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jeudi 9 septembre 2010

"Le remède... serait d'affecter un wagon spécial aux fumeurs" (Sénat, séance du 28 avril 1863)

Honoré Daumier, "En chemin de fer. Un voyage agréable" (1862).


« Le sieur Léon Marie, médecin à Paris, expose que, depuis quelque temps, les trains de wagons se transforment, aussitôt après le départ, en véritables tabagies où les prières, les observations, les appels aux égards, aux convenances, au règlement, sont mal accueillis. Après une digression dans laquelle il nous paraît inutile de le suivre, le sieur Marie, rentrant dans sa spécialité de médecin, dit que l'extension toujours croissante de l'usage du tabac amène de nouvelles et fréquentes maladies, comme des angines de poitrine, des cancers aux lèvres; que, pour certaines personnes, la fumée du tabac est un véritable supplice. Dans l'hiver, les glaces sont levées ; or, le danger des émanations se décuple dans les pièces closes. Le remède, suivant lui, serait d'affecter un wagon spécial aux fumeurs. Comme amélioration dans le service des chemins de fer, il demande que les trains express soient composés de wagons de 1ère et de 2e classe.

[…] Le sieur Chopard, à Clermont-Ferrand, dit, comme le sieur Marie, que les wagons deviennent de vraies tabagies roulantes, mais il ne considère que ceux de 3e classe. Il voudrait, tout en accordant la liberté de fumer, que les non fumeurs, les femmes, les enfants, c'est-à-dire la grande majorité des voyageurs, pussent trouver, dans chaque wagon, des compartiments réservés où auraient le droit de se réfugier tous ceux qui, par motif de goût, de santé ou de tenue ne peuvent pas se résigner à supporter l'infection d'une tabagie permanente.

Le cinquième paragraphe de l'article 63 de l'ordonnance du 15 novembre 1846 est ainsi conçu :

"II est défendu de fumer dans les voitures ou sur les voitures et dans les gares ; toutefois, à la demande de la compagnie et moyennant des mesures spéciales de précaution, des dérogations à cette disposition pourront être autorisées."

Les compagnies sont dans l'usage de réserver une caisse pour les fumeurs; mais il arrive que ceux-ci, ne voulant pas se séparer des personnes avec lesquelles ils voyagent, se répartissent dans toutes les voitures. Là, ils demandent aux voyageurs qui leur sont étrangers la permission de fumer, permission qui leur est ordinairement accordée, bien que souvent elle contrarie ceux qui la donnent. Mais réserver un wagon entier pour les fumeurs, c'est-à-dire vingt-quatre places dans les voitures de première classe et trente dans celles de seconde, comme le propose le sieur Marie, ne changerait rien à l'état actuel des choses et serait contraire à l'intérêt des compagnies qui, dans chaque train, auraient plusieurs places perdues; car on ne peut songer à parquer tous les fumeurs dans un wagon spécial.

Et cependant il y a quelque chose à faire. Il n'est que trop vrai que le sentiment des convenances, la politesse font place à un sans-gêne regrettable. Dans les longs voyages, la plus grande partie des wagons est envahie par les fumeurs. On voit même des jeunes gens, employés des chemins de fer, donnant le mauvais exemple, s'y installer et se mettre à fumer, sans égard, sans respect pour les femmes et les vieillards. Nous croyons l'administration suffisamment armée par l'ordonnance de 1846 ; mais il est à désirer qu'elle veille à sa stricte exécution. Il faut que les conducteurs de train mettent plus d'exactitude et de fermeté à remplir leurs devoirs.

Ménager des compartiments dans les wagons de 3e classe, comme le demande le sieur Chopard, nous paraît d'une exécution difficile. Ces wagons sont cloisonnés à hauteur d'appui ; des bancs sont disposés le long des cloisons. Au-dessus, l'espace est libre. Les personnes versées dans la pratique des chemins de fer prétendent que ce libre espace, où la vue peut s’étendre, fait la sécurité des voyageurs. Cependant, l'état de choses signalé par le pétitionnaire mérite l'attention de l'administration supérieure.

Quant à l'introduction, dans les trains express, des wagons de 2e classe, comme le demande le sieur Marie, nous ferons observer que la vitesse, sur les chemins de fer, coûte fort cher et doit être payée. Les frais de traction d'un train quelconque sont, en général, de 1 franc par kilomètre ; mais les express ne portent que la moitié ou le tiers des autres trains ; c'est donc, pour eux, une dépense double ou triple, et l'on ne peut les charger davantage, si l'on veut qu’ils conservent, sur tout leur trajet, malgré les rampes qu'il leur faut gravir, la vitesse de 60 à 80 kilomètres à l'heure, sans laquelle leur but serait manqué.

Cependant, satisfaction sur ce point pourra être donnée au sieur Marie, attendu qu'il est question d'établir des trains intermédiaires entre les express et les omnibus. En conséquence des observations précédentes nous avons l'honneur de proposer le renvoi des pétitions des sieurs Marie et Chopard à M. le ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics.

M. le baron de Heerkeren. Oh ! non, non ; je demande l'ordre du jour sur la première partie, sur la partie relative aux fumeurs.

Plusieurs sénateurs. Pourquoi donc ? Nous demandons le renvoi. (Appuyé ! appuyé !)

M. le rapporteur. M. le baron de Heeckeren demande l'ordre du jour. Il peut donner ses motifs.

M. le baron de Heeckeren. Je fais seulement cette observation sur la demande du sieur Chopard, c'est que s'il y a beaucoup de gens qui fument dans les wagons de chemins de fer, cela prouve que l'habitude de fumer devient tous les jours plus générale. Le Sénat serait-il bien dans son rôle en se posant en adversaire des fumeurs ?

M. le général marquis d’Hautpoul. Non, mais le Sénat protège le respect de la politesse et des convenances.

Plusieurs sénateurs. Et les femmes?

M. le baron de Heeckeren. Les femmes ont des compartiments à part où l'on ne peut pas fumer... (Interruptions.)

Un sