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vendredi 27 août 2010

"Le peuple est sage... et beaucoup plus heureux aussi qu’avant la révolution" (P.-L. Courrier, 1822)

« PETITION POUR DES VILLAGEOIS QUE L'ON EMPÊCHE DE DANSER.

Véretz [Indre-et-Loire], 15 juillet 1822.

Messieurs, […]

Je demande qu’il soit permis, comme par le passé, aux habitants d’Azai de danser le dimanche sur la place de leur commune, et que toutes défenses faites à cet égard par le Préfet, soient annulées. […]

Le peuple est sage, quoiqu’en disent les notes secrètes. Nous travaillons trop pour avoir temps de penser à mal, et s’il est vrai ce mot ancien, que tout vice naît d’oisiveté, nous devons être exempts de vice, occupés comme nous le sommes six jours de la semaine sans relâche et bonne part du septième, chose que blâment quelques-uns. […]

Les fêtes d’Azai étaient célèbres, entre toutes celles de nos villages […]. En effet, depuis que les garçons dans ce pays font danser les filles, c’est-à-dire depuis le temps que nous commençâmes d’être à nous, paysans des rives du Cher, la place d’Azai fut toujours notre rendez-vous de préférence pour la danse et pour les affaires. Nous y dansions comme avaient fait nos pères et nos mères, sans que jamais aucun scandale, aucune plainte en fût avenue de mémoire d’homme, et nous ne pensions guère, sages comme nous sommes, ne causant aucun trouble, devoir être troublés dans l’exercice de ce droit antique, légitime, acquis et consacré par un si long usage, fondé sur les premières lois de la raison et du bon sens ; car apparemment c’est chez soi qu’on a le droit de danser, et où le public sera-t-il chez lui, sinon sur la place publique ? On nous en chasse néanmoins ; un firman du préfet qu’il appelle arrêté, naguère publié, proclamé au son du tambour, considérant, etc. défend de danser à l’avenir, ni jouer à la boule ou aux quilles, sur ladite place, et ce, sous peine de punition. Où dansera-t-on ? Nulle part ; il ne faut point danser du tout ; cela n’est pas dit clairement dans l’arrêté de M. le préfet ; mais c’est un article secret entre lui et d’autres puissances, comme il a bien paru depuis. On nous signifia cette défense quelques jours avant notre fête, notre assemblée de la Saint-Jean. […]

Le curé d’Azai […] est un jeune homme bouillant de zèle, à peine sorti du séminaire, conscrit de l’église militante, impatient de se distinguer. Dès son installation, il attaqua la danse, et semble avoir promis à Dieu de l’abolir dans sa paroisse, usant pour cela de plusieurs moyens, dont le principal et le seul efficace, jusqu’à présent, est l’autorité du Préfet. Par le préfet, il réussit à nous empêcher de danser, et bientôt nous fera défendre de chanter et de rire. Bientôt ! que dis-je ? Il y a déjà de nos jeunes gens mandés, menacés, réprimandés pour des chansons, pour avoir ri. […]

Le peuple est sage, comme j’ai déjà dit, plus sage et beaucoup plus heureux aussi qu’avant la révolution ; mais il faut aussi l’avouer, il est bien mois dévôt. Nous allons à la messe le dimanche à la paroisse, pour nos affaires, pour y voir nos amis ou nos débiteurs ; nous y allons ; combien reviennent (j’ai grand honte à le dire) sans l’avoir entendue, partent, leurs affaires faites, sans être entrés dans l’église. Le curé d’Azai, à Pâques dernières, voulant quatre hommes pour porter le dais, qui eussent communié, ne les put trouver dans le village ; il en fallut prendre de dehors, tant est rare chez nous et petite la dévotion. En voici la cause, je crois. Le peuple est d’hier propriétaire, ivre encore, épris, possédé de sa propriété ; il ne voit que cela, ne rêve d’autre chose, et nouvel affranchi de même, quant à l’industrie, se donne tout au travail, oublie le reste et la religion. Esclave auparavant, il prenait du loisir, pouvait écouter, méditer la parole de Dieu et penser au ciel où était son espoir, sa consolation. Maintenant, il pense à la terre qui est à lui et le fait vivre. Dans le présent ni dans l’avenir, le paysan n’envisage plus qu’un champ, une maison qu’il a ou veut avoir, pour laquelle il travaille, amasse sans prendre repos ni repas. Il n’a d’idée que celle-là, et vouloir l’en distraire, lui parler d’autre chose, c’est perdre temps. Voilà d’où vient l’indifférence qu’à bon droit nous reproche l’abbé de La Mennais, en matière de religion. Il dit bien vrai ; nous ne sommes pas de ces tièdes que Dieu vomit, suivant l’expression de Saint-Paul, nous sommes froids, et c’est le pis. C’est proprement le mal du siècle. [...]

