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vendredi 19 novembre 2010

"La brune silhouette de Venise se mirait dans un lac de flammes" (L. Crilanovich, 1851)

Troupes de la république de Venise repoussant une attaque autrichienne en 1848 (Vinkhuijzen collection of military uniforms, New York Public Library)

« Impatients de s'emparer enfin de Venise, et furieux de voir leurs formidables ressources en troupes et en matériel de guerre échouer contre la position et la constance de cette ville, les Autrichiens avaient recouru à des inventions plus bizarres, plus impuissantes les unes que les autres. Les radeaux incendiaires furent la première en date. A diverses reprises, et pendant la nuit de préférence, ils s'efforcèrent fort inutilement de diriger contre Venise des radeaux chargés de matières inflammables; puis, ils songèrent à les employer simplement comme moyen de débarquement, et bientôt ils y renoncèrent également. Alors vint le tour des ballons. Ils ne prétendaient à rien moins qu'à bombarder Venise au moyen des aérostats, et voici comment. Lorsque le vent soufflait dans la direction de Venise, les équipages de leur escadre de blocus lâchaient des ballons au-dessous desquels était suspendu un obus ou une grenade qui devait éclater en tombant, alors que le ballon serait arrivé au-dessus de Venise, la combustion de la mèche se prolongeant durant un certain temps. En ceci, la grande difficulté, disons mieux, l'impossibilité, c'était une combinaison de la durée de la combustion et de celle du trajet, assez exacte, assez infaillible, pour que l'explosion aussi bien que la chute eussent lieu à l'instant même où le ballon se trouverait au-dessus de la ville. Ce problème fort compliqué, comme on le voit, fut si mal résolu par les assiégeants que, d'un grand nombre de ballons qu'ils lancèrent ainsi avec des dépenses et des peines inouïes, pas un n'atteignit le but; tous éclatèrent en l'air avant d'y parvenir, et c'est à peine si le bruit ou les débris de quelques-uns y arrivèrent. Ces obusiers aériens ne servirent qu'à amuser les habitants, qui s'arrêtaient en foule sur les quais, sur les places publiques, pour en suivre la marche des yeux.

La première tentative de bombardement aérien de l'Histoire.

Un spectacle plus sérieux, plus grandiose, attirait une multitude émue à Cannaregio et dans les environs, avant que les Autrichiens fussent venus à bout d'envelopper la ville presque entière dans un réseau de feu et de destruction. Qu'on se représente, s'il se peut, le coup-d'œil qu'offraient trois cents pièces de canon, tirant presque sans relâche sui la lagune, sur les forts, sur le pont, sur les navires vénitiens, en présence d'une foule immense entassée dans les rues, sur les toits, aux fenêtres des maisons, sur les quais ou dans des gondoles. Qu'on s'imagine cette foule assistant calme et sereine aux réalités terribles de ce combat continuel comme elle aurait contemplé les désastres simulés de la scène. […] Le jour, les bombes, les boulets, les grenades, les obus entrecroisaient dans l'air leurs lignes meurtrières el semblaient couvrir le ciel d'un réseau sombre et délié. On les voyait, tantôt expirer aux pieds des spectateurs, tantôt s'engloutir dans les flots qui bouillonnaient et fumaient alors comme bouleversés par des feux souterrains. La nuit, cette scène avait quelque chose de plus terrible, de plus fantastique encore; l'œil ne discernait plus les détails, mais les flammèches de l'amorce des bombes marquaient leur route par une sinistre traînée de lumière ; les décharges de l’artillerie, les explosions des bombes ou des obus, les incendies quelles allumaient, illuminaient la lagune entière. Parfois aussi, lorsque ces projectiles éclataient dans les airs, leur explosion allumait au sein des ténèbres de sombres et soudains météores. Feu d'artifice ou bombardement, si les effets diffèrent, l'apparence est la même. A mesure que l'artillerie autrichienne gagnait du terrain, les spectateurs se retiraient paisiblement devant les boulets, faisant halte un peu plus loin, absolument comme on le fait en se jouant avec les vagues de la mer sur une plage unie. […]

