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lundi 11 avril 2011

"Comprendre l'animal dans le cercle des devoirs... qui nous sont imposés, c'est améliorer l'homme lui-même" (Lamartine, 1858)


"Monsieur de Lamartine avec ses chiens", par Henri Decaisne, 1839. Musée Lamartine, Mâcon. 
















« Paris, 25 juin 1858.

Messieurs, je recevrai, comme la décoration des bons naturels, la médaille d'or ou de cuivre que la Société protectrice des animaux veut bien m'offrir. Je ne la mérite pas par mes œuvres, mais je m'honore de la mériter par mes sentiments. J'en suis digne du moins pour ma respectueuse estime pour cette Société des bons cœurs et des esprits justes. On a déclaré une fois que j'avais bien mérité de la patrie; cette médaille déclarera aujourd'hui que j'ai bien mérité de la nature. Daignez agréer mes remerciements.

Ma profession de foi est la vôtre ; qu'importent la forme, l'organisme, le nom des êtres animés ? Tout ce qui pense a une intelligence ; tout ce qui sent a un sentiment; tout ce qui aime a droit d'être aimé ; tout ce qui souffre a un titre à la pitié. Il ne manque aucun échelon à l'échelle des créatures sensibles qui s'élève, dans son ascension graduée, de la brute à l'homme. L'homme est au sommet, sans doute, sur cette terre, mais au-dessous de lui il a une famille inférieure d'êtres adoptifs, ses compatriotes ici-bas : l'homme en est le roi, mais il ne doit pas en être le tyran. La justice n'est pas seulement un rapport divin de l'homme à l'homme, elle est un rapport de l'homme avec toute la création. Blesser la justice, c'est blesser Dieu.

Quand nous n'abusons pas de notre prééminence et de notre souveraineté sur les animaux, nous avons, en eux, des serviteurs et des amis ; quand nous en abusons, nous n'avons en eux que des victimes, et comme il arrive toujours, en pareil cas, la tyrannie pervertit le tyran. De la brutalité envers l'animal à la férocité envers l'homme, il n'y a que la différence de la victime. Comprendre l'animal dans le cercle des devoirs et des miséricordes qui nous sont imposés, c'est améliorer l'homme lui-même.

Laissez ricaner le vulgaire de ces égards philosophiques et pratiques que vous voulez, avec tant de sagesse, témoigner envers toute la création ; les esprits supérieurs et progressifs sourient de cœur à votre institution de charité universelle. Les êtres que vous protégez vous serviront mieux, car ils vous aimeront davantage. Dieu lui-même bénira votre pensée car elle l'honore dans la partie sensible de sa nature ; vous faites dire un mot de plus à l'amour, cette loi des lois. Vous êtes les évangélistes de la sympathie !

Recevez, Messieurs, l'assurance de mes sentiments dévoués. »

Alphonse de Lamartine, Le Siècle, n° 8492, 1er juillet 1858. 

jeudi 24 février 2011

"La photographie est-elle un art, ou simplement une industrie ?" (F. de Lasteyrie, 1858)


Alexandre Dumas Père en 1855, par Nadar (1820-1910).

« La photographie est-elle un art, ou simplement une industrie toute matérielle, qui se borne à quelques préparations chimiques plus ou moins adroitement accomplies ?

La question est discutable sans doute ; aussi a-t-elle déjà donné lieu à d’assez vives controverses. Il va sans dire que les artistes en général ne veulent voir dans la photographie qu’un métier indigne d’eux, et que les photographes, au contraire, repoussant énergiquement l’humiliante qualification donnée à cette merveilleuse invention, y voient un art nouveau qu’ils placent presque au niveau des autres.

Comme il arrive toujours en pareil cas, il y a évidemment exagération des deux parts. Mais, à choisir entre les préventions des artistes et les prétentions des photographes, nous serions bien tentés, quant à nous, de prendre fait et cause pour ces derniers.

Non, sans doute, la photographie n’est pas un art comme les autres. L’invention lui manque : ce n’est pas un art créateur. On ne saurait y reconnaître l’œuvre directe et absolue de la main de l’homme, et celui-ci ne saurait, par conséquent y revendiquer une part de gloire égale à celle qui lui revient dans les arts graphiques proprement dits.

Mais ce n’est pas non plus, et encore bien moins, un métier ; car le succès ne dépend pas uniquement de la bonne exécution de quelques manipulations chimiques, et le résultat, pour être satisfaisant, exige de la part de l’opérateur un tact, un instinct du pittoresque, une délicatesse de goût, une intelligence de la nature, une appréciation des effets d’ombre et de lumière, qui, tous réunis chez une seule et même personne, constituent précisément ce qu’on appelle le sentiment de l’art. On peut être photographe de beaucoup de talent sans savoir dessiner ; mais on ne peut certainement pas le devenir si l’on n’est doué du sens artistique.

Il n’y a plus un mur, à Paris ou en province, qui ne soit encombré d’épreuves daguerriennes offertes à la curiosité des passants. Là est le métier. Après huit jours de leçons, tout homme un peu intelligent arrive à produire une image sur sa petite plaque ou sur son papier ciré ; innocente industrie qui rend le soleil complice, bon gré, mal gré, d’erreurs de goût dont j’aime à penser qu’il rougit sous ses rayons.

