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mardi 1 février 2011

"Il faut décréter le droit au travail... rien de plus, rien de moins" (E. Vermersch, 1871)


« Décider que l’on va s'emparer des ateliers des jean-foutres de patrons qui ont foutu le camp !...
S'installer en leur lieu et place ;
Leur foutre une bonne saisie sur tout leur matériel...
Et ça pour faire travailler les bons bougres de patriotes qui n'ont tous qu'un seul désir...
Foutre une brûlée à ces canailles de Versaillais...
Pour aller manier ensuite la lime, la pioche ou le rabot...
Nom de Dieu !
Voilà qui était bien !...
Et je ne saurais trop le répéter aux citoyens de l'Hôtel-de-Ville...
Ce jour-là,
Pour les récompenser...
Je me suis offert une bonne petite chopine...
Qui m'a agréablement chatouillé le gosier,
Nom de nom !...
Mais, à côté de ça, ne pas dire par quel moyen pratique on se procurera assez de commandes et assez de travaux pour faire suer la machine,
Et travailler les bras,
Nom de Dieu !
Voilà qui est mal !...
Et je m'étonne que les citoyens membres de la Commune n'aient pas pensé à ça...
Parbleu ! moi, je n'irai pas par quatre chemins pour leur dire leur fait.
Non, citoyens membres,
Vous n'avez pas résolu la question,
Foutre!...
Et je vais vous le prouver !...
Pour faire un civet,
Que faut-il ?...
Même en République...
Un lièvre !...
Pas vrai ?...
Qui est-ce qui nous le foutra, ce lièvre-là ?! A coup sûr ce ne sont pas toutes ces crapules d'aristos et de calotins qui ont préféré aller s'adressera ces jean-foutres de la province pour exécuter leurs commandes,
À ces ruraux, qui ne comprennent qu'une chose...
Vivre comme des brutes toute leur vie, au milieu de jean-foutres que le mouvement révolutionnaire va foutre en bas...
Et qui ne savent qu'engueuler les Parisiens toutes les fois qu'ils demandent des choses raisonnables...
Telles que, par exemple :
L'abolition du mariage, qui est une atteinte à la liberté individuelle, et une institution immorale au dernier degré ;
Le renversement du militarisme, qui est une entrave à la fraternité des peuples ;
Le bouleversement des choses convenues, enfin, que les niais sentimentaux respectent, et qui n'ont été imaginées que par des jean-foutres qui n'entendaient rien du tout à la vie.
Eh bien !
Nom de Dieu !
Puisque tous nos savoyards de bourgeois ont lâchement foutu le camp pour se jeter dans les bras de ces crapules de ruraux, qui ne sont bons que pour foutre leur sale éteignoir sur le flambeau de la Liberté chaque fois que nous l'allumons...
Pourquoi ne nous arrangerions-nous pas entre nous...
Comme de bons bougres que nous sommes ?...
Foutre de foutre !...

Et voilà ce que je dis :
Les ateliers ouverts, que faut-il  ?
Des commandes !
Eh bien ! nom de Dieu,
Encore une fois...
C'est bien simple...
Il faut décréter le droit au travail.
Le droit au travail.
Rien de plus, rien de moins,
Voici ce que je veux.
Parce que c'est cela seulement qui peut nous sauver.
Parce que le fils Duchêne désire le bonheur du peuple, et qu'il est convaincu qu'il n'y a pas un citoyen à Paris qui refuserait son concours à un pareil principe.
Le droit au travail !...
Voilà une crâne idée !
Foutre!...
Prenons, comme exemple, l'honorable corporation des citoyens ferblantiers !...

Qu’est-ce qu’il y a faire ?...
Forcer tous les patriotes restant à Paris à se commander dans les vingt-quatre heures une batterie de cuisine au complet, pour ceux qui n'en ont pas — et une nouvelle pour ceux qui en ont déjà une !
C'est pas plus difficile que ça...
Je ne parlerai pas d'une baignoire, c'est du luxe !...
Et voilà une corporation qui marche.
Et des autres ainsi de suite !...
Et Paris, en huit jours, redevient ce qu'il était...
C'est-à-dire...
Le foyer de l'industrie,
Le miroir de l'intelligence,
La première capitale de l'Europe !
Allons, nom de Dieu !
C'est entendu,
Si l'on veut nous sortir de la mélasse,
Il faut qu'on décrète le droit au travail.
Il le faut, il le faut,
Ou bien,
Citoyens membres,
Je vous en fous mon billet,
Dans son prochain numéro,
Le fils Duchêne serait capable de se foutre en colère contre vous.
Et il en serait désolé,
Nom de Dieu ! »

Eugène Vermersch, "Le droit au travail", Le fils du Père Duchêne : illustré, n° 2, 6 Floréal an 79.

samedi 8 janvier 2011

"Nous sommes las de voir Paris disposer à lui tout seul du sort de tout le pays" (anonyme, 1871)

"En avant citoliens [sic] de Fouilly-les-Oies ! Allons corriger Paris !..." Dessin signé : "Brutal, 2 avril 1871", Imp. Talons, Paris, 1871.












