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lundi 11 avril 2011

"Quel était le but officiel de la guerre d'Italie ?" (E. Veuillot, 1866)

Rencontre des empereurs français et autrichien le 11 juillet 1859
(lithographie autrichienne de 1859)

« Quel était le but officiel de la guerre d'Italie ? Il s'agissait d'enlever à l'Autriche ses possessions italiennes et d'assurer ainsi l'indépendance, non pas de l'Italie, selon l'acception révolutionnaire du mot, mais des différents États italiens. "Nous respecterons, disait l'Empereur, les territoires et les droits des puissances neutres ; nous n'allons pas en Italie pour y fomenter le désordre ; nous voulons délivrer ce pays de la pression étrangère qui pèse sur lui et contribuer à y fonder l'ordre sur des intérêts légitimes satisfaits" (Proclamation du 3 mai 1859).

Ce programme était celui de l'entrée en campagne. Il promettait d'exclure complètement l'Autriche du territoire italien, mais il acceptait tous les autres souverains de la Péninsule et maintenait implicitement l'idée de la Confédération italienne, déjà émise dans la brochure officieuse Napoléon III et l'Italie et dans les bases d'arrangement proposées précédemment à l'Autriche. Ces bases portaient (art. 4) qu'il conviendrait de "substituer aux traités entre l'Autriche et les duchés une confédération des Etats de l'Italie entre eux, pour leur protection mutuelle tant intérieure qu'extérieure" (Moniteur du 19 avril 1859). Si cette proposition, qui conservait à l'Autriche ses provinces italiennes, était dépassée, le projet de confédération subsistait toujours. La France et l'Europe savaient donc que le succès de nos armes devait substituer une Italie confédérée à l'Italie semi-autrichienne dont les cris de douleur nous avaient attendris.

Au fond, nous engagions une lutte d'influence contre l'Autriche. C'était une nouvelle phase de la vieille querelle poursuivie depuis des siècles entre la France et l'Allemagne dans le double but de posséder une partie du sol italien, et d'exercer une action plus ou moins grande sur les destinées politiques de toute la Péninsule.

Il n'y avait là rien que de très-avouable. Personne en France ne pouvait trouver mauvais que Napoléon III voulut prendre de ce côté, comme il l'avait déjà fait en Crimée, une revanche des traités de 1815. Les intérêts politiques les plus sérieux pouvaient, d'ailleurs, retirer d'une semblable guerre de très légitimes et très fécondes satisfactions. C'était quelque chose d'écarter l'Autriche de l'Italie, de l'amoindrir sans lui faire perdre son rang comme puissance allemande, et, surtout, sans fortifier d'une façon inquiétante aucun autre Etat. Le Piémont agrandi de nos conquêtes et déchargé, à notre profit, de deux de ses anciennes provinces, devenait assez fort pour résister à l'Autriche et ne pouvait cependant se soustraire à notre tutelle. Il continuait d'avoir besoin de nous et échappait ainsi à la tentation d'être ingrat.

Si de tels projets pouvaient être facilement acceptés, quelques-uns des moyens mis en œuvre causaient de vives inquiétudes et soulevaient de graves réclamations. Le Piémont était le complice avoué de la dévolution, l'ennemi de l'Église, et montrait dès lors, dans sa politique, une déloyauté audacieuse. Le prendre pour allié, lui donner un rôle prépondérant en Italie c'était s'exposer à fomenter le désordre. Le gouvernement français avait beau dire qu'il ne ferait pas cela, ou craignait qu'il n'eût la main forcée. Déjà il ratifiait le langage du Piémont, prétendant contre toute évidence que l'Autriche voulait absolument la guerre ; déjà il tolérait que le cabinet de Turin provoquât à la révolte les sujets des souverains dont on promettait de respecter les droits et les territoires ; déjà il acceptait le concours de Garibaldi et de ses volontaires. Ces faits et d'autres de même nature, qu'il serait trop long de rappeler, ne permettaient ni aux catholiques ni aux simples conservateurs d'accepter la guerre d'Italie avec sécurité. Les catholiques, surtout, ne pouvaient oublier le langage que M. de Cavour avait tenu au Congrès de Paris relativement aux Romagnes. Le ministre sarde ne devait-il pas profiter de la guerre pour réaliser les projets d'annexion qu'il n'avait pas craint alors de laisser voir ? Ces préoccupations étaient si générales, si vives et si fondées, que le gouvernement français reconnut la nécessité de s'expliquer catégoriquement. L'Empereur chargea son ministre des cultes d'éclairer le clergé sur les conséquences de la lutte. Et le ministre déclara que le souverain, après y avoir songé devant Dieu, promettait que sa sagesse, son énergie, sa loyauté bien connue ne feraient défaut ni a la religion ni au pays ; qu'il voulait que le Pape fut respecté dans tous ses droits de souverain temporel. Une dernière parole de l'Empereur vint affirmer plus fortement ces déclarations si explicites, si solennelles : "nous n'allons pas en Italie, dit-il, ébranler le pouvoir du Saint-Père, que nous avons replacé sur son trône."

Ces promesses étaient rassurantes. Cependant l'inquiétude subsistait. On craignait que les incidents de la guerre ne permissent à nos alliés, garibaldiens ou piémontais, d'acquérir assez d'influence pour déchirer notre programme. Les journaux officieux s'amusaient ou s'indignaient de ces craintes ; ils traitaient d’autrichiens ceux qui les laissaient voir et s'écriaient que la France étaient sûre de ses alliés comme d'elle-même.

