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mercredi 26 janvier 2011

"Que les machines à vapeur... vivifient nos manufactures" (Ad. Blanqui, 1825)

Mine de charbon au Royaume-Uni, anonyme, huile sur toile (1825),
Liverpool, Walker Art Society.

« L'introductrion des machines à vapeur et leur application aux différentes tranches de l'industrie, ont causé une révolution si importante dans les manufactures et dans les arts, que nous croyons faire une chose agréable à nos lecteurs en leur présentant un exposé clair et simple des phénomènes qui résultent de cette admirable invention. On ne les connaît guère en France que de réputation, et ils sont un peu, parmi nous, comme ces mines du Mexique et du Pérou, dont tout le monde parle, et que peu de personnes ont vues. Lorsque la connaissance en sera plus répandue, leurs avantages seront miens appréciés et l'on se demandera peut-être avec étonnement, pourquoi la France possède à peine trois ou quatre cents de ces machines, tandis qu'en Angleterre on les compte par milliers. Offrons d'abord une description succincte de l'appareil principal.

Il consiste eu un large cylindre qui reçoit un fort piston du même diamètre, comme dans la pompe foulante. La vapeur est fournie par une vaste chaudière, d'où elle s'introduit dans le cylindre au moyen d'une ouverture qui peut se fermer à volonté. La force de la vapeur (1) soulève le piston auquel est adapté un long levier, qui sert à mettre en mouvement une pompe, une manivelle, un mécanisme quelconque. Parvenu à une certaine hauteur, le piston ouvre, dans la partie supérieure du cylindre, une soupape qui laisse entrer une petite quantité d'eau froide : la vapeur est à l'instant condensée, le vide s'opère dans le cylindre, et le piston chargé de la pression atmosphérique, redescend pour être soumis de nouveau à l’action de la vapeur. Il remonte et redescend ainsi continuellement avec une force proportionnée à la quantité et à la tension de la vapeur qui lui est appliquée. Une machine dont le cylindre a 30 pouces de diamètre et dont le piston frappe dix-sept coups par minute, équivaut à la force de 40 chevaux travaillant jour et nuit (2), et elle consomme 11,000 livres de charbon en vingt-quatre heures.

On conçoit maintenant sans difficulté les diverses applications de ce puissant appareil : le levier adapté au piston, peut faire mouvoir toutes sortes de mécanismes, depuis le plus simple jusqu'au plus compliqué. L'illustre Watt, auquel l'Angleterre reconnaissante vient d'élever une statue, est le premier qui ait donné à la machine à vapeur, cette flexibilité qui permet d'en retirer d'aussi grands services. On peut l'en regarder comme le véritable inventeur. Avant lui, quelques anciens et plusieurs modernes avaient observé les résultats pratiques de la tension de la vapeur ; mais c'est à Watt qu'appartient tout l'honneur de les avoir appliqués à la mécanique et d'en avoir armé la main de l'homme. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer du génie ou de la patience de cet utile citoyen, lorsqu'on étudie avec soin l'histoire des machines à vapeur ; j'en ferais volontiers juges mes lecteurs par eux-mêmes, si la nature de cet article ne m'interdisait les détails purement techniques. Il suffira de dire qu'au moment où je parle, le pouvoir de l'appareil de Watt équivaut, en Angleterre seulement, à la force de 500 mille chevaux, ou selon le docteur Ure, de cinq millions d'hommes.

Cette prodigieuse machine, parvenue aujourd'hui à un très-haut degré de précision, de souplesse et de régularité, soulève des vaisseaux de ligne, sert à forger des ancres, à filer le coton et la soie, à broder la mousseline et à façonner tous les métaux. Par elle, le génie de l'homme exploite dans les entrailles de la terre ses nouvelles conquêtes ; il brave sur mer les vents contraires, et les calmes plus redoutables encore ; il remonte les rivières les plus rapides, et il rend à la vie les contrées les plus disgraciées de la nature. Des villes entières lui doivent tonte leur existence : Birmingham, Manchester, Leeds, Preston, Glasgow sont là pour l'attester. L'Amérique étonnée reçoit avec transport ce présent de l'ancien monde : le Mississippi, l'Ohio, la Chesapeake, et même l'Orénoque, l'ont vu paraître sur leurs rives.