Le 29 juillet [1849], vers onze heures du soir, la ville qui, comme Charles XII, s'était accoutumée à la musique du canon, dormait profondément, lorsqu'elle fut réveillée par une rumeur extraordinaire. Sur les toits des maisons, dans les cours, les rues, les canaux, partout, on entendait tomber et s'enfoncer avec fracas dans le sol ou dans les flots une véritable grêle de corps pesants et métalliques. C'étaient des boulets que les Autrichiens, après tant de tentatives inutiles et extravagantes, étaient enfin parvenus à lancer jusqu'au cœur de la ville, par un moyen déjà connu au reste dans les annales militaires. Ils avaient établi à Saint-Julien une batterie de canons d'un fort calibre, de 80, par exemple, pointés obliquement, en guise de mortiers, de façon à modifier leur mouvement de projection et par conséquent à augmenter de beaucoup leur portée. Surpris par un danger aussi inattendu, les habitants consternés s'enfuient de leurs maisons chancelantes. En un moment , les places publiques , les marches des églises, des édifices publics sont couverts de vieillards, à demi-nus, de femmes pressant leurs enfants contre leur sein, de malades, d'infirmes, transportés à grand-peine jusque-là : foule désolée qu'on eût dit échappée aux fureurs d'un immense incendie. La générale battue au même instant dans tous les quartiers, le grondement de l'artillerie, les plaintes des blessés, les clameurs des fugitifs, les mouvements précipités des troupes, met le comble au trouble, à l'anxiété, à l'horreur. […]

Beaucoup retournèrent dans leurs maisons bombardées et plusieurs y périrent, écrasés par les boulets dans le lit où, sans être Alexandre ni Condé, ils avaient cherché et trouvé le sommeil. Les autres allèrent demander un abri que leurs concitoyens leur offrirent avec joie dans les rares quartiers restés inaccessibles aux obus et aux boulets. […] Ils s'encourageaient, ils se consolaient les uns les autres en parlant de leur Venise. Des gondoles, des bateaux emportaient cependant, loin des quartiers bombardés, des familles entières, avec le peu d'objets qu'elles avaient eu le temps de ramasser. Les enfants, épouvantés et tremblants d'abord, se rassuraient et essuyaient leurs pleurs en voyant la sérénité de leurs parents. Ils répétaient naïvement ces grands mots de liberté et de patrie, qui dominaient encore le tumulte et la douleur ; ils recevaient ainsi ces premières et ineffaçables impressions qui font plus tard les héros et les martyrs. […]

Mais quel spectacle, pour l'observateur, que celui de ces quartiers ainsi délaissés et dévastés ! Les rives des larges canaux et les ruelles sinueuses de ces quartiers si animés, si bruyants quelques heures auparavant, étaient mornes et désertes. Les rares maisons encore habitées par d'opiniâtres locataires retirés dans les étages inférieurs, nécessairement moins exposés que les autres, étaient également silencieuses. Les gens obligés, par des devoirs ou des besoins impérieux, de parcourir les quartiers bombardés, des gardes civiques, des pompiers, des soldats, des convois de cholériques ou de blessés, traversaient seuls ces rues désolées. Personne, au surplus, personne n'abandonna son poste dans d'aussi terribles circonstances ; tous, sans distinction, s'honorèrent par une conduite, une intrépidité, qui seule préserva Venise de malheurs plus grands encore. Des fragments de corniches, des statues, des toitures renversées par les boulets jonchaient le sol, labouré lui-même par les projectiles. Ça et là des colonnes de flamme ou de fumée, s'élevant du sein des décombres, marquaient la place d'un incendie récent, allumé par des grenades, des boulets rouges ou des bombes. La nuit, surtout, au milieu de cette solitude, de ce silence sinistre, c'était chose affreuse que le spectacle et le séjour de ces quartiers. Le ciel, sillonné en tous sens par les courbes lumineuses des bombes, semblait refléter l'éclat terrible des incendies. La brune silhouette de Venise se mirait dans un lac de flammes, après s'être si longtemps réfléchie dans le miroir de ses lagunes. Des bruits vagues ou étranges, toujours formidables, se mêlaient au fracas de l’artillerie, se répétaient, se succédaient confusément, répercutés sur l'étendue sonore des lagunes. Du reste, pas un cri, pas un son qui rappelât le mouvement et la vie. Ces lueurs rougeâtres d’incendie, éparses dans ces rues voilées de ténèbres et de silence, ressemblaient à d'immenses torches éclairant les funérailles d'une ville entière.

Venise sous les bombes autrichiennes.