Les Piémontais et les révolutionnaires commencèrent néanmoins par envahir les territoires neutres et par déclarer déchus de leurs droits les souverains que la proclamation impériale avait promis de respecter. Ne vous alarmez pas, disaient les optimistes ; ce sont là des accidents de guerre, des nécessités momentanées, des effervescences italiennes dont on aura raison au dénouement; les ambitions piémontaises et les déclamations de Garibaldi ne pourront rien contre la volonté de la France. L'Empereur a marqué son but, ce but sera atteint et non pas dépassé ou déplacé : nous aurons une Italie libre des Alpes à l'Adriatique sous la forme d'une confédération dont feront partie tous les souverains restés neutres et où le Pape, maintenu en possession de tous ses États, recevra un rôle digne de lui.

On dût croire bientôt que ce programme serait ponctuellement rempli. La guerre, au lieu de grandir les Piémontais et les garibaldiens, les annula. Garibaldi, que nous avons vu si puissant dans ces derniers temps, put à peine lever alors trois mille volontaires. Il fit quelque bruit, grâce aux journaux, mais nulle besogne. Pendant que les opérations décisives avaient lieu, il guerroyait sur les bords du lac Majeur contre un corps-franc de quinze cents autrichiens, et dans toutes les rencontres, chaque parti s'attribua la victoire. Au fond, corps-francs autrichiens et volontaires italiens, sentant qu'ils jouaient un rôle de comparses, ne jugèrent pas à propos de se faire grand mal. Quant à l'armée régulière du Piémont elle fut d'une infériorité manifeste. Elle n'eut aucune part dans les victoires de Montebello, de Magenta, de Malegnano ; elle eut été battue à Palestro sans l'arrivée de nos zouaves ; et le corps d'armée que commandait Benedek la fit plier à Solferino. Bref, elle montra très-bien, durant toute la campagne, qu'à forces égales ou même supérieures, elle se serait fort mal trouvée d'un tête-à-tête avec les Autrichiens. Custozza a prouvé qu'elle n'avait pas changé.

Napoléon III dominait donc la situation. Non-seulement il pouvait mettre fin à la guerre contre l'Autriche, mais il pouvait aussi faire rentrer chez eux les Piémontais et leurs auxiliaires. Que ce second point dût offrir des difficultés particulières, nous ne le nions pas ; seulement nous contestons qu'il fût impossible d'y arriver. L'empereur lui-même était certainement de cet avis lorsqu'il signa à Villafranca les bases de la paix. Voici ces bases, que le Piémont, auquel nous n'avions pas encore donné le droit de se jouer de nous, s'empressa d'accepter :

"Confédération italienne, sous la présidence honoraire du Pape."
"L'empereur d'Autriche cède ses droits sur la Lombardie à l'empereur des Français, qui les remet au roi de Sardaigne."
"L'empereur d'Autriche conserve la Vénétie ; mais elle fait partie intégrante de la Confédération italienne."

Cette paix donnait gain de cause à la politique de Napoléon III et terminait par des arrangements que pouvaient ratifier les catholiques, les conservateurs, les libéraux sincères, une guerre dont la Révolution s'était promis tout le profit. Le Pape conservait ses États ; les souverains restés neutres recouvraient les leurs, puisque la Confédération italienne n'était possible qu'à cette condition ; le Piémont s'arrondissait de la Lombardie ; la Vénétie, sans être absolument rendue à elle-même, obtenait, par le seul fait de son entrée dans la Confédération, des droits politiques et une existence nationale. Quant à la France, même en dehors de tout agrandissement territorial, elle avait la meilleure part dans la paix, une part digne de son rôle dans la guerre.

Victorieuse de l'Autriche comme elle l'avait été de la Russie, nulle autre puissance ne pouvait plus lui disputer le premier rang. Elle dominait l'Italie sans l'écraser et pouvait revendiquer plus hautement que jamais son titre de fille ainée de l'Eglise. La prudence et la modération de l'Empereur au lendemain de Solferino avaient ajouté à son autorité sur les souverains ; elles lui garantissaient particulièrement le bon vouloir de l'Autriche et devaient rassurer promptement tout le grand parti conservateur européen, un instant inquiété. Le principal organe des catholiques, L'Univers, ne pouvant penser qu'un acte revêtu de la signature de la France et de l'Autriche serait biffé par le Piémont et le conspirateur Garibaldi, applaudissait au caractère anti-révolutionnaire de la paix et s'écriait : "Gloire aux deux empereurs catholiques, qui ont fait entre eux la paix du monde et qui se réservent la protection de l'Église !"

Que fallait-il pour maintenir ces grands résultats les développer, en recueillir tous les fruits ? Il fallait rester dans la voie où l'on venait de rentrer par la paix de Villafranca, après avoir été sur le point d'en sortir. En d'autres termes, il fallait avoir une politique.

