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vendredi 14 janvier 2011

"Le quartier latin ! M. Duruy a-t-il donc oublié ce qu'il est ?" (F. Dupanloup, 1867)



Victor Duruy (1811-1894), ministre de l'Instruction publique de 1863 à 1869. Portrait en héliogravure tiré de V. Duruy, Notes et souvenris, t. 2, Paris, 2e éd., 1902.


« Monseigneur,

Dans la lutte engagée entre M. Duruy et nous, un grand nombre de nos vénérés Collègues alarmés comme je l'ai été moi-même, se sont hâtés d'élever la voix. Vous n'avez pas manqué, Monseigneur, de donner à la grande cause que nous défendons le puissant appui de votre parole, comme toujours si élevée et si ferme. L'Église et toutes les familles chrétiennes vous en seront reconnaissantes.

Vous le dites avec raison, Monseigneur, l'entreprise de M. Duruy est "sans précédents dans l'histoire des sociétés, depuis que, devenues chrétiennes, elles ont environné la femme de respect et d'égards." Comme vous le dites encore, "c'est un fait inouï" qu'un ministre puisse ainsi changer, seul et à son gré, et radicalement, les conditions de l'enseignement des jeunes filles en France, le transporter des mains des femmes aux mains des hommes, destiner aux jeunes filles, de sa pleine autorité, sur tout le territoire français, les 3.000 professeurs que la loi donne aux jeunes gens ; qu'il ose de pareilles tentatives, sans consulter personne, ni le Conseil d'État, ni le Corps législatif, ni le Sénat, ni même le Conseil supérieur de l'instruction publique, sans se préoccuper en rien des embarras qu'il crée, et créera de plus en plus au gouvernement ; et se lance enfin de la sorte, sans frein ni guides, à travers les questions les plus délicates et les intérêts les plus sacrés. […]

Quoi ! des cours réguliers, quotidiens, de jeunes filles, six jours de la semaine, deux fois par jour, dans le quartier latin, à la Sorbonne, c'est-à-dire au lieu où se tiennent tous les professorats littéraires et scientifiques, où se font tous les cours des jeunes gens, tous les examens des bacheliers, etc., etc. !

Le quartier latin ! M. Duruy a-t-il donc oublié ce qu'il est ? Pour moi, malgré l'entrée par la rue Gerson, je ne suis guère rassuré sur ce quartier-là, et je n'ai pu qu'être fort attentif aux paroles d'un des plus honorables fonctionnaires de noire ville qui s'écriait, à propos de tout cela : "le quartier latin, il est donc bien changé depuis notre temps ! Appeler là les jeunes filles, mais cela n'a pas le sens commun !"

J'ai moi-même été professeur à la Sorbonne, et je n'en ai jamais traversé les cours et les abords, sans les voir, comme ils le sont encore aujourd'hui, remplis d'étudiants qui vont et viennent, qui attendent l'ouverture des amphithéâtres, ou, après les leçons des professeurs, se forment en groupes pour discuter. Ce sera donc au milieu et sous les regards de tous ces jeunes étudiants, dispersés dans les cours ou aux abords de la Sorbonne, que devront sans cesse passer les jeunes filles, pour se rendre aux leçons qu'institue M. Duruy !

Mais, dit-on, ces jeunes filles, elles ne seront pas seules, elles viendront chacune, à défaut de sa mère, avec une gouvernante. Mais quel âge aura cette gouvernante ? M. Duruy ne le fixe pas plus que l'âge des professeurs. Et celles qui n'ont pas de gouvernantes, et dont les mères sont trop occupées, c'est-à-dire le plus grand nombre, elles viendront là, avec une bonne, plus ou moins jeune : et au lieu d'un péril, en voilà deux. Ce n'est pas tout : elles peuvent venir seules, car on n'exige pas qu'elles soient accompagnées. Mais alors quelles garanties aura-t-on sur celles qui viendront ainsi, et, s'il faut tout dire, sur ce qu'elles pourront venir chercher là?

Non, tout cela est absolument impossible. Il y a ici une absence, ou du moins un oubli passager du sens moral, qui ne se conçoit pas. M. Duruy lui-même serait effrayé, si je lui répétais le mot qu'un homme d'État éminent me disait, il y a peu de jours, sur le péril de ces étudiants et de ces étudiantes ainsi obligés sans cesse à se rencontrer. […]

Ce sont là les premiers pas dans une voie qui mènera loin, si le bon sens public ne fait résistance. Bien aveugle qui ne le voit point ! Et ceux d'ailleurs qui n'ont pas ici leurs raisons pour mettre des gants et des masques, ont dit nettement les choses, et déchiré tous les voiles.

Le jour même où ma lettre sur M. Duruy et l'éducation des filles était imprimée, et avant qu'elle eût paru, Le Siècle voyait dans cette circulaire de M. Duruy le moyen d'arracher les femmes "au joug de superstitions ridicules, et de préparer des générations nouvelles." (16 novembre.)

Quand la lettre eut paru, Le Siècle écrivit : "je demande, dit M. Dupanloup, qu'on ne forme pas pour l'avenir des femmes libres-penseuses ! Nous le croyons sans peine. Avec des femmes libres-penseuses, plus de superstitions, plus de confréries de la Vierge dirigées par des prêtres, plus de denier de saint Pierre, plus d'influences cléricales, plus de riches offrandes !" Puis Le Siècle ajoutait : "que (M. Duruy) crée le plus tôt possible une école normale supérieure de professeuses ! Pour vaincre l'ennemi qui fait obstacle à tout progrès, il n'y a qu'un moyen, un seul : instruire les femmes pour qu'elles instruisent les jeunes filles, et former des libres-penseuses." (Le Siècle, 20 novembre.)

Selon L'Opinion nationale, et c'est pour cela qu'elle applaudit à M. Duruy, le but de la circulaire, c'est d'arracher l'éducation des filles à la religion, au catholicisme, à l'Église. C'est ce que L'Opinion appelle organiser "l'enseignement laïque des femmes". "C'est là, dit-elle, une question vitale pour le pays. En effet, le Clergé tient tout en France par les femmes, et il tient les femmes par l'éducation. La plupart des filles sont élevées chez les religieuses. Par là, les prêtres sont les maîtres chez nous, dans nos maisons. Si bas ou si haut que vous portiez les regards, ils ont dans chaque intérieur un œil sans cesse ouvert et une influence toujours active." […]