Mais combien sont-ils ceux qui, par les mêmes procédés chimiques, arrivent à reproduire la nature dans toute son harmonie, les monuments de l’art dans toute leur puissance et leur éclat ? Ceux-là on les compte ; il y a plus, on les reconnaît ; car chacun d’eux sait donner à ses productions un cachet personnel, résultat évident de la de la manière dont il comprend la nature. Ici, par contre, le métier disparaît et l’art commence.

Déjà la photographie a ses classiques et ses romantiques ; les premiers poursuivant la vérité dans le fini des détails et la netteté des lignes ; les autres, amoureux des nuages et des jeux de la lumière, et négligeant à dessein ce qu’ils appellent des minuties pour saisi la nature dans ses plus larges effets. Peu à peu les écoles se forment et se caractérisent ; ainsi, dès à présent, l’œil d’un amateur tant soit peu exercé reconnaîtra sans peine les photographies anglaises ou italiennes de celles qui se font en France. Tout cela, nous le demandons, n’est-il pas, dans une mesure quelconque, le fait d’un art proprement dit – art dépouillé, j’en conviens encore une fois, des facultés créatrices qui sont le plus bel attribut du génie de l’homme, mais amplement pour vu des facultés reproductives par lesquelles l’homme s’approprie à son gré tous les objets extérieurs – art secondaire, je le veux bien, mais qui pourtant mérite, dès aujourd’hui, de prendre sa place à la suite des autres ?

Réunions fréquentes, exposition permanente, lectures de mémoires, conférences familières, publication d’un bulletin mensuel, tels sont les moyens que la Société française de photographie a mis en œuvre, et ils ont bien réussi, si l’on en juge par les résultats déjà obtenus. Aujourd’hui la société compte dans son sein la presque totalité des photographes de quelque renom […]. La cotisation de ses membres forme la dotation principale de la société, qui s’enrichit en outre par les généreuses offrandes de la plupart de ses membres, lesquels veulent bien mettre habituellement à sa disposition un certain nombre d’épreuves de choix de leurs productions les plus remarquables. Chaque année, on en fait une vente. […]

Une […] chose nous a frappé dans la dernière vente de la Société française : c’est le discernement, le goût épuré dont a fait preuve le public acheteur. Ai-je besoin de dire que les grandes planches monumentales de MM. Baldus et Bisson ont été enlevées la plupart au double de leur valeur marchande ? Ces photographes éminents n’avaient envoyé là que leurs œuvres de choix. Près d’elles, les épreuves de M. de Noailles ne pâlissaient pourtant pas. Il est vrai que celui-ci avait eu pour coopérateur le soleil d’Afrique, à l’aide duquel il était allé reproduire les merveilleuses ruines romaines enfouies dans la régence de Tunis. […]

Le paysage était abondamment représenté à la vente. Français et étrangers, amateurs et photographes de profession, figuraient pêle-mêle dans la lice, et le public paraît avoir vivement goûté leurs œuvres. Entre celles qui ont obtenu le plus beaux succès aux enchères, il faut citer d’abord les vues de Suisse, de M. P. Périer, si fines, si bien éclairées, si harmonieuses, si spirituelles en un mot ; les bords de rivières si calmes et aux reflets si purs de M. Aguado ; les effets de mer si surprenants de M. Legray ; les admirables vues d’Ecosse de M. Fenton, le photographe anglais, avec lointains vaporeux et diaphanes dont lui seul a le secret ; les paysages si riants et si vrais de M. Pesme ; ceux de MM. Mailand, Fortier, Fierlants et Davanne ; et, par-dessus tout peut-être, les vues de Hollande de M. Jeanrenaud, qui semble s’être inspiré, non seulement de la nature qu’il avait à reproduire, mais aussi et en même temps du sentiment le plus exquis de cette grande école de paysagistes dont la Hollande fut le berceau.

Quant à la figure, tout le monde souriait à un ami ou saluait une connaissance en feuilletant les portraits si vivants, si animés de M. Nadar, le vrai Nadar, le Nadar dont la signature bien connue couvre à elle seule un arpent de muraille place du Havre. A quoi bon cependant tant de réclames, quand on a pour enseigne et pour répondants tous ces visages épanouis où la nature est si bien prise sur le fait ? Regarde, bon public, reconnais tes amis : voici Janin avec sa bonne et spirituelle humeur ; voici Dumas qui te sourit d’un air un peu moqueur en t’annonçant son prochain départ pour un nouveau voyage de découvertes ; et celui, avec sa bonhomie pleine de finesse où le génie cherche en vain à se dissimuler, n’as-tu pas reconnu Rossini ? Mais au milieu du joyeux cénacle, quelle est cette figure austère dont les traits âprement ciselés semblent plutôt une face moulée en plâtre qu’une image empruntée aux rayons du jour ? Taisons son nom. Ici le succès a fait défaut. M Nadar a la main trop légère pour de pareils sujets. Qu’il laisse à son heureux émule M. G. Legray le soin de reproduire les grandes figures de la politique et les mâles visages de nos soldats ! »

Ferdinand de Lasteyrie, « La société française de photographie »,
Le Siècle, vendredi 25 juin 1858.

vendredi 14 janvier 2011

"Le quartier latin ! M. Duruy a-t-il donc oublié ce qu'il est ?" (F. Dupanloup, 1867)



Victor Duruy (1811-1894), ministre de l'Instruction publique de 1863 à 1869. Portrait en héliogravure tiré de V. Duruy, Notes et souvenris, t. 2, Paris, 2e éd., 1902.


