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vendredi 11 février 2011

"La révolution a [...] bouleversé les choses... mais les hommes sont restés intacts" (L. Marcillac, 1824)

Le corps expéditionnaire français en Espagne en 1823.
Aquarelle originale signée P. O. (1824). Coll. Brown Univ.

« Les résultats de la guerre d’Espagne ont dépassé toute espérance par la promptitude qu’on a mise à les obtenir. […] Les armées françaises ont justifié la confiance qu’on avait de leur courage, de leur bonne discipline, comme de leur fidélité. L’écrivain est fier d’avoir à tracer de beaux tableaux et de pouvoir prouver le ridicule des patriotes espagnols qui menaçaient l’armée française des Fourches Caudines.

Dès le principe de l’insurrection de l’île de Léon, j’avais cherché, par des observations insérées particulièrement dans La Quotidienne, à prouver la nécessité d’éteindre ce foyer d’insurrection militaire, si dangereux par l’exemple, qui s’était allumé en Espagne. Il a fallu trois années d’expérience pour prouver à l’Europe que la base des trônes de la partie civilisée du globe se trouvait, pour le moment, en Espagne. […] Le système changea en 1822, avec le ministère ; et la raison frappant enfin de conviction des ministres royalistes, il fut décidé qu’on délivrerait un monarque dont les conjurés s’efforçaient d’avilir la dignité et le caractère sacré. La solidarité des sceptres fut établie en principe. La guerre d’Espagne fut considérée comme une mesure euro-péenne, nécessaire pour sauver la société du bouleversement des principes sur lesquels reposent la tranquillité des peuples et la stabilité des gouvernements légitimes. Il fut regardé comme de première nécessité d’arrêter les progrès de cette ambition de trône, qui était devenue l’esprit et l’ambition du siècle, dès qu’un soldat heureux arriva à l’empire par la gloire de ses soldats. Depuis cette époque, toute la législation des peuples et les droits des souverains dérivèrent d’un mouvement militaire ; et enfin en Espagne, quelques bataillons insurgés à l’extrémité de la péninsule suffisent pour changer les lois de la monarchie de Charles-Quint, et dicter à l’héritier de Philippe V, le souverain des Espagnes et de Indes, le code par lequel il devait régner sur les descendants du Cid et des femmes de Sagonte.

La France, à peine sortie du chaos des révolutions, eut l’honorable mission de consolider les principes monarchiques, et fut chargé des destins de l’Europe. Elle a présenté à l’univers étonné un état de finances que trente années de dilapidation et de concussion n’ont pu déranger ; et elle a confié le rétablissement de la morale des Etats à l’armée qui, quelques années auparavant, avait combattu pour celui qui, ne connaissant que l’obéissance passive, qualité première du soldat, démoralisait les peuples en les forçant à reconnaître pour souverains des hommes que la légitimité repoussait.

Honneur à vous, Roi sage, dont la perspicacité a pénétré le cœur des Français ! Vous y avez lu le mot fidélité, et vous avez confié à la gloire de Marengo, d’Austerlitz, réunie à celle de Condé et de la Vendée, non seulement la couronne de Saint-Louis, mais celle de tous les souverains de l’univers. Votre confiance n’a pas été trompée ; tous les Français ont répondu à l’appel de votre cœur et de l’honneur : l’accolade fraternelle s’est donnée sur le champ de bataille, et a eu pour témoin et pour garantie de sa sincérité, le drapeau sans tache. […]

Un corps expéditionnaire a marché directement sur Cadix, pendant que d’autres corps couvraient les flancs de l’opération principale, et délivraient les provinces latérales à celles que le prince [le Duc d’Angoulême] traversait. Le succès a couronné cette entreprise audacieuse, calculée sur le courage des troupes du roi, et le dévouement du peuple espagnol pour leur souverain. Honneur au prince, dont les plans sont en harmonie avec le caractère des Français, qui ne voit jamais que la victoire ! Traverser l’Espagne pour aller attaque, par assaut, le Trocadéro, malgré l’avis de tout un conseil de guerre, est une conception digne d’un descendant du vainqueur à Arques. […]

…l’Espagne était divisée par deux opinions, l’une royaliste avec le gouvernement absolu, l’autre constitutionnelle. La première opinion était celle de tous les habitants de la campagne et du clergé ; la seconde était bornée au littoral de la Méditerranée, particulièrement à Barcelone, ville à fabriques, et dans laquelle les gens vivant du produit de leur travail, subordonné à l’étendue du commerce, sont en nombre suffisant pour en imposer à la partie qui vit de ses revenus territoriaux. Peu de villes intérieures partageaient l’exaspération révolutionnaire. […] Remarquons que, partout où la morale religieuse avait de l’influence, les peuples étaient dévoués à la légitimité absolue : où la cupidité régnait, le vice anarchique avait de l’empire. En comparant les deux masses, on verra que la plus considérable était pour la monarchie sans altération, et l’on se convaincra que le sol espagnol n’est favorable ni aux complaisances ni aux concessions. La révolution y a, comme partout ailleurs, bouleversé les choses ; mais les hommes y sont restés intacts, et les principes immuables. […] » 

Louis Marcillac, Histoire de la guerre d'Espagne en 1823 :
 campagne de Catalogne, Paris, A Le Clère, 1824.

mercredi 5 janvier 2011

"Quelle est donc la classe d’hommes qui pourrait désirer le retour de Buonaparte ?" (A. Jay, 1815)

"La Paix de l'Europe". Estampe antinapoléonienne de 1814. Coll. Brown Univ.

« Après vingt-cinq ans de troubles et de malheurs inouïs, la France respire enfin sous un gouvernement libéral et paternel ; les sources de la prospérité nationales sont ouvertes ; tous les citoyens, heureux et paisibles sous la protection des lois, peuvent se livrer sans crainte à des travaux utiles ; l’agriculture fleurit dans nos campagnes, l’abondance et la sécurité règnent dans nos villes, les espérances les mieux fondées embellissent l’avenir ; les liens d’amitié et de famille ne sont plus affaiblis par les défiances, les soupçons, les terreurs ; enfin, tout annonce aux Français le terme des calamités inséparables des grandes révolutions. Quel mauvais génie vient aujourd’hui troubler tant de félicités ! Quel peut être l’espoir de cet étranger banni, coupable de tous les maux qui nous ont accablés depuis quinze ans ; coupable surtout d’avoir attenté à la liberté publique, et courbé la France sous le sceptre de fer du plus odieux despotisme ?

Tant que, séparé du reste de l’Europe, et confiné dans une île de la Méditerranée, il ne présentait aux Français qui avaient eu le malheur de vivre sous ses lois que le spectacle de l’ambition déchue et de la folie impuissante, un sentiment de respect pour soi-même et de pitié peut-être trop généreuse pouvait étouffer le reproche et retenir le cri d’indignation ; comme il y avait peu de courage, il y avait peu de mérite à l’attaquer ; mais aujourd’hui qu’il ose pénétrer à main armée sur notre territoire, aujourd’hui qu’infidèle à ses promesses, aux traités les plus solennels, il nous apparaît comme le spectre sanglant de la tyrannie, chaque Français se doit à lui-même, et doit à sa patrie de manifester ses vrais sentiments, et de se rallier autour du trône constitutionnel, seule garantie du repos et du bonheur de la France.

Quelle est donc la classe d’hommes qui pourrait désirer le retour de Buonaparte ? Sont-ce les pères de famille dont il décimait les enfants ; les citoyens industrieux dont il arrêtait les travaux ; les habitants des campagnes soumis à des impôts arbitraires, et les braves défenseurs de la patrie dont il usurpait la gloire, et qu’il exposait sans remords à la rigueur dévorante des hivers plus terribles que le fer de l’ennemi ?

On lit, dit-on, sur ses drapeaux, cette inconcevable devise : la liberté, la gloire et la paix. La liberté ! Il en fut l’assassin ; la victoire ! ses fautes et la fureur de son ambition ont amené l’étranger dans la capitale même de la France ; la paix ! Il n’a vécu que pour la guerre et par la guerre. Combien de fois n’a-t-il pas repoussé la paix qui est l’objet de tous nos vœux ! et par quelle dérision amère nous parle-t-il de paix au moment même où il nous menace de toutes les horreurs de la guerre civile !

Et si nous détournons les yeux de cet insensé pour les fixer sur le gouvernement légitime que le Ciel nous a donné dans sa miséricorde, quels puissants motifs n’y trouverons-nous pas de le défendre contre toutes les attaques ! Un roi éprouvé par le malheur est remonté au trône de ses pères, et la clémence et la paix se sont assises à ses côtés. Une charte protectrice de toutes nos libertés est le premier bienfait de son retour. Ses paroles consolantes ont réconcilié tous les Français avec eux-mêmes ; et si quelques voix imprudentes se sont élevées contre sa volonté sacrée, elles se sont perdues dans le concert unanime de bénédictions qui ont proclamé l’oubli du passé, le sécurité du présent et le bonheur de l’avenir.

Que l’Europe soit attentive à ce qui se passe aujourd’hui en France. Ce sera une grande leçon pour les peuples et pour les rois. A peine la nouvelle du débarquement de Buonaparte est-elle connue, que Louis le Désiré s’empresser de convoquer les fidèles représentants du peuple. C’est la nation qu’il appelle au secours de la monarchie contre le despotisme. Il sait que la nation et le roi n’ont point d’intérêt séparé, que leur destinée est commune, et que, réunis, ils peuvent braver, non seulement les tentatives d’un aventurier, mais les efforts combinés de tous leurs ennemis extérieurs.

Jusqu’au moment où Buonaparte a été déchu, et même peut-être jusqu’à celui où il a renoncé pleinement et librement à l’autorité dont il avait fait un si terrible usage, on a pu sans honte obéir au chef de l’Etat ; mais il a brisé lui-même tous les liens qui existaient entre lui et les Français ; il a délié l’armée du serment de fidélité qui l’attachait à ses drapeaux. Nos braves militaires ont prêté un nouveau serment. Ils ont attachés par des nœuds indissolubles à la patrie et au roi. Ces guerriers, pleins de courage et de loyauté, dont les mémorables exploits ont forcé l’Europe à l’admiration, ne comptent dans leur rang, ni lâches, ni traîtres. Ces représentants de l’honneur national forment autour du trône un rempart inexpugnable contre lequel viendront se briser tous les efforts de la malveillance et de la trahison. »

Antoine Jay, Journal de Paris, 10 mars 1815.

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Antoine Jay (1770-1854). Initialement partisan de l'Empire, il se rallie à la Monarchie en 1814, rejoint le camp napoléonien pendant les Cent-Jours, puis se rallie à nouveau à la Monarchie après le désastre de Waterloo (juin 1815). 
   
« … L’empereur a brisé le joug de plomb qui chaque jour s’appesantissait davantage sur nous ; et maintenant nous trouvons cela tout simple et tout naturel. La même chose arriva à Christophe Colomb lorsqu’il eût découvert le Nouveau Monde.

Mais qu’on pense à ce qu’il a fallu de force d’âme et de décision pour sortir d’une île de la Méditerranée, se jeter avec douze cents hommes à l’une des extrémités de la France, et arriver à Paris avec la rapidité de l’éclair. L’histoire plus équitable dira qu’il n’y avait que lui qui, sans guerre civile, pût concevoir et achever cette grande entreprise. Il est encore le seul homme qui puisse fonder la liberté publique en France…

La constitution est maintenant dans toutes les têtes, parce qu’elle se réduit à un petit nombre d’idées raisonnables. La sûreté des personnes et des propriétés, l’égalité des droits, la liberté de penser et d’écrire, la représentation nationale assurée, l’inviolabilité du chef de l’Etat, la responsabilité des ministres, voilà à peu près tout ce que nous désirons. La dynastie de l’homme à qui nous serons redevables de ces avantages sera éternelle.

Alors ce serait bien en vain que les puissances étrangères voudraient nous faire la guerre. Elle n’aurait aucun but. Nous sommes tranquilles chez nous ; et le peuple français a un sentiment trop profond de sa force et de sa dignité pour souffrir l’intervention de l’étranger dans ses affaires intérieures. Aucun prétexte ne pourrait la justifier. La nation et le gouvernement veulent la paix ; mais ils veulent surtout la liberté. »

Antoine Jay (1770-1854), Journal de Paris, 7 avril 1815.

vendredi 17 décembre 2010

"La girafe n'est pas l'un des plus beaux animaux" (Journal des Débats, 1827)


"La girafe nubienne" offerte à Charles X par Méhémet Ali, peinture de Jacques-Laurent Agasse (1767-1849). The Royal Collection, Windsor Castle.











« La girafe arrivée à Paris samedi soir a fait hier matin sa seconde apparition devant le public de Paris. MM. les administrateurs du Jardin des Plantes ont choisi, à cet effet un emplacement très commode pour les spectateurs : déjà des milliers de Parisiens en savent plus sur cette merveille des déserts que n'en ont jamais su Pline, Aristote et Buffon.

Au temps de ce dernier, les doctes eux-mêmes ne connaissaient encore la girafe que par les récits peu d'accord entre eux, et tous plus où moins inexacts des voyageurs. "La girafe, dit Buffon, est un des premiers, des plus beaux, des plus grands animaux, et qui, sans être nuisible, est en même temps l’un des plus inutiles. La disproportion énorme de ses jambes, dont celles de devant sont une fois plus longues que celles de derrière, fait obstacle à l'exercice de ses forces ; son corps n'a pas d'assiette, sa démarche est vacillante, ses mouvements sont lents et contraints… Sa peau est tigrée comme celle de la panthère, et son col est long comme celui du chameau, etc."

Si comme on en est d’accord la beauté pour l'animal consiste dans la proportion entre les parties qui le composent et la juste mesure de chacune d'elles relativement aux fonctions qu'elle a à remplir dans la souplesse et l'harmonie des mouvements, dans le caractère de force, de vélocité, d'adresse, de puissance quelconque, la girafe n'est pas l'un des plus beaux animaux ; elle est un des plus laids ; le plus laid sans contredit des grands quadrupèdes.

Celle que nous avons eue ce matin sous les yeux, bien qu'elle n'ait pas encore pris toute sa croissance, a dix à douze pieds de hauteur, depuis les pieds de devant jusqu’au sommet de la tète, laquelle est perpendiculaire au garrot, au moyen d'un long col dont la principale articulation est à sa naissance, qui semble à peu près inflexible du reste, et n'a de commun avec celui du chameau que cette longueur, qui paraît ici bien plus encore que dans le chameau, démesurée. La tête dont est surmonté ce col est proportionnellement beaucoup plus petite que celle du chameau, semble tout osseuse, et a quelque ressemblance avec l'autruche.

Le corps de l'animal long de cinq à six pieds au plus, et dont le système musculaire est mou à la vue et peu apparent, s'atténue vers la croupe, qui, par là surtout, se trouve de beaucoup plus basse que le garrot. Il n'est pas vrai que la disproportion soit énorme entre les jambes de derrière et celles de devant, et que celles-ci soient une fois plus longues que les autres. La différence entre elles nous a paru être d'un sixième tout au plus. Ces jambes longues, comme le corps à peu près (cinq à six pieds), sont assez amplement fournies, mais grossièrement formées. Elles se terminent par un pied fourchu d'assez bonne perfection. Le mouvement qu'elles impriment à l'animal n'est ni si vacillant, ni si contraint que semble l'indiquer la description de Buffon. L'allure naturelle de la girafe est l'amble ; sa vitesse, sans qu'on fit, ce nous a semblé, aucun effort pour la retarder ni l'accélérer, est celle de la marche ordinaire d'un homme.

La peau de la girafe ne ressemble aussi que de fort loin à celle des panthères ce n'est quant à la moucheture, ni la même disposition ni la même forme ni surtout les mêmes tons vigoureux de couleur qu'on se figure plutôt un fond fauve-pale, sur lequel s'étendrait un réseau blanc, à mailles larges, fortes, et irrégulièrement carrées.

Enfin, si, par sa masse, son port, son allure la girafe est comparable à quelque chose, c'est beaucoup moins à aucun des animaux vivants que nous connaissons qu'à l'espèce de mannequin qui figure au théâtre les chameaux de la Caravane, lorsque ce mannequin est porté par un seul homme et que le col de l'animal n'est figuré que par un bâton revêtu d'une manche en toile.

Bien que la girafe nous parût fort douce, comme elle l'est en effet, et qu'elle ne semblât disposée à aucun mouvement désordonné, on la promène maintenue par quatre longes, deux desquelles se rattachent à un collier sur le garrot, et les deux à un licol comme celui des chameaux. Deux Africains tenaient lâches les longes du licol ; celles du collier étaient tenues, de inouïe, par deux garçons de ménagerie, un peu en arrière. Le motif de ces précautions nous a été expliqué par un mouvement assez brusque, comme celui d'un cheval qui se cabre que fit l'animal à l'instant où on le rentrait dans la vaste orangerie qui lui sert provisoirement de demeure. La girafe est tenue dans un état de propreté remarquable : elle a le poil brillant, et paraît en bonne santé. Voilà ce que nous avons vu.

Quant aux particularités concernant les habitudes et les mœurs de la girafe, nous n'en savons encore rien que nos lecteurs ne puissent apprendre, comme nous, en ouvrant les auteurs qui en out écrit sans en savoir grand’ chose. Depuis les conquêtes des Romains, aucune girafe vivante n'était parvenue en Europe. Aussi s'accorde-t-on sur ce point, qua les girafes sont fort rares même sous le climat où le ciel les a fait naître ; rien de plus vraisemblable ! Ce qu'on a peine à concevoir, c'est, qu'un animal si dénué de défense si embarrassé de sa personne, pour ainsi dire, et qu'aucun motif d'utilité n'a engagé l'homme à amener à l'état de domesticité, se perpétue au milieu des déserts, dans le formidable voisinage des tigres et des lions.

Le public est admis tous les jours à la voir, de dix heures à midi. »

Le Journal des Débats, 5 juillet 1827.

mercredi 15 décembre 2010

"L'usage des voitures ordinaires n'est pas sans influence sur la santé" (Dictionnaire des Sciences médicales, 1822)

"Promenades aériennes. Jardin Baujon (sic)
honoré de la présence de sa Majesté, le 2 août 1817."
(lithographie, 1817, coll. Brown Univ.)

« … Le génie des carrossiers, autrefois tout occupé à rendre les chars brillants d'or, d'ivoire et d’étain, s'étudie de nos jours à prouver, par l'élasticité des ressorts et la souplesse des soupentes, jusqu'à quel point il est capable de servir notre mollesse. Les lois de l'hygiène ne sont plus comptées pour rien, la délicatesse a fait entendre sa voix, et l'industrie la plus nuisible a prévalu pour dégrader le physique de l'homme. Ce raffinement est porté si loin, que non-seulement les chocs reçus par les roues ne transmettent plus à nos organes aucune répercussion de mouvement, mais encore, que les balancements les plus doux arrivent à peine jusqu'à nous. Les ressources thérapeutiques se sont-elles accrues par ces industrieux raffinements ? […] Quelle utilité peut-il avoir pour rétablir une constitution énervée par la mollesse, les voluptés ou les travaux de cabinet ? Quel bien-être éprouveront les parenchymes de nos organes atrophiés, quand nous aurons quitté nos sofas, nos divans et nos bergères, pour aller nous étendre sur les sièges ouatés de nos élégantes calèches ? Cette manière de prendre l'exercice de la voiture n'est propre qu'à accroître cette susceptibilité dite nerveuse, tant à la mode de nos jours, qu'à nous mettre hors d'état de résister aux plus légers froissements, qu'à nous rendre plus attentifs encore sur les nuances les plus légères des sensations désagréables. Le médecin qui prescrit l'exercice de la voiture doit donc avoir égard à la manière dont celle-ci est construite, au terrain sur lequel on doit la faire rouler, au degré de vitesse avec lequel elle est traînée. Les anciens portaient encore leur attention plus loin : ils allaient jusqu'à spécifier quelle était la position que l'on devait garder dans la voiture.

La réflexion des chocs étant en raison indirecte de l'élasticité des ressorts, et directe du degré de tension des soupentes, les cabriolets ou chariots dans lesquels les ressorts sont le moins élastiques, et les soupentes le plus fortement tendues, me paraissent être les plus convenables ; car, si d'un côté la colonne de mouvement doit être assez rompue pour épargner les rudes commotions qu'occasionne la charrette; de l'autre elle ne doit pas l'être assez pour annuler les légères secousses qui constituent précisément les avantages de ce genre d'exercice.

Le degré de vitesse communiqué à la voiture doit être dans un rapport indirect avec l'inégalité du terrain, car les chocs sont d'autant plus répétés dans un temps donné, que les roues auront rencontré sur le sol plus d'éminences et d'enfoncements.

L'exercice de la voiture donnant plus de vigueur à nos organes, sans ajouter à l'activité de leurs fonctions ; facilitant l'assimilation d'une plus grande quantité de matériaux, sans occasionner de pertes ; jouissant en un mot dans le degré le plus élevé de tous les avantages départis aux exercices passifs (1) ; nous pouvons ici dire, par anticipation, qu'il convient à tous les âges, particulièrement aux deux extrêmes de la vie ; qu'il sera très favorable au rétablissement des convalescents, et mis en usage avec beaucoup de succès par ces constitutions sèches, irritables, douées d'une trop grande activité sensitive, pourvu, je le répète encore, que leur délicatesse, contraire aux vues du médecin , ne leur fasse pas rejeter ce qu'il y a de vraiment salutaire dans cet exercice, parmi les bons effets duquel on doit compter encore le renouvellement continuel de la masse d'air et la distraction qu'il procure. »

Dr. Charles Londe, Gymnastique médicale ou l'exercice appliqué aux organes de l'homme d'après les lois de la physiologie, de l'hygiène et de la thérapeutique, Paris, Croullebois, 1821.
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(1) Si la voiture n'est pas suspendue, il existe une contraction de quelques parties chez la personne soumise à cet exercice. Elle semble, à chaque choc, faire un effort en sens contraire, pour empêcher la somme de mouvement qui vient d'être transmise à la charpente osseuse de son corps d'être réfléchie sur ses organes intérieurs.
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« Sous le rapport médical, on peut désigner sous le nom de voiture toute espèce de machine qui sert à transporter les malades d'un lieu dans un autre. Ainsi le brancard, la chaise à porteur, le fauteuil à roulette, sont des voilures pour l'impotent, le paralytique qui s'en servent. L'usage des voitures ordinaires n'est pas sans influence sur la santé ; les secousses qu'elles produisent, le mouvement qu'elles impriment aux parties, la fatigue qui résulte de leur usage suppléent, jusqu'à un certain point, à l'exercice, pour ceux qui ne peuvent en faire que de très-borne. Certaines fonctions s'exécutent mieux, telles que la circulation, la défécation, l'écoulement des urines, etc., lorsque l'on va en voiture. Les individus qui ont des embarras des premières voies, des engorgements, des obstructions des viscères, se trouvent bien des secousses qu'elles produisent. Les hypocondriaques, les mélancoliques surtout, en retirent de l'avantage ; nous avons guéri un homme de lettres accablé d'hypocondrie, en le faisant secouer deux heures par jour dans une charrette sur un pavé bien dur.

Il n'est pas indifférent d'user de telle ou telle voiture. Les maladies douloureuses exigent des voitures douces, bien suspendues, surtout si on est affecte d'anévrysme, de grossesse, etc., et demandent souvent que l'on aille au pas. Les affections qui sont exemptes de douleur veulent des voitures sans ressort, des charrettes, des charabans ; la patache est même préférable dans quelques cas, comme plus désobstruante. Elle secoue prodigieusement, et dans les premiers instants, il est presque impossible de l'endurer. La voiture non suspendue remplace le cheval pour ceux qui ne peuvent s'en servir.

Un des effets bien marqués des voitures, c'est de faire passer avec rapidité dans un air nouveau, et conséquemment de au poumon un aliment plus vif, plus oxygéné. Aussi la circulation est-elle activée, la respiration plus fréquente; plus vive, par leur usage. C'est un bon procédé à employer dam l'atonie pulmonaire, dans l'inertie et la langueur de la respiration, pour réveiller par un stimulus plus marqué l'organe engourdi. C'est surtout sous ce rapport que les courses rapides en char, connues sous le nom de Montagnes russes, peuvent être conseillées, à part les accidents que ce genre d'exercice peut occasionner. Elles procurent des espèces de douches aériennes, qui peuvent être utiles dans quelques circonstances (Voyez Promenades aériennes, par Cotterel, Paris 1817).

L'usage des voitures augmente l'appétit, facilite la digestion ; il fait monter le sang à la tête, colore le visage, augmente la chaleur générale, constipe s'il est porté trop loin, comme lorsque l'on est plusieurs jours en diligence. Il y a des personnes qui ne peuvent aller en voiture sans en éprouver des accidents, des vomissements, comme dans le mal de mer, et qui sont aussi inexplicables que dans celui-ci. D'autres ne se sentent indisposées que si elles vont à reculons ; d'autres enfin ne peuvent ni manger, ni dormir en voiture; mais le contraire a lieu pour le plus grand nombre des individus.

On voit donc que la voiture peut être employée dans plusieurs occasions avec avantage. Elle est pour beaucoup dans les bons effets des voyages. Celle qui n'est pas suspendue est très-convenable pour les individus apathiques, moroses, dont la digestion est difficile; celle qui est suspendue peut être utile dans quelques lésions de la respiration, comme l'asthme vrai, l'affaiblissement du tissu pulmonaire. C'est au praticien à approprier l'espèce dont il convient de se servir aux cas à traiter. »

Collectif, Dictionnaire des sciences médicales,
Volume 58, Paris, C. L. F. Panckoucke, 1822.


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« JARDIN BEAUJON.
 
Vous devez être bien curieuse, Madame, d'avoir des détails sur le merveilleux établissement qui s'est formé près d'une de nos barrières, et dont je vous ai déjà dit quelques mots. Je ne sais quel nom lui restera : il est désigné par plusieurs qui, en paraissant le multiplier, lui donnent ne air plus magique. On l'appelé Jardin Beaujon, Promenades aériennes, Montagnes égyptiennes, Montagnes françaises, etc. Remarquez qu'on met le mot montagnes au pluriel, quoiqu'il n'y ait qu'une montagne, mais il convenait sans doute qu'on ne parût pas, même par le nom, inférieur aux Montagnes russes qui sont dans le voisinage.

N'étant point en état de satisfaire moi-même curiosité que je vous suppose, parce que je n'ai pas été dans ce célèbre jardin depuis que les chars sont en activité, je ne peux mieux faire aujourd'hui que de vous envoyer ce que, dans son enthousiasme, un jeune homme vient de m'en écrire.

"Pour arriver là, me marque-t-il, j'ai eu à traverser une foule immense qui remplissait les avenues. Une file de voitures élégantes bordait le chemin depuis la place Louis XV jusqu'à la barrière de l'Etoile. L'entrée du jardin dispose à l'admiration. Je ne vous dis rien du vaste amphithéâtre qui étonne la vue au premier aspect ; vous le connaissez. Les chars roulaient avec une facilité étonnante. Afin de les voir de plus près, j'ai été me placer dans la galerie circulaire qu'on a pratiquée sur les rampes où trois chars devaient à la fois être en mouvement. On en a retranché un pour l'avantage des spectateurs. J'ai eu beaucoup de peine à parvenir jusqu'au belvédère d'où partent les chars ; mais si la continuelle circulation des curieux y cause de l'embarras, on peut en 'être dédommagé par un plaisir d'un autre genre, puisque Paris et la campagne vous offrent la plus magnifique perspective.

Et moi aussi j'ai roulé : vous ne pouvez vous faire d'idée d'une pareille jouissance. C'est un air céleste qu'on respire. Les mouvements sont doux ; les sensations ont quelque chose de voluptueux, surtout lorsqu'on est dans le char, comme j'y étais, avec une jolie femme qui m'avait permis de l'accompagner. Un aimable docteur a eu raison de prétendre que rien n'est plus favorable à la santé, et qu'il n'y a aucun danger dans cet exercice. La tête ne se trouble que dans les premiers moments. On peut faire sa promenade aérienne sans que les nerfs les plus délicats en souffrent, sans que la respiration soit plus gênée, et la digestion plus difficile.

Lorsque je fus descendu, je me trouvai au sein d'une réunion composée de ce que Paris a de plus distingué. Ma belle dame applaudit au goût avec lequel on a orné le pavillon où s'est établi le restaurateur : nous avons été aussi agréablement surpris de la beauté du café placé sous la rampe droite par laquelle remontent les chars ; mais on regrette que le peu de largeur de la salle, dont la longueur est extraordinaire, nuise à la commodité et à la promptitude du service. Nous jouîmes longtemps du plaisir de la promenade dans ce vaste jardin, pour l'établissement duquel l'art et la nature se sont réunis. Des concerts formés par d'habiles artistes ajoutent encore au charme de ce beau lieu, à la prospérité duquel rien n'a manqué jusqu'ici, puisque le Roi a daigné l'honorer de sa visite et de son auguste suffrage." »

Jacques Lablée, La revue, ou Chronique parisienne, politique, morale, littéraire et théâtrale, juillet 1817.

samedi 11 décembre 2010

"La prétendue insurrection de la rue Saint-Denis était tout simplement une provocation de la police" (L. Canler, 1862)


"Suppots de l'amour unamine dans l'exercice de leurs fonctions"  par Auguste Bouquet (lithographie, 1ère moitié du XIXe siècle).










« Le 17 novembre 1827, des élections générales avaient lieu ; le soir, on se disait tout bas que le ministère de M. de Villèle touchait à sa fin, que cette fois le parti libéral obtiendrait une immense majorité. Le 18 au matin, on commença à recevoir partiellement les nouvelles du résultat des élections ; les listes arrivèrent, incomplètes à la vérité ; mais comme tout faisait présager un succès formidable, les habitants des quartiers Saint-Martin et Saint-Denis s'empressèrent, à la chute du jour, de garnir leurs croisées de lumières ; des flots de clarté célébrèrent le triomphe qui paraissait assuré.

Le 19, les journaux de la capitale annoncèrent aux provinces que, la veille, les rues de Paris avaient été spontanément illuminées, et que le soir les illuminations recommenceraient. [...] La préfecture de police, informée que les habitants de la capitale, et notamment des quartiers limitrophes des halles, devaient, pendant la soirée, célébrer par une illumination générale le succès des élections, avait envoyé des agents sur tous les points de la capitale, principalement dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Quant à moi, on m'envoya en observation dans la rue Saint-Denis, et, mêlé à la foule qui circulait avec peine, je pus saisir à droite et à gauche bien des lambeaux de conversation, mais pas une seule, je l'avouerai, n'était à la louange du gouvernement.

Tout Paris semblait s'être porté dans ces deux rues ; ceux qui avaient vu la veille voulaient revoir; ceux qui n'avaient pas vu voulaient voir pour la première et dernière fois ; enfin, les bourgeois venaient sur la chaussée pour juger de l'effet que produiraient leurs fenêtres illuminées. Ce qu'il y avait de plus curieux à voir, c'était la rue Guérin-Boisseau et autres ruelles de ce genre, où les deux rangs de maisons, présentant peu d'écartement, paraissaient ne s'être séparés que pour donner passage à un fleuve de feu. Pendant ce temps, les enfants se promenaient par bandes, demandant des lampions et brûlant, avec les pétards et les fusées dont ils étaient porteurs, la figure et les vêtements des passants.

Vers huit heures du soir, je me trouvais non loin du passage du Grand Cerf, lorsque je vis apparaître dans la rue Saint-Denis, et venant du côté de la place du Châtelet, une troupe d'hommes en guenilles, commandés par un individu armé d'un bâton ; ils se mirent à crier à tue-tête : Des lampions ! des lampions ! Il y en avait partout, que pouvaient-ils désirer de plus ? Ils continuèrent leur route, et bientôt l'homme au bâton leur désigna une maison dont plusieurs fenêtres n'étaient pas illuminées. A ce signal s'élevèrent des cris forcenés de mort aux villélistes ! mort aux jésuites ! mort aux bigots ! avec l'accompagnement obligé des lampions! qui, cette fois, était répété en fausset par les gamins.

Le gamin de Paris est essentiellement imitateur : il avait entendu crier, il cria ; puis, comme à un autre signal de leur chef les mêmes hommes se trouvèrent les mains pleines de pierres et se mirent en devoir de casser les carreaux de cette maison, le gamin fut bientôt armé des mêmes projectiles et il aida efficacement ses professeurs ; au bout de quelques secondes, un grand nombre de vitres furent cassées. Les habitants, craignant une invasion de la populace, s'empressèrent d'illuminer les fenêtres, au milieu des huées et des sifflets des spectateurs.

L'homme au bâton et sa troupe remontèrent encore la rue, mais toutes les croisées étaient garnies de lumières, et celles qui en manquaient, ou dont les lampions s'étaient éteints, étaient immédiatement éclairées ; cela ne faisait pas l'affaire de cette bande de braillards.

Ils redescendirent vers la Seine ; arrivés près du passage du Grand-Cerf, ils s'arrêtèrent devant une maison en construction, et l'homme au bâton s'écria : Aux barricades ! A ces mots, tous ses acolytes se jetèrent sur le bâtiment, enlevèrent matériaux, échafaudages, et en un instant, aidés d'une vingtaine de commis de boutique, ils eurent bientôt édifié une barricade formidable qui fut suivie d'une seconde. L'élan était donné, et le public circulait tant bien que mal au milieu de ce tumulte, riant des différentes scènes qui se produisaient à chaque pas. Je m'approchai alors de l'homme au bâton que je reconnus avec surprise pour être un ancien forçat attaché comme auxiliaire à la brigade de sûreté commandée par Coco Lacour ; un autre de la bande était un forçat en rupture de ban, que j'avais moi-même arrêté quelque temps auparavant en flagrant délit de vol au Temple. Cette troupe n'était formée que d'individus on ne peut plus mal famés, tenant sur la voie publique, et sous la protection de la brigade de sûreté, des jeux de hasard.

Pendant que tout ceci se passait, j'avais rencontré plusieurs commissaires de police, entre autres MM. Roche, Boniface, Galton et Foubert ; et, chose étrange, bien que la préfecture fût à deux pas et qu'un piquet de gendarmerie stationnât sur la place du Châtelet, aucun de ces messieurs n'avait cherché à faire arrêter ces misérables provocateurs ! Ce ne fut qu'à dix heures du soir, lorsque la barricade était entièrement terminée et occupée, qu'un détachement de troupe de ligne, commandé par M. B***, capitaine d'état-major de la place, se montra rue Saint-Denis, à la hauteur de la rue Grenelat ; à son approche, les agents provocateurs et leurs dupes s'empressèrent de prendre la fuite ; malgré celte retraite précipitée, le commandant n'en crut pas moins devoir ordonner à ses soldats de faire feu ; plusieurs des fuyards et des imprudents furent tués ou blessés. Plus loin, des charges de cavalerie furent exécutées le sabre à la main par la gendarmerie ; l'infanterie de la même arme s'avança également en faisant le coup de feu.

Je fis à M. Barré, mon officier de paix, un rapport détaillé de ce que j'avais vu et des individus que j'avais remarqués ; je le lui remis pour qu'il en rendît compte à qui de droit.

Dans la soirée du 20, les mêmes scènes recommencèrent et cette fois le feu, commandé par le colonel F***, fut non seulement dirigé sur les barricades, mais encore sur les fenêtres des maisons environnantes ; aussi quelques-unes des victimes furent-elles atteintes dans leur domicile. Cette seconde fusillade mit fin à cette échauffourée regrettable. Le lendemain 21, comme j'étais fort étonné de ne point avoir entendu parler de mon rapport, je profitai de la visite que je faisais à M. Barré, chaque jour, à deux heures de l'après-midi, pour lui en demander des nouvelles.

— Votre rapport ? me dit-il, il y a longtemps qu'il est déchiré, et même je vous conseille dans votre intérêt de ne jamais ouvrir la bouche à qui que ce soit de ce que vous avez vu.

La prétendue insurrection de la rue Saint-Denis était tout simplement une provocation de la police. La congrégation, qui sentait le pouvoir lui échapper, avait espéré, par une collision entre le peuple et l'armée, amener le roi à prendre des mesures de rigueur et à dissoudre la chambre nouvelle. Les individus qui avaient parcouru les rues en appelant leurs frères aux armes étaient des agents occultes que j'avais parfaitement reconnus ; seulement, on avait retiré à tous ces émissaires leurs cartes d'agents, afin que, s'ils étaient arrêtés, ils ne pussent pas compromettre la police.

On a vu comment tout cela avait fini : par du sang ! Dans la nuit du 20 novembre, à deux heures du matin, des cadavres furent relevés sur la chaussée Saint-Denis et dans le passage du Grand-Cerf ; on les mit dans des fiacres qui les transportèrent à la Morgue. Parmi eux se trouvait l'homme au bâton, l'ex-forçat B***, qui avait eu l'épine dorsale brisée par une balle, en cherchant sans doute à s'esquiver après avoir accompli son exécrable mission. Agent provocateur, ayant fait un criminel trafic de la vie des citoyens, il devait tomber lui-même pendant le combat, parmi les victimes de sa propre provocation, et cela sans avoir eu le temps de recevoir le prix du sang qu'il avait fait répandre. »

Louis Canler (1797-1865), Mémoires de Canler, ancien chef du service de sûreté, A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, éditeurs, Bruxelles, 1862.

_____________________
 
Le quartier des halles à Paris, théâtre des émeutes de novembre 1827
 (gravure, milieu XIXe siècle).

« La nuit et la plus grande partie de la journée du 19 se passèrent tranquillement. Vers deux heures de relevée, on reçut au quartier des ordres du palais de Rivoli, et il se fit immédiatement une distribution extraordinaire de vin, d'eau-de-vie et de cartouches. […] ... comme je me pique de voir ordinairement plus loin que le commun des bons gendarmes, et que j'ai d'ailleurs une expérience qui manque à la plupart des camarades, je me dis à part qu'il y avait quelque chose là-dessous je soupçonnai qu'il s'agissait d'un coup de main tel, que le grand maître de l'hôtel Rivoli jugeait prudent, avant de l'entreprendre, de retremper convenablement notre valeur, et je fus bientôt convaincu que, ainsi que cela m'arrive toujours, j'avais deviné juste.
 
Quatre heures venaient de sonner, le jour baissait, presque tous les réverbères du quartier jetaient de pâles clartés sur les armes des sentinelles, lorsque tout à coup le rappel battit sur tous les points. On court, on se rassemble notre commandant réclame le silence et d'une voix forte prononce le discours suivant : "Bons gendarmes l'ennemi fier d'un succès passager, et comptant trop sur ses forces et sur votre découragement, se livre en ce moment à l'ivresse de la joie audacieux partisans des lumières, c'est à la lueur d'une multitude de lampions séditieux et félons qu'ils célèbrent leurs victoires, et c'est par de l'hôtel Rivoli. (A ce nom révéré, tous les bons gendarmes portent spontanément la main à leur chapeau). Mais c'est bien ici le cas de dire que tel rit le malin, qui pleurera le soir. Ces farouches partisans de la tranquillité, ces barbares qui osent soutenir que le ventre n'est pas une partie noble, ces féroces électeurs qui veulent que tout le monde vive ces furieux enfin osent chanter leur victoire jusque sous les balcons de nos maîtres ! Bons gendarmes, prouvons-leur que comme Annibal s'ils ont vaincu, ils ne savent pas profiter de la victoire. Montrez à la France que deux jours de station sur le pavé de la capitale et deux retraites successives n'ont pas émoussé le courage dont vous avez naguère encore donné des preuves si éclatantes. Une manœuvre hardie peut nous assurer la victoire main-basse sur les lampions, main-basse sur les pékins ! L'heure du triomphe va sonner. Aux armes et que bientôt la plus profonde obscurité signale votre vaillance !"
 
A cet énergique et superbe discours succédèrent les cris mille fois répétés de A bas les lumières ! et vive le ventre ! Le tambour bat ; chacun prend ses armes ; le commandement par le flanc droit et par file à gauche se fait d'abord entendre puis on se forme par sections en ligne, et c'est ainsi qu'on s'avance en bon ordres jusqu'à la rue Saint-Denis, où l'on prend immédiatement position. Bientôt, à la lueur des feux de joie, on aperçoit dans toutes les directions des bandes nombreuses, portant pour uniforme des tabliers et des bonnets de coton. Pleins d'audace, les individus composant ce corps passèrent à plusieurs reprises devant nous, jusqu'à la portée du coup de poing, criant comme des enragés : Des lampions ou la mort ! et brisant à coups de pierres les croisées ténébreuses. A la vue de ces gens, quelques uns des nôtres, impatients de signaler leur courage, firent un mouvement ; mais il fut promptement réprimé par un ordre supérieur. Je tiens pour certain qu'il n'y eut pas dix bons gendarmes par compagnie qui comprirent le but de cet ordre ; mais cela ne pouvait m'échapper à moi, qui, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire au lecteur, ai l'avantage de voir ordinairement plus loin que mon nez. Je sentis tout de suite où l'on en voulait venir, et j'essayai de le faire comprendre à mon chef de file en lui disant Les amis de nos amis... – suffit, c'est clair et nous allons voir beau jeu ! Mais, me dit-il, il me semble que si l'on cernait ces tapageurs... – A la bonne heure, repris-je, je sais bien que rien n'est plus facile ; mais ce n'est pas le plan si on les empoigne, la victoire est manquée.

Effectivement, j'avais bien deviné que les tapageurs en bonnet de coton n'étaient que des insurgés pour rire. Quand ils eurent cassé une honnête quantité de vitres selon l'ordonnance, ils se retirèrent, et les pékins, qui nous avaient vexés d'une manière conséquente pendant les deux jours précédents, arrivèrent bientôt en foule pour voir de quoi il s'agissait c'était là qu'on les attendait ! Dès qu'ils furent réunis en nombre suffisant nous fîmes un à gauche, on se forma par pelotons, et le feu commença.

Un grand homme qui je crois s'appelait Cicéron, disait qu'il n'avait jamais entendu le bruit du canon sans éprouver un tremblement involontaire ; j'avoue donc que aux premiers coups de fusil, je ressentis le même mouvement ; et cependant, loin de nous résister, l'ennemi dans les rangs duquel se trouvaient beaucoup de femmes et d'enfants, fuyait de toutes parts. Mais, malgré l'agilité de nos adversaires et le trouble dont je ne pus me défendre, je ne tardai pas à m'apercevoir que nos balles allaient beaucoup plus vite qu'eux. A la troisième décharge, les environs du marché des Innocents et du passage du Grand-Cerf étaient jonchés de morts et de blessés. Ceux qui échappaient à notre feu cherchaient à se réfugier le long des maisons ; mais, par une manœuvre habile et digne des plus grands éloges, nous ouvrîmes les rangs pour laisser passer notre cavalerie, qui se distingua par des charges d'autant plus brillantes qu'elles furent exécutées à la lueur des feux de joie allumés par l'ennemi. A mesure que nous gagnions du terrain, des tirailleurs étaient envoyés dans les rues latérales, où ils eurent un égal succès; et l’affaire paraissait terminée, lorsque les choses changèrent de face tout à coup. Un grand nombre d’insurgés, refoulés sur tous les points par des décharges continuelles, se précipitèrent dans la rue Saint-Denis ; et là, s'apercevant qu'ils étaient enveloppés, ils prirent la barbare résolution de se défendre. Aussitôt les échafaudages de plusieurs maisons en constructions furent jetés en travers de la rue, des charrettes furent accumulées, et l'ennemi, retranché derrière des barricades se fit des armes de tout ce qui se trouva sous sa main.

Malgré l'ardeur qui nous animait, nous reconnûmes promptement le danger. On fit halte à portée de pistolet et, malgré le feu d'écailles d'huîtres bien nourri que les assiégés faisaient pleuvoir sur nous, nous gardâmes notre position sans reculer d'une demi-semelle, attendant le renfort qu'un trompette, fait aide-de-camp postiche sur le champ de bataille, était allé chercher.

Sur ces entrefaites, un particulier s'approcha de notre commandant. "Monsieur, lui dit-il, n'oubliez pas que vous êtes destinés à protéger les citoyens, et non à les tuer, réfléchissez, je vous prie. – Apprends, faquin, répondit notre commandant, qu'un bon gendarme ne réfléchit jamais, et que, si ces canailles que nous tenons bloquées ne se rendent pas sur-le-champ, je ferai fusiller jusqu'au dernier."

Au moment où il achevait cette belle et énergique réponse plusieurs coups de feu se firent entendre nous ripostâmes par un feu de file et le combat s'engagea. Mais bientôt le cri de ralliement, A bas les pékins ! nous apprit que c'était aux nôtres que nous avions affaire. Le renfort demandé avait fait une manœuvre si habile qu'il arrivait sur les derrières des insurgés, qui se trouvèrent ainsi pris entre deux feux. Alors un vieux bourgeois, ayant mis sa tête à la fenêtre, s'écria : "C'est affreux ! Avez-vous bien le cœur de tirer aussi sur le peuple ? – Qu'appelles-tu peuple, vieille ganache ? répondit un brigadier : ne vois-tu pas que ce sont des maçons ? Retire-toi, dit à son tour un camarade, retire-toi, pékin, ou je te descends." Il allait effectivement le mettre à l'ombre, mais déjà un autre avait mis en joue le braillard, auquel il coupa la parole d'un coup de fusil.

Cependant l'assaut venait d'être ordonné ; nous marchions au pas de charge, tambours derrière. Ce fut alors que la mêlée devint terrible : les écailles d'huîtres tombaient comme la grêle ; il y en eut une qui ne passa pas à plus de six pouces de mon oreille droite, et une autre frappa si violemment le chapeau d'un brigadier, que son galon d'argent en reçut une forte contusion. D'un autre côté, les insurgés des maisons voisines, montés dans les mansardes, nous accablaient de bûches, de pots, et autres objets capables de couper la respiration aux plus robustes d'entre nous.

Le combat dura jusqu'à une heure du matin ; mais comme il est écrit que tout doit finir ici-bas, cette glorieuse affaire se termina et cela par plusieurs excellentes raisons : d'abord nous n'avions plus sur le champ de bataille d'ennemis vivants ; en second lieu les barricades avaient été emportées d’assaut, et enfin des cinq paquets de cartouches qui avaient été distribués à chacun de nous, il ne restait pas de quoi faire une fusée. Nous retournâmes donc au quartier, où une nouvelle distribution de liquide nous fut faite, et, en vérité, cette fois nous ne l'avions pas volée. […]

Le lendemain 20, la journée commença de manière à nous faire pressentir de nouveaux événements. […] Vers le soir, les briseurs de vitres, héros en bonnets de coton, dont nous avons parlé, furent lancés. En même temps nous sortîmes divisés en plusieurs colonnes. Bientôt les bonnets de coton disparurent au signal convenu, et les pékins, attirés de nouveau sur le terrain, furent obligés de se défendre. Mais cette fois la victoire nous coûta plus cher : nous comptâmes presque autant de morts que l'ennemi ; le sang coula de toutes parts ; je reçus simultanément trois coups de savate et deux coups de poing, et je tombai évanoui sur le tambour de la compagnie... »

Anonyme. Histoire de la bataille électorale de 1827 (16-20 novembre), rédigée par un gendarme ; avec des notes, par un tambour de la compagnie, Paris, Imp. de Guiraudet, 1827.

vendredi 10 décembre 2010

"Quels sauvages ! que ces messieurs les Osages..." (P.-E. Dubraux, 1827)

"Les Six Indiens osages arrivés du Missouri au Havre le 27 juillet 1827 et à Paris le 13 août même année". Estampe, 1827, Coll. B.n.f.




 
« LES OSAGES (1827)

Quels sauvages ! (bis)
Que ces messieurs les Osages
Quels sauvages!
Ça
N'entend ni hu ni dia.

Celui d'entre ces gaillards
Qui tranche du despotisme
N'a point par le cagotisme
Remplacé les goûts paillards.
Voulût-il, des lois écrites
Faisant un vrai casse-cou,
Que des troupeaux de jésuites
Se pendissent à son cou.

Quels sauvages ! etc.

De ces Socrate en jupons
A tel point va l'arrogance,
Qu'à leurs yeux toute la France
N'est que dupes ou fripons.
C'est en vain qu'ils se redressent
Dans leurs habits chamarrés,
Nos vizirs ne leur paraissent
Que des laquais bien dorés.

Quels sauvages! etc.

Croirait-on que ces intrus,
Dans leur naïve jactance,
Méconnaissent l'importance
De nos bons grippe-jésus ?
Exempts de trouble et d'alarme,
Ces coquins-là, sans façon,
Vous décoiffent un gendarme
Sans lui demander pardon.

Quels sauvages ! etc.

Au milieu de ses bouquins
Lorsqu'ils ont vu de Corbière,
Ils ont, pour fuir sa poussière,
Trotté comme des lapins.
On fait si bien à la grappe
Mordre ce peuple innocent,
Qu'il a pris pour une attrape
L'honorable trois pour cent.
Quels sauvages ! etc.

Ils ont pris monsieur Franche!
Pour un sombre janissaire ;
Ils ont pris un commissaire
Pour un lâche et plat valet.
Pour un sceau de contrebande
Ils ont pris mons Peyronnet,
Et Frayssinous et sa bande
Pour des piliers de gibet.

Quels sauvages ! etc.

Enfin las de voir les rois
Par la main de leurs ministres
Couvrir de haillons sinistres
Et notre France et ses droits,
Ils ont pris pour passer outre,
Dans leur jugement fougueux,
Villèle pour un j...-f…
Et Ch.... pour un pl...-g…

Quels sauvages!
Que ces messieurs les Osages,
Quels sauvages !
Ça
N'entend ni hu ni dia. »

Paul-Emile Debraux (1798-1831), Chansons complètes, vol. 1, Paris, Imp. de Baudouin, 1836.
__________________
 
"Les Indiens de la tribu des Osages arrivant en fiacre à Paris"
par Jean Joseph François Tassaert (1765-1835). Estampe, vers 1827, Coll. B.n.f..

« ...nous avions à Paris, à notre honte éternelle pour l'effet qu'ils y produisirent, une famille de monstres sauvages qu'on appelait les Osages. Ils étaient hideux ; ils ont pourtant attiré l'attention plus qu'aucun des princes étrangers que nous ayons vus jusqu'alors à Paris... C'est à notre honte, je le répète, car ils étaient stupides. Ils vinrent à Versailles un jour pour admirer le château, quoique le sens admiratif ne soit pas très développé chez eux. J'étais malade et je ne pus aller au spectacle où ils furent le soir ; j'en fus bientôt dédommagée. Quelques jours après, j'étais allé voir M. de Forbin à son atelier du Louvre ; les Osages visitaient les tableaux et les statues. Je demandai et obtins la permission non seulement de les voir, mais de leur parler par interprète. Je le fis par signe et m'en trouvai mieux. On prétend qu'ils ont un sens parfaitement complet, qui est celui de l'ouïe ainsi que celui de l'odorat, mais l'ouïe surtout est exquise, dit-on. Ils m'ont paru stupidement brutes ; le vieux surtout, celui qui porte la hache, est un homme qui, selon moi, est absurde et hors de tout ce qui se peut comprendre comme sauvage ; il est endormi constamment, ferme à demi les yeux, et parait une sorte de bête échappée du Jardin des Plantes. Les statues lui firent faire de grands éclats de rire ; cependant quand je lui ai demandé pourquoi, il a fait comme s'il ne pouvait me l'expliquer lui-même... ce mouvement, on sait, en s'éloignant les deux bras du corps en même temps et inclinant la tête... Oh ! les Osages!... J'ai eu peur cette fois-là du prince Bas-Breton. »

M. la duchesse d'Abrantles, Mémoires sur la Restauration, ou souvenirs historiques sur cette éepoque, la Révolution du Juillet et les premières années du règne de Louis-Philippe Ier, Vol. 6, Paris, J. d'Henry éd., 1836.

jeudi 2 décembre 2010

"Qu'au nom d'un ignoble Cosaque tout Français frémisse d'horrreur !" (anonyme, 1814)

"Les Cosaques en Champagne", estampe (vers 1814), Coll. BNF.


















LES COSAQUES EN CHAMPAGNE

« Que n'ai-je les accents d'un Gracque,
Pour exciter votre fureur !
Qu'au nom d'un ignoble Cosaque
Tout Français frémisse d'horreur !
Quoi ! par eux le sang et les larmes
Ont arrosé le sol des Francs !
Aux armes ! fils d'Hector, aux armes !
Du nord écrasons les brigands.

Les Cosaques, demi-sauvages,
De l'humanité les fléaux,
Maigres, barbus, anthropophages,
Ne sont couverts que de lambeaux.
Toujours avides de rapines,
Ces tigres, ô ville d'Isis,
Pensent venir sur tes ruines
Fouiller les tombes de tes fils.

Bons habitants des campagnes,
Ces monstres sortis de l'enfer,
Afin d'outrager vos compagnes
Apportent la flamme et le fer.
Vos troupeaux sont en leur puissance,
Vos vins, votre blé et votre or,
Et de vos vierges l'innocence
N'a pu conserver son trésor.

Terre des Gaulois, sois baignée
Du vil sang d'un peuple assassin,
Mais je crois te voir indignée
Le repousser hors de ton sein.
Qu'ils soient privés de sépulture !
Ô France ! que de tes bourreaux
Les corps deviennent-la pâture
Et des vautours et des corbeaux !

Tremble, lâche et perfide engeance,
Dont le crime a marqué les pas !
La main du Dieu de la vengeance
Sonne l'heure de ton trépas.
Quoi ! par toi le sang et les larmes
Ont arrosé le sol des Francs !
Aux armes ! fils d'Hector, aux armes !
Du nord écrasons les brigands.»

Poème anonyme. 1814
 (cité in François Frédéric Steenackers, L'Invasion de 1814 dans la Haute-Marne, Paris, Didier & Cie, 1868).

dimanche 28 novembre 2010

"Le double vote n'est point un privilège" (Joseph M. Portalis, 1820)


Electeurs cherchant leur nom sur les listes électorales.





Discours de M. le comte Portalis, commissaire du Roi, pour la défense du projet de loi relatif aux élections, prononcé au cours de la séance du 26 juin 1820 :



« MESSIEURS,

La puissance législative s'exerce collectivement en France par le Roi, la Chambre des Pairs et la Chambre des Députés des départements. Les Députés des départements sont élus par les collèges électoraux.

L'organisation de ces collèges est le but du projet de loi qui vous est soumis. Rien de plus important sans doute, puisque de cette organisation dépend la bonne composition d'une des trois branches de la puissance législative. Il ne faut donc pas s'étonner si dans la discussion qui s'est élevée à ce sujet, de graves et même de violents débats ont eu lieu. Cela aurait dû arriver en temps ordinaire chez une nation que n'auraient remuée ni des souvenirs anciens, ni des souvenirs récents, qu'une longue et terrible révolution n'aurait pas divisée, que le choc des passions et la collusion d'une foule d'intérêts opposés n'auraient pas profondément agitée. Que sera-ce, si une pareille question vient à se traiter chez un peuple qui, depuis trente ans, fait sur lui-même un cours de politique expérimentale ; chez un peuple précipité de constitution en constitution, au bruit flatteur d'une souveraineté chimérique; chez un peuple perpétuellement déçu par des lois mensongères qui donnaient et retenaient à-la-fois, parce qu’elles lui avoient promis une participation au pouvoir que la nature des choses lui refuse ; chez un peuple enfin qui, nouvellement replacé sous l'égide tutélaire du pouvoir légitime, et récemment en possession d'une liberté dont il n'avait connu que le nom , craint sans cesse que l'un ou l'autre de ces grands biens ne vienne à lui échapper ?

Que sera-ce, si l'on a remanié le système électoral quatre fois en cinq ans, et si les divers modes successivement adoptés ont été successivement accusés de n'avoir produit que de dangereux résultats ? Telle est, Messieurs, la situation de notre pays. Les faits expliquent en partie ce qui s'est passé autour de nous.

Est-il nécessaire de changer la loi du 5 février 1817 ? Les changements que l'on propose sont-ils contraires à la Charte (1) ? Le projet de loi donne-t-il à la France un système électoral approprié aux besoins, et conforme à l'état de la société ? En répondant à ces questions, je repousserai les attaques qui ont été dirigées contre la loi proposée. […]

On accuse le Gouvernement d'instabilité: aimerait-on mieux qu'il persévérât dans une voie qu'il aurait reconnue mauvaise? On réclame la fixité des institutions et dés lois : c'est un bien désirable, sans doute; mais sommes-nous en situation d'y prétendre ? Les institutions ne sont stables que lorsqu'elles ont jeté des racines dans les mœurs et dans les habitudes d'un peuple, lorsque de nombreuses générations se sont succédé a leur ombre. il faut le dire Messieurs, ce qui fait que nos institutions nouvelles ont tant de peine à s'asseoir, ce qui nous condamne à de si pénibles tâtonnements, c’est qu'elles ne sont point assises sur des fondements anciens, c'est que la révolution qui a tout emporté nous a laissé la société toute entière à reconstruire. Nous amassons laborieusement des matériaux : nos voisins, plus sages, ou plus heureux, n'ont point répudié ceux qu'ils avoient sous la main, et la liberté a trouvé parmi eux des hases inébranlables dans les débris gothiques du vieil édifice social.

On reproche à la loi proposée d'être contraire à la Charte, et de faire prévaloir les préjugés sur les principes, et la minorité sur la majorité. En quoi le projet de loi contrarierait-il la Charte? Impose-t-il aux électeurs de nouvelles conditions pour leur accorder le droit de suffrage? […]

La Charte établit sans doute une Chambre des Députés ; mais elle ne dit m1lle part que les Députés sont les uniques représentants du peuple; elle ne dit nulle part que le droit de les choisir appartienne à l'universalité des citoyens; elle se contente de déterminer quels seront ceux qui concourront à la nomination des Députés. Des représentants du peuple : nous savons tous combien on a abusé de ce mot ; devant lui les institutions s'écroulent, la justice est sans force, les lois sont muettes, l'Etat n'offre plus qu'un horrible mélange d'anarchie et de tyrannie, le sang coule, la propriété disparaît, et il ne reste de l'ordre social que des formes impuissantes pour protéger, et toutes puissantes pour nuire.