Selon Le Temps, la portée de la circulaire, "c'est d'enlever définitivement la direction des esprits à l'Église, c'est de consommer la sécularisation des intelligences. […]" (Le Temps, 21 novembre.) Le Temps dit encore : "il s'agit de savoir si le prêtre, qui tient encore la femme, recouvrera par son moyen l'empire sur la société, eu si la société achèvera de s'affranchir du prêtre, en lui enlevant la femme, pour la faire participer à la culture cl à la vie générales. Au fond, et en définitive, c'est le sort de la France qui est en question." (Le Temps, 21 novembre.) […] Enfin, un professeur de l'Université, qui intervient dans la question, choisit le Siècle pour écrire ce que voici : "nous voulons pour nos filles un enseignement secondaire qui soit plus en harmonie avec l'enseignement que reçoivent nos garçons.... qu'elles puissent lire dans le même livre que nous et y puiser les mêmes pensées" : c'est-à-dire, comme dit Le Siècle, devenir de libres-penseuses. Puis il continue en ces termes : "vous dont la vie tout entière se passe à étouffer tous les sentiments que la nature a mis dans l'homme, vous voulez la domination sur la femme pour dominer l'homme à son tour, vous voulez la retenir sous votre joug et la maintenir sous votre autorité afin de commander par elle dans la famille." (Le Siècle, 21 novembre). […]

Comme honnête homme, je vous demande : quelle France voulez-vous nous faire ? Et que lui restera-t-il de pudeur et d'honneur ? Et jusqu'où voulez-vous aller enfin, puisque vous trouvez "bien modeste encore l'effort que fait en ce moment M. Duruy pour tirer les femmes de l'ignorance, où le clergé se plaît à les voir c et à les maintenir." (Opinion nationale, 23 novembre.) […]

Tout cela est profondément triste, Monseigneur, mais à un point de vue, tout cela est heureux, et, dans la tristesse de mon âme, je bénis Dieu. Car le péril qui s'est tout à coup révélé ne date pas d'hier ; mais nous ne le voyions pas assez. Depuis quelques années l'Église est tellement menacée au dehors, et les passions impies et démagogiques, dans toute l'Europe, attaquent tellement tout ordre religieux, moral, et social, que nous n'avons pu toujours suivre d'assez près la marche et les progrès de l'impiété parmi nous. Sur cette grave question de l'enseignement public, il y a trop longtemps que les hommes religieux se sont laissés distraire. Nous sommes ainsi faits en France. La mode a chez nous une puissance étonnante. Ces questions ont été longtemps à l'ordre du jour : que de discours, de livres, de commissions, de pétitions, de projets sur l'enseignement pendant vingt ans ! Puis on passe à autre chose, et on n'y pense plus. Pendant ce temps, M. Duruy, et ses alliés, les livres et les circulaires font leur œuvre. Eh bien, si cette dernière circulaire nous réveille, je le dis, elle est heureuse.

Pour moi, il y a longtemps déjà que les actes et les livres de M. Duruy en particulier m'occupent, et que j'ai examiné et fait examiner, avec le dernier soin, non-seulement ses écrits, mais une quantité d'ouvrages historiques publiés en collaboration avec lui, sous sa direction personnelle (*), et répandus avec profusion dans nos lycées et dans nos écoles ; et j'en ai été effrayé.

Quand je pense que le Ministre de l'instruction publique d'une nation comme la France, dans une introduction solennelle à notre histoire, marchant sur les traces de ceux qui font de l'homme un orang-outang perfectionné, ose donner pour ancêtre à l'homme le singe, et pour point de départ à l'humanité l'état sauvage ; quand j'entends Le Moniteur universel, le journal officiel de l'Empire, nommer, lui aussi, et avec agrément, le singe un ancien congénère de l'homme, son aïeul peut-être (2 mai 1864) ; et ailleurs donner à la France des leçons de haute morale comme celle-ci : "l'homme n'est pas une intelligence servie par des organes, comme on l'a dit en style prétentieux, mais un organisme qui s'est élevé par degrés jusqu'aux plus fiers sommets de la pensée." Et un peu plus bas : "la véritable histoire du genre humain qu'il faut distinguer des légendes, atteste que le ventre fut le précurseur du cerveau. Nos premiers pères, ces anthropophages vénérés, avaient la tête bien petite, leurs crânes fossiles en font foi. La digestion a précédé la pensée, et de longtemps ; il y a des centaines de siècles entre ces deux ordres de phénomènes." (4 août 1867).

Quand je vois ces doctrines abjectes, honorées d'un tel patronage, élevées dans les plus hautes chaires de l’enseignement, décorées par la fortune, mais en vérité je me le demande : où en sommes-nous donc, et où allons-nous ? Est-ce avec de telles bassesses qu'on préparera nos jeunes et vaillantes générations aux luttes de l'avenir, et les jeunes Françaises aux vertus sans lesquelles la famille et la société s'écrouleront dans des abîmes de honte et de douleur ! La vérité est que le mal social fait au dehors depuis dix années n'a d'égal que le mal fait au dedans par la presse impie, à laquelle en ce moment un ministre aveugle, c'est le moins que je puisse dire, bon gré, mal gré, donne la main. Et tout cela systématiquement, froidement, implacablement. […]

Encore quelques années de ce régime et de la résignation plus ou moins expresse, plus ou moins silencieuse des honnêtes gens, et l'on recueillera la moisson de tout ce qui a été semé. Et déjà l'on commence. Les plus funestes doctrines faisant explosion, les grandes écoles de radicale impiété, l'athéisme, le matérialisme, et les théories les plus subversives de toute morale, s'étalant avec audace, se propageant avec une ardeur redoublée par l'espérance d'un prochain triomphe, voilà ce que nous voyons.

Pour moi, ma conviction profonde est que nous ne pouvons pas fermer les yeux plus longtemps. Et quand je vois ces graves questions de l'enseignement, qui portent en elles la vie ou la mort des sociétés, traitées comme elles le sont par M. le Ministre de l'instruction publique, je ne puis pas ne pas être ému, et ne pas le dire. Non, c'en est trop, et il faut qu'on sache enfin si les grands pouvoirs publics n'ont rien à voir sur de pareilles entreprises. […]

Veuillez agréer, Monseigneur, l'hommage de tous mes bien dévoués respects.

† FÉLIX, Evêque d'Orléans. »
_________________
[note du texte] "50 volumes, format in-12, publiés par une société de professeurs et de savants, sous la direction de M. V. Duruy, 1852".