Paul-Louis Courrier, vigneron.»

mardi 26 janvier 2010

"La pétition, c'est la presse des masses" (Ledru-Rollin, 1844)

« TRAVAILLEURS, FAITES DES PÉTITIONS !

... en Angleterre, [...] les travailleurs assiègent le Parlement de leurs réclamations incessantes ; en France, laisseront-ils la tribune et la presse élever une digue contre le torrent, sans l'étayer de toute la force de leurs épaules? Laisseront-ils dormir ce droit de pétition qui viendrait, sans violence, sans empêchement légal, protégé au contraire par la loi, provoquer la sollicitude de la Chambre ?

Éveillez dans son enceinte ces échos qui retentissent déjà sur tous les points de l'Europe, en Espagne, en Allemagne, comme en Angleterre et en France ces échos qui répètent le nom du peuple, en y joignant le nom également auguste qui consacre tous les droits, tous les vœux, celui du travail. Ce n'est pas là l'esprit d'anarchie dont on nous accuse; et d'autant moins que, selon nous, il faudrait, pour émanciper le travail, donner à l'État le moyen d'intervenir dans l'ordre économique en faveur des intérêts exclus il faut qu'il puisse, non pas opprimer la liberté des individus, mais les soustraire tous à l'oppression du privilège. Le parti démocratique ne sépare pas cette nouvelle fonction de l'État des institutions politiques, dont la démocratie est la base mais nous ne vous convions pas ici à un acte de parti. Il s'agit de mettre la Chambre en demeure, par l'usage d'un droit commun, au nom du plus grand des intérêts publics. A en juger par la manière dont elle a écouté mes paroles, à la fin de la session dernière, le tableau de vos souffrances la frapperait. Je ne dis nullement qu'elle les guérira ; mais, du moins, vous les aurez fait connaître vous mettrez en demeure avec elle tous les pouvoirs de l'État vous dresserez sous leurs yeux l'inventaire de la situation actuelle, celui de l'héritage de la Révolution de 89, de la Révolution de 1830 vous raconterez quelle est votre part vous demanderez celle qui vous revient. Et personne n'y perdrait, car, encore une fois, la situation présente, ceux qu'elle n'accable point, elle les menace, et chacun est contraint d'en convenir à sa manière.

Il nous semble donc qu'il faut constater aux yeux de tous la condition générale des travailleurs, et pour cela demander une enquête car, chose singulière, dans ce temps de publicité, dans ce siècle positif, on semble ignorer les plus frappantes réalités, et le présent est, en quelque sorte, à deviner de même que l'avenir. Ce serait pour la prochaine session comme les cahiers de doléances de notre époque. Cette exhibition des vices de la société, ce serait en même temps le meilleur moyen de conclure à la réforme électorale car si la Chambre, telle qu'elle est constituée, ne fait rien pour réparer des maux dont l'immensité se déroulerait aux regards, comme celle de la mer, il faudra bien reconnaître la nécessité impérieuse d'une réforme du pouvoir législatif.

Pétitionnez donc, pétitionnez parlez vous-mêmes de vous-mêmes. La pétition, c'est la presse des masses, c'est la brochure composée par tous et par chacun, c'est la voix de l'ensemble. Aujourd'hui que le droit d'association est détruit, que la presse est encore restreinte aux mains de ceux qui ont de l'argent, la pétition, c'est autre chose qu'un journal organe d'un parti seulement; la pétition, c'est bien mieux que l'expression individuelle d'une opinion, d'une prétention. La pétition, si vous le voulez, c'est tout le monde, l'oeuvre comme le droit de tout le monde ; c'est une édition des pensées publiques qui n'a besoin ni d'abonnés, ni d'actionnaires, ni de preneurs, ni de beau style dont l'éloquence est dans l'énergique vérité des faits, la modération des signatures et des paroles, le nombre des signatures, et dont le public même est l'auteur.

Mes amis et moi, la tribune, dans La Réforme, nous pourrons alors, en plaidant votre cause, faire vibrer l'imposante voix des masses. Votre esprit se déployant dans sa puissance au sein même de l'ordre légal, animera quiconque, dans la Chambre et dans la presse, comprend cette tâche de toute philosophie, de toute politique, de toute paix : émancipation morale et matérielle des citoyens. Voilà ce que la Révolution a promis au monde sur la foi des idées religieuses comme des idées philanthropiques. Voilà ce qui, après avoir complété la Révolution, tracera cette ligne infinie, le progrès pacifique pour tous les hommes et pour tous les peuples. Voilà ce que je dois vous dire, d'accord avec mes amis.

LEDRU-ROLLIN, Député de la Sarthe. »

"Manifeste aux travailleurs", publié dans le journal La Réforme, le 2 novembre 1844.