite à la baignade. C'est le cas de dire du spectacle qu'il est bête... à faire vomir !

Une pratique habituelle aux baigneurs, c'est de se frotter mutuellement : plus on se frotte, plus il y a de chance de guérison. L'axiome latin est mis en action : A sinus asinum fricat.

Quelquefois, dans tout ce pêle-mêle, une chemise, un pantalon, une bourse disparaissent. Les pèlerins montent la garde réciproquement autour de leurs bardes; j'en ai vu se baigner avec leur parapluie et leur panier sur le bras, crainte d'en être dépouillés par quelque main sacrilège.

A la dérobée, on peut plonger un regard dans le compartiment des dames. On y voit de grosses crasseuses créatures, peau de crapaud, vrais éléphants, plus mafflues que La Femme sortant du bain de maître Courbet. Elles sont soutenues sur l'eau par leur grosse chemise imperméable, en toile écrue, qui se change en ballon... C'est comique et hideux, ne regardons plus...

Dans les deux compartiments, même cohue, mêmes hurlements. On crie, on jure, plus qu'on ne prie; on se bouscule, on se pousse, on tousse, on renifle et crache l'eau puante, on secoue son poil hérissé, on grelotte des épaules...

Tout à coup le cri espéré : miracle! Miracle ! se fait entendre et vole de bouche en bouche ; un ou deux baigneurs, pour le moins, se précipitent hors de la piscine, achètent un cierge et le brandissent en criant comme des sourds : miracle! Miracle ! Puis ils se rhabillent, accrochent leurs béquilles, devenues inutiles, à la place indiquée par le gardien.

La foule s'ouvre devant ces miraculés que les pèlerins portent en triomphe... et qui ne reparaissent plus, emportant avec eux le secret du miracle opéré en leur personne. C'est assez cependant pour que, deux jours après, Le Moniteur de l'Eure ou L’Annotateur des Andelys relate la miraculeuse guérison, à la sanctification de ses lecteurs et pour entretenir le feu sacré du crétinisme parmi les naïves populations. »

A. L. R. Boué de Villiers, La Normandie superstitieuse. Le pèlerinage de la fontaine Sainte-Clotilde, aux Andelys. Les saints grotesques. vol. 2, Paris, Le Chevalier, 1870.

lundi 31 mai 2010

Paris pendant le siège : "...on en est arrivé à manger de tout..." (E. Pascal, 1893)

« Lundi 14 novembre [1870]

… l'étalage de M. Lauverjat, le charcutier, était éclairé par des lampes au pétrole munies de réflecteurs qui projetaient une vive lumière sur toutes ces victuailles à l'aspect tout à fait réjouissant, les pâtés surtout avaient l'air très appétissants, mais il eût peut-être été très difficile d'avouer quels genres de bêtes entraient clans leur confection, car les chiens, les chats, les gros rats d'égout, savamment préparés, suffisamment salés, poivrés et pimentés, entraient déjà pour beaucoup dans l'alimentation et faisaient réaliser aux commerçants, surtout aux charcutiers qui se livraient dans le mystère du laboratoire aux mixtures les plus étranges, de jolis bénéfices, mais enfin tout cela avait bonne apparence, pouvait se manger et se vendait un bon prix. […]


Lundi 21 novembre [1870]

Angèle est revenue toute consternée, elle nous rapportait 40 grammes de bœuf par personne et cela pour trois jours, c'est-à-dire à peine une bouchée par jour, aussi fallut-il se rabattre sur la viande de cheval que l'on peut encore se procurer assez facilement mais par petites quantités, Angèle et sa mère se résignent maintenant à en manger, quant à Mme Benoît, elle ne veut même pas en entendre parler et se nourrit de légumes secs et de viandes salées, à ce compte-là elle aura bientôt épuisé ses provisions.

Du reste, on en est arrivé à manger de tout, il y a des boucheries de viandes de chat, de chien et cle rat, ces animaux sont exposés sur l'étal, écorchés, vidés, parés de même qu'autrefois dans des temps meilleurs, les fruitiers exposaient leurs innocents lapins de chou. Eh bien, toutes ces bêtes sont loin de présenter un aspect répugnant, la viande est fraîche et rosée, celle du rat surtout et c'est le cas de dire qu'on "en mangerait" ; quant au chat c'est un animal qui mérite les honneurs de la casserole. Je puis en parler en toute connaissance de cause puisque nous en avons mangé chez les zouaves, Chariot el moi, on peut dire que c'était tellement bon que l'on s'en serait léché les doigts; le chien et le rat se mangent de préférence en pâté, cependant un gigot de chien n'est pas à dédaigner ; le mulet et l'âne coûtent très cher et on peut très difficilement s'en procurer, ce qui prouve que cette viande est recherchée. M. Risler qui en a mangé dit que c'est une excellente viande bien supérieure à celle du cheval, elle est surtout plus fine et bien moins dure.

Les animaux du Jardin d'acclimatation qui étaient venus demander l'hospitalité à leurs confrères du Jardin des Plantes ont été vendus ces jours-ci, sauf les chameaux et les deux éléphants qui se nomment Castor et Pollux, les zèbres, les rennes, les cerfs, les antilopes ont figuré à l'étalage de la boucherie anglaise de l'Avenue Friedland et se sont débités à des prix exorbitants.

Nous en sommes donc arrivés à manger tout ce qui est mangeable ou à peu près; cette situation nouvelle a eu pour résultats de créer une profession nouvelle, (si l'on peut appeler cela une profession), celle de chasseur de chiens, de chats et de rats, je ferais mieux de dire voleur de chiens et de chats et chasseurs de rats; maintenant Biribi ne sort plus seul dans la rue, je l'accompagne, et quand je ne le liens pas en laisse je ne le perds pas de vue ; de son côté Mlle Célina Bardoux surveille son gros chat Mustapha ; en voilà un qui ferait un bon civet ! »

Edmond Pascal (commis principal à la Préfecture de la Seine). Journal d'un petit Parisien pendant le siège (1870-1871), Paris, A. Picard et Kaan, 1893.

jeudi 21 janvier 2010

Liste d'objets trouvés à Nantes dans la semaine du 1er au 8 janvier 1870

Chaussures. Peinture de Vincent van Gogh (1888), Metropolitan Museum of Art, NY.







« Liste des objets perdus, déposés à la préfecture de Nantes la semaine écoulée :

Un marteau,
Une feuille de route,
Une bottine,
Un parapluie,
Un portefeuille contenant un passeport,
Une montre,
Une robe de chambre,
Une paire de lunettes,
Une cuillère,
Un crucifix,
Plusieurs palatines,
Un sac de militaire contenant divers objets,
Une caisse d’oranges,
Portefeuille contenant divers papiers,
Une barre de fer,
Un paquet de linge,
Porte-monnaie contenant 12 fr,
Une taille de robe,
Une boîte en carton contenant un corset,
Un manteau en drap,
Porte-monnaie contenant de 60 à 80 fr,
Un panier en osier,
Porte-monnaie contenant de 25 à 30 fr,
Un chapelet monté en argent,
Des breloques de montre en argent,
Une somme de 110 fr,
Une fourchette en argent,
Porte-monnaie contenant 33 francs,
Trois billets de banque de 100 fr,
Porte-monnaie contenant 115 fr,
Portefeuille contenant des timbres-postes de 5, 10 et 20 centimes. »

Le Phare de la Loire, n° 15.077, samedi 8 janvier 1870.