Félix Dupanloup, Seconde lettre de Mgr l'évêque d'Orléans
sur M. Duruy et l'éducation des filles, Paris, Charles Douniol, 1867.

dimanche 28 novembre 2010

"Ils croient en Saint Nicolas comme ils croient en Dieu" (Revue britannique, 1842)

« Quinze jours environ avant Noël, Pelzmichel ou le Knecht Rupert vient rendre sa visite annuelle aux enfants. Car ce personnage célèbre représente le grand saint Nicolas… […]

Pelzmichel a toujours un costume extraordinaire qui produit une impression profonde sur l'esprit des enfants. Sa main droite est armée d'un fouet ; derrière son dos pend un énorme sac dont on ne voit jamais le fond ; une chaîne de fer qui lui sert de ceinture retombe jusque sur ses talons et fait un bruit mystérieux quand il marche. Souvent il a un nombre considérable de petites cloches suspendues autour de lui. On l'appelle le Knecht Rupert, parce qu'on le regarde comme le serviteur du Christ-Kindchen (Enfant-Christ), qui l'envoie annoncer son arrivée pour la veille de Noël. Ce rôle important est en général confié à un vieux domestique. Les enfants âgés de huit à neuf ans sont mis dans le secret, mais ils le gardent avec la plus scrupuleuse fidélité. Leurs petits frères et leurs petites sœurs ne se doutent même pas de la supercherie. Ils croient en Pelzmichel comme ils croient en Dieu. Dès le mois de novembre, leurs parents leur répètent que Noël approche et que Pelzmichel va bientôt venir. "Si vous avez été sages, leur disent-ils, il vous récompensera ; s'il n'est pas satisfait de votre conduite, il vous châtiera; car il sait et il voit tout ce que vous faites."

Enfin, l'avant-veille de la Saint-Nicolas, le soir, lorsque toute la famille est rassemblée, le père ou la mère annonce d'une voix solennelle que Pelzmichel arrivera le lendemain à six heures précises.

Avec quelle crainte respectueuse, avec quelle impatiente curiosité, les enfants attendent cette heure à la fois si désirée et redoutée ! Pâles, immobiles, muets, ils suivent des yeux l'aiguille qui s'avance lentement vers le chiffre fatal, ils prêtent l'oreille au moindre bruit ; plus l'instant approche, plus ils sont émus... car ils savent que Pelzmichel est exact. Tout à coup, au moment même où six heures sonnent, on frappe à la porte de la rue... un même cri s'échappe de toutes les bouches : c'est Pelzmichel ! puis le silence redevient aussi profond qu'il l'était auparavant. L'attention redouble, car la porte de la rue s'est ouverte, et on entend- déjà dans l'escalier un bruit extraordinaire, un pas lourd qui retentit sur les marches, des clochettes qui sonnent, des chaînes qui s'entrechoquent, des voix qui se répondent... Enfin la porte du salon s'ouvre à son tour, et apparaît sur le seuil Pelzmichel en personne suivi de tous les domestiques de la maison ; aucun des assistants n'ose ni parler ni bouger. Pelzmichel s'avance gravement jusqu'au milieu du salon, et prenant la parole, il annonce à son jeune auditoire qu'il est envoyé par le Christ-Kindchen pour récompenser les bons et punir les méchants. Puis il fait subir un interrogatoire à tous les enfants, qui l'écoutent tremblants d'espérance et de crainte. Commençant par le plus âgé et finissant par le plus jeune, il leur demande s'ils ont bien employé leur temps pendant l'année; souvent il les prie de lui montrer leurs cahiers d'études ; il manifeste hautement son opinion sur leurs progrès, il leur prouve par son langage qu'il est instruit de toutes leurs actions, bonnes ou mauvaises. Son interrogatoire achevé, ses arrêts prononcés, il distribue des récompenses à tous ceux qui les ont méritées. Presque toujours, le plus jeune des assistants lui récite, comme une prière, un petit couplet que sa nourrice lui a appris :

Christ-Enfant. Viens ;
Fais-moi bon :
Afin que j'aille vers toi dans le ciel.

Pelzmichel parle avec sévérité et en agi tant à leurs yeux le fouet qu'il tient à la main, aux enfants qui ont été paresseux, entêtés, désobéissants, gourmands, menteurs, etc. Rarement il châtie lui-même les coupables, mais il remet son fouet au chef de la famille, il lui recommande de s'en servir lorsqu'il le jugera nécessaire, sinon, dit-il d'une voix menaçante, "je viendrai moi-même en faire usage." "D'ailleurs, ajoute-t-il, la veille de Noël, vous recevrez la visite du Christ-Kindchen, et ce jour-là, il se chargera de vous récompenser ou de vous punir; si vous clés sage, vous trouverez beaucoup de belles choses sur l'arbre de Noël ; sinon, vous serez garrottés de chaînes pesantes, entraînés au fond des bois dans des montagnes solitaires, enfermés dans une grotte sombre et humide, avec des serpents, des hiboux, des crapauds et des salamandres." Cette dernière harangue terminée, Pelzmichel ouvre son grand sac pendu derrière son dos et en tire des noisettes, des pommes et des gâteaux, qu'il distribue à tous les enfants sans exception, puis il en jette une énorme poignée sur le plancher. Pendant que les enfants se précipitent à terre pour les ramasser, il disparaît.

La visite de Pelzmichel produit toujours un merveilleux effet. Les parents répètent souvent à leurs enfants les éloges et les reproches qu'il a adressés à chacun d'eux en particulier ; ils leur rappellent que Pelzmichel connaît toutes leurs actions et devine toutes leurs pensées ; ils les engagent à se corriger de leurs défauts s'ils désirent obtenir quelques récompenses du Christ-Kindchen, Pendant quinze jours tous les enfants de la confédération germanique sont métamorphosés en de véritables petits saints. »

A. J. , « Un hiver en Allemagne », Revue britannique : Choix d'articles traduits des meilleurs écrits périodiques de la Grande-Bretagne, vol. 1, Bruxelles, Méline, 1843 (traduit de William Howitts, Rural & domestic life of Germany, Londres, 1842).

mercredi 6 octobre 2010

"A l'âge où les ouvriers devraient encore être écoliers, on les voit devenir pères de famille" (A. Frémy, 1841)

« On sait qu'une loi tendant à abolir l'odieuse traite des enfants dans les manu-factures a été présentée aux Chambres dans cette session dernière. Nous souhaitons bien vivement qu'elle produise tous les bienfaits qu'on en attend ; car elle peut être considérée comme une loi d'urgence. […]

… transportons-nous sans transition dans la région même des existences que nous allons étudier : c'est-à-dire à la fabrique, dans un de ces vastes établissements qui représentent pour tant de jeunes ouvriers à la fois le berceau, le logis, l'école, et, faut-il le dire aussi ? la tombe.

C'est à trois ou quatre heures du matin que commence ordinairement la journée de l'enfant de fabrique. Plaçons-nous sur la route de Mulhouse, ou de Sainte-Marie-aux-Mines, avant le lever du jour, par une neige de décembre, et assistons à l'arrivée de ces familles d'ouvriers qui sont contraintes de faire quelquefois deux ou trois lieues à pied pour se rendre à la filature, et, le soir, de refaire le même trajet pour regagner leur logis. Dans les pays manufacturiers, les ouvriers trouvent rarement à se loger dans l'intérieur des villes ; l'encombrement et la cherté des loyers les obligent à aller chercher une habitation souvent fort éloignée de la manufacture.

Le départ et le retour de ces caravanes offrent un spectacle vraiment affligeant. Des femmes au teint hâve, au corps voûté, marchent pieds nus au milieu de la boue, leur robe renversée sur la tête. […] ... rien n'est plus triste que de voir ces milliers d'enfants à peine vêtus, marchant derrière leur mère en grelottant, portant sous leurs bras le morceau de pain qui doit composer leur pitance de toute la journée. Ce sont les jeunes ouvriers de la fabrique qui vont faire un rude apprentissage de l'existence, en travaillant quatorze ou quinze heures par jour, c'est-à-dire trois ou quatre heures de plus que les forçats, et cela dans une atmosphère d'étuve. Il en est qui n'ont guère plus de cinq ou six ans. A la fabrique de Sainte-Marie-aux-Mines certains enfants sont même employés dès l'âge de quatre ans et demi à dévider les trames. On remarque parmi eux un grand nombre de scrofuleux. Les vallons qui environnent Sainte-Marie, et qu'habitent les ouvriers, sont humides, malsains, ce qui rend les goîtres très-communs. Les enfants de fabrique gagnent, terme moyen, de six à sept sous par jour ; c'est à peine leur nourriture, d'autant qu'à Sainte-Marie les denrées sont à un prix fort élevé, attendu qu'une grande partie des légumes et des grains qu'on y consomme est tirée de la plaine de l'Alsace. […]

Pour étudier et connaître à fond la véritable destinée de ces jeunes ouvriers, c'est principalement sur la filature qu'il faut porter son attention ; car c'est là qu'on rencontre les plus graves abus, et les effets les plus tristes des calamités qui pèsent sur ces existences.

Dans l'industrie coton-nière, les enfants sont principalement occupés à l'épluchage du coton, au cardage, et surtout au dévidage du fil. Chaque métier à filer en occupe deux ou trois, qui sont ordinairement dirigés par un adulte. Plusieurs détails de la fabrication présentent des dangers réels : ainsi le battage du coton produit presque toujours la suffocation ; certaines machines employées à Amiens, qui minaient les forces des enfants qui les dirigeaient, ont même occasionné une plainte du conseil des prud'hommes, et par suite un arrêté de la mairie qui ordonnait la suppression de ces machines. Pour les ateliers de tissage qui sont encore soumis au vieux régime des métiers à bras, on choisit ordinairement des pièces situées au-dessous du sol, sans soleil, presque sans lumière. L'air qu'on y respire est épais, insalubre, et depuis longtemps on a reconnu qu'il exerçait une influence funeste sur la santé des travailleurs, et surtout sur les poumons délicats des enfants. Mais on a reconnu aussi que l'atmosphère de ces locaux souterrains pouvait seule rendre les fils des chaînes souples, ténus, ductiles, propres à l'opération de l'encotlage : la santé de l'ouvrier a été subordonnée à la réussite de la main-d'œuvre. […]

Dans les manufactures de laine ou de coton , les enfants, même quand ils ne remplissent que des fonctions de simple surveillance, sont presque toujours condamnés à rester debout seize ou dix-sept heures par jour, à peu près dans la même attitude, enfermés dans une pièce sans air, remplie d'une chaleur suffocante. J'ai entendu certaines mères de famille se plaindre de la longueur des classes et des études, qui ne s'étendent pas, disaient-elles, dans les collèges, à moins de deux heures consécutives. Elles craignaient qu'une application aussi prolongée ne compromît à la longue la santé de leurs fils. Probablement ces mères-là n'avaient pas visité les filatures de Thann et de Mulhouse, ni vécu dans les quarante degrés de chaleur que nécessite l'apprêt des toiles dit écossais. Une pareille visite eût aguerri leur sollicitude maternelle. […]

…dans tous les districts et cantons où l'industrie manufacturière forme la loi principale du pays, l'enfant de fabrique a une chance sur deux pour ne pas succomber aux infirmités ou aux maladies qui résultent du métier auquel sa prédestination l'enchaîne. Il a moins de liberté matérielle que le prisonnier, qui, du moins, ne respire pas un air infect ou vicié, ne travaille que lorsqu'il lui plaît, et a toujours sa pitance assurée. L'enfant de fabrique, lui, ne connaît aucune des impressions de joie et de bien-être que le travail bien organisé doit procurer, et sans lesquelles il n'est même qu'une sorte d'exaction. Il n'a jamais eu la jouissance d'un habit neuf, d'un bon repas, d'une caresse tendre ou d'une parole bienveillante ; il ne connaît pas ces bonnes journées de dimanche ou de fête passées entièrement à respirer et à se divertir, si nécessaires au cœur et à la santé des enfants. Pour lui, toutes les journées se ressemblent et lui ramènent les mêmes haillons, les mêmes tâches ingrates, les mêmes exhalaisons morbides. Quels hommes peut-on attendre d'enfants élevés de la sorte, éclos sans air, sans soleil, sans instruction surtout ? Nous nous plaignons de la classe ouvrière, nous la trouvons ignorante, abrutie, émeutière : mais, de grâce, examinons donc le terrain où elle s'ensemence, et les rejetons par lesquels elle se reproduit […].

Les enfants destinés au travail des manufactures ne reçoivent, à proprement parler, non plus de culture que le cheval destiné à faire manœuvrer la roue d'une machine ou à promener la charrue dans le sillon. Personne ne s'est donné la peine de les éclairer ni de les instruire, de former leur cœur, ni de cultiver leur raison. D'ailleurs, qui donc pourrait se charger de ce soin ? Leurs parents, dira-t-on. Mais qu'est-ce que leurs pères et mères, si ce n'est des enfants de fabrique comme eux, devenus adultes, entretenus, par leur genre d'existence, dans l'ignorance ou même la dépravation primitive, vivant le plus souvent en concubinage, investis du titre de la paternité, sans en connaître même les plus simples devoirs ! D'ailleurs, quand deux êtres ont leur journée prise par un travail abrutissant de seize ou dix-sept heures, quel temps leur reste-t-il pour les soins de l'affection et les impressions morales ? […]

La société industrielle de Mulhouse atteste, dans ses bulletins, que rien n'est plus commun que d'entendre des propos obscènes s'échapper de la bouche des plus jeunes ouvriers. Ils ont toutes les habitudes des adultes, le cabaret, l'ivrognerie, le chômage du dimanche et du lundi. Un industriel des Vosges, qui a publié d'utiles réflexions sur notre régime manufacturier, déclare qu'il faut vivre comme lui au milieu de cette race déplorable, et l'observer de près, pour se faire une idée de sa dégradation précoce et des vices qui la dévorent. Il raconte qu'à l'âge où les ouvriers devraient encore être écoliers, on les voit devenir pères de famille, et que souvent, tandis que de faibles enfants travaillent dans les manufactures, les parents fument et s'enivrent au cabaret. Ce fait des unions précoces est également attesté par les rapports des sociétés industrielles du Haut-Rhin, qui prouvent que l'on compte dans celle ville une naissance illégitime sur cinq naissances totales. […]

On voit, d'après ces divers témoignages, que le sort des jeunes filles employées dans les fabriques n'est guère moins misérable que celui des jeunes garçons. S'il est vrai qu'elles aient moins à souffrir que ceux-ci des mauvais traitements physiques, en revanche, la moralité, la pudeur, ne sont chez elles que plus gravement et plus prématurément compromises, ce qui suffit pour rétablir la balance du mal. Ces jeunes filles, livrées au désordre dès l'âge de douze ou treize ans, deviennent les mères des enfants de fabrique, qui sont ainsi, pour la plupart, les fils du concubinage ou de la prostitution, ou de mariages qui n'influent guère d'une façon moins déplorable sur leur destinée par suite des abus que nous avons signalés, la communauté de lit, ou tout au moins de chambre, entre les membres d'une même famille, et, par suite, le manque de retenue qui est chez tant d'ouvriers la conséquence de l'incurie et de l'extrême dénuement. […]

La traite de l'enfance dans les pays manufacturiers est aujourd'hui trop enracinée dans les mœurs et les usages pour espérer qu'une loi puisse aussitôt en comprimer les abus. Pour qu'une loi de ce genre reçoive son application efficace et réelle, il faut surtout qu'elle soit imprimée dans le cœur de tous. C'est donc au prêtre qu'il appartient de s'en faire l'interprète, en rappelant s'il se peut dans ses prônes, ou des conférences religieuses analogues à celles qui existent à Notre-Dame, les ouvriers à leurs devoirs de pères et de mères ; lui seul peut les initier par degrés aux principes d'une réforme salutaire, à l'aide de ces applications de l'Évangile toujours si sensibles et si touchantes, faites au nom du Dieu de paix qui semble avoir condamné d'avance les effets d'un travail oppressif pour les jeunes corps et les jeunes âmes, en disant : Laissez venir à moi les petits enfants. »

Arnould Frémy, "L'enfant de fabrique", Les Français peints par eux-mêmes. Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, vol. 1, Paris, L. Curmer, 1841.


lundi 4 octobre 2010

"Les parents qui veulent avoir des enfants obéissants doivent avant tout obéir eux-mêmes à Dieu" (anonyme, 1842)

Hubert Salentin (1822-1910), "Retour de baptême" (v. 1860-70).


« Le corps délicat de l'enfant sert d'enveloppe à son âme immortelle, et le développement de cette âme tient de près à celle du corps. Les soins qu'elle exige sont de la plus grande importance ; ils appartiennent exclusivement dans les premières années, à l'amour, à la vigilance, à la fidélité maternelles, et l'avenir de l'homme en dépend.

Le premier soin d'une mère pour soit enfant consiste à présenter à Dieu en sa faveur des prières pleines de foi et d'amour. L'influence du Saint-Esprit et les effets de sa grâce lui sont tout aussi nécessaires qu'à l'homme mûr, et il n’y est pas moins accessible que lui. Le manque de connaissance de la part de l'enfant ne doit pas être un obstacle, et l'on se trompe lorsqu'on croit que l'enfant ne peut recevoir des grâces qu'autant qu'il en comprend l'étendue. Le souvenir des bénédictions que le Seigneur a répandues sur des enfants qui lui ont été présentés dans la prière, peut servir d'exemple pour combattre cette erreur. Une mère obtiendra beaucoup de bénédictions pour son enfant, en les demandant à Dieu, avant même que l'enfant ne soit né.

Les plus jeunes enfants ont besoin qu'on s'occupe de leur salut, puisqu'ils apportent en naissant le germe de beaucoup de mal. Ne tardez donc pas à les recommander aussitôt que possible à la grâce du Seigneur Jésus-Christ, qui s'est donné soi-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité et de nous purifier pour lui être un peuple particulier et zélé pour les bonnes œuvres.

L'éducation de l'âme de nos enfants devra commencer de notre côté par la prière, et en les confiant d'abord à la garde de notre Dieu. Pendant leurs heures de sommeil, dans le silence de la chambre de l'enfant, pendant leurs repas, et chaque fois que le cœur s'y sentira porté, on répétera ces prières intimes, qui retomberont en bénédiction sur nos enfants au jour où tout ce qui a été caché sera mis en évidence.

L'attention des parents devra se porter en second lieu sur le développement de l'amour et de la reconnaissance dans le cœur de leurs enfants. La douce bienveillance, le dévouement, les secours donnés par le cœur, une surveillance fidèle et affectueuse réveilleront dans le cœur de l'enfant qui ne peut rien donner en retour, des regards d'amour et d'attachement qui sont le commencement de la reconnaissance. Ces sentiments de l'enfant envers ceux qui lui donnent des soins, ouvrent son jeune cœur au développement de ses meilleures facultés.

L’enfant porte naturellement dans son cœur la disposition à l'égoïsme, à l'envie, à la colère, à l'avarice, etc., etc., et toutes ces dispositions se manifestent de bonne heure. L'entêtement, l'amour-propre, les désirs égoïstes révèlent l'existence du péché naturel à l'homme, et il faut de bonne heure chercher à le combattre. Il faut opposer à l'amour-propre une affection sage et véritable; à l'envie, la bienveillance; à la colère, la douceur et l'aménité; à l'avarice et au désir de posséder tout ce qui plaît, une sage bienveillance qui donne là où elle peut donner, et qui refuse sagement ce qui ne peut être accordé. Tout ce que l'enfant cherche à obtenir par des cris et des bouderies devra lui être refusé avec douceur mais avec fermeté. Qu'on ne le fasse jamais dans un accès d'humeur ou d'impatience; autrement l'entêtement serait opposé à l'entêtement, ce qui augmenterait le mal, et d'ailleurs le mal ne peut être vaincu que par le bien. […]

Tant que les enfants n'ont pas encore acquis la conscience d'eux-mêmes, tant qu'ils ne peuvent pas prononcer ni comprendre l'idée du moi, et qu'ils n'ont pas une idée claire de ce qui est mal, on ne peut pas songer à des punitions sévères. Mais arrivés à l'âge de trois ans, les petites corrections deviendront indispensables. Qu'on ait garde de n'employer la verge que dans les cas les plus graves. Toutes les punitions que dans les sept premières années on aura négligées, soit par mollesse ou par une tendresse mal entendue, donneront à souffrir plus tard aux parents et aux instituteurs.