« Parisiens,

Il paraît qu'en ce moment, vous êtes terriblement en colère contre nous autres pauvres provinciaux : si j'en juge par ce que j'entends dire de divers côtés, quolibets, caricatures, sarcasmes, épithètes mal sonnantes pleuvent dru comme grêle sur nous et sur les représentants que nous avons choisis. J'ai lu moi-même sur certain journal des expressions qu'il me coûterait de reproduire. Parbleu !

Messieurs, ah ! pardon : citoyens, devrais-je dire, à Fouilly-les-Oies, on se respecte davantage. Vous vous attribuez modestement la réputation du peuple le plus spirituel de la terre ; à coup sûr, ce n'est pas ainsi que vous parviendrez à la justifier. Et quelle est la cause de tout ce vacarme, de ce débordement de bile ?

Vous nous reprochez, si je ne me trompe, de n'être pas de fervents républicains ; vous nous reprochez de jalouser Paris ; il en est même qui vont jusqu'à nous reprocher d'avoir contribué aux mal heurs du pays par notre vote sur le plébiscite ; mais cette dernière imputation se glisse sournoisement dans les conversations et n'a pas encore osé, que je sache, s'étaler dans les colonnes de vos grands journaux. Si jamais elle l'osait, nous y répondrions, soyez-en sûrs, et vertement. Quant aux deux premières que nous voyons partout reproduites à satiété, trouvez bon que nous ne les laissions pas sans réplique.

Ah ! vous nous reprochez de ne pas être de fervents républicains ! Eh bien! nous vous reprochons, nous, habitants de Fouilly-les-Oies, de crier République sans savoir définir ce que ce mot signifie, et surtout sans vouloir pratiquer les obligations que cette forme de gouvernement impose.

De plus, nous vous déclarons très-nettement que nous sommes las de voir Paris disposer à lui tout seul du sort de tout le pays, changer à lui tout seul, par le droit de l'émeute, la forme du gouvernement, empêcher ainsi la sincère application des principes et fausser les institutions. Si c'est là ce que vous appelez jalouser Paris, vous n'avez pas tort.

Nous accusons les républicains de profession d'avoir été, depuis 92, les principaux auteurs de toutes les agitations ; et nous accusons Paris de leur avoir donné, par la dictature politique qu'il exerce, le moyen de bouleverser le pays, de tout changer à plusieurs reprises, quoiqu'ils n'aient été jusqu'à ce jour, et qu'ils ne soient encore aujourd'hui qu'une minorité.

Enfin, nous osons affirmer que, malgré vos bruyantes professions de républicanisme, s'il y a quelque chose de difficile à trouver parmi vous, c'est un véritable républicain. On y voit, il est vrai, des hommes, en certain nombre, qui se donnent mutuellement, et avec une affectation marquée, le titre de citoyens ; qui mettent au bas de leurs lettres : salut et fraternité ; qui datent leurs journaux de Frimaire ou de Vendémiaire ; mais cela ne suffit pas, à nos yeux, pour prouver des convictions sincères, et surtout des convictions raisonnées. Dans cet emploi de certaines formules, dans cette résurrection du calendrier républicain (calendrier qui avait du bon, politique à part), nous ne trouvons autre chose qu'une réminiscence maladroite d'une époque étrange, complexe, où les faits héroïques se sont alliés à une monstrueuse aberration morale. Ah ! les réminiscences de l'histoire ! que de maux elles nous ont causés ! C'est à elles que nous devons tant de Césars ; c'est à elles que nous devons tant de tribuns à l'enthousiasme factice ; c'est à elles que nous avons dû les Gracchus en bonnet phrygien et les Brutus en carmagnole. Allons ! allons ! assez de parodies !

Voilà qui est un peu raide, comme vous dites à Paris ; mais, à Fouilly-les-Oies, on ne va pas par quatre chemins : ce que l'on pense des gens, on le leur dit en face, et ce que l'on dit, on le prouve.