Lorsque le jour venait éclairer cette lugubre scène, les palais, les églises, les monuments admirables de Venise semblaient n'apparaître dans toute leur beauté que pour protester contre le vandalisme d'un tel bombardement. Cette ville "à la fois Athènes, Corinthe et Carthage, cette ville qui ne renferme ni décombres des Romains, ni monuments des barbares" (Châteaubriand), renfermait enfin des ruines autrichiennes. Les chefs-d'œuvre de Palladio, de Sansovino, de Scamozzi, de Titien, de Véronèse, de Canova, étaient une proie digne des nouveaux Attila. La place Saint-Marc, ce trophée du génie et de la gloire de quatorze siècles, ne fut sauvée que par le hasard des distances, placée qu'elle était à quelques pas à peine de la limite extrême du tir autrichien. Ainsi les boulets, en tombant, semblaient, plus intelligents que les artilleurs, s'arrêter avec respect au seuil de son enceinte. Que les canonniers fussent parvenus à augmenter de quelques mètres la portée de leurs pièces, et c'en était fait du palais Ducal, de la Basilique, de la Libreria, des Procuraties. Et pourtant, dans ce vandalisme même de l'ennemi, quelle frappante leçon populaire ! Les bombes de Morosini avaient détruit le Parthénon, les bombes de Gorkowski détruisaient Venise. Pourquoi faut-il que ces enseignements terribles de l'histoire n'aient jamais profité jusqu'ici aux nations ! Et combien de fois encore les peuples se chargeront-ils du soin affreux de se châtier et de s'égorger les uns les autres, avant d'accepter la charge, si noble et si facile, de s'entraider et de se secourir, avant de comprendre que la conquête la plus glorieuse est inique et infâme !

[…] Le moment approchait cependant où tant de patriotisme et de sacrifices viendraient se briser contre une nécessité invincible. La garnison, décimée, épuisée par les combats, les fièvres, le choléra, ne suffisait plus aux besoins de la défense. Les hôpitaux militaires renfermaient des milliers de malades. Les batteries et les forts du pont et du rivage, démantelés, renversés par le feu continu depuis trois mois de plus de cent pièces de canon, des bombes et des obus, n'étaient plus tenables. Les incendies, allumés parle bombardement, menaçaient de destruction la ville entière. On avait à peine (le 1er août) des vivres pour vingt jours et des munitions pour quinze. Les manufactures de poudre, qu'on avait établies trop tard et fort mal pourvues de matières premières, n'étaient qu'une bien faible ressource. Des explosions effroyables, occasionnées par le hasard le plus fatal ou par la malveillance la plus infâme, avaient, d'ailleurs, fait sauter plusieurs poudrières en quelques jours. Placée en face de ces désastres, instruite de la situation effrayante du pays, n'espérant plus dans aucun secours humain, l'Assemblée, après trois jours de débats brûlants et secrets, décréta la concentration de tous les pouvoirs dans les mains de Manin (6 août). […] C'était la préface de la capitulation. »

Leopoldo Crilanovich, Histoire de la Révolution et du siège de Venise, Paris, Ch. Joubert, 1851.

mardi 28 septembre 2010

"La nation hongroise est résolue à résister..." (Kossuth, 1849)

Mihály Kovács (1818–1892), "L'asservissement de la Hongrie en 1849" (1861).

« PROTESTATION SOLENNELLE DE LA NATION HONGROISE CONTRE L'INTERVENTION RUSSE.

La nation hongroise assaillie dans l'essence même de son existence politique n'en vainquit pas moins avec l'aide du Dieu juste et tout-puissant la révolte, qu'en dépit de toute loi et constitution la maison parjure, qui y régnait provoqua à force des menées les plus insidieuses, et des actes de violence les plus atroces.

La nation réussit à chasser jusqu'aux frontières du pays les troupes autrichiennes lancées sur elle pour y écraser la liberté et l'indépendance.

Et la nation d'un commun accord, et emporté par un enthousiasme général en usant de son droit inaliénable, et dans le devoir de se conserver soi-même prononça à tout jamais la maison de Habsbourg-Lorraine bannie du trône, cette maison, qui s'est tâchée soi-même de crimes épouvantables et de parjures sans nombre.

Jamais nation ne se battit pour une cause plus juste. Jamais maison régnante ne fut punie à plus juste titre. Jamais nation n'avait de droit mieux fondé à attendre, qu'on laisserait son gouvernement national fondé sur l'accord unanime du peuple guérir en repos les nombreuses blessures, dont le tyran déchu en avait déchiré le sien.

Et voilà que, sans aucune déclaration de guerre, des corps armés de Russes se montrent en masse sur le territoire voisin de la Gallicie et de Cracovie, menaçant la Hongrie d'invasion au premier appel des Habsbourgs.