La troisième partie du soin de l'âme des enfants consiste à former en eux l'esprit d'obéissance. Ce devoir sera facilité si on les traite avec douceur, affection et sérieux, en ne donnant que des ordres réfléchis, fondés sur la raison, et en ayant bien soin de ne rien leur défendre ni ordonner avec humeur; on donnera les ordres avec calme, sans trop de paroles, et une fois qu'ils seront donnés on exigera une obéissance aveugle. En négligeant ces précautions, on rendra l'obéissance au contraire très difficile, comme cela se voit si fréquemment, là où les parents donnent légèrement des ordres, qu'ils révoquent plus tard sans fermeté ou qu'ils accompagnent de menaces inutiles ou d'exhortations infructueuses.

Les parents qui veulent avoir des enfants obéissants doivent avant tout obéir eux-mêmes à Dieu, et après lui aux personnes qui sont leurs supérieurs. Si nous nous détachons de Dieu, nos enfants se détacheront de nous, et la désobéissance envahira notre cercle de famille. Toute exhortation à l'obéissance sera infructueuse sans un retour sincère de la part des parents et des personnes occupées d'éducation à l'obéissance à Dieu, et à Dieu par Jésus-Christ. Car c'est Lui qui est le Seigneur. »

Société de Livres religieux, Du soin des petits enfants, Toulouse, Imp. K.-Cadaux, 1842.

vendredi 27 août 2010

"Voilà comment on élève la génération actuelle. Puisse l'excès du mal apprendre à mieux élever celles qui suivront !" (M. Callais, 1862)

W.-A. Bouguereau (1825-1905), Le Repos (1879).

« [...] Dans les campagnes du Laonnais, dès qu'un enfant est né, il devient pour sa mère un embarras, en ce sens surtout qu'elle ne peut plus participer aux travaux des champs. Mais ce n'est que pour peu de temps. Afin de reprendre plus tôt ses occupations ordinaires, elle sevré son enfant; bientôt elle le quitte avant le jour, et ne revient pour lui donner la nourriture qu'à midi et le soir. Elle le laisse seul à la maison; elle le lie dans son berceau, quand elle redoute quelque accident, et s'éloigne contente de ce qu'elle ne pourra l'entendre pleurer. Pour que son sommeil ne soit pas troublé par le bruit de la rue, elle le place sur la cour, dans un cabinet étroit, humide et sombre. Quelles sont les suites de cette manière d'agir ? Qu'on le demande à tant d'enfants malingres, affectés de strabisme, herniaires ou idiots. Si, placé dans de pareilles conditions, il vient à mourir, la mère, allant au-devant des consolations de ses voisines, leur dira que Dieu lui a fait une belle grâce... Si au contraire il résiste, il restera abandonné à lui-même jusqu'à ce qu'il ait appris à marcher. Et combien qui, faute d'être exercés et fortifiés, ne marchent qu'à deux, trois ou quatre ans ! Combien d'impotents ou d'estropiés !

Quelquefois la mère, afin d'avoir l'esprit en repos, conduit avec elle l'enfant dans les champs, et pendant son travail elle le dépose dans un sillon, le laissant exposé à l'ardeur du soleil ou à la rigueur du froid. S'il y a un frère ou une sœur aînés, ce sont eux qui le soignent, qui lui donnent sa nourriture et qui le promènent, en aient-ils à peine la force. A quatre ans, on lui donne du pain, le matin, pour toute la journée, et on l'enferme dans la maison, ou, si l'on craint les accidents qui n'arrivent que trop fréquemment, on le met dans la rue, en lui recommandant, quand il aura faim, d'aller chercher le morceau de pain déposé pour lui chez la voisine. Il est libre d'aller où bon lui semble ; le plus grand malheur qui puisse arriver, ce n'est pas de le savoir écrasé ou noyé, c'est de le voir revenir avec un habit déchiré ou un bras cassé et d'être obligé de payer la couturière ou le médecin.

A cinq ans, c'est un petit sauvage qui sait à peine parler, qui n'a pas la moindre notion du bien ou du mal et ne respecte rien, qui ne sait ni rougir, ni baisser les yeux, qui s'étonne des avis qu'on lui donne, s'en irrite bientôt et y répond par de grossières paroles. Il ne possède ni les connaissances les plus usuelles, ni l'idée des nombres les plus simples. Ce n'est qu'à l'école qu'il récitera ses prières, car sa mère n'a jamais le loisir de les lui apprendre ; le soir comme le matin, l'ouvrage presse tant à la basse-cour ! Dans les rares moments qu'ils passent au logis, le père et la mère ne peuvent s'occuper de leur enfant ; ils ne lui parlent qu'avec impatience et dureté, leurs ordres sont des menaces, leurs réprimandes les épithètes les plus grossières ; de toutes les leçons maternelles, il ne retient bien que celle-là ; ils rient de si bon cœur en entendant leur marmot bégayer quelque juron ; ça lui délie la langue, disent-ils. Aussi peu prudents dans leurs caresses que dans leurs châtiments, tantôt ils le choient et le dorlotent sans motif, tantôt ils le rudoient et le maltraitent sans discernement ; quelquefois ils tolèrent les fautes les moins pardonnables et souvent ils punissent avec emportement l'étourderie la plus excusable. Telle est l'éducation que l'instituteur devra corriger. Ce serait une tâche déjà bien difficile s'il pouvait isoler l'enfant de tout contact nuisible. Qu'est-ce donc quand, longtemps à l'avance, on a fait de son nom un épouvantail ? C'est vers sa cinquième année qu'on met l'enfant à l'école. A partir de ce moment, une lutte va commencer entre l'instituteur et ses parents, lutte bien pénible pour le premier, bien décourageante si, dans son cœur, le désir de faire le bien ne l'emporte pas sur toute vue intéressée.

Si par l'instruction l'instituteur se trouve supérieur aux paysans, ceux-ci savent bien lui faire sentir qu'il leur est inférieur sous le rapport pécuniaire et qu'ils sont aussi indépendants qu'il l'est peu. Son influence est très-bornée pour faire le bien; elle n'acquerrait d'importance qu'autant qu'il se mettrait au service de leurs mesquines rivalités, de leurs passions haineuses et jalouses. C'est surtout quand il se trouve au milieu de familles du genre de celle qui nous occupe, qu'il peut le moins, car ses relations avec les parents sans cesse occupés ou absents sont nulles ou à peu près. Quant à son action sur ses élèves, elle est presque toujours entravée par ceux-là même qui devraient la seconder ; il semble que les parents prennent plaisir à renverser, le soir, à la maison, l'édifice si laborieusement élevé par l'instituteur, dans la journée. Il recommande la civilité, la réserve dans les paroles, le respect envers les vieillards et les infirmes, la soumission aux diverses autorités ; et les enfants ne voient jamais chez eux le moindre signe de politesse ; ils n'entendent que des jurons, que des paroles de raillerie, que des critiques pleines d'égoïsme ou d'injustice. Il demande que l'on accomplisse ponctuellement ses devoirs de religion, et les parents sont les premiers à y mettre obstacle. Il réclame de ses élèves la propreté, et la mère, à qui incombe ce soin, trouve le maître importun, exhale tout haut son mécontentement, et détruit dans l'esprit de son fils l'ascendant sans lequel le maître travaillera en vain. Pour la plupart des parents l'instituteur n'est utile qu'en ce qu'il les débarrasse de leurs enfants. Il ne doit jamais réclamer leur concours dans l'œuvre commune de l'éducation, et il les offense gravement quand il veut les éclairer sur la conduite de leur fils et faire appel à leur vigilance. Les parents ne veulent pas être importunés à ce sujet ; ils ont bien autre chose à faire qu'à surveiller ce garçon : l'instituteur n'est-il pas payé pour cela ? Si l'enfant est mauvais, c'est par la faute de son maître : rien de plus clair. Et l'enfant, qui sent instinctivement tout ce qu'il peut contre celui-ci auprès de son père et de sa mère, sait les prévenir et les aveugler ; c'est son caprice qui règle son entrée en classe, sa sortie, son congé, et, quand l'instituteur se sera montré sévère, il saura se faire retenir à la maison paternelle pendant quelques jours.