Les espérances que les bases de la paix avaient si légitimement fait concevoir furent bientôt ébranlées. Tandis que le Piémont et la Révolution continuaient d'affirmer leur programme, la France se montrait hésitante ; elle donnait de bonnes paroles aux catholiques, aux conservateurs, aux partisans de la Confédération italienne, mais elle laissait le champ libre au parti unitaire. Les gouvernements insurrectionnels et provisoires établis à l'ouverture de la guerre dans l'Italie centrale, restaient partout en fonction avec l'appui très ostensible du cabinet de Turin ; et, de son côté, le cabinet des Tuileries ne faisait rien pour mettre fin à cet état de choses. Les officieux cherchaient cependant à rassurer les esprits en disant que les négociations poursuivies à Zurich pour changer en traité définitif les bases de Villafranca, arrangeraient tout.

Bientôt on dût reconnaître que le gouvernement français, entrant dans les vues du Piémont, se réservait d'imposer des sacrifices au Saint-Siège. En effet, l'Empereur, répondant le 11 octobre 1859 à un discours où S. E. le cardinal Donnet lui avait respectueusement rappelé ses engagements, fit cette déclaration : "je vous remercie d'avoir rappelé mes paroles, car j'ai l'espoir qu'une nouvelle ère de gloire se lèvera pour l'Eglise le jour où tout le monde partagera ma conviction que le pouvoir temporel du Saint-Père n'est pas opposé à la liberté et à l'indépendance de l'Italie. Je ne puis ici entrer dans les développements qu'exigerait la grave question que vous avez touchée, et je me borne à rappeler que le gouvernement qui a ramené le Saint-Père sur son trône ne saurait lui faire entendre que des conseils inspirés par un sincère et respectueux dévouement à ses intérêts..." […]

Pendant que l'on préparait le traité de Zurich, le Piémont travaillait à l'annuler, et dès qu'il fut signé il l'annula. Que M. de Cavour et son roi n'eussent aucun souci de leur parole et de leur signature, on ne pouvait plus s'en étonner. Mais que la France leur donnât de telles licences contre des engagements qu'elle avait dictés et qui servaient ses plus grands intérêts ; voilà ce qui devait surprendre. Le monde eut cette surprise. Le Piémont garda tout ce qu'il occupait directement ou par ses complices et annonça la résolution de compléter son œuvre, c'est-à-dire de faire l'unité italienne. Le traité de Zurich, qui pouvait être et qui devait être le point d'appui d'une restauration de l'ordre en Italie, ne pût même pas arrêter les empiétements révolutionnaires.

Les esprits confiants conservaient cependant un dernier espoir : ils croyaient qu'un congrès allait se réunir pour présider à la réorganisation de l'Italie, conformément aux stipulations de l'art. 19 du traité de Zurich. C'est alors (décembre 1859) que parut la fameuse brochure, intitulée : Le Pape et le Congrès, où l'on prétendait établir, au nom de la France, que si l'indépendance temporelle du Pape était nécessaire au libre exercice de son indépendance spirituelle, l'étendue du territoire pontifical n'avait par elle-même aucune importance. Par conséquent, le Piémont pouvait garder les Romagnes, en attendant mieux.

La réponse de Pie IX fut prompte et foudroyante. Le 1er janvier, il dit au général de Goyon, qui lui présentait officiellement, au nom de l'Empereur, les félicitations de l'armée française : "nous prions Dieu dans l'humilité de notre cœur, de vouloir bien faire descendre en abondance ses grâces et ses lumières sur le chef auguste de cette armée et de cette nation, afin que, par le secours de ces lumières, n puisse marcher sûrement dans sa voie difficile, et reconnaître encore la fausseté de certains principes qui ont été exprimés dans ces derniers jours, dans une brochure qu'on peut définir un monument insigne d'hypocrisie et un ignoble tissu de contradictions." Le Saint-Père disait de nouveau qu'il attendait de l'empereur la condamnation de la brochure ; il ajoutait : "nous en sommes d'autant plus convaincu que nous possédons quelques pièces qu'il y a quelque temps, Sa Majesté eut la bonté de nous faire tenir, et qui sont une véritable condamnation de ces principes."

La brochure ne fut pas condamnée. Loin de là, le 11 janvier 1860, Le Moniteur publia une lettre de l'Empereur au Pape. Dans cette lettre, datée du 31 décembre 1859, Napoléon III regrettait que Pie IX n'eut pas consenti, après la paix, à une séparation administrative des Romagnes, et concluait par cet avis comminatoire : "si le Saint-Père, pour le repos de l'Europe, renonçait à ces provinces qui, depuis cinquante ans, suscitent tant d'embarras à son gouvernement, et qu'en échange il demandât aux puissances de lui garantir la possession du reste, je ne doute pas du retour immédiat de l'ordre."

Cette lettre tranchait la question, et désormais l'unité italienne était faite sinon achevée. Du moment, en effet, où la France approuvait l'usurpation des Romagnes, le droit n'existait plus en Italie. Quelles barrières pouvaient maintenant arrêter le Piémont et la Révolution ! Une seule, le quadrilatère autrichien. Mais si cette barrière gênait le Piémont au Nord elle ne l'empêchait ni de garder les duchés, ni de conquérir Naples et les dernières provinces du Saint-Siège. Aussi M. de Cavour s'écriait-il un peu plus tard, dans un élan de joie et de reconnaissance : "la lettre de Napoléon III au Pape, proclamant que le règne du Pape sur les Romagnes est fini, nous a donné plus que nous n'avons obtenu à Palestro et à San-Martino..." (discours de M. de Cavour, 20 mai 1860). Sans doute, car les batailles contre l'Autriche n'avaient donné au Piémont que la Lombardie, et la lettre du 31 décembre lui livrait l'Italie.