J'entends dire quelquefois que l'industrie et la mécanique étouffent la poésie et n'ont rien de ce charme séduisant attaché aux grandes choses. N'est-ce point un beau spectacle que celui d'un vaisseau à vapeur, excité par le feu, et semblable à un être animé, lorsqu'il s'avance majestueusement sur la cime des vagues, et qu'il brave, appuyé sur ses ailes rapides, leur fureur impuissante ! n'avons-nous pas des expressions à créer, pour peindre ces chars mobiles obéissant au char qui les entraîne et qui les guide, en traçant sur leur route un sillon de fumée ! Et qu'a-t-il fallu pour obtenir ces merveilles ? un peu d'eau, un cylindre, et quelques leviers ! Lorsqu'on réfléchit qu'avec ces faibles moyens, on est parvenu à augmenter la production d'une manière presque illimitée, qu'on a rapproché les distances les plus considérables, et préparé à l'humanité entière un avenir plus doux, une existence plus heureuse ; n'y a-t-il rien dans tout cela, qui puisse faire battre le cœur d'un poète !

Considérés sous un rapport plus sévère, les résultats de la découverte de Watt confirment ce bel aphorisme de Bacon : le savoir est une puissance. En effet, la machine à vapeur paraît destinée à balancer l'influence des gros vaisseaux de guerre : elle échappera à leurs lourdes manœuvres, et rendra leur fuite, en cas de défaite, extrêmement difficile. Elle leur aura dérobé la foudre, comme Franklin ravit le feu du ciel, et l'on pourra dire aussi de Watt, qu'il arracha le sceptre aux tyrans, puisqu'il aura rendu les mers libres. Son appareil tout puissant offre déjà aux industries de toutes les nations des communications promptes et faciles ; on n'a qu'à suivre de l'œil les magnifiques paquebots qui croisent entre Londres et Calais, le Havre et Southampton, Brighton et Dieppe, pour juger de l'avenir par le présent. Bientôt sur ces merveilleuses embarcations, les Suisses iront visiter l'Angleterre et les villes Hanséatiques : on dira le port de Bâle comme on dît le port de Bristol et celui de Hambourg; on naviguera sur le Rhin, comme on se promène en bateau à vapeur sur les lacs des Alpes, de l'Écosse et de l'Amérique.

Hâtons-nous donc ; partageons avec nos voisins l'héritage de Watt. Les découvertes du génie sont le patrimoine de l'espèce humaine toute entière : la grande famille française y a plus de droits qu'aucune autre, elle qui a produit tant d'hommes de génie. Que les machines à vapeur ne courent pas seulement sur la Seine, de Paris à St-Cloud, pour amuser les oisifs de notre capitale ; qu'elles vivifient nos manufactures, nos mines si riches et si mal exploitées ; que nos ouvriers fassent connaissance avec elles, et raisonnent sur leur construction, comme ils le font chaque jour en Angleterre et en Ecosse ; et nous verrons bientôt les districts les moins populeux de la France, se couvrir d'heureux habitants. La Sologne, les Landes, l'Auvergne, les départements qui manquent de cours d'eau pour leurs fabriques, où de routes pour leurs débouchés, renaîtront à l'industrie ; et nous tirerons quelque parti de l'immortelle découverte, au moyen de laquelle, les Anglais, par le seul, secours des machines actuellement en exercice dans leur pays, ont prouvé qu'ils pourraient remuer les pyramides d'Egypte en moins de cinq heures ! » 

Adolphe Blanqui, « De l’influence des machines à vapeur sur la prosperité publique », Le Producteur, journal de l’industrie, des sciences et des beaux-arts, tome premier, Paris, 1825. 

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(1) On sait que cette force est due à la tension de la vapeur qui cherche à occuper un espace dix-sept cent fois plus considérable que celui de l'eau dont elle émane.
(2) C'est-à-dire, à 120 chevaux travaillant huit heures par jour.

jeudi 9 décembre 2010

"Les peuples civilisés sont essentiellement consommateurs des forces de la nature" (P.-H. Azaïs, 1841)

"Après sept ans de travaux, l'eau de Grenelle jaillit le 26 février 1841 ; son volume est de 3,100,000 litres par vingt-quatre heures; sa température est, en arrivant au sol, de 27°,7 de chaleur ; le jet, à partir du sol, de 112 pieds. Le puits de Grenelle a coûté, pour le forage, 263,000 francs, et pour les tubes 46,000 francs ; total, 309,000 francs." (P.-H. Azaïs).

 
« Buffon, dont le génie pressentait les importants secrets cachés dans les entrailles du globe, désirait que l'un des rois de son époque fit creuser le plus profondément possible dans l'enveloppe terrestre, pour que les regards de l'homme pussent, du moins, s'avancer vers la région de ces secrets.

La ville de Paris a réalisé le vœu du grand naturaliste ; elle a autorisé le forage du puits de Grenelle, œuvre colossale dans son genre, excavation la plus profonde que la main de l'homme ait pratiquée, et qui, selon les pressentiments de Buffon, est devenue l'expérience la plus frappante, la plus instructive qui pût être faite sur le corps même de la planète que nous habitons. D'une part, une colonne aqueuse de 9 pouces de diamètre et d'une longueur de 1,700 pieds* (huit fois la hauteur des tours de Notre-Dame) s'est élancée avec une telle impétuosité, qu'un jaillissement de 100 pieds encore au dessus de la surface n'a pu la satisfaire. D'un autre côté, la force souterraine qui projette cette masse énorme s'est montrée susceptible d'une irritation extrême, car, après bien des essais d'agitation contre les résistances qu'elle rencontrait, elle en est venue, le 6 octobre 1841, à une sorte de paroxysme brusque, désordonné, et d'une telle violence, que le tube intérieur, formé d'un cuivre très-épais, a été tordu, broyé. […]

… le jaillissement de Grenelle diffère essentiellement de ce que nous appelons un jet d'eau ; sa source n'est point à la surface du globe, mais sous son enveloppe, et l'impulsion à laquelle il obéit a son siège non-seulement sous l'excavation que M. Mulot** a creusée, mais sous chaque point de toute la surface du sol de Paris et du sol de toutes les plaines de la France, de toutes les plaines de l'Europe, de toutes les plaines de tous les continents ; car, sur chaque point de la surface de toutes les plaines, on pourrait pratiquer un puits artésien plus ou moins profond que celui de Grenelle; de même que, de chaque point de la surface de tout homme sain, bien constitué, ou obtiendrait un jet de sang plus ou moins rapide, mais toujours perpendiculaire à cette surface même. L'eau intérieure est le sang du globe, et toute émission vitale se fait essentiellement dans le sens vertical.

On entrevoit maintenant l'étendue de l'horizon que le jaillissement de Grenelle découvre à notre intelligence. La cause immédiate de ce beau phénomène réside dans les entrailles de notre planète et frappe sans cesse à tous les points de l'enveloppe terrestre pour les étendre, pour les projeter verticalement. Cette cause immédiate n'est donc autre chose que la force centrale du globe ; c'est sa force d'expansion générale, celle qui, dès sa naissance, a formé, par soulèvement vertical, tous ses pics isolés, toutes ses chaînes de montagnes; celle qui, de temps à autre, soulève encore des plages considérables et fait surgir des îles nouvelles; celle qui, en Islande, projette, à 300 pieds de hauteur dans l'atmosphère, d'énormes colonnes d'eau douce, que, par conséquent, elle ne prend pas dans le sein des mers […]

C'est au centre du globe qu'est condensé ce foyer d'une ardeur extrême ; à mesure qu’il rayonne vers la surface, son ardeur s'affaiblit; mais tout près de la surface, à la naissance du jaillissement, quelle énergie encore! C'est celle que manifesterait une immense machine à vapeur, faisant voler un grand convoi sur un chemin de fer. Image insuffisante ! Le poids de cent wagons égalerait-il celui d'une colonne d'eau de 9 pouces de diamètre, de 1,700 pieds de hauteur. Et ces wagons, portés sur la terre, glisseraient à leur aise sur un plan horizontal. A Grenelle, la colonne aqueuse ne porte que sur la force centrale; c'est verticalement qu'elle monte, c'est à s'élancer indéfiniment au-dessus de la surface qu'elle aspire par son impétuosité.

Quel spectacle pour notre imagination ! A l'extrémité inférieure du puits de Grenelle bouillonne une effroyable locomotive, el c'est Pluton qui en est le chauffeur! […]

Pendant l'hiver de l'année dernière, les dégorgements du puits de Grenelle augmentèrent de fréquence et d'abondance ; chaque jour, ils déposaient, dans le réservoir, 5 ou 6 mètres cubes de boue noirâtre, indépendamment de celle qui s'arrêtait dans les égouts, et de celle qui, plus mobile, plus divisée, était entraînée, par l'eau artésienne, jusqu'à la rivière. Une débâcle si forte, si soutenue excita alors ou plutôt affermit dans l'opinion publique une inquiétude bien excusable. Un abîme se creuse sous l'abattoir, disait-on; cet édifice y sera bientôt englouti ; après lui disparaîtront tous les édifices qui l'environnent, et, de proche en proche, toute la ville de Paris. Que l'on arrête le funeste vomissement, quo l'on ferme le gouffre, s'écriaient surtout les propriétaires des maisons voisines, qui déjà diminuaient sensiblement de valeur. […]

Faut-il donc fermer le puits de Grenelle ? Ce serait bien dommage. Et aujourd'hui peut-être ce serait impossible ; la force centrale n'abandonnerait pas aisément une issue si favorable à son exercice. […]

Les peuples civilisés sont essentiellement consommateurs des forces de la nature ; plus ils se développent, plus deviennent abondantes les contributions qu'ils lui imposent. Voyez ces chemins de fer que tant d'intérêts préconisent, sollicitent, et qui, par compensation aux avantages dont ils seront la source, précipiteront les engorgements de la concurrence sociale par l'émulation de l'industrie, la vieillesse du territoire par les encouragements qu'ils donneront à son exploitation, enfin la mobilité des caractères par la multiplicité et la rapidité des plaisirs!

S'il est une planète qui ne soit habitée que par des tribus sauvages, cette existence morne et sans valeur lui promet, du moins, une longévité bien supérieure à celle de notre globe, si brillant de sociétés nombreuses qui, toutes, poursuivent avec ardeur le bien-être individuel, les créations du génie mécanique, l'éclat du luxe, les découvertes de l'intelligence, les merveilles si dispendieuses de la dignité sociale, et celles des beaux-arts. Mais tous ces biens, assurément véritables, aboutissent, en dernier résultat, à un immense surcroit de population qu'il faut nourrir, et d'habitudes, de fantaisies, de passions, d'exigences qu'il faut satisfaire. Le sol terrestre ne saurait, à beaucoup près, y suffire par son revenu producteur ; il faut que sans cesse il entame son capital, qu'il s'expose aux fureurs des météores, aux calamités les plus désastreuses. Nous ne l'éprouvons que trop depuis quelques années.

Dirons-nous, pour cela, à ces peuples dissipateurs : "Arrêtez-vous, revenez en arrière !" ils ne nous écouteraient pas ; ils ne pourraient pas nous écouter. Une fois en mouvement de progrès saillant et affermi, tout peuple qui essaierait de rétrograder s'exposerait brusquement à une pléthore sociale, source immédiate de troubles violents, de malheurs extrêmes.

Acceptons nos destinées et leur balancement équitable de jouissances et de souffrances ; ménageons, sans doute, l'avenir, mais non jusqu'à lui jeter le présent en holocauste ; car, à cette condition, notre avenir même ne viendrait pas ; nous nous serions donné la mort. Tâchons seulement, pour résumer notre thèse philosophique, tâchons de ne pas trop précipiter, par nos chemins de fer, le développement extérieur du sol de la patrie, et par nos puits artésiens l'affaiblissement intérieur de son alimentation.

Usons de nos brillantes découvertes, n'en abusons pas. »

Pierre Hyacinthe Azaïs (1766-1845), Explication et histoire du puits de Grenelle, Paris, Chez Ledoyen, 10e édition, 1854 (1ère édition : 1841).
 
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* Soit environ 550 mètres.
** Louis-Georges Mulot (1792-1872) entreprend en décembre 1833, à l'instigation de François Arago, le forage du premier puits artésien de Paris sur le site de l'abattoir de Grenelle.

samedi 17 juillet 2010

"Le génie civilisateur... désignait... le pape Pie IX... comme un nouveau Moïse" (C. Drigon de Magny, 1848)



« Un travail, dont la conception date de l'époque même de la découverte du Nouveau Monde, et regardé dès lors comme le plus immense bienfait dont l'humanité pût être dotée ; un travail jugé impraticable tant que la science ne s'était pas élevée à la hauteur de sa difficulté gigantesque, mais universellement reconnu de nos jours, après les études faites par les ingénieurs, comme possible et sur-le-champ réalisable ; un travail dont l'exécution mettrait ses auteurs au rang des hommes qui auraient le mieux mérité de la civilisation : le percement de l'isthme qui sépare l'océan Atlantique du grand océan Pacifique, complété par la canalisation de l'isthme de Suez, ne pourrait franchir l'intervalle qui sépare toute conception théorique de sa réalisation pratique, s'il n'était remis entre les mains d'une compagnie digne, par son organisation, d'en tirer parti, au profit de la religion, de la civilisation générale et de la paix du monde. […]

Le génie civilisateur, qui d'un seul coup a rendu à l'Eglise l'influence morale qui lui appartient, et qu'elle est accoutumée à exercer, à toutes les grandes époques, sur les événements et sur les hommes, désignait tout naturellement le pape Pie IX, à l'un de ses plus humbles mais aussi de ses plus fervents admirateurs, comme un nouveau Moïse, prédestiné à ouvrir à l'humanité les voies encore inconnues qui le conduisent vers l'avenir. [...]

Les découvertes ou les œuvres dues au génie de l'homme, parvenu au plus haut degré de puissance intellectuelle, ont des droits d'autant plus assurés à l'admiration, qu'elles sont conçues dans une plus haute pensée d'utilité générale et d'intérêt universel.

Tels seraient les travaux, qui, par le percement de deux isthmes devenus, depuis dix ans surtout, l'objet des préoccupations des principaux gouvernements des deux mondes, auraient pour résultat de doubler la rapidité avec laquelle communiquent aujourd'hui les diverses nations disséminées sur la surface du globe, et de multiplier d'une manière inespérée les richesses matérielles du monde. […]

La politique des gouvernements les plus généreux, quelque noble et désintéressée qu'elle fût, pourrait-elle faire entière abstraction des intérêts privés, et céder aux légitimes exigences du patriotisme et de l'attachement au pavillon national, aux considérations plus larges, fondées sur les besoins généraux de l'humanité ? Sur ce point, comme sur tant d'autres, deux ou trois grandes puissances, profitant des immenses avantages produits par les travaux exécutés sous leur patronage, ne consacreraient-elles pas ainsi indéfiniment leur supériorité relative ?

Il n'est qu'une autorité qui puisse, en présidant à l'exécution de travaux destinés à modifier d'une manière si heureuse les relations existantes aujourd'hui entre les peuples des deux hémisphères, détruire tous les obstacles suscités par les rivalités des peuples, et faire disparaître le discrédit qui frapperait une entreprise réduite aux proportions d'une simple spéculation industrielle.

Il n'est qu'une seule influence qui puisse donner à une société, fondée dans le but marqué plus haut, ce caractère auguste qui la recommande aussitôt au respect des peuples, l'investir d'une force morale suffisante, et lui communiquer cet esprit vivifiant qui assure aux grandes entreprises la réussite et la durée.

Il n'est qu'une seule puissance au monde, dont l'auguste patronage, réunissant sous un même drapeau des hommes choisis parmi les peuples de toutes les nations, puisse composer, avec les éléments empruntés à toutes les sociétés, une société unique, dépositaire des intérêts de toutes les autres, agissant comme un seul homme au profit de tous les hommes ; se développant cl grandissant sans donner d'ombrage et sans exciter la défiance ; impartiale et neutre entre toutes les puissances, même dans le cas où les maux d'une guerre générale viendraient encore peser sur la terre; remplissant une mission spéciale par le percement des deux voies de communication qu'elle se chargerait de garder après les avoir construites, et travaillant, par surcroît, à une autre mission plus haute et plus sainte dont elle serait le bras, tandis que la tête serait ailleurs.

Cette autorité, cette influence, cette puissance, existe, c'est celle du chef de l'Eglise ; consacrée par une durée de dix-huit siècles, toujours accoutumée à marcher à la tête des peuples, à les contenir par la permanence de ses doctrines dans les temps d'effervescence et de désordres ; à les réveiller par les élans d'un saint enthousiasme dans les temps de tiédeur et d'indifférence ; à régler leurs mouvements et à diriger leurs efforts dans ces époques marquées par la Providence pour le renouvellement des idées, le développement des institutions et les grandes révolutions sociales.

Et comme cette puissance vénérable a toujours eu, à toutes les époques, des représentants marqués par le doigt de Dieu d'un signe spécial qui devait les rendre propres aux diverses missions qu'elle a eu à remplir, comment nous étonner qu'elle ail aujourd'hui un chef sur lequel rayonnent d'une manière si éclatante tous les signes qui attirent sur lui l'attention du monde, comme sur le symbole de l'esprit qui anime le dix-neuvième siècle, et qui doit présider à ses destinées futures ?

Persuadés de la nécessité de ne confier l'exécution de l'œuvre la plus délicate et la plus importante qu'il soit donné à notre siècle d'accomplir, qu'à une compagnie, qui en puisse universaliser les précieux résultats et en tirer le plus grand parti possible au profit de l'humanité tout entière, nous nous adressons avec confiance au représentant vénéré de celte puissance, qui seule a jusqu'ici marqué du cachet de la durée les institutions humaines.

Nous avons voulu invoquer le patronage de l'auguste possesseur des clefs mystérieuses de Saint Pierre, de ce signe manifeste de la mission réservée à l'autorité tutélaire, qui, sur la terre comme au sein de la patrie céleste, n'ouvre et ne ferme la voie que selon les décrets et les volontés du Très-Haut. […]

Toutes nos craintes se sont dissipées, tout notre enthousiasme s'est illuminé d'une clarté soudaine, quand nous avons vu surgir à l'horizon celte lumière qui, partie de la chaire de Saint Pierre, n'a pas tardé à se répandre sur toute l'étendue du monde chrétien. Telle est l'influence d'un grand homme ! À son apparition, les idées naissent ou se développent ; les vagues lueurs de l'imagination prennent un corps, les conceptions obscures de l'esprit, les pressentiments du cœur, revêtent les proportions du possible, et les forces morales ou physiques de l'humanité, impuissantes lorsqu'elles étaient isolées, deviennent tout à coup invincibles dès qu'elles viennent se concentrer à sa personne.

C'est ainsi que nous avons été conduit à supplier humblement le successeur des saints apôtres, à qui notre divin maître a légué le soin d'accomplir dans la suite des siècles son œuvre d'émancipation, de moralisation et de progrès continu, de sanctifier par son suffrage, une société, une compagnie, nous oserons dire un Ordre nouveau, qui, héritier des traditions de dévouement et de charité transmises par les institutions religieuses et militaires du moyen âge, vivifiera et sanctifiera par la foi dont celles-ci furent animées, ces œuvres d'art et de science, dont les temps modernes célèbrent les merveilles, mais dont ils commencent à s'effrayer, parce qu'ils n'ont pas encore découvert le moyen de les faire servir au bonheur des nations.

C'est en vain, en effet, que les économistes, les hommes d'Etat, les philosophes, cherchent des remèdes contre ce résultat terrible des progrès incessants de la civilisation, qui, multipliant depuis deux siècles les forces productives, semble avoir multiplié les sources de l'immoralité et de la misère. Le génie prodigue les inventions utiles, rapproche par des voies de communication, rapides comme la pensée, les points les plus distants, élève des monuments solides et commodes, crée enfin partout de nouvelles conditions de bien-être, — et puis il s'arrête, désespéré, lorsqu'il s'est aperçu que ce qu'il imaginait pour le bonheur de tous n'a servi qu'à accroître le bien-être de quelques-uns seulement !

Le christianisme seul peut donner à cet effrayant problème une solution satisfaisante : ce que des compagnies purement industrielles n'auraient pu faire, ou n'auraient exécuté que d'une manière incomplète, ne peut être accompli que par une société formée sous les auspices de cette autorité dont l'esprit veille à la fois sur la ville des Césars et sur le monde : Urbi et Orbi. […]

Missionnaires de la civilisation européenne, les membres de la compagnie de Saint-Pie deviennent, à divers titres, les bienfaiteurs du genre humain : avec eux et par eux se réalise tout ce qu'offrent d'utile et de praticable les projets d'amélioration les plus désirables pour nos sociétés affaissées sous le poids même de leur civilisation.»

Claude Drigon, marquis de Magny (1797-1879), Canalisation des isthmes de Suez et de Panama par les frères de la Compagnie maritime de Saint-Pie, Ordre religieux, militaire et industriel, Paris, Schneider, 1848.