Avec cette adorable suffisance qui vous caractérise, vous affirmez que nous sommes tous gens dépourvus de lumières et de jugement. Sans doute, il est parmi nous plus d'un type de cette espèce ; mais n'en est-il aucun parmi vous ? La seule différence entre vos ignorants et les nôtres, c'est que les uns sont présomptueux et tranchants, les autres très timides.

Vous prétendez que, préoccupés uniquement de nos champs et de nos bestiaux, nous faisons bon marché des nobles aspirations à l'indépendance et à la liberté : la vérité est que nous nous en soucions tout autant que vous. Seulement, jusqu'à ce jour, une certaine apathie et le sentiment exagéré de notre insuffisance nous ont portés à résumer toutes nos aspirations dans un enthousiasme commode pour quelque individualité, à laisser faire, à recevoir, les yeux fermés, tout ce qui nous venait de la Capitale. Nous commençons à nous apercevoir que nous avons eu tort. Croyez-moi, Messieurs les Parisiens, il en est plus d'un parmi nous qui sont instruits et capables de penser : ils comprennent enfin que des institutions libres imposent à tous ceux qui sont dignes et capables d'exercer autour d'eux quelque influence le devoir d'y travailler énergiquement, en un mot, que noblesse oblige : ils y sont bien résolus. »

Anonyme, Lettres aux Parisiens. Par un habitant de Fouilly-les-Oies, Meaux, Impr. de Cochet, 1871.

vendredi 7 janvier 2011

"Ces bonnes bougresses... témoignent du plus grand désir de combattre" (E. Vermersch, 1871)


"La vierge... folle. Les Jeanne d'Arc de la Commune" par H. Nérac (1871).  
 

« J'ai dit, dans un article précédent, que notre bonne Commune était en train d'aller de travers...
Eh bien, oui, nom de Dieu !...
Et je le répète...
Parce que je suis bougrement mécontent de la voir s'occuper d'un tas de foutaises qui ne valent pas chiquette, alors qu'il faudrait déployer de l'audace et de l'énergie.
De l'énergie, foutre de foutre !...
Tout est là !...

Comment, citoyens membres, vous vous amusez à foutimasser à l'heure où ces coquins de Versailleux sont peut-être en train de frapper à la porte des forts qui sont actuellement occupés par ces canailles de Prussiens.
Vous organisez des Chambres de notaires, au moment où nous demandons tous l'union libre et l'abolition de l'hérédité.
Vous nous foutez des huissiers à l'heure où il est convenu qu'on ne peut pas payer ce qu'on doit.
Je sais bien,
Vous passez toute une séance à jaboter sur le citoyen Pilotell !...
Ah ça ! mais, nom de Dieu !...
Vous n'avez donc rien à foutre?...
Et la levée en masse !...

Vous n'y pensez donc plus ?...
Sans la levée en masse, qu'est-ce que vous foutrez pour faire face à l'ennemi sur tout le périmètre de la cité?
Sont-ce les pauvres bougres qui font campagne depuis un mois déjà et qui se sont esquinté le tempérament à passer des nuits en, grand' garde dans les tranchées...
Et ça par des temps à ne pas foutre un chien dehors ?...
Non, citoyens membres...
Il faut des troupes fraîches !
Et voilà ce que je propose.

A défaut d'hommes, d'enrégimenter les bonnes bougresses de patriotes, qui ne demandent qu'à faire le coup de feu avec leurs maris...
Et qui ne bouderont pas devant une charge de cavalerie,
Foutre de foutre !...
J'ai reçu des lettres de plusieurs de ces bonnes bougresses, qui témoignent du plus grand désir de combattre.
La femme, nom de dieu !...
Mais on peut l'employer autrement qu'à faire une panade ou à raccommoder un fond de culotte,
Tonnerre de dieu !...
Rappelez-vous les citoyennes Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette !...
Voilà des bonnes bougresses !

Je sais bien qu'on pourra m'objecter qu'il sera dur pour un chef de corps de crier à des femmes, sous forme de commandement :
Pelotons, par le flanc droit ! et Pelotons, par le flanc gauche !...
Parce qu'il y a des jean-foutres qui y verront malice.
Mais ceci ne doit pas vous arrêter, citoyens membres...
Et il faut armer les femmes qui veulent marcher !..,
Nom de Dieu !...
Il y a une idée ! Réfléchissez-y !...
La femme incorporée,
Foutre de foutre !...
Voilà un sujet sur lequel le fils Duchêne aimerait à s'étendre.
Et il y reviendra. »
Eugène Vermersch, "La levée en masse",
Le fils du Père Duchêne : illustré, n° 3, 10 Floréal an 79 (29 avril 1871).

___________________

"Les amazones de la Seine" (v. 1870-71),
coll. Universitätsbibliothek Heidelberg.

« J'ai dit dans mon numéro précédent, que la femme incorporée étant un sujet sur lequel le fils Duchêne aimerait à s'étendre,
Il y reviendrait,
Et il y revient
Parce que j'ai pensé à une chose...
Et cette chose la voici .....
Parmi les hommes que l'on a foutus dans la garde nationale, il y a des vieux et des jeunes, n'est-ce pas?...
Les vieux forment la sédentaire,
Et les jeunes sont dans les compagnies de guerre.
Il faut qu'il en soit de même des femmes.
Et pour ça, que faut-il faire ?
Presque rien, foutre de foutre !...
Faire deux catégories distinctes.
Prendre les honnêtes femmes d'abord, qui ont des soins à apporter au ménage, des petits enfants à allaiter et à qui il serait difficile de tenir la campagne huit jours de suite.
De celles-là, il faut former la sédentaire.
Quant aux compagnies de guerre, vous allez me dire, avec quoi les formerez-vous ?...

Avec quoi, nom de Dieu !...
Mais, avec toutes ces gueuses qui se maquillent la frimousse et qui se collent des chignons gros comme une botte de foin.
Avec toutes ces gourgandines qui rodaillent sur le boulevard et empoisonnent le musc... et la société.
Avec ces drôlesses enfin qui sont le déshonneur d'une famille et d'une nation, que le règne de Badinguet III a trop favorisées et qui ont fait de Paris le plus grand lupanar de l'Europe.
Il y a là dedans de bonnes bougresses qui ne demandent peut-être qu'à se réhabiliter.
Il faut donc leur en fournir l'occasion, nom de Dieu !...
Et leur foutre quelque chose dans la main.
Un revolver ou un chassepot,
Peu importe.
Il faut sauver le pays et réhabiliter ces filles-là !
Le feu purifie tout ! pas vrai ?...
Eh bien alors....
Il faut envoyer toutes ces bougresses-là au feu !...
Et que ça ne traîne pas !
Mille tonnerres !...»

Eugène Vermersch, "Les femmes incorporées",
Le fils du père Duchêne : illustré, n° 4, 13 Floréal, an 79 (2 mai 1871).



mercredi 11 août 2010

"Puisse cette hideuse guillotine... ne jamais se relever sur nos places publiques" (Ayraud-Degeorge, 1871)

Journée du 6 avril 1871 : à Paris, la guillotine est brûlée au pied de la statue de Voltaire, inaugurée en août 1870 (dessin paru dans : Paris insurgé, histoire illustrée des événements accomplis du 18 mars au 28 mai 1871, Paris, 1872).


« Le 6 avril, vers neuf heures, le rappel battait dans une partie du 11e arrondissement, et bientôt le 137e bataillon prenait position sur la place Voltaire. Après quelques instants d'attente, le public que cette réunion avait attiré, voyait les rangs de la garde nationale livrer passage à quelques hommes accompagnés d'une escouade de gardes nationaux. Ils déposèrent, au centre de l'espace laissé vide, de fortes charpentes, des cordes, des engins divers et une épaisse lame d'acier sur laquelle les regards ne s'arrêtaient pas sans une émotion pénible : c'étaient les différentes pièces composant l'échafaud destiné aux exécutions capitales, ou, pour employer les termes officiels, les bois de justice.

Par une inspiration attestant dans la population parisienne un profond sentiment du progrès et de l'adoucissement des mœurs qui caractérisent la civilisation de notre temps, un grand nombre de citoyens du 11e arrondissement s'étaient rendus rue Folie-Méricourt, au lieu de dépôt de l'instrument de supplice, et s'étaient emparés des charpentes, afin d'en faire, au pied même de la statue de Voltaire, une auto-da-fé auquel applaudirent tous les vrais partisans du Progrès. Le premier acte de la République de 1848 avait été de prononcer l'abolition de la peine de mort; les républicains de 1871 ont voulu reprendre cette idée et lui donner en quelque sorte une sanction matérielle, en brûlant l'échafaud publiquement, au grand jour.

Quand on vit les flammes s'emparer des sinistres charpentes, des applaudissements et des cris de Vive la République ! ont éclaté de toute part; on suivait l'œuvre de destruction avec une sorte d'empressement attentif, et plusieurs femmes qui étaient présentes s'approchaient du foyer pour saisir quelque charbon à demi éteint, afin de conserver un témoignage matériel de cette éclatante protestation contre la peine de mort.

Puisse cette hideuse guillotine, que le peuple vient de brûler, ne jamais se relever sur nos places publiques. »

H. Ayraud-Degeorge, Le Petit National, 8 avril 1871.


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« Ce matin, jeudi, un spectacle des plus insolites avait attiré une foule considérable vers le boulevard Voltaire (ci-devant du Prince-Eugène.) On brûlait publiquement, sur la place et devant la statue de Voltaire, le bois de justice, autrement dit l’échafaud, ou, puisqu’il faut l’appeler par son nom, la guillotine.

Le public qui assistait à cet auto-da-fé de l’instrument du supplice paraissait satisfait. Cela se comprend à merveille, si l’on veut voir dans cet incendie la fin des homicides judiciaires et des condamnations capitales. Si ce spectacle est un symbole, nous en ferons honneur à ceux qui l’ont ordonné. Oui, à la condition qu’il signifie abolition de la peine de mort et inviolabilité de la vie humaine, nous y applaudissons de toute notre âme.

Mais si ce n’était par hasard que la suppression d’un appareil démodé, la mise au rebut d’un engin trop encombrant, trop diffamé, trop malpropre ; si l’on proscrivait simplement la guillotine, comme jadis le bûcher, la roue, la corde et l’estrapade, tout en laissant subsister l’œuvre ou plutôt les hautes œuvres de ces instruments de mort ; si, en un mot, cela n’indiquait qu’un changement de procédé ou de méthode, où seraient alors la conquête de la civilisation et le progrès de l’humanité ?

Et véritablement, s’il ne s’agissait que de destituer Guillotin pour employer Chassepot, qui va vite en besogne ; si enfin on jouait du fusil sans renoncer à la lanterne, à quoi bon alors se priver de la guillotine ? On n’aurait obtenu qu’un progrès en arrière et dans le sens de la destruction humaine, comme le jour où l’arbalète disparut devant l’arquebuse. Si, en brûlant l’échafaud, on n’avait fait que supprimer le signe en nous laissant la chose, ce serait là un lugubre, enfantillage et rien de plus. Et nous ne verrions pas la différence qu’il y aurait entre mettre le feu à la guillotine ou à un kiosque du boulevard, si ce n’est que l’échafaud appartient à l’État et coûte beaucoup plus cher.

Voilà pourquoi, ne pouvant considérer la manifestation de ce matin comme une sinistre puérilité, nous l’enregistrons comme un indice de l’apaisement des haines et de la fin de nos guerres fratricides. »

Le Siècle, n° 14025, vendredi 7 avril 1871.

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« Hier, à dix heures du matin, le peuple a brûlé l’échafaud sur le boulevard Voltaire. L’idée était bonne et le boulevard bien choisi. Mais à quoi bon, je le demande, cet auto-da-fé accompli sur le bois de justice, si, en détruisant l’échafaud, nous conservons la peine capitale, avec cette seule nuance que la guillotine est remplacée par le chassepot ?

Les Français sont décidément des êtres surprenants. Ils sont tous d’accord pour proclamer l’inviolabilité de la vie humaine, mais cette inviolabilité consiste à déclarer qu’aucun individu, à quelque sexe qu’il appartienne, et quelque crime qu’il ait commis, ne sera désormais appelé à grimper les degrés de la fatale machine qui a emprunté son nom au docteur Guillotin. En revanche, il paraît convenu entre nous qu’adosser un homme contre un mur et lui envoyer douze balles dans le corps ne s’appelle pas violer la vie humaine.

Le mode d’exécution ne nous inquiète pas, c’est l’exécution elle-même qui nous préoccupe. Si même il fallait choisir entre le fusil ou la guillotine, j’ai idée que je préférerais encore cette dernière, eu égard aux derniers préparatifs qui exigent un certain temps, tandis qu’il n’y a rien comme une arme à feu pour rayer avec promptitude un citoyen du nombre des vivants.

La terrible guerre que nous traversons n’établit que trop irréfutablement la vérité de ce que j’avance. Ce que nous voulons, ce n’est pas l’incendie de l’échafaud, c’est l’abolition de la peine de mort. »

Henri Rochefort, Le Mot d'Ordre, 7 avril 1871.

 

mercredi 21 juillet 2010

"Pouvons-nous rester divisés... devant les inexprimables malheurs de la patrie ?" (anonyme, 1871)

"Le Triomphe de la République", lithographie anonyme (1875).