Quant au Pape, sa réponse fut une nouvelle protestation contre les faits accomplis. Il déclara qu'il ne pouvait abdiquer son droit de souveraineté sur les Romagnes "sans violer des serments solennels, sans exciter des plaintes et des soulèvements dans le reste de ses États, sans faire tort à tous les catholiques, enfin, sans affaiblir les droits non-seulement des princes de l'Italie, qui avaient été injustement dépouillés de leurs domaines, mais encore de tous les princes de l'univers chrétien, qui ne pouvaient voir avec indifférence l'introduction de certains principes très pernicieux" (Encyclique du 19 janvier 1860).

Tandis que le Saint-Père faisait entendre cette nouvelle protestation, le cabinet de Turin consommait et prétendait régulariser l'annexion de l'Italie centrale. Il y eut un semblant de vote sous la direction des dictateurs piémontais. La duchesse récente de Parme fit justice de cette hypocrisie dans sa protestation. "C'est sous l'intimidation de la menace, dit-elle, sous la corruption de l'intrigue, sous la pression de la terreur ; c'est par suite des serments au roi Victor-Emmauuel qu'on avait imposés sous peine de destitution aux employés de toutes les branches d'administration ; c'est par suite du découragement général produit par neuf mois d'incertitude et de dangers effrayants qu'on a pu arracher à un grand nombre d'individus les manifestations d'un suffrage faussé par avance" (Protestation de Louise-Marie de Bourbon, régente des Etats de Parme, 28 mars 1860).

Le gouvernement français, bien que très tolérant pour le Piémont, n'entendait pas que celui-ci put faire l'Italie à son seul profit. Il lui rappela "que dès avant la guerre" on l'avait prévenu "que si les événements amenaient un grand royaume en Italie, nous demanderions que le versant des Alpes ne restât pas dans ses mains" (discours de M. de Persigny, 27 août 1860). C'était la revendication de Nice et de la Savoie. Le marché était trop avantageux pour que le Piémont pût l'oublier : il prit Parme, Modène, la Toscane, les Romagnes, fit son grand royaume et nous céda la Savoie et le petit comté de Nice.

Cet arrangement jeta de la poudre aux yeux du vulgaire, mais ne put couvrir près des hommes politiques et moins encore près des hommes de principe l'échec et le caractère vacillant de la politique française. Si la Sardaigne avait été contenue dans de sages limite – et surtout si la Confédération italienne avait été établie, l'annexion de Nice et de la Savoie à la France eut été un véritable avantage, un sérieux succès ; mais il n'en était pas ainsi. Que de sacrifices de tous genres nous faisions au contraire, pour obtenir ces deux provinces ! Nous permettions à l'allié impuissant qui nous devait la Lombardie, de s'annexer trois Etats entiers et une partie des États de l'Eglise ; nous laissions violer la convention de Villafranca et le traité de Zurich ; nous condamnions Venise à rester simple province autrichienne ; nous rendions impossible l'établissement d'une Confédération : nous mettions la Sardaigne en position de prendre toute l'Italie et de fonder un État unitaire et révolutionnaire menaçant pour nos intérêts ; enfin, malgré les engagements si solennels pris envers le Saint-Siège, nous autorisions le Piémont à garder les Romagnes. N'était-ce pas payer trop cher nos nouvelles acquisitions ? En somme, notre influence morale subissait une atteinte et notre puissance matérielle ne se trouvait pas agrandie — à beaucoup près — dans la proportion des devoirs que l'unité italienne, devenue inévitable, pouvait nous imposer dans l'avenir.

On disait alors, il est vrai, que si le Piémont s'agrandissait encore, nous nous agrandirions aussi. Si c'était un espoir ou un projet, nous l'ignorons ; mais à coup sûr, c'était une illusion. Le Piémont est devenu l'Italie et nos frontières n'out pas été reculées. Elles ne pouvaient pas l'être, dit-on, puisque l'Italie a terminé son unité sans nous.

Cette raison n'est pas valable. Le Piémont n'a pu prendre Naples, la Sicile, les Marches et l'Ombrie que par suite de la tolérance et de la protection dont nous n'avons cessé de le couvrir. Il ne comptait pas, en effet, sur l'appui direct ou indirect de la Prusse quand, en 1860, au lendemain de l'annexion de la Romagne et des duchés, il faisait envahir la Sicile, puis Naples par Garibaldi et chargeait Cialdini d'annexer de nouvelles provinces pontificales. Où puisait-il alors l'audace de braver l'Autriche, de violer le droit public européen, de porter de nouveaux coups à ce pouvoir temporel que nous promettions toujours de défendre ? Il la puisait dans le sens que le gouvernement français donnait au principe de non intervention, lequel se résumait à dire que le Piémont, dont les forces étaient très supérieures à celles de ses voisins, avait le droit de les attaquer, sans que personne eût le droit de les secourir. Et à ceux qui trouvaient l'argument vicieux, on répondait que l'armée française se chargerait de le faire valoir.