« Monseigneur,

Dans la lutte engagée entre M. Duruy et nous, un grand nombre de nos vénérés Collègues alarmés comme je l'ai été moi-même, se sont hâtés d'élever la voix. Vous n'avez pas manqué, Monseigneur, de donner à la grande cause que nous défendons le puissant appui de votre parole, comme toujours si élevée et si ferme. L'Église et toutes les familles chrétiennes vous en seront reconnaissantes.

Vous le dites avec raison, Monseigneur, l'entreprise de M. Duruy est "sans précédents dans l'histoire des sociétés, depuis que, devenues chrétiennes, elles ont environné la femme de respect et d'égards." Comme vous le dites encore, "c'est un fait inouï" qu'un ministre puisse ainsi changer, seul et à son gré, et radicalement, les conditions de l'enseignement des jeunes filles en France, le transporter des mains des femmes aux mains des hommes, destiner aux jeunes filles, de sa pleine autorité, sur tout le territoire français, les 3.000 professeurs que la loi donne aux jeunes gens ; qu'il ose de pareilles tentatives, sans consulter personne, ni le Conseil d'État, ni le Corps législatif, ni le Sénat, ni même le Conseil supérieur de l'instruction publique, sans se préoccuper en rien des embarras qu'il crée, et créera de plus en plus au gouvernement ; et se lance enfin de la sorte, sans frein ni guides, à travers les questions les plus délicates et les intérêts les plus sacrés. […]

Quoi ! des cours réguliers, quotidiens, de jeunes filles, six jours de la semaine, deux fois par jour, dans le quartier latin, à la Sorbonne, c'est-à-dire au lieu où se tiennent tous les professorats littéraires et scientifiques, où se font tous les cours des jeunes gens, tous les examens des bacheliers, etc., etc. !

Le quartier latin ! M. Duruy a-t-il donc oublié ce qu'il est ? Pour moi, malgré l'entrée par la rue Gerson, je ne suis guère rassuré sur ce quartier-là, et je n'ai pu qu'être fort attentif aux paroles d'un des plus honorables fonctionnaires de noire ville qui s'écriait, à propos de tout cela : "le quartier latin, il est donc bien changé depuis notre temps ! Appeler là les jeunes filles, mais cela n'a pas le sens commun !"

J'ai moi-même été professeur à la Sorbonne, et je n'en ai jamais traversé les cours et les abords, sans les voir, comme ils le sont encore aujourd'hui, remplis d'étudiants qui vont et viennent, qui attendent l'ouverture des amphithéâtres, ou, après les leçons des professeurs, se forment en groupes pour discuter. Ce sera donc au milieu et sous les regards de tous ces jeunes étudiants, dispersés dans les cours ou aux abords de la Sorbonne, que devront sans cesse passer les jeunes filles, pour se rendre aux leçons qu'institue M. Duruy !

Mais, dit-on, ces jeunes filles, elles ne seront pas seules, elles viendront chacune, à défaut de sa mère, avec une gouvernante. Mais quel âge aura cette gouvernante ? M. Duruy ne le fixe pas plus que l'âge des professeurs. Et celles qui n'ont pas de gouvernantes, et dont les mères sont trop occupées, c'est-à-dire le plus grand nombre, elles viendront là, avec une bonne, plus ou moins jeune : et au lieu d'un péril, en voilà deux. Ce n'est pas tout : elles peuvent venir seules, car on n'exige pas qu'elles soient accompagnées. Mais alors quelles garanties aura-t-on sur celles qui viendront ainsi, et, s'il faut tout dire, sur ce qu'elles pourront venir chercher là?

Non, tout cela est absolument impossible. Il y a ici une absence, ou du moins un oubli passager du sens moral, qui ne se conçoit pas. M. Duruy lui-même serait effrayé, si je lui répétais le mot qu'un homme d'État éminent me disait, il y a peu de jours, sur le péril de ces étudiants et de ces étudiantes ainsi obligés sans cesse à se rencontrer. […]

Ce sont là les premiers pas dans une voie qui mènera loin, si le bon sens public ne fait résistance. Bien aveugle qui ne le voit point ! Et ceux d'ailleurs qui n'ont pas ici leurs raisons pour mettre des gants et des masques, ont dit nettement les choses, et déchiré tous les voiles.

Le jour même où ma lettre sur M. Duruy et l'éducation des filles était imprimée, et avant qu'elle eût paru, Le Siècle voyait dans cette circulaire de M. Duruy le moyen d'arracher les femmes "au joug de superstitions ridicules, et de préparer des générations nouvelles." (16 novembre.)

Quand la lettre eut paru, Le Siècle écrivit : "je demande, dit M. Dupanloup, qu'on ne forme pas pour l'avenir des femmes libres-penseuses ! Nous le croyons sans peine. Avec des femmes libres-penseuses, plus de superstitions, plus de confréries de la Vierge dirigées par des prêtres, plus de denier de saint Pierre, plus d'influences cléricales, plus de riches offrandes !" Puis Le Siècle ajoutait : "que (M. Duruy) crée le plus tôt possible une école normale supérieure de professeuses ! Pour vaincre l'ennemi qui fait obstacle à tout progrès, il n'y a qu'un moyen, un seul : instruire les femmes pour qu'elles instruisent les jeunes filles, et former des libres-penseuses." (Le Siècle, 20 novembre.)