Tous les préparatifs, toutes les nouvelles s'accordent à prouver, que la maison de Habsbourg-Lorraine non moins despote, que défaillante par ses propres fautes, s'efforce par son alliance avec la puissance russe, à relever son trône abattu sur la tombe du peuple hongrois.

La nation hongroise est résolue à résister encore à cette attaque. Plutôt elle versera sa dernière goutte de sang, que de jamais plus reconnaître son meurtrier pour son maître. En prononçant cette résolution ferme et inébranlable dans la conviction de lajustesse de sa cause, c'est avec une foi religieuse qu'elle croit dans la victoire, mais en même temps elle s'écrie devant Dieu et les peuples civilisés du monde, abreuvée comme elle est d'amertume et d'injures implacables, contre l'injuste intervention de la puissance russe, qui en faveur d'un despote parjure se prépare à souiller d'un pied profane tout droit de l'homme et des nations.

Elle proteste dans le sentiment de l'incontestable devoir de défense de soi-même, à laquelle on l'a poussé. Au nom de ce droit international, qui fait le fondement des rapports mutuels entre les états, au nom des traités, déclarations, et protestations, qui placent sous l'égide du sentiment de justice commun à tous peuples l'existence de celle d'entre elle, qui est menacée de mort par la hache d'un bourreau usurpateur. C'est encore au nom de la liberté, de l'équilibre de l'Europe et de la civilisation. Au nom de l'humanité, et du sang innocent, qui verse dans une pareille guerre crie vengeance au Dieu de la justice.

Que la nation hongroise y compte, que la sympathie de tout peuple, qui aime le droit et la liberté, répondra à ce cri. Mais que tout le monde l'abandonne, et elle déclare tout de même dans la conscience de soi-même devant Dieu et le monde, qu'elle ne cédera jamais à la violence des tyrans, et qu'elle luttera jusqu'au dernier soupir dans la défense de ses droits contre les atteintes du despotisme.

Que Dieu et le monde civilisé soit juge entre nous et nos oppresseurs !

Debrecen, le 18 mai, 1849.

LOUIS KOSSUTH, Gouverneur.
Comte CASIMIR BATTHYANY, Ministre des Affaires Étrangères. »



mardi 30 mars 2010

"Notre guerre, c'est la guerre de la liberté du monde" (Kossuth, 1853)


Aux soldats cantonnés en Italie.

« Soldats, camarades !

Mon activité est sans bornes, et je suis sur le point de remplir mon but. Mon but est d'affranchir mon pays, de le rendre indépendant, libre et heureux. Ce n'est pas par la force que nous avons été vaincus; la force de tout l'univers n'aurait pas suffi à vaincre la Hongrie : la trahison seule l'a fait.

Je jure que la force ne nous vaincra pas et que la trahison ne nous livrera plus. Notre guerre, c'est la guerre de la liberté du monde, et nous ne sommes plus seuls. Non seulement toute la population de notre pays sera avec nous, non seulement ceux qui autrefois nous étaient opposés, combattront avec nous l'ennemi commun, mais tous les peuples de l'Europe se lèveront et s'uniront pour faire flotter la bannière de la liberté. Par la force des peuples du monde, la puissance chancelante des tyrans sera détruite, et cette guerre sera la dernière.

Dans cette guerre, aucune nation ne fraternise plus sincèrement avec les Hongrois que l'Italie. Nos intérêts sont les mêmes, notre ennemi est le même, l'objet du combat est le même. La Hongrie est l'aile droite et l'Italie l'aile gauche de l'armée que je conduis; la victoire leur sera commune.

Aussi, au nom de ma nation, j'ai fait alliance avec la nation italienne. Au jour où nous levons l'étendard de la liberté du monde, que le soldat italien en Hongrie s'unisse à la nation hongroise insurgée, et que le soldat hongrois en Italie s'unisse à la nation italienne insurgée. Que tous, quelque part où le cri d'alarme viendra frapper leurs oreilles, que tous combattent contre l'ennemi commun. Celui qui ne le fera pas sera regardé pour ce qu'il est, pour le valet du bourreau de notre pays, et il ne reverra jamais le sol natal ; il sera exilé pour toujours comme un traître, comme un homme qui a vendu le sang de ses parents et de son pays à l'ennemi.

Le jour de l'insurrection est venu ; car s’ils n'étaient pas prêts, si notre nation ne savait pas profiter de l'occasion, notre cher pays serait perdu pour toujours, et notre drapeau national serait couvert d'ignominie.