En suivant cette voie on devait aboutir à l'unité italienne. Nous y sommes. Ainsi sur cette question comme sur toutes celles que nous avons déjà examinées, le gouvernement impérial est arrivé à un résultat différent de celui qu'il s'était marqué. Il s'était promis d'établir une confédération soumise à l'influence française, et, dans tous les cas, impuissante contre nous ; il a fondé un État unitaire qui le gênerait fort si demain les cabinets de Florence et de Berlin faisaient alliance contre la France. Nous ne pouvons voir là ni la marque, ni les effets d'une politique réfléchie, ferme, heureuse, allant droit à son but et l'atteignant. »

Eugène Veuillot, « De la politique extérieure de la France, »
Le Catholique, 1er décembre 1866.

vendredi 1 octobre 2010

"La pacification définitive... de l'Italie ne peut s'accomplir qu'au moyen d'un compromis" (L. Debrauz, 1861)

Affiche annonçant la promulgation du traité de Paris en date du 28 avril 1856. Rio de Janeiro, 17 juin 1856. Archives du Ministère des Affaires étrangrères, Paris.


« Trente années de paix consécutives, et les immenses bienfaits qu'en avaient recueillis toutes les nations, semblaient avoir enraciné chez les peuples européens le désir ardent de voir disparaître à jamais le fléau désastreux de la guerre, triste héritage des temps barbares !

Les hommes d'état les plus dignes de ce nom proclamaient hautement le maintien de la paix, comme la plus belle conquête de notre siècle. Et l'un des plus grands penseurs dont s'honore l'Angleterre, lord Brougham, résumait tous les progrès de notre civilisation par cette heureuse pensée : la plume, et non plus le canon, décidera désormais des destinées du monde.

Fidèle interprète du sentiment général de l'Europe, le Congrès de Paris consignait, dans son protocole du 14 avril 1856, le vœu que, pour opposer un obstacle salutaire à de nouveaux conflits entre les puissances, celles-ci, avant d'en appeler à la force, eussent désormais à admettre l'action médiatrice d'un Etat ami, dont la mission serait de les rapprocher et de les réconcilier.

Nous avons la profonde conviction que si les grandes puissances s'étaient mieux pénétrées du protocole au bas duquel figurent leurs signatures, les complications italiennes auraient pu être arrangées sans coup férir, et qu'elles auraient reçu une solution bien plus conforme aux véritables besoins et aux intérêts de l'Italie, qu'on ne saurait l'espérer de sitôt. Au milieu de l'inextricable confusion d'idées qui règne dans la presqu'île des Apennins, l'action de la diplomatie est désormais enrayée par le mouvement révolutionnaire avec lequel le Piémont se trouve déjà aux prises.

Si l'aréopage, qui préside au concert européen, avait alors véritablement compris sa sainte et noble mission, il se serait interposé de toute son autorité entre les parties contendantes. En leur déclarant qu'il tournerait ses armes contre la puissance qui n'accepterait pas son suprême arbitrage, il aurait certes empêché la guerre d'éclater. L'Europe ne serait pas aujourd'hui réduite au triste rôle de blâmer hautement la tournure que prennent les affaires italiennes, sans pouvoir rien empêcher, de donner des conseils qui ne sont point écoutés, et de faire des vœux qui restent toujours stériles. Le prestige du nom de Garibaldi, il faut bien le dire, a supplanté et anéanti, au-delà des Alpes, l'influence de la diplomatie.

Les souverains ont beau multiplier leurs entrevues et se prodiguer les marques d'amitié personnelle ; en vain les cabinets protestent à l'envi de leurs intentions pacifiques, et proposent, pour en témoigner la sincérité, soit des conférences, soit la réunion d'un congrès; en vain les organes les plus accrédités de la presse périodique s'efforcent à rallumer la confiance qui s'éteint, à ramener le crédit qui s'en va, à encourager le travail qui chôme, à ranimer le commerce qui languit; la préoccupation de l'avenir, couvert d'un voile aussi sombre qu'impénétrable, domine tous les esprits. Chacun se demande à quoi doivent servir toutes ces armes que l'on forge, tous ces canons que l'on coule, tous ces armements que l'on pousse avec un redoublement d'activité d'un bout à l'autre du continent ? Les États rivalisent à perfectionner les engins de guerre, et le génie créateur de l'homme ne semble plus occupé qu'à inventer des instruments de mort toujours plus puissants, qu'à combiner les moyens de détruire des armées entières ou de foudroyer toute une flotte. Jadis, après une longue campagne, on avait à déplorer la perte de moins de soldats que la bataille de Solferino n'en a vu moissonner en un seul jour. […]

L'histoire de l'humanité compte, hélas ! trop de pages sanglantes, pour que tout homme de bien ne souhaite pas sincèrement que le nœud gordien de la question italienne soit dénoué autrement que par l'épée. La véritable régénération politique, telle que nous la souhaitons de bon cœur à la nation italienne, ne saurait s'effectuer et se développer qu'à l'ombre de la paix et de l'ordre social. […]

La presqu'île des Apennins est aujourd'hui le champ clos, où la longue et opiniâtre lutte entre l'esprit féodal et les aspirations libérales des générations nouvelles doit enfin se vider. Prédestinée à conserver, au moyen-âge, le dépôt sacré de la civilisation et à le protéger contre les flots envahissants des hordes barbares, qui du fond de l'Asie se ruèrent sur l'Europe, l'Italie paraît providentiellement choisie pour être le terrain où, nous en avons la confiance, s'opérera la réconciliation entre l'absolutisme et la liberté.

La pacification définitive et durable de l'Italie ne peut s'accomplir qu'au moyen d'un compromis entre les deux principes adverses, dont les conflits incessants ont engendré cette situation précaire, si remplie de périls et d'anomalies, dont l'Europe offre en ce moment l'étrange spectacle. […] Que les rois retrempent leur politique dans les saints et charitables préceptes du Christianisme, et la démagogie, qui menace d'envahir et de bouleverser l'Europe, mais qui n'est au fond que l'hérésie effrontée de la démocratie véritable, mourra d'impuissance. Tandis que la véritable démocratie repose sur les intérêts de tous, conciliés avec les droits de chacun, l'autre n'est que l'expression de minorités turbulentes ; l'une, mue par la liberté qui féconde le travail, répand la prospérité et la richesse; l'autre, ne vivant que de haines et faisant incessamment appel aux plus bas instincts populaires, est poussée par l'esprit de destruction et n'engendre que le paupérisme et la misère. Entre les deux, le choix des peuples ne sera ni long, ni douteux. […]

La base d'un compromis est toute trouvée depuis que les grandes puissances ont reconnu la nécessité impérieuse d'observer, dans les circonstances actuelles, le principe de non-intervention. Il ne faudrait plus que transformer la question de fait en une question de principe, pour lui imprimer, ainsi qu'à toutes ses conséquences légales, la force d'un élément du droit international pratique.

Un tel compromis, sagement conçu et loyalement exécuté, rendrait la sécurité et la stabilité aux rapports mutuels et incessants des peuples entre eux, mettrait fin aux agitations de l'Europe et aux souffrances de l'humanité par une paix solide, fondée sur la justice et contenant dans ses dispositions équitables la garantie de sa durée. Du système de non-intervention, rigoureusement interprété et applique aux événements de la Péninsule, découle on ne peut plus naturellement la solution finale des complications italiennes. »

Louis Antoine Debrauz de Saldapenna, Le rachat de la Vénétie, est-il une solution ? Paris, Amyot, 1861.  

mercredi 11 août 2010

"Il est une guerre juste... c'est celle qui a pour but d'anéantir un... sanguinaire oppresseur" (A. Havard, 1859)

« LA GUERRE ! Toutes les nations qui composent le monde ont eu des guerres à soutenir ; mais elles étaient justes ou injustes. Une guerre juste, quoiqu'il soit horrible de verser le sang humain, de détruire par le glaive l'homme, cette œuvre de Dieu, il faut la faire sans hésiter.

Une guerre injuste, ou autrement une guerre de fantaisie, de tyran, d'oppresseur, est un opprobre dont se couvre celui qui la prend sous sa responsabilité. Honte éternelle à cet être-là ; le monde l'abhorre ; les courtisans et les intéressés seuls, au risque de partager sa honte, font cause commune avec lui. La postérité, il est vrai, dans son inexorable justice, dans son inflexible jugement, les flétrit pour l'éternité. Mais rien n'effraye un tyran, il se joue de tout ; l'humanité n'est qu'un vain mot pour lui ; quand il a dit JE VEUX, Dieu a parlé par sa bouche. Le comble de l'immoralité est là, ou il ne se trouve nulle part. Voilà, nous le croyons, l'idée qu'un peuple civilisé doit avoir de la guerre injuste. Aussi ne doit-on jamais la faire à aucune nation par esprit de conquête ou par pur caprice.

Mais il est une guerre juste et que toute nation qui comprend l'humanité doit entreprendre avec un acharnement terrible : c'est celle qui a pour but d'anéantir un barbare et sanguinaire oppresseur qui ne se contenta pas de l'esclavage de ceux qu'il appelle les siens, mais qui veut encore imposer son joug de fer aux autres. Cette idée-là, elle révolte l'homme qui sent sa dignité, l'homme qui ne veut plus de la vie devenue une honte. En effet, esclavage ou lâcheté est tout un pour l'homme à qui Dieu a révélé sa nature perfectible. Le cri Aux armes ! est alors le seul qu'il doit proférer ; l'amour de la justice est pour lui une soif morale non moins utile à sa vie, à son âme, que les aliments le sont à son corps. Mais l'homme ne peut vouloir le bien que pour lui seul ; le frère qui lui crie : on veut m'assassiner, viens à mon secours ou je vais succomber, ne doit pas être odieusement abandonné par lui, ou il a le droit de le maudire.

Si nous avions le temps ici de feuilleter les annales du monde, nous n'aurions que l'embarras du choix dans les citations que nous aurions à faire. Mais nous nous bornerons à rappeler 1792, époque qui tient du prodige, époque où la France, ayant jeté loin d'elle toute la vieille friperie des anciens temps, avait juré de se transformer en une nation nouvelle ou de disparaître du monde. Mais le faisceau de lumières était seulement en France ; les ténèbres enve- loppaient les autres nations. Elles ont voulu nous vaincre ; et si, comme nous l'avons déjà dit, elles nous ont envoyé la guerre, nous leur avons envoyé la liberté. Nous ne citons que cette époque-là, parce qu'elle est la plus extraordinaire, la plus saillante dans l'histoire des peuples. Elle renferme une idée vers laquelle il faut, avec le temps, que tout converge, LE PROGRÈS.

Mais, nous dira-t-on, nous avons été vaincus ; nous le savons, et nos ennemis se sont souvent parés d'un laurier trouvé parmi nos morts. Ils ont détruit des hommes, mais cette idée de l'affranchissement humain, l'ont-ils détruite ? Non, elle est restée debout ; elle défie les oppresseurs, et c'est avec elle, c'est à son cri que les opprimés, la rage au coeur, se lèveront pour exterminer la tyrannie.

Ce cas-là, c'est celui où s'est placé un jeune souverain, l'empereur d'Autriche ; imbu de vieilles et ridicules idées, il veut porter l'asservissement dans le Piémont, il veut subjuguer une partie de l'Italie, il veut faire rétrograder la raison. Alors, regardant sa nation comme un composé de satellites forcés, il faut qu'à son geste ils aillent se faire tuer au nom de la déraison, de l'esclavage ! Et ce souverain est dans cet âge où il est si beau d'être grand et généreux, de suivre la progression des idées, d'élargir la voie par où le bien devrait toujours passer sans rien ravager. Mais le sort en est jeté, l'empereur d'Autriche veut ensanglanter le sol de l'Italie. Son crime sera puni : la France a volé au secours de ses frères opprimés et la lutte est dans toute son effervescence.

Malheur à toi, jeune souverain. Oh ! si tu le voulais, il serait encore temps. Lis donc l'histoire de Néron, aujourd'hui l'opprobre du genre humain; tu y verras que, jeune encore, on lui apporta une condamnation à mort à signer et qu'il répondit : — Ah ! je voudrais ne pas savoir écrire ! Eh bien, toi, tu es jeune et tu agis comme Néron quand il ne l'était plus. Réfléchis donc et, te voilant le visage, tu demanderas pardon à l'humanité.

Pourquoi l'Angleterre, la Prusse, la Russie n'ont-elles pas fait cause commune avec la France ? c'était pourtant le cas de donner un grand spectacle au monde et une grande et terrible leçon au jeune empereur autrichien ! L'Angleterre, la Prusse, la Russie ne l'ont pas voulu ; peut-être en auront-elles du repentir. Attendons.

Le châtiment de l'empereur autrichien a commencé ; quelle doit être sa fin ? Quelque terrible qu'elle soit, elle sera méritée. Plus qu'un mot. Gloire, honneur à notre intrépide armée : chaque pas qu'elle fait en Italie est un pas qu'elle fait faire à l'humanité.

D'Albanès Havard. »

Le Panthéon des ouvriers. Journal des travailleurs, 1ère année, n° 30, samedi 4 juin 1859.

samedi 5 juin 2010

"Le champ de bataille est partout couvert de cadavres..." (Henry Dunant, 1859)


Prisonniers autrichiens à Novare, pendant la campagne de 1859. Dessin extrait du Journal de campagne de Charles Robert. Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et Documents Italie.

 
« Le soleil du 25 éclaira l'un des spectacles les plus affreux qui se puissent présenter à l'imagination. Le champ de bataille est partout couvert de cadavres d'hommes et de chevaux ; les routes, les fossés, les ravins, les buissons, les prés sont parsemés de corps morts, et les abords de Solferino en sont littéralement criblés. Les champs sont ravagés, les blés et les maïs sont couchés, les haies renversées, les vergers saccagés, de loin en loin on rencontre des mares de sang. Les villages sont déserts, et portent les traces des ravages de la mousqueterie, des fusées, des bombes, des grenades et des obus; les murs sont ébranlés et percés de boulets qui ont ouvert de larges brèches ; les maisons sont trouées, lézardées, détériorées; leurs habitants qui ont passé près de vingt heures cachés et réfugiés dans leurs caves, sans lumière et sans vivres, commencent à en sortir, leur air de stupeur témoigne du long effroi qu'ils ont éprouvé.

Aux environs de Solferino, mais surtout dans le cimetière de ce village, le sol est jonché de fusils, de sacs, de gibernes, de gamelles, de shakos, de casques, de képis, de bonnets de police, de ceinturons, enfin de toutes sortes d'objets d'équipement, et même de débris de vêtements souillés de sang, ainsi que de monceaux d'armes brisées.

Les malheureux blessés qu'on relève pendant toute la journée sont pâles, livides, anéantis; les uns, et plus particulièrement ceux qui ont été profondément mutilés, ont le regard hébété et paraissent ne pas comprendre ce qu'on leur dit, ils attachent sur vous des yeux hagards, mais cette prostration apparente ne les empêche pas de sentir leurs souffrances; les autres sont inquiets et agités par un ébranlement nerveux et un tremblement convulsif; ceux-là, avec des plaies béantes où l’inflammation a déjà commencé à se développer, sont comme fous de douleur, ils demandent qu'on les achève, et ils se tordent, le visage contracté, dans les dernières étreintes de l'agonie. Ailleurs, ce sont des infortunés qui non-seulement ont été frappés par des balles ou des éclats d'obus qui les ont jetés à terre, mais encore dont les bras ou les jambes ont été brisés par les roues des pièces d'artillerie qui leur ont passé sur le corps. Le choc des balles cylindriques fait éclater les os dans tous les sens, de telle sorte que la blessure qui en résulte est toujours fort grave ; les éclats d'obus, les balles coniques produisent aussi des fractures excessivement douloureuses et des ravages intérieurs souvent terribles. Des esquilles de toute nature, des fragments d'os, des parcelles de vêtement, d'équipement ou de chaussure, de la terre, des morceaux de plomb compliquent et irritent souvent les plaies du patient et redoublent ses angoisses.