Selon L'Opinion nationale, et c'est pour cela qu'elle applaudit à M. Duruy, le but de la circulaire, c'est d'arracher l'éducation des filles à la religion, au catholicisme, à l'Église. C'est ce que L'Opinion appelle organiser "l'enseignement laïque des femmes". "C'est là, dit-elle, une question vitale pour le pays. En effet, le Clergé tient tout en France par les femmes, et il tient les femmes par l'éducation. La plupart des filles sont élevées chez les religieuses. Par là, les prêtres sont les maîtres chez nous, dans nos maisons. Si bas ou si haut que vous portiez les regards, ils ont dans chaque intérieur un œil sans cesse ouvert et une influence toujours active." […]

Selon Le Temps, la portée de la circulaire, "c'est d'enlever définitivement la direction des esprits à l'Église, c'est de consommer la sécularisation des intelligences. […]" (Le Temps, 21 novembre.) Le Temps dit encore : "il s'agit de savoir si le prêtre, qui tient encore la femme, recouvrera par son moyen l'empire sur la société, eu si la société achèvera de s'affranchir du prêtre, en lui enlevant la femme, pour la faire participer à la culture cl à la vie générales. Au fond, et en définitive, c'est le sort de la France qui est en question." (Le Temps, 21 novembre.) […] Enfin, un professeur de l'Université, qui intervient dans la question, choisit le Siècle pour écrire ce que voici : "nous voulons pour nos filles un enseignement secondaire qui soit plus en harmonie avec l'enseignement que reçoivent nos garçons.... qu'elles puissent lire dans le même livre que nous et y puiser les mêmes pensées" : c'est-à-dire, comme dit Le Siècle, devenir de libres-penseuses. Puis il continue en ces termes : "vous dont la vie tout entière se passe à étouffer tous les sentiments que la nature a mis dans l'homme, vous voulez la domination sur la femme pour dominer l'homme à son tour, vous voulez la retenir sous votre joug et la maintenir sous votre autorité afin de commander par elle dans la famille." (Le Siècle, 21 novembre). […]

Comme honnête homme, je vous demande : quelle France voulez-vous nous faire ? Et que lui restera-t-il de pudeur et d'honneur ? Et jusqu'où voulez-vous aller enfin, puisque vous trouvez "bien modeste encore l'effort que fait en ce moment M. Duruy pour tirer les femmes de l'ignorance, où le clergé se plaît à les voir c et à les maintenir." (Opinion nationale, 23 novembre.) […]

Tout cela est profondément triste, Monseigneur, mais à un point de vue, tout cela est heureux, et, dans la tristesse de mon âme, je bénis Dieu. Car le péril qui s'est tout à coup révélé ne date pas d'hier ; mais nous ne le voyions pas assez. Depuis quelques années l'Église est tellement menacée au dehors, et les passions impies et démagogiques, dans toute l'Europe, attaquent tellement tout ordre religieux, moral, et social, que nous n'avons pu toujours suivre d'assez près la marche et les progrès de l'impiété parmi nous. Sur cette grave question de l'enseignement public, il y a trop longtemps que les hommes religieux se sont laissés distraire. Nous sommes ainsi faits en France. La mode a chez nous une puissance étonnante. Ces questions ont été longtemps à l'ordre du jour : que de discours, de livres, de commissions, de pétitions, de projets sur l'enseignement pendant vingt ans ! Puis on passe à autre chose, et on n'y pense plus. Pendant ce temps, M. Duruy, et ses alliés, les livres et les circulaires font leur œuvre. Eh bien, si cette dernière circulaire nous réveille, je le dis, elle est heureuse.

Pour moi, il y a longtemps déjà que les actes et les livres de M. Duruy en particulier m'occupent, et que j'ai examiné et fait examiner, avec le dernier soin, non-seulement ses écrits, mais une quantité d'ouvrages historiques publiés en collaboration avec lui, sous sa direction personnelle (*), et répandus avec profusion dans nos lycées et dans nos écoles ; et j'en ai été effrayé.

Quand je pense que le Ministre de l'instruction publique d'une nation comme la France, dans une introduction solennelle à notre histoire, marchant sur les traces de ceux qui font de l'homme un orang-outang perfectionné, ose donner pour ancêtre à l'homme le singe, et pour point de départ à l'humanité l'état sauvage ; quand j'entends Le Moniteur universel, le journal officiel de l'Empire, nommer, lui aussi, et avec agrément, le singe un ancien congénère de l'homme, son aïeul peut-être (2 mai 1864) ; et ailleurs donner à la France des leçons de haute morale comme celle-ci : "l'homme n'est pas une intelligence servie par des organes, comme on l'a dit en style prétentieux, mais un organisme qui s'est élevé par degrés jusqu'aux plus fiers sommets de la pensée." Et un peu plus bas : "la véritable histoire du genre humain qu'il faut distinguer des légendes, atteste que le ventre fut le précurseur du cerveau. Nos premiers pères, ces anthropophages vénérés, avaient la tête bien petite, leurs crânes fossiles en font foi. La digestion a précédé la pensée, et de longtemps ; il y a des centaines de siècles entre ces deux ordres de phénomènes." (4 août 1867).