Je sais que tous les Hongrois sont prêts pour la guerre de la liberté. Le sang versé par les martyrs, les souffrances du pays ont changé en héros jusqu'aux enfants.

Aucune nation n'a jamais récompensé ses braves fils aussi magnifiquement que la nation hongroise récompensera les siens. Après la victoire, le domaine public sera partagé à l'armée et aux familles des victimes; mais le lâche et le traître seront punis de mort.

Soldats ! je vous fais donc savoir, au nom de la nation, que celui, quel qu'il soit, qui vous apportera cet ordre de moi vous est expressément envoyé pour me faire connaître quels sont les amis de la liberté cantonnés en Italie, et pour vous dire en mon nom comment il faut que vous vous organisiez.

Recevez ces instructions que la nation vous adresse par ma bouche, et soyez-y fidèles ; qu'il en soit de même dans chaque district de notre pays et d'ailleurs.

Mes braves! les honveds et les hussards ont couvert de gloire le nom de notre pays; le monde a les yeux sur le drapeau de la Hongrie comme sur la bannière de la liberté ! Nous conserverons cette gloire et nous répondrons à cette attente.

C'est surtout sur vous que se portent les yeux du monde, parce que votre nombre est grand. Vous avez les armes à la main, un sang généreux coule dans vos veines, l'amour du pays et l'ardeur de la vengeance contre ses bourreaux respirent dans vos cœurs. Votre tâche est glorieuse et facile, car vous êtes au milieu d'une nation qui fournira, elle aussi, ses millions de combattants contre l'Autriche.

De Rome jusqu'à l'île des Siciliens, de la Save aux contrées qui s'étendent au delà du Rhin, tous les peuples sont unanimes pour se lever au bruit éclatant de vos millions d'armes. Que Dieu soit notre juge ! Mort aux tyrans ! Vive la liberté des peuples ! Vive notre pays!

Mes braves ! à ce cri votre voix sera comme la trompette de Josué, elle fera tomber le Jéricho des tyrans.

Tels sont les ordres que je donne au nom de la nation. Que tous obéissent ! Je serai bientôt parmi vous. Au revoir! Que Dieu soit avec vous !

L. KOSSUTH. Londres, février 1853. »

Le dessein européen de Napoléon III (Emile Ollivier, L'Empire libéral...)

L'Italie reconnaissante (1862) par Vincenzo Vela (1810-1891), musée du château de Compiègne.

« Prenez les théories démocratiques telles que Lamennais, Armand Carrel, à la fin Lamartine, nos penseurs, nos poètes populaires les avaient formulées ; mêlez-y quelques idées du grand poète et du grand penseur de Sainte-Hélène ; relisez les discours frémissants de Thiers avant 1848 en faveur de l’union de l’Italie sous l’épée de Charles-Albert et le bâton pastoral de Pie IX ; celui de Cavaignac, le 23 mai 1849, sommant le ministère de prendre les mesures nécessaires pour sauvegarder l’indépendance et la liberté des peuples ; rappelez-vous surtout le fameux ordre du jour du 24 mai 1848, voté à l’unanimité, comme règle de la politique future de la France : "pacte fraternel avec l’Allemagne, reconstitution de la Pologne indépendance, affranchissement de l’Italie." Combinez ces écrits, ces paroles et ces actes ; tirez-en une règle de conduite, et sans vous perdre en conjectures, en dissertations ou en étonnements, nous aurez la définition rigoureuse de toute la politique [extérieure] de Napoléon III.

Une simple formule la résume : elle fut celle des nationalités.

En adoptant ce principe de la Révolution de 1848, il en mesure la portée et la signification. La nationalité n’est déterminée ni par l’identité des idiomes ni par la conformité des races, ni même par la configuration géographique ou la conformité d’idées nées d’intérêts et de souvenirs communs, elle est uniquement constituée par la volonté des populations, elle est l’application au dehors du principe de la souveraineté nationale, fondement intérieur de l’Etat. […]

Ce principe n’était plus une pure rêverie de philosophe depuis que, le prenant dans les profondeurs populaires, la Révolution de Février l’avait élevé à la dignité d’un axiome d’Etat ; il n’avait pas encore agi sur les événements. Napoléon III lui fit opérer sa dernière évolution ; il l’incarne dans les faits et le réalise ; par lui il descend des nuages, il marche à la tête des armées, dicte les traités de paix, règle le maniement des empires. Napoléon Ier avait dit à Sainte-Hélène : « le premier souverain qui, au milieu de la grande mêlée, embrassera de bonne foi la cause des peuples, se trouvera à la tête de l’Europe et pourra tenter tout ce qu’il voudra. » C’est ce qui a inspiré Napoléon III.