Ce n'est guère que vers sa onzième année que l'enfant fréquente l'école avec assiduité, car il craindrait de n'être pas admis au catéchisme de la première communion et de se voir par là ranger au nombre des plus mauvais sujets du pays. Et d'ailleurs plus tôt il y sera admis, plus tôt il sera libre, plus tôt ses parents pourront le mettre au travail. C'est pour cette raison qu'ils lui recommandent de prendre patience et de ne rien faire qui puisse blesser M. le curé. Pour eux, comme pour lui, ce sera une année bien longue ; ils en comptent les semaines avec impatience. Nous ne connaissons rien d'aussi pénible pour un prêtre et pour un instituteur que le lendemain d'une première communion. Ces enfants qui, la veille, semblaient si recueillis, sont alors d'une gaieté inconvenante à la pensée qu'ils sont enfin débarrassés des catéchismes et de l'école. […]

Ces enfants ne viendront plus à l'école que pendant quelques mois, et, le voulussent-ils, ils ne pourront plus que rarement assister aux offices du dimanche ; leurs parents ne peuvent sacrifier une journée de leur travail. On leur accorde le repos de l'après-midi ; mais cette après-midi est bien à eux, ils peuvent l'employer à leur guise ; personne ne viendra les inquiéter. Il serait bon cependant que, le dimanche soir, le père cherchât son fils et la mère sa fille parmi ces groupes qui se glissent dans l'ombre de la salle de danse au cabaret ; qu'ils surprissent quelques-unes de ces conversations qui se tiennent entre jeunes gens des deux sexes ; qu'ils entendissent quelques-unes de ces chansons que chante le frère et qui font rire la sœur. Mais leur vigilance ne va pas jusque-là : l'heure du repos arrivée, ils s'assurent que leurs bestiaux sont à l'écurie, et ils se couchent, laissant la maison ouverte, afin que les enfants puissent rentrer quand ils le voudront. Encore si ceux qu'ils croient endormis dans le cabinet voisin n'en pouvaient sortir en secret !

C'est à cette coupable indifférence des parents, c'est à l'absence de toute pratique religieuse dans la famille qu'il faut attribuer cette immoralité précoce que l'on remarque jusque chez les jeunes enfants. Aussi, dès leur treizième année, nos jeunes gens de l'un et de l'autre sexe sont-ils complètement abandonnés à eux-mêmes; à partir de ce moment ils n'entendent plus parler de la religion que comme d'une chose toute puérile; on les raillera d'avoir pu croire un instant à des dogmes incompréhensibles. Les leçons qui viendront attaquer les prescriptions de la morale seront moins explicites, mais non moins efficaces ; des exemples de tous les jours leur apprendront à rejeter leurs scrupules comme des niaiseries et à préférer en tout leur intérêt à celui d'autrui. Qui les ramènera dans le chemin du devoir quand ils s'en seront écartés ? Qui leur fera comprendre qu'il y a en eux autre chose que des appétits matériels à satisfaire ? Qui leur fera apprécier leur dignité d'hommes et de chrétiens? Ce ne sera pas le prêtre, qu'ils ne verront plus ; ce ne seront pas leurs parents, qui rougiraient de donner à leurs instructions d'autres principes que les injures et les menaces, et qui seraient les premiers à tourner en ridicule le pasteur qui viendrait les remplacer auprès de leurs enfants.

Comment s'étonne-t-on, après cela, que les idées de respect s'affaiblissent, que les mœurs se perdent, que nos jeunes garçons au regard effronté, à la parole insolente, aux gestes turbulents, ne reconnaissent plus d'autres supérieurs que ceux qu'ils redoutent ; que nos filles acquièrent sitôt cette liberté d'allure et de langage qui nous afflige, ce regard et ces rires provocateurs, ces paroles et cette démarche arrogantes, qui contrastent si péniblement avec les idées de modestie, de douceur et de retraite que l'on se plaît à prêter aux jeunes personnes. A les voir, à les entendre, on se demande involontairement si la vie, pour elles, cache encore quelque mystère. Voilà comment on élève la génération actuelle. Puisse l'excès du mal apprendre à mieux élever celles qui suivront ! C'est, en effet, en inculquant à l'enfance d'autres idées, d'autres mœurs, qu'on parviendra à régénérer la société. C'est assurément là une question d'une haute importance et bien faite pour éveiller la sollicitude de tous les gens de bien. […] »

M. Callais, "Sur l'insuffisance de l'éducation dans le Laonnais", Les ouvriers des Deux Mondes. Etudes sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières des diverses contrées. Paris, Société internationale des études pratiques d'économie sociale, t. IV, 1862.

mercredi 9 juin 2010

"Il importe de soigner l'éducation des enfants..." (A. Moeder, 1839)


"L'école de village", cliché publié dans : Etudes photographiques, par Ildefonse Rousset. Avec une introduction et des notes par Louis Jourdan. Paris, Maison A. Giroux, 1865