Les Députés forment le conseil électif de la nation ; ils sont la partie mobile du système, Ils représentent les intérêts locaux des départements, les intérêts particuliers des diverses professions, ceux de l'industrie ; mais ils ne tiennent leur droit que de la loi : c'est elle qui les appelle, et qui détermine leurs fonctions. Elle aurait pu étendre ou resserrer à volonté le cercle de leurs attributions, Il n'y avait rien de forcé, rien de fatal dans sa détermination à cet égard. Ce n'est pas un pouvoir qu'elle reconnaît et qu'elle constate, c'est un pouvoir qu'elle constitue.

La Chambre des Députés n'est pas plus l'organe de ce qu'on appelle l'opinion que cette Chambre où nous siégeons, que le Gouvernement lui-même. L'opinion véritable, celle qui forme l'esprit général du siècle, règle tout, s'empare de tout, domine tout. On ne fait rien que par elle ; on ne peut rien contre elle. Mais il ne faut pas confondre cette opinion, qui est, pour ainsi dire, l'espace de monde politique et moral, avec ces caprices injustes dans un certain public, ces passions haineuses de l'esprit de faction, ces enthousiasmes du moment, véritables maladies de l'opinion, qui se succèdent comme les modes, et ne doivent pas être traitées plus sérieusement qu'elles.

Le double vote n'est point un privilège ; car ce n'est point au profit des votants qu'il est institué, mais dans l'intérêt public ; c'est une double fonction pour l'exercice de laquelle la loi exige un cautionnement déterminé. Tous ceux qui le payent sont appelés à le remplir. S'il étoit attaché à la naissance, au titre, au rang, à la profession, à une certaine nature de propriété, il serait un privilège. Il ne l'est point, puisqu'il dépend, comme le simple droit de suffrage, de la quotité de la contribution directe, autrement il faudrait dire que le simple droit de suffrage en serait un lui-même. Ce n'est point une supériorité que la loi établit, elle la déclare ; cette supériorité est un fait, et le moins contesté de tous : on peut se croire l'égal ou le supérieur de son voisin, en talents, en esprit, en vertu, l'illusion ne va pas jusqu'à se croire son égal en richesses

On prétend que la fortune n'est ici que le signe et comme l'exposant d'une opinion différente, et que c'est à ce titre qu'on accorde le double vote aux plus riches : c'est une erreur. On accorde le double vote à ceux qui ont un plus grand intérêt au maintien de ce qui existe, parce que dans le tumulte des révolutions, les grandes propriétés sont les premières attaquées : c'est une prime politique accordée à l'esprit de conservation. On ne croit pas que ce soit cet esprit là qu'il faille redouter. L'État n'a rien à craindre de ceux qui possèdent et jouissent : c'est la soif d'acquérir qui le trouble trop souvent. On n'a pu prétendre sérieusement que les petits propriétaires avoient autant d'intérêt au maintien des lois et de la constitution que les grands ! les événements sont là pour prouver le contraire ; ils y ont intérêt, et c'est pour cela qu'ils sont électeurs; ils en ont moins, et c'est pour cela encore qu'ils ne le seront qu'une fois.

Le projet de loi ne contrarie donc point la Charte, il est conforme à son esprit; il ne fait' point prévaloir les préjugés sur les principes, Car il n'est que le développement des principes constitutionnels posés dans la Charte, et il les fait prévaloir sur je ne sais quels préjugés anarchiques qui nous ont fait de si grands maux. S'il donne à la minorité un certain ascendant sur la majorité, il le fait comme l'a fait la Charte, comme le veut le bon sens; car la prépondérance de la majorité n'est raisonnable que dans les assemblées délibérantes, dans les corps constitués ; hors de là, elle n'introduirait que l'empire de la multitude, le plus redoutable de tou9 les empires, et elle nous jetterait dans toutes les calamités de l'ochlocratie, bien autrement funeste que le règne de cette prétendue oligarchie, qu'une mauvaise récolte ou une faillite suffisent pour détrôner, et que la loi du budget peut décimer tous les ans.

Il nous reste maintenant à prouver que le nouveau système électoral est approprié aux besoins et conforme à l'état de la société, car nous venons de faire voir qu'il est parfaitement assorti aux principes de la Constitution sous laquelle nous avons le bonheur de vivre.

Nul doute, Messieurs, que le besoin le plus urgent de la société ne soit en France la stabilité des institutions. Il y a assez longtemps que le sol tremble, il est pressant de le raffermir. Cependant la fureur des innovations se propage. L'exemple récent de tant et de si grands changements en fait désirer de nouveaux aux esprits inquiets mécontents de leur position, aux ambitieux qui dédaignent la marche lente et progressive des avancements légitimes, aux vanités exaltées qui rêvent des grandeurs démesurées comme elles. Un certain goût d'indépendance prévaut dans tous les esprits; une philosophie audacieuse interroge toutes les doctrines et ne se soumet à aucune vérité : nous sommes civilisés à l'excès. Il faut tempérer ce mouvement rapide qui use tout en peu d'années, il faut prévenir le retour des tempêtes.

La propriété est l'ancre du salut; elle est la base dé la société; elle inspire l'amour de l'ordre, de la justice et de la paix. Donnez plus d'influence aux propriétaires, diminuez celle de ces hommes qui s'adressent à la multitude pour s'emparer du pouvoir, qui se déclarent les amis exclusifs de la liberté pour s'attribuer une autorité immense, qui créent un patriciat au nom de l'égalité, et déclament contre les supériorités légales pour s'arroger une sorte de supériorité indéfinie qui ne connaît point de limites.

Vous voulez comme le Roi une constitution libre, mais monarchique : donnez donc aux intérêts monarchiques une force et un appui. Le trône héréditaire, isolé au milieu de ce nivellement universel qui s'oppose à la perpétuité des familles, privé de l'appui de ces races contemporaines qui traversèrent les siècles et les générations avec lui, serait exposé à trop d'attaques : l'hérédité de la Chambre des Pairs le fortifie. [...] cette magistrature […] maintiendra l'aristocratie dans ses limites constitutionnelles, en même temps qu'elle réprimera la tendance de l'esprit démocratique ; elle sera le lien qui rapprochera la magistrature héréditaire de la masse, et qui empêchera ses usurpations ou sa chute.

Cependant les droits acquis seront conservés, l'élection directe sera maintenue ; tous les intérêts seront représentés ; Je nombre des Députés sera augmenté et mis en rapport avec celui des Pairs ; les élections locales assureront la franchise et la liberté des votes ; la nouvelle composition de la Chambre élective garantira la stabilité de nos institutions.

Tels sont, Messieurs, les résultats du projet de loi, vous ne balancerez pas à l'adopter.

Il vous est présenté sous d'heureux auspices. Après de longs et pénibles débats, il a réuni subitement, dans l'autre Chambre, les suffrages de tous ceux qui confondent dans un même dévouement la monarchie et la Charte, la liberté et la légitimité. De nouvelles voies s'ouvrent devant nous; les amis du trône et du pays ne seront plus affligés du triste spectacle de leurs propres divisions ; tous les Français dévoués à cette famille auguste, contemporaine de tous les âges de la monarchie, associée à toutes nos gloires, qui a marqué tous les siècles de sa domination par ses bienfaits; tous ceux qui veulent la liberté avec elle, et qui ne l'accepteraient pas sans elle, parce qu’ils savent qu'il n'y a que déception et tyrannie dans les voies de l'illégitimité, vont désormais se réunir. Des nuances d'opinion, des souvenirs indiscrets, ne diviseront plus des hommes faits pour s'estimer et pour s'entendre; il n'y aura plus de combat qu'entre le génie du bien et le génie du mal, l'esprit de conservation et l'esprit de révolution, les amis de la liberté et de la Charte, et les fauteurs de la licence et de l'anarchie; et désormais, d'un tel combat, l'issue ne saurait être douteuse.»

Chambre des Pairs de France, Impressions diverses. Session de 1819. Vol. 3, Paris, Firmin Didot, 1820.


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(1) La loi électorale du 29 juin 1820, dont il est question ici, permet aux électeurs les plus imposés de voter deux fois.