Celui qui parcourt cet immense théâtre des combats de la veille y rencontre à chaque pas, et au milieu d'une confusion sans pareille, des désespoirs inexprimables et des misères de tous genres. […] En plusieurs endroits les morts sont dépouillés par des voleurs qui ne respectent même pas toujours de malheureux blessés encore vivants; les paysans lombards sont surtout avides de chaussures, qu'ils arrachent brutalement des pieds enflés des cadavres. […]

Parmi les morts, quelques soldats ont une figure calme, ce sont ceux qui, soudainement frappés, ont été tués sur le coup; mais un grand nombre sont restés contournés par les tortures de l'agonie, les membres raidis, le corps couvert de taches livides, les mains creusant le sol, les yeux démesurément ouverts, la moustache hérissée, un rire sinistre et convulsif laissant voir leurs dents serrées.

On a passé trois jours et trois nuits à ensevelir les cadavres restés sur le champ de bataille'; mais sur un espace aussi étendu, bien des hommes qui se trouvaient cachés dans des fossés, dans des sillons, ou masqués par des buissons ou des accidents de terrain, n'ont été aperçus que beaucoup plus tard; ils répandaient, ainsi que les chevaux qui avaient péri, des émanations fétides.

Dans l'armée française, pour reconnaître et enterrer les morts, un certain nombre de soldats sont désignés par compagnie; à l'ordinaire ceux d'un même corps relèvent leurs compagnons d'armes ; ils prennent le numéro de matricule des effets de l'homme tué, puis aidés dans ce pénible devoir par des paysans lombards, payés pour cela, ils déposent son cadavre avec ses vêtements dans une fosse commune. Malheureusement dans la précipitation qu'entraîne cette corvée, et à cause de l'incurie ou de la grossière négligence de quelques-uns de ces paysans, tout porte à croire que plus d'un vivant aura été enterré avec les morts. […]

Quant aux cadavres des Autrichiens qui sont répandus par milliers sur les collines, les contre-forts, les arêtes des mamelons, et qui sont épars au milieu des massifs d'arbres et des bois ou dans la campagne et les plaines de Médole, vêtus de vestes de toile déchirées, de capotes grises souillées de boue ou de tuniques blanches toutes rougies de sang, des essaims de mouches les dévoraient, et les oiseaux de proie planaient au-dessus de ces corps verdâtres, dans l'espoir d'en faire leur pâture ; on les entasse par centaines dans de grandes fosses communes.

Combien de jeunes hommes hongrois, bohèmes ou roumains, enrôlés depuis quelques semaines, qui se sont jetés à terre de fatigue et d'inanition, une fois hors de la portée du feu, et qui ne se sont plus relevés, ou qui affaiblis par la perte de leur sang, quoique peut-être légèrement blessés, ont péri misérablement d'épuisement et de faim!

Parmi les Autrichiens faits prisonniers, il en est qui sont remplis de terreur parce qu'on avait jugé bon de leur représenter les Français, les zouaves particulièrement, comme des démons sans pitié; c'est au point que quelques-uns, en arrivant à Brescia et en voyant les arbres d'une promenade de cette ville, ont demandé sérieusement si c'était à ces arbres-là qu’on allait les pendre ; et plusieurs qui reçurent des soins généreux de soldais français, les en récompensaient, dans leur aveuglement et leur ignorance, d'une manière bien insensée : le samedi matin, un voltigeur, ému de compassion en voyant sur le champ de bataille un Autrichien étendu par terre et dans un état pitoyable, s'en approche avec un bidon rempli d'eau et lui présente à boire ; ne pouvant croire à tant de bienveillance, l'Autrichien saisit son fusil qu'il avait à côté de lui, et en frappe de la crosse, avec toute la force qui lui reste, le charitable voltigeur qui demeure contusionné au talon et à la jambe. Un grenadier de la garde veut relever un autre soldat autrichien tout mutilé, celui-ci qui avait près de lui un pistolet chargé, s'en empare et le décharge, à bout portant, sur le soldat français qui lui portait secours.

"Ne soyez pas surpris de la dureté et de la rudesse de quelques-unes de nos troupes, me disait un officier autrichien prisonnier, car nous avons des sauvages, venus des provinces les plus reculées de l'empire, en un mot, de vrais barbares dans notre armée."

Des soldats français voulaient à leur tour faire un mauvais parti à quelques soldats prisonniers qu'ils prenaient pour des Croates, ajoutant avec exaspération que "ces pantalons collants", comme ils les désignaient, achevaient toujours les blessés ; cependant c'étaient des Hongrois qui, sous un uniforme ressemblant à celui des Croates, ne sont point aussi cruels ; je parvins assez promptement moi-même, en expliquant cette différence aux soldats français, à retirer de leurs mains ces Hongrois tout tremblants. »
Henry Dunant (1828-1910), Un souvenir de Solférino, Genève, Fick, 1862.