« N'est-il pas écrit que toute maison divisée se renverse sur elle-même ? Les Français l'oublient complètement, cette vérité que toutes les histoires confirment. Prêtez l'oreille aux conversations des riches et à celles des pauvres, à celles des bourgeois et à celles des ouvriers ; ils appartiennent tous à un parti ou à une nuance quelconque. L'un, le plus avancé selon lui, adopte les idées de la Commune ; le second est républicain démocrate socialiste ; le troisième, républicain démocrate seulement ; le quatrième, républicain modéré;  le cinquième est monarchiste, constitutionnel ou orléaniste ; le sixième est monarchiste pur ou légitimiste ; le septième est pour un chef absolu, puisant sa force clans le suffrage universel ou impérialiste.

Et ne croyez pas que deux communeux s'entendent ; que deux républicains rouges ou deux républicains modérés soient du même avis ; que deux orléanistes soient complètement d'accord ; qu'il y ait entente sérieuse entre deux impérialistes !

Non ! Dans la Commune, celui-ci est pour Félix Pyat, cet autre pour Delescluze. Dans la République socialiste, l'un est pour Louis Blanc, l'autre pour l'Internationale ; un troisième pour Cabet. La République démocratique à toutes sortes de nuances, depuis celle de Gambetta jusqu'à celle de l'Avenir ou de tel autre journal. La République modérée a également ses nuances et ses divisions : l'une est libérale, l'autre autoritaire. Les orléanistes se rallient les uns autour du comte de Paris, ce sont les purs ; les autres, les politiques, se rangent autour des ducs d'Aumale et de Joinville. Parmi les légitimistes, il y a les légitimistes libéraux et les légitimistes purs sang ; les légitimistes catholiques ultramontains et les légitimistes gallicans. Il y a surtout ceux qui ne veulent rien faire sans fusion, et ceux qui la repoussent avec horreur. Les bonapartistes eux-mêmes, naguère si étroitement unis, se divisent. Les uns veulent le retour de Napoléon III ; les autres se contentent d'une régence. Une minorité met en avant le prince Napoléon. Tot capita, tot sensus ; autant d'hommes, autant de partis.

Eh bien! de bonne foi, pouvons-nous rester ainsi divisés, ainsi désunis ? Devant les inexprimables malheurs de la patrie, est-ce que quelqu'un ne va pas crier enfin d'une voix retentissante : Vive la France ! Ne verrons-nous pas tous enfin que notre salut est de nous dire comme Béranger :

Je suis Français, mon pays avant tout !

La France n'a-t-elle pas assez souffert, assez pleuré, assez perdu? N'a-t-elle pas été assez battue, pillée, déshonorée, ravagée ? Nos pertes se chiffrent par des milliards. Nous avons perdu trois départements et une année entière de travail. Or, une année de travail chez nous représente plus de vingt milliards.

Au lieu de continuer à nous diviser et à nous subdiviser jusqu'à l'infini, est-ce que nous n'allons pas enfin nous réunir dans une pensée commune : celle du travail ? On a beaucoup ri de cette réponse qui fut autrefois faite par un ouvrier. On lui demandait s'il était royaliste ou bonapartiste. Il répondit avec simplicité : Je suis ébéniste.

Certes, je ne demanderais pas à chacun de mettre de côté son opinion politique et de se renfermer dans son travail. Je sais que l'homme ne vit pas seulement de son état et de son pain, mais qu'il vit aussi de sa religion, de sa conscience, de ses opinions. Je ne demanderai donc pas à chacun d'être simplement ébéniste ou tailleur, ouvrier ou commerçant, professeur ou homme de lettres.

Mais il est un cri que je me permets de jeter à toute la France, et je voudrais que ma voix eût la force du tonnerre pour être entendue. Ce cri, c'est celui-ci : Soyons Français ! La France avant tout !!! »

Robert X, Plus de partis. Vive la France !, par Robert X (membre de la vraie Société du Travail), Paris, Chez toutes les librairies, 1871.

mercredi 7 juillet 2010

"Les bourgeois sont vivants ! frères ! brûlons-les tous..." (A. Carquillat, 1873)

Frédéric Théodore Lix. Les Séides de la Commune, les pétroleuses et les enfants perdus (1871). Musée d'art et d'histoire de Saint-Denis.