Quand je vois ces doctrines abjectes, honorées d'un tel patronage, élevées dans les plus hautes chaires de l’enseignement, décorées par la fortune, mais en vérité je me le demande : où en sommes-nous donc, et où allons-nous ? Est-ce avec de telles bassesses qu'on préparera nos jeunes et vaillantes générations aux luttes de l'avenir, et les jeunes Françaises aux vertus sans lesquelles la famille et la société s'écrouleront dans des abîmes de honte et de douleur ! La vérité est que le mal social fait au dehors depuis dix années n'a d'égal que le mal fait au dedans par la presse impie, à laquelle en ce moment un ministre aveugle, c'est le moins que je puisse dire, bon gré, mal gré, donne la main. Et tout cela systématiquement, froidement, implacablement. […]

Encore quelques années de ce régime et de la résignation plus ou moins expresse, plus ou moins silencieuse des honnêtes gens, et l'on recueillera la moisson de tout ce qui a été semé. Et déjà l'on commence. Les plus funestes doctrines faisant explosion, les grandes écoles de radicale impiété, l'athéisme, le matérialisme, et les théories les plus subversives de toute morale, s'étalant avec audace, se propageant avec une ardeur redoublée par l'espérance d'un prochain triomphe, voilà ce que nous voyons.

Pour moi, ma conviction profonde est que nous ne pouvons pas fermer les yeux plus longtemps. Et quand je vois ces graves questions de l'enseignement, qui portent en elles la vie ou la mort des sociétés, traitées comme elles le sont par M. le Ministre de l'instruction publique, je ne puis pas ne pas être ému, et ne pas le dire. Non, c'en est trop, et il faut qu'on sache enfin si les grands pouvoirs publics n'ont rien à voir sur de pareilles entreprises. […]

Veuillez agréer, Monseigneur, l'hommage de tous mes bien dévoués respects.

† FÉLIX, Evêque d'Orléans. »
_________________
[note du texte] "50 volumes, format in-12, publiés par une société de professeurs et de savants, sous la direction de M. V. Duruy, 1852".

Félix Dupanloup, Seconde lettre de Mgr l'évêque d'Orléans
sur M. Duruy et l'éducation des filles, Paris, Charles Douniol, 1867.

mercredi 11 août 2010

"Puisse cette hideuse guillotine... ne jamais se relever sur nos places publiques" (Ayraud-Degeorge, 1871)

Journée du 6 avril 1871 : à Paris, la guillotine est brûlée au pied de la statue de Voltaire, inaugurée en août 1870 (dessin paru dans : Paris insurgé, histoire illustrée des événements accomplis du 18 mars au 28 mai 1871, Paris, 1872).


« Le 6 avril, vers neuf heures, le rappel battait dans une partie du 11e arrondissement, et bientôt le 137e bataillon prenait position sur la place Voltaire. Après quelques instants d'attente, le public que cette réunion avait attiré, voyait les rangs de la garde nationale livrer passage à quelques hommes accompagnés d'une escouade de gardes nationaux. Ils déposèrent, au centre de l'espace laissé vide, de fortes charpentes, des cordes, des engins divers et une épaisse lame d'acier sur laquelle les regards ne s'arrêtaient pas sans une émotion pénible : c'étaient les différentes pièces composant l'échafaud destiné aux exécutions capitales, ou, pour employer les termes officiels, les bois de justice.

Par une inspiration attestant dans la population parisienne un profond sentiment du progrès et de l'adoucissement des mœurs qui caractérisent la civilisation de notre temps, un grand nombre de citoyens du 11e arrondissement s'étaient rendus rue Folie-Méricourt, au lieu de dépôt de l'instrument de supplice, et s'étaient emparés des charpentes, afin d'en faire, au pied même de la statue de Voltaire, une auto-da-fé auquel applaudirent tous les vrais partisans du Progrès. Le premier acte de la République de 1848 avait été de prononcer l'abolition de la peine de mort; les républicains de 1871 ont voulu reprendre cette idée et lui donner en quelque sorte une sanction matérielle, en brûlant l'échafaud publiquement, au grand jour.

Quand on vit les flammes s'emparer des sinistres charpentes, des applaudissements et des cris de Vive la République ! ont éclaté de toute part; on suivait l'œuvre de destruction avec une sorte d'empressement attentif, et plusieurs femmes qui étaient présentes s'approchaient du foyer pour saisir quelque charbon à demi éteint, afin de conserver un témoignage matériel de cette éclatante protestation contre la peine de mort.

Puisse cette hideuse guillotine, que le peuple vient de brûler, ne jamais se relever sur nos places publiques. »

H. Ayraud-Degeorge, Le Petit National, 8 avril 1871.


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« Ce matin, jeudi, un spectacle des plus insolites avait attiré une foule considérable vers le boulevard Voltaire (ci-devant du Prince-Eugène.) On brûlait publiquement, sur la place et devant la statue de Voltaire, le bois de justice, autrement dit l’échafaud, ou, puisqu’il faut l’appeler par son nom, la guillotine.