« Le dimanche qui suivit mon arrivée au village, […] j'avais renoué connaissance avec mes amis d'enfance. Ces derniers me conduisirent à l'église, et, au sortir de l'office du soir, ils me proposèrent de les accompagner à l'Ange d'Or pour y faire la partie et prendre un verre de vin. Je m'en défendis, en les assurant que je ne faisais pas la partie et que je n'allais jamais à l'auberge.
— A quoi t'amuses-tu donc le dimanche, Monsieur le parisien? demanda mon cousin Claude.
— A quoi je m'amuse ? je ne saurais le dire en détail; mais en somme je me repose des travaux de la semaine, je cherche à m'instruire, je règle mes comptes et je me promène.
— Cela doit passablement t'ennuyer, et d'ailleurs tu profanes le jour du repos, remarqua Claude.
— Ni l'un ni l'autre, lui répondis-je; c'est vous qui vous ennuyez, et c'est vous qui profanez le jour du repos. En effet, si vous saviez que faire de votre temps, vous ne m'eussiez pas proposé d'aller au cabaret, et si vous saviez ce que c'est que le. dimanche, vous ne hanteriez pas des lieux où l'on dépense son argent, où l'on prend de mauvaises habitudes, et où l'on risque de s'abandonner à des excès nuisibles à la santé. Allons nous promener!
— Nous ne nous promenons jamais! s'écrièrent mes amis d'un commun accord, nous sommes assez sur pied dans la semaine.
— Eh bien, leur dis-je, puisque vous ne vous souciez pas de la promenade, allons nous asseoir sous le vieux chêne qui ombrage la place du village; je vous y entretiendrai de Paris et des curiosités qu'il renferme. Cette proposition ayant été acceptée, nous allâmes sous le chêne, où je me mis à parler de l'ours Martin, de l'éléphant, du musée d'histoire naturelle et de mille autres choses que j'avais vues dans la capitale.

Quand je vis mes amis bien attentifs, je demandai soudain :
— Je vous ennuie peut-être?
— Pas du tout, continue toujours, dirent- ils!
— De tout mon cœur, répondis-je ; mais ne craignez-vous pas de profaner le jour du repos?
— Comment cela ? demanda Joseph le charron.
— Parce que je viens de vous instruire, répliquai-je, et que tout à l'heure vous avez soutenu qu'il n'était pas permis de s'instruire le dimanche.
— Oh, ce n'est pas ainsi que je l'ai entendu, observa le cousin Claude : je m'imaginais que tu passais le dimanche à lire, à écrire et à d'autres occupations semblables; mais on ne pèche point en écoutant raconter des historiettes, fussent-elles même instructives comme celles que nous venons d'entendre.
— Eh! m'écriai-je, n'est-ce donc pas comme si j'entendais parler un autre, en lisant dans un bon livre, et n'est-ce pas pour penser avec plus de clarté que j'écris? Croyez-moi, mes amis, je respecte l'institution du dimanche, j'y vois une des grandes garanties de la vie sociale, et je le sanctifie mieux que vous : je n'y fais pas les ouvrages de la semaine, et le consacre à Dieu en visitant son temple, en réfléchissant sur ses œuvres, en cherchant à orner mon esprit de connaissances utiles, et en réglant mes comptes, afin de savoir toujours où en sont mes affaires, ce qui est un excellent moyen de rendre justice à la Providence. Quant à la promenade, bien loin de me fatiguer, elle me délasse, elle me fait voir les merveilles de la création et m'instruit. Le dimanche, comme je l'entends, est un bienfait pour l'homme et une institution divine, tandis que le vôtre est une véritable profanation. En général, tout ce que je vois au village me serre le cœur. Comment, vous avez de quoi faire vivre quatre aubergistes, et vous n'avez rien pour assainir vos maisons, pour fertiliser vos terres, pour engraisser vos bestiaux, pour accroître votre bien-être ? Vous êtes Français, et vous ne savez pas votre langue, vous parlez un misérable patois ? Vous êtes chrétiens, et vous ajoutez foi aux contes les plus absurdes, et vous haïssez vos frères? Vous êtes des créatures intelligentes, et vous êtes aussi ignorants que les brutes?
— Ah! dit Michel le forestier, il nous prêche;
— Comme tu voudras, répliquai-je en élevant la voix; toujours est-il que je dis la vérité et que vous devriez rougir de l'état pitoyable où vous vous trouvez.
— Pour çà, non, murmura Claude, et tu n'avais pas besoin de revenir au village pour nous dire des choses désobligeantes. II est vrai que nous sommes assez à plaindre, que nos champs produisent peu et que nous sommes criblés de dettes; mais, est-ce notre faute à nous, si nous ne gagnons pas davantage?
— Et à qui donc serait la faute? répondis-je à Claude. J'ai vu des villages dont les terres ne valaient pas les vôtres, et leurs habitants jouissaient d'une honnête aisance.
— C'est, prétendit le cousin, qu'ils auront été heureux à la loterie, tandis que moi je n'y gagne jamais rien.
— Il ne te manquait que cela pour te rendre méprisable à mes yeux ! m'écriai-je avec l'accent de la plus profonde indignation. […] Tu voudrais devenir riche ou du moins un laboureur aisé; c'est pour cela que tu joues à la loterie. Eh bien, que dirais-tu, si je savais un moyen presque infaillible, non pas précisément de devenir riche, mais de gagner le nécessaire sans avoir recours au pauvre moyen que tu as employé jusqu'à ce jour ?
— Ce que je dirais ? répondit Claude, je dirais que tu es un sorcier et que je voudrais connaître ton moyen.
— Faites donc attention, dis-je à mes amis, je vous l'indiquerai en peu de mots. Si vous désirez améliorer votre sort et vous relever de l'état d'abjection où vous êtes, il vous faut du travail, de l’ordre et de l'économie; il vous faut de plus un corps sain, un esprit juste, un cœur droit et de l'instruction; il vous faut, en un mot, ce qu'on n'acquiert que par une bonne éducation. Or, cette bonne éducation manque généralement dans notre village, et, croyez-moi, le jour où elle ne manquera plus, vous serez des hommes nouveaux, dont les affaires prendront une tournure avantageuse. Certes, vous êtes trop âgés pour recevoir, dans toute son étendue, cette éducation si nécessaire au bonheur des hommes; mais, pour peu que vous en ayez l'envie, vous pourrez encore recevoir des directions utiles et apprendre à bien élever vos enfants. […]
 Que nous nous considérions sous le rapport du progrès des lumières, de l'industrie et de l'accroissement de la population, ou sous celui des besoins moraux, il ne se peut pas que nous continuions notre ancien train de vie. L'Etat a besoin de citoyens éclairés, l'industrie de gens habiles, le sol de bras qui le cultivent, l'incrédulité d'un puissant contrepoids. N'allez pas m'objecter que la civilisation moderne ne pénétrera jamais dans nos montagnes : elle entraîne dans sa marche les peuples et les rois ; elle frappe de mort les imprudents qui voudraient l'arrêter. Si vous méprisiez mes avertissements, vous seriez, au bout de quelques années, comme ces ruines des temps anciens qui attestent un siècle qui n'est plus et dont on ne sait que faire. Il est donc du devoir de l'homme raisonnable de suivre la marche progressive de la société, et comme à un certain âge on ne fait plus guère de progrès, il importe de soigner l'éducation des enfants. »

A. Moeder, Maître Pierre, ou le savant de village, Bibliothèque d’instruction populaire, Strasbourg, F. G. Lebrault, 1839.