« Divin pétrole, oh non ! ton rôle est pas fini !
Pour un début, c'est bien ; mais tu n'as pas tout dit!...
Laisse-là tes lauriers, essence trop fameuse :
Un monde d'aristos, à la mine rageuse,
Que l'on sait irrités écarquillant les yeux,
Pleure ses monuments et ses cloîtres pieux....
Bref, à peine échappé de ta serre infernale,
Il te montre déjà ses palais qu'il redalle ;
Ses desseins sont connus, ainsi que ses complots ;
Mais jurons de venger victimes et héros !
Faut défendre un bon coup les gens de la Commune,
Ou sinon consentir à leur donner la lune !

Que ce jour fait par eux, soit par nous tous béni !
L'avenir est à toi, mon pétrole chéri !
Faut-il verser le sang, on saura le répandre !
Justice ! C’est ton jour : sois bien longue et bien grande!
De tous ces gros bourgeois (bénissons le Progrès!)
Le sang et puis la peau nous serviront d'engrais !
Ils ont beau s'extasier de la note finale,
J'entrevois déjà, moi, cette immense rafale,
Qui nous en purgera... Vivent les libertés!
Ah ! voilà bien l'effroi de ces gens hébétés,
Bons à toujours sucer le pauvre sang du peuple,
En Afrique, en Asie, et surtout en Europe !

Pétrole ! Ô mon espoir et mes consolations !
Il te faut délivrer et sauver les nations,
Qui sont encore la proie adulée de ces brutes,
Vrais démons des enfers, défendant d'autres luttes
Que celle où le sang coule, aux yeux mêmes des rois,
Où l'on tue les humains ; comme on abat les noix!....
Ô mon cœur ! je te sens bondir, sauter d'ivresse,
En songeant qu'un beau jour nous les tiendrons en liesse !
Monuments et mortels, et cités et nations ;
Complices des tyrans, témoins de leurs passions,
Oui, vous périrez tous, au jour de la vengeance,
Vos gloires et votre or, et toute votre engeance !

Qu'ont fait les communards, qui fut contre la loi ?
Nul ne le saurait dire, et trouver, mieux que moi :
Ils ont brûlé Paris, — mais leur but était noble,
On le sait bien en France, et jusqu'au bout du globe!
S'ils versèrent le sang de quelques aristos,
Et celui de plusieurs, qui faisaient les dévots ;
S'ils ont brûlé, flambé, cet amas de merveilles,
Noble orgueil d'une ville aux autres sans pareilles,
Peuple ! c'est qu'on rêvait, pour toi, félicité :
Tu devais être roi... Certes, tu l'as été !!!....
Déjà, tu ne l'es plus ; c'est vrai, mais bon courage !
Aujourd'hui, c'est la trêve — et demain le carnage !

Les bourgeois sont vivants ! frères ! brûlons-les tous,
Et qu'ils « crèvent » enfin, ainsi qu'un tas de boucs !
Mon Dieu, la belle noce, et le beau tas d'ordure,
Alors qu'on pourra tous les mettre à la torture !
Communeux, récoltez le prix de vos labeurs !
Pillez, flambez : amis, ce sont là nos primeurs!....
C'est à vous que je parle, écoutez-bien, esclaves !
Hé ! n'entendez-vous pas l'écho de leurs conclaves ?
Du fond de la fabrique, et puis du magasin ;
Dans la rue et l'impasse, ici, sur mon chemin,
J'entends le même cri, — désespoir de ces hommes :
C'est le jour de montrer à ces gens, qui nous sommes !

Beau jour de notre hymen, avec la liberté,
Quand nous rêvons de toi, ce n'est pas sans fierté !
Points noirs de l'avenir, tout ça les émotionne,
Car ils ont si grand’ peur qu'on ne les déboulonne !
Reprenez vos esprits, charmantes gens de bal ;
Du reste, c'est trop sot, de tomber du haut-mal....
— Un mot encor, un seul, pour causer de nos fêtes?
(Je vois d'ici la mine et le nez, que vous faites....)
Bref, cent mille aristos, occis par nos bons soins,
N’est-ce pas un bon mets, fort présentable, au moins?
Cent mille?... Oh ! c'est le compte, et lé compte tout juste,
Car il en faut, du sang, pour « saouler » plèbe et rustre !

Je serai de la fête, et cela me ravit !
Une noce de sang, voilà bien du choisi!
Ne perdons pas de temps, — formons des citoyennes,
Capables d’élever maris et fils en haines
De tous les préjugés, ici-bas répandus :
Faisons des citoyens, mais jamais des vendus !...
Qu'on dresse mon enfant, et qu'on en fasse un homme,
Semblable à ceux de Sparte, et pas à ceux de Rome !
Ah ! qu'il manie au moins et pétrole et fusil,
La torche et le mensonge, aussi bien que l'outil !
Bref, le fils communard, la mère pétroleuse,
Voilà le seul moyen de voir la France heureuse !....