Le public qui assistait à cet auto-da-fé de l’instrument du supplice paraissait satisfait. Cela se comprend à merveille, si l’on veut voir dans cet incendie la fin des homicides judiciaires et des condamnations capitales. Si ce spectacle est un symbole, nous en ferons honneur à ceux qui l’ont ordonné. Oui, à la condition qu’il signifie abolition de la peine de mort et inviolabilité de la vie humaine, nous y applaudissons de toute notre âme.

Mais si ce n’était par hasard que la suppression d’un appareil démodé, la mise au rebut d’un engin trop encombrant, trop diffamé, trop malpropre ; si l’on proscrivait simplement la guillotine, comme jadis le bûcher, la roue, la corde et l’estrapade, tout en laissant subsister l’œuvre ou plutôt les hautes œuvres de ces instruments de mort ; si, en un mot, cela n’indiquait qu’un changement de procédé ou de méthode, où seraient alors la conquête de la civilisation et le progrès de l’humanité ?

Et véritablement, s’il ne s’agissait que de destituer Guillotin pour employer Chassepot, qui va vite en besogne ; si enfin on jouait du fusil sans renoncer à la lanterne, à quoi bon alors se priver de la guillotine ? On n’aurait obtenu qu’un progrès en arrière et dans le sens de la destruction humaine, comme le jour où l’arbalète disparut devant l’arquebuse. Si, en brûlant l’échafaud, on n’avait fait que supprimer le signe en nous laissant la chose, ce serait là un lugubre, enfantillage et rien de plus. Et nous ne verrions pas la différence qu’il y aurait entre mettre le feu à la guillotine ou à un kiosque du boulevard, si ce n’est que l’échafaud appartient à l’État et coûte beaucoup plus cher.

Voilà pourquoi, ne pouvant considérer la manifestation de ce matin comme une sinistre puérilité, nous l’enregistrons comme un indice de l’apaisement des haines et de la fin de nos guerres fratricides. »

Le Siècle, n° 14025, vendredi 7 avril 1871.

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« Hier, à dix heures du matin, le peuple a brûlé l’échafaud sur le boulevard Voltaire. L’idée était bonne et le boulevard bien choisi. Mais à quoi bon, je le demande, cet auto-da-fé accompli sur le bois de justice, si, en détruisant l’échafaud, nous conservons la peine capitale, avec cette seule nuance que la guillotine est remplacée par le chassepot ?

Les Français sont décidément des êtres surprenants. Ils sont tous d’accord pour proclamer l’inviolabilité de la vie humaine, mais cette inviolabilité consiste à déclarer qu’aucun individu, à quelque sexe qu’il appartienne, et quelque crime qu’il ait commis, ne sera désormais appelé à grimper les degrés de la fatale machine qui a emprunté son nom au docteur Guillotin. En revanche, il paraît convenu entre nous qu’adosser un homme contre un mur et lui envoyer douze balles dans le corps ne s’appelle pas violer la vie humaine.

Le mode d’exécution ne nous inquiète pas, c’est l’exécution elle-même qui nous préoccupe. Si même il fallait choisir entre le fusil ou la guillotine, j’ai idée que je préférerais encore cette dernière, eu égard aux derniers préparatifs qui exigent un certain temps, tandis qu’il n’y a rien comme une arme à feu pour rayer avec promptitude un citoyen du nombre des vivants.

La terrible guerre que nous traversons n’établit que trop irréfutablement la vérité de ce que j’avance. Ce que nous voulons, ce n’est pas l’incendie de l’échafaud, c’est l’abolition de la peine de mort. »

Henri Rochefort, Le Mot d'Ordre, 7 avril 1871.

 

dimanche 6 juin 2010

"A vouloir pénétrer le monde des esprits, on risque fort de perdre le sien… » (O. Comettant, 1859)

« Le monde des esprits. A propos d’un fragment de sonate dicté par l’esprit de Mozart.


Mozart est mort à Vienne le 5 décembre 1791. Il n’en continue pas moins de composer de la musique, comme aux plus beaux jours de sa vie. On est mort, mais on ne se porte par moins bien pour ça, s’il faut en croire les adeptes de plus en plus nombreux du spiritisme.

Qu’est-ce que le spiritisme me demanderez-vous ? A cela je réponds d’après l’Evangile selon Allan Kardec : le spiritisme est fondé sur l’existence des êtres intelligents et invisibles qui peuplent l’espace et qu’on nomme esprits. Les esprits sont partout, à nos côtés, nous coudoyant et nous observant sans cesse. […]

Tous les morts, il est vrai, ne se montrent pas bons vivants ; il est des esprits chagrins qui voient tout en noir ; il en est de bons et de méchants, de savants et d’ignorants, de sincères et d’hypocrites. Il est aussi des esprits sérieux qui pensent au solide et qui, dans la prévision où ils s’incorporeraient une seconde fois et reviendraient sur la terre, songent à leur avenir et se créent pendant leur mort des ressources pour leur vie. Ceux-là ont formé, avec le libraire du Palais-Royal Ledoyen, une association des plus heureuses pour l’édition de leurs ouvrages d’outre-tombe. Un médium s’est chargé d’écrire sous l’inspiration des morts les précieuses élucubrations littéraires, scientifiques et musicales que M. Ledoyen édite avec recueillement, et qu’il vend ensuite très cher, par respect pour la mémoire des défunts. M. Ledoyen reste seul, il est vrai, dépositaire des sommes provenant de ces ventes qui se multiplient de plus en plus ; mais il promet de donner à chaque esprit la part de bénéfices qui lui revient. Une seule condition est posée pour le règlement des comptes ; il faut que l’esprit s’incorpore de nouveau et qu’il se présente muni de papiers en règle prouvant son identité et attestant son séjour dans le Royaume des morts. La prudence la plus élémentaire commandait cette mesure. Chaque esprit a son compte courant chez ce libraire, et sa caisse est toujours ouverte aux auteurs morts qui se présenteraient. Mais, jusqu’à présente, pas un seul esprit n’a encore réclamé ses droits d’auteur.