Il avait été préparé à ce rôle par son éducation cosmopolite à Augsbourg et en Suisse. La reine Victoria lui trouvait l’esprit plus allemand que français ; nul doute que si l’on eût interrogé sur lui Arese et ses amis italiens, il ne l’eussent déclaré surtout italien ; les Polonais le considéraient tellement comme des leurs, qu’en 1831 ils lui proposèrent d’être un des chefs de l’insurrection. Ils se trompaient tous : il était Français, ardemment Français ; il croyait que la véritable manière d’illustrer, d’élever la France au XIXe siècle, était non de reculer ses frontières à quelques territoires de peu d’étendues, mais de la faire rayonner protectrice et bienfaisante sur tous les territoires où retentissait l’appel à l’indépendant et à la Liberté. Napoléon Ier avait conquis pour affranchir, lui affranchit sans conquérir. Chaque Nation a sa destinée ; la nôtre est d’être tour à tour l’apôtre, le soldat, le martyr du droit éternel : Gesta Dei per Francos. Quoi qu’il nous arrive, nous sommes rivés à cette auguste prédestination. […]

Il s’efforçait […] d’amener les Souverains à un Congrès dans lequel eussent été examinés ou plutôt confirmés les changements opérés ou imminents et qui eût établi une charte territoriale nouvelle de l’Europe. La réunion d’un Congrès solennel, en quelque sorte œcuménique, de ce congrès ajournée à un avenir indéfini, effaçant par l’importance et surtout par la nouveauté de ses décisions le Congrès de Vienne, tel a été le but auquel a tendu sans cesse l’Empereur. C’était le sens de cette révision des traités de 1815, c’est l’explication de ses remuements perpétuels, de ses projets sans cesse renaissants, de son impossibilité à se tenir tranquille. Véritable représentant des idées de son temps, patriote humanitaire à la moderne, poursuivant la délivrance des nationalités et non des extensions territoriales, il eût voulu conquérir le droit de dire : les traités faits contre Napoléon Ier ont été déchirés par Napoléon III ; et la France, les mains nettes, se contentant d’avoir aboli cette charte de sa défaite, n’a demandé pour sa peine que l’affranchissement des peuples opprimés ; c’est ainsi qu’elle a vengé Waterloo et Sainte-Hélène ! »

Emile OLLIVIER (1825-1913), L’Empire libéral : études, récits, souvenirs. Tome premier, « Du principe des nationalités », Paris, Garnier frères, 1895, p. 97-104.

"Les dynasties... sont restées plus fortes que la presse et les parlements" (Bismarck, Pensées & souvenirs)


« Jamais, pas même à Francfort, je n’ai douté que la clef de la politique allemande ne se trouvât chez les souverains et dans les dynasties, et non pas chez les publicistes du Parlement et de la presse, ou sur les barricades…

J’en étais venu à penser que l’appui que l’Autriche et de la Prusse devaient se prêter réciproquement était un rêve de jeunesse, né du contrecoup des guerres d’indépendance ; je m’étais convaincu que cette Autriche avec laquelle j’avais jusqu’alors compté n’existait pas pour la Prusse […] Je me souviens du moment où cette évolution se produisit dans mes opinions. C’était à la Diète fédérale de Francfort ; j’eus l’occasion de lire la dépêche du Prince Schwarzenberg, du 7 décembre 1850, dans laquelle les événements d’Olmütz sont présentés sous un jour tel qu’il semble qu’il ait dépendu de lui d’humilier la Prusse ou de lui pardonner complaisamment. Le ministre plénipotentiaire du Mecklembourg, mon partenaire loyal et conservateur dans la politique dualiste, chercha à calmer ma susceptibilité prussienne froissée par cette dépêche. En dépit de notre attitude à Olmütz, humiliante pour l’amour-propre prussien, j’étais venu à Francfort avec de bons sentiments pour l’Autriche ; mais là, je perdis mes illusions de jeunesse. Il n’était pas possible de déjouer pacifiquement, par le système dualiste, le nœud gordien de la situation allemande. On ne pouvait le trancher que par l’épée. Il s’agissait dès lors de gagner à la cause nationale le roi de Prusse et l’armée prussienne, soit que l’on considérât comme l’essentiel d’établir, du point de vue prussien, l’hégémonie de la Prusse, soit qu’on voulût, au point de vue national, fonder l’unité de l’Allemagne : les deux buts coïncidaient. C’était clair pour moi, et à la commission du budget (30 septembre 1862), j’y fis allusion par ma phrase si souvent dénaturée : "du fer et du sang…"

Le patriotisme allemand, en règle générale, a besoin, pour agir et produire ses effets, d’être aidé par l’attachement à une dynastie […] L’Allemand est plutôt prêt à prouver son patriotisme comme prussien, hanovrien, wurtembergeois, bavarois, hessois que comme allemand ; et dans les classes inférieures, autant que dans les groupes parlementaires, il se passera du temps avant qu’il en soit autrement.

L’importance de l’attachement à la dynastie et la nécessité absolue qu’il existât des dynasties pour servir de lien et grouper sous leur nom des portions déterminées de la nation, est une spécificité de l’Empire allemand. Les différentes nationalités, qui se sont formées chez nous sur la base d’un attachement à une famille dynastique, comprennent, dans la plupart des cas, des éléments hétérogènes dont la cohésion ne repose ni sur l’identité de race, ni sur l’identité d’évolution historique, mais uniquement sur la base d’une acquisition contestable dans bien des cas, obtenue par la dynastie en vertu du droit du plus fort, ou par fait du droit successoral.

Parce que les intérêts dynastiques nous menacent d’un nouveau morcellement et d’une nouvelle impuissance en tant que nation, il faut les ramener à leur juste mesure. Le peuple allemand et sa vie nationale ne peuvent être répartie entre les princes comme une propriété privée. […]

Les dynasties de tout temps sont restées plus fortes que la presse et les parlements ; un fait l’a prouvé : en 1866, les pays de la Confédération Germanique, dont les souverains étaient dans le rayon d’action de l’influence autrichienne, sans se préoccuper des tendances nationales, ont marché avec l’Autriche et seulement ceux qui "se trouvaient sous la menace du canon prussien" ont marché avec la Prusse. Parmi ces derniers, il est vrai, le Hanovre, la Hesse et Nassau firent exception, parce qu’ils jugeaient l’Autriche assez forte pour pouvoir repousser victorieusement toutes les prétentions de la Prusse. Ils en ont payé ensuite le prix, parce que je réussis à faire accepter au roi Guillaume l’idée que la Prusse, à la tête d’une Confédération d’Allemagne du Nord n’aurait guère besoin d’agrandir son territoire. Mais il est certain que, même en 1866, il coula du sang saxon, hanovrien et hessois, non pas pour, mais contre l’unité allemande.»
 Pensées et souvenirs par le Prince Otto von Bismarck [rédigés entre 1890 et 1892], Paris, Librairie le Soudier, 1899, vol. 1, chapitre XIII, « dynasties et races », pp. 362-372.

"Le moment était venu... de proclamer l’unité de l’Allemagne" (Carl Schurz, Reminiscences)


Carl Schurz (1829-1906) en 1848.

« Un matin, vers la fin de février 1848, j’étais assis paisiblement dans le grenier qui me servait de chambre, travaillant d’arrache-pied à ma tragédie Ulrich von Hutten, quand soudain un ami se précipita hors d’haleine dans la pièce et s’exclama : "quoi ! Tu es là, assis ! Tu ne sais donc pas ce qui est arrivé ? – Non, quoi ? – Les Français ont renversé Louis-Philippe et proclamé la République ! " Je lâchai mon crayon et ce fut la fin de Ulrich von Hutten : plus jamais je ne devais retoucher au manuscrit. Dévalant les escaliers, nous courûmes dans la rue, jusqu’à la place du marché, lieu habituel de réunion des sociétés d’étudiants l’après-midi. Quoiqu’il ne fût pas encore midi, le marché était déjà rempli de jeunes gens parlant avec excitation. On n’entendait aucun cri, aucun tumulte, juste l’écho de conservations animées. Que faisions-nous là ? Personne ne le savait vraiment. Mais puisque les Français avaient renversé Louis-Philippe et proclamé la République, quelque chose forcément devait arriver ici aussi. Certains étudiants avaient même apporté leurs épées, au cas où nous aurions à nous défendre. […]


Le lendemain, il fallait retourner en cours. Mais à quoi bon ! La voix du professeur paraissait un ronronnement venu d’ailleurs. Ce qu’il nous disait ne nous concernait plus. Le crayon avec lequel nous aurions dû prendre des notes restait immobile. Au final, nous avons refermé nos cahiers et nous sommes partis, poussés par le sentiment que nous avions désormais une tâche plus importante à accomplir : nous devions nous engager au service de notre patrie […] Dans nos conversations, grisés comme nous étions, certains mots d’ordre et projets remontèrent à la surface, exprimant plus ou moins les sentiments de la population. Le moment était venu, disait-on, de proclamer l’unité de l’Allemagne et de fonder un grand, un puissant Empire allemand. Pour cela, il fallait convoquer un parlement allemand. Il était aussi question des libertés publiques et des droits des citoyens : liberté de parole, liberté de la presse, liberté d’association, égalité devant la loi, élection par le peuple d’une assemblée dépositaire du pouvoir législatif, responsabilité des ministres, autonomie des communes, droit pour les citoyens de porter des armes, formation d’une garde nationale commandée par des officiers élus, et ainsi de suite – en bref, un régime constitutionnel, conçu sur des bases démocratiques. Les idées républicaines ne furent exposées au départ que timidement. Mais bientôt, le mot « démocratie » fut dans toutes les bouches, et beaucoup pensaient que si les princes refusaient d’accorder au peuple ses droits, les revendications platoniques céderaient le pas à la force même si, bien sûr, chacun espérait que la régénération de la patrie s’accomplisse pacifiquement. […] Comme la plupart de mes amis, j’étais persuadé qu’enfin était arrivé le moment de donner au peuple allemand la liberté qui était son droit naturel et à la patrie allemande son unité et sa grandeur, et il était du devoir de chaque Allemand de tout sacrifier pour la réalisation de ce but sacré. Nous en étions profondément convaincus. […]

De grandes nouvelles nous arrivèrent de Vienne. Là-bas, les étudiants avaient les premiers à défier l’empereur d’Autriche en réclamant la liberté et des droits pour les citoyens. Le sang avait coulé dans les rues et la chute de Metternich en avait été le résultat. Les étudiants en armes avaient formé une garde de la liberté. Les grandes villes de Prusse étaient également touchées par ce formidable mouvement. Cologne, Coblence et Trèves, mais aussi Breslau, Königsberg et Francfort-sur-l’Oder avaient envoyé des députations à Berlin pour porter leurs revendications au roi. Dans la capitale prussienne, les masses avaient envahi les rues, et chacun espérait des événements d’une grande importance.

Pendant que ces nouvelles se répandaient comme une traînée de poudre, nous aussi, dans notre petite université de Bonn, nous étions occupés à rédiger une adresse au souverain, qui serait ensuite signée par tous et expédiée à Berlin. Le 18 mars, nous avons eu notre manifestation de masse. Une foule considérable s’est assemblée pour faire une procession solennelle dans les rues de la ville. Les plus respectables citoyens, les professeurs, beaucoup d’étudiants et des gens de toutes les classes de la société ont défilé cote à cote. En tête de la colonne, le professeur Kinkel arborait les trois couleurs noir, sang et or, si longtemps bannies parce qu’elles symbolisaient la révolution. Il parla avec une merveilleuse éloquence, sa voix résonnant avec force lorsqu’il évoqua la résurrection de la grande Allemagne réunifiée, des libertés et des droits du peuple allemand que les princes devaient obligatoirement concéder, ou qui devraient être conquis par la force. Et lorsqu’il agita le drapeau aux trois couleurs, en prédisant pour la nation allemande libre un grand avenir, on assista à un déchaînement d’enthousiasme. Les gens applaudissaient, criaient, s’embrassaient, pleuraient. En un clin d’œil, la ville fut pavoisée de drapeaux, et presque tout le monde arborait une cocarde tricolore sur son chapeau. Mais alors que le 18 mars nous paradions ainsi dans les rues de Bonn, de sinistres rumeurs commencèrent à circuler. On avait d’abord cru que le roi de Prusse, après avoir longuement hésité, s’était résigné, comme les autres princes allemands, à céder aux nombreuses requêtes qu’on lui avait adressées. Désormais, on racontait que les soldats avaient tiré sur la foule et qu’une lutte sanglante avait éclaté dans les rues de Berlin. »

Carl SCHURZ, The Reminiscences of Carl Schurz, vol. 1, 1906-1908 [trad. : L'Aimable faubourien]