[…]

Le signal est donné ; mes amis, c'en est fait !
Déjà, par le passé, nous jugeons de l'effet....
Non, non ! plus de châteaux ; — des taudis, des chaumières !
Assez d'obscurité, vivent les cent lumières !...
Faut brûler leurs maisons, et pendre les bourgeois :
Ils y passeront tous, vive le feu grégeois !!!
Tuons les vieilles gens, ainsi que le vieux monde ;
Faisons avec courage, et sans peur, et sans honte !
A ce grand rendez-vous, aucun ne manquera?
Venez tous au festin : nul dévot n'y sera ! »

Alfred Carquillat, Hymne au pétrole, dédié aux républicains présents et à venir, Paris, Charles Douniol & Cie, 1873.

mercredi 20 janvier 2010

La haine de la République après la Commune de Paris (L'abbé de la Tour de Noé, 1871)


« En théorie, la république est le plus beau des gouvernements ; elle est même le beau idéal des formes politiques. La France trois fois a fait l'essai de la république, en 93, en 48 et le 4 septembre 1870. Or, toujours ces épreuves ont été infructueuses ; jamais les efforts accomplis pour l'établir n'ont pu aboutir. Les deux premières sont mortes, la troisième agonise, que dis-je, elle a péri elle aussi ; car si nous avons encore le mot, nous n'avons déjà plus la chose. Comment donc se fait-il que cet édifice dont la base est si large, dont les lignes sont si pures, dont le couronnement est si splendide ne puisse se tenir debout sur le sol de ma patrie? Plusieurs causes majeures concourent à sa chute rapide.

Premièrement, la république est le drapeau de la canaille. En effet, toujours et partout la canaille est ou du moins se dit républicaine, et quand la vile multitude de tous les partis qui se partagent le pays veut se lancer dans la politique elle arbore le drapeau rouge ou tricolore de la république. Ce qui fait dire à nos ennemis que tous les républicains ne sont pas de la canaille, mais que toute la canaille est républicaine.

Sans doute les Arago, les Lefranc, les Grévy, les Louis Blanc, les Ledru-Rollin, les Victor Hugo sont de fort honnêtes gens; ils renient les Delescluze, les Pyat, les Blanqui, les Flourens, les Vallès et autres. Il n'en est pas moins vrai que tous ces hommes se proclament républicains. On a beau répondre qu'il y a républicains et républicains ; le peuple qui ne distingue pas les nuances qui séparent le républicain honnête du républicain malhonnête s'en va répétant partout : voilà ce que c'est que les républicains !!! […]

Deuxièmement, la république est le signal de la licence. En temps de république, des êtres qui font mal à voir et par les haillons sordides qui les couvrent et par les plaies hideuses qu'ils exhibent, pullulent sur les places et dans les rues. Ils, s'imposent à la charité publique non par leurs prières, mais bien par leurs importunités ; on dirait que la république est un soleil malfaisant qui fait germer des monstres ! […]

Troisièmement, la république est le régime de l'impiété. […] dès que la république est née, les peuples affolés proclament sur le bord de son berceau le divorce radical de l'Eglise et de l'Etat. Ce n'est là, sans doute, qu'une opinion discutable, mais ils vont plus loin; ils décrètent la déchéance de l'Être Suprême, ils déclarent la guerre à Dieu ; il semble que pour les républicains Dieu n'est qu'un ennemi, et que pour eux aussi : « Dieu n'est que le mal ! » Autrefois pour vivre heureuses les nations de l'Europe respectaient le trône et adoraient l'autel ; aujourd'hui elles brisent l'un et profanent l'autre. Aussi, ne travaillant plus nulle part sous le regard du créateur et du maître des empires, quand elles veulent organiser la république : « C'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent. » Ah ! République ! Divine république ! Tour populaire ! Colonne nationale ! Ta cime déjà devrait toucher le ciel, et pourtant, dès que pour te fonder les peuples modernes mettent la main à l'oeuvre, à la première assise, l'ouragan révolutionnaire disperse tes pierres et ton ciment ; car, tes architectes sont des impies et tes constructeurs d'atroces mécréants ! Oui, on dirait que la république est la fille aînée de Satan, et qu'elle a reçu de son père des enfers l'horrible consigne d'insulter l'Eternel ! »

L'abbé de la Tour de Noé, Henri V est-il prêt d'arriver ? Oui ! Toulouse, juin 1871.