Mozart, pour parler plus exactement l’ombre de Mozart, n’a fait jusqu’ici qu’une seule petite opération avec M. Ledoyen. C’est l’édition d’un fragment de sonate en mi bémol de quatre pages et qui se vend 2 fr., prix net. Contrairement aux usages depuis longtemps établis dans le commerce de musique, l’éditeur des esprits ne fait aucune remise, il a cet esprit-là. J’ai donc, malgré ma qualité d’artiste que j’ai invoquée, payé 2 fr. les quatre pages de l’auteur de Don Juan. Il faut dire que Mozart s’est beaucoup dérangé pour venir parmi nous dicter ce fragment de sonate, et que, sur le bénéfice provenant de ce chef d’œuvre, son éditeur lui réserve sans doute, outre ses droits d’auteur, une prime convenable pour droit de vacation. En effet, l’illustre compositeur habite une charmante maison de campagne dans la planète Jupiter, et de Jupiter à la Terre, il y a loin. Mais il s’agissait pour Mozart d’une affaire, et, ma foi ! comme disent les hommes, les affaires avant tout.

C’est à l’excellent médium Bryon-Dorgeval que l’esprit du grand musicien a dicté sa dernière œuvre. S’il faut avouer toute ma pensée, je dirai que Mozart se néglise depuis qu’il est mort ; il a fait beaucoup mieux que cela de son vivant. C’est une mélodie très innocente, développée avec une prudence extrême et d’une harmonie qui craint de se compromettre. En somme, cela a bien la couleur de Mozart, mais de Mozart enfant […]

Le fragment dont il s’agit a été exécuté, dans une séance de la société spirite, par Mlle Devans, élève de Chopin. […] L’occasion était trop belle pour ne pas invoquer ces deux compositeurs. […] Après la musique, la dialogue suivant s’est établi entre le médium et les esprits de l’harmonie. Je cite textuellement la Revue spirite [cf. note] qui compte parmi ses abonnés les esprits (terrestres) les plus graves de l’Europe et de l’Amérique :

"Mozart :

1. Vous savez sans doute quel motif nous fait vous appeler ? - R. Votre appel me fait plaisir.
2. Reconnaissez-vous le morceau qu'on vient de jouer comme étant dicté par vous ? - R. Oui, très bien ; je le reconnais tout à fait. Le médium qui m'a servi d'interprète est un ami qui ne m'a pas trahi. (note d'Oscar Commettant : un ami qui ne trahit pas, ce n’est pas commun. Le médium a dû être flatté du compliment)
3. Lequel des deux morceaux préférez-vous ? - R. Le second, sans parallèle. (Il me semble que M. Ledoyen, éditeur de ce second morceau, a dû sourire avec satisfaction à cette réponse de Mozart. O.C.).
4. Pourquoi ? - R. La douceur, le charme y sont plus vifs et plus tendres à la fois. (Le mot vif, comme éloge, me semble heureux de la part d’un mort. O. C.).
5. La musique du monde que vous habitez peut-elle se comparer à la nôtre ? - R. Il vous serait difficile de la comprendre ; nous avons des sens que vous ne possédez pas. (Le sens commun, peut-être, qui manque à tant de mortels. O. C.).
6. Il nous a été dit que dans votre monde il y a une harmonie naturelle, universelle que nous ne connaissons pas ici-bas. - R. C'est vrai ; sur votre Terre vous faites de la musique ; ici, toute la nature fait entendre des sons mélodieux. (Il paraît que seule la terre fait exception, dans l’univers, en ce qui concerne la musique. Je m’en était douté, à entendre certaines composition que je ne peux pas désigner. O. C.)
7. Pourriez-vous jouer vous-même sur le piano ? - R. Je le pourrais, sans doute, mais je ne le veux pas ; c'est inutile. (Pourquoi cela serait-il plus inutile que de faire imprimer le fragment de sonate, et que d’établir le dialogue que nous rapportons ? L’ombre de Mozart se tait sur ce point. O.C.).
8. Ce serait pourtant un puissant motif de conviction. - R. N'êtes-vous pas convaincus ?
Remarque. On sait que les Esprits ne se prêtent jamais aux épreuves ; ils font souvent spontanément ce qu'on ne leur demande pas ; celle-ci, d'ailleurs, rentre dans la catégorie des manifestations physiques dont les Esprits élevés ne s'occupent pas.
9. Que pensez-vous de la publication récente de vos lettres ? - R. Elle a rappelé beaucoup mon souvenir.
10. Votre souvenir est dans la mémoire de tout le monde ; pourriez-vous préciser l'effet que ces lettres ont produit dans l'opinion ? - R. Oui, mais on m'a aimé, et l'on s'est attaché beaucoup plus à moi comme homme qu'on ne le faisait auparavant.
Remarque. La personne, étrangère à la Société, qui a posé ces dernières questions, confirme que tel a été en effet l'impression produite par cette publication.
11. Nous désirons interroger Chopin ; le pouvons-nous ? - R. Oui ; il est plus triste et plus sombre que moi.

Chopin


12. (Après l'évocation.) Pourriez-vous nous dire dans quelle situation vous êtes comme Esprit ? – R. Errant encore.
13. Regrettez-vous la vie terrestre? — R. Je ne suis pas malheureux,
14. Etes-vous plus heureux que vous ne l'étiez ? — R. Oui, un peu.
15. Vous dites un peu, ce qui veut dire qu'il n'y a pas une grande différence ; que vous manque-t-il pour l'être davantage? — R. Je dis un peu, par rapport à ce que j'aurais pu être ; car avec mon intelligence, j'aurais pu m'avancer plus que je ne l'ai fait.
16. Le bonheur que vous n'avez pas maintenant, espérez-vous l'avoir un jour ? — R. Assurément, cela viendra, mais il faudra de nouvelles épreuves.
17. Mozart dit que vous êtes sombre et triste ; pourquoi cela? — R. Mozart dit vrai. Je m'attriste, parce que j'avais entrepris une épreuve que je n'ai pas menée à bien, et je n'ai plus le courage de la recommencer.
18. Comment appréciez-vous vos œuvres musicales? — R. Je les estime beaucoup, mais parmi nous on fait mieux; on exécute mieux surtout on a plus de moyens. (Les esprits ont peut-être six doigts à leurs mains, ce qui leur donnerait une grande facilité pour exécuter les arpèges. Ecoutons. O.C.).
19. Quels sont donc vos exécutants? — R. Nous avons sous nos ordres (il paraît que Chopin est chef d’orchestre là haut) des légions d'exécutants qui suivent nos compositions avec mille fois plus d'art qu'aucun des vôtres; ce sont des musiciens accomplis ; l'instrument dont ils se servent est leur gosier, pour ainsi dire, et ils sont aidés par des instruments, sortes d'orgues d'une précision et d'une mélodie que vous semblez ne pas devoir comprendre. (Hum ! hum ! je crois que Chopin se moque un peu de nous avec ses orgues d’une mélodie que nous ne semblons pas devoir comprendre. Un musicien ne dit pas d’un orgue qu’il a une mélodie ; cette phrase serait tout au plus tolérable chez une personne qui ne connaîtrait ni le caractère essentiellement harmonieux de l’orgue, ni l’application du mot mélodie. Mais passons. O.C.)
20. Etes-vous bien errant ? — Oui; c'est-à-dire que je n'appartiens à aucune planète exclusivement.
21. Et vos exécutants, sont-ils aussi errants ? — R. Errants comme moi. (Si le chef d’orchestre et les exécutants sont errants, les orgues aussi sont errantes, et sans à claviers mobiles ! C’est très curieux, et je ne comprends pas bien, heureusement, voici Mozart qui vient à notre secours. O.C.).
22. (A Mozart.) Auriez-vous la bonté de nous expliquer ce que vient de dire Chopin? Nous ne comprenons pas cette exécution par des Esprits errants. — R. Je conçois votre étonnement ; nous vous avons pourtant dit déjà qu'il y a des mondes particulièrement affectés aux êtres errants, mondes dans lesquels ils peuvent habiter temporairement ; sortes de bivouacs, de camps pour reposer leurs esprits fatigués par une trop longue erraticité, état toujours un peu pénible."

A la bonne heure, mais il me semble qu’à force de vouloir pénétrer le monde des esprits, on risque fort de perdre le sien… »

Oscar Comettant, "Le monde des esprits", Le Siècle, n° 8963, 27 octobre 1859 (extraits).


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Note : article publié dans La Revue spirite (livraison de mai 1859) :

« MUSIQUE D’OUTRE-TOMBE. L'Esprit de Mozart vient de dicter à notre excellent médium, M. Bryon [Brion]-Dorgeval, un fragment de sonate. Comme moyen de contrôle, ce dernier le fit entendre à plusieurs artistes sans en indiquer la source, et en demandant simplement quelle couleur ils trouvaient à ce morceau ; chacun y reconnut sans hésitation le cachet de Mozart. Il a été exécuté dans la séance de la Société du 8 avril dernier, en présence de nombreux connaisseurs, par Mlle de Davans, élève de Chopin et pianiste distinguée, qui a bien voulu prêter son concours. Comme point de comparaison, Mlle de Davans a préalablement fait entendre une sonate composée par Mozart de son vivant. Il n'y a eu qu'une voix, non seulement sur la parfaite identité du genre, mais encore sur la supériorité de la composition spirite. Un morceau de Chopin a ensuite été exécuté par Mlle de Davans avec son talent habituel. On ne pouvait manquer cette occasion d'invoquer ces deux compositeurs avec lesquels on a eu l'entretien suivant :

[cf. entretien reproduit précédemment]

Le fragment de sonate dicté par l'Esprit de Mozart, vient d'être publié. On peut se le procurer, soit au Bureau de la Revue spirite, soit à la librairie spirite de M. Ledoyen, Palais royal, galerie d'Orléans, 31. — Prix net : 2 francs. — II sera adressé franco contre la remise d'un mandat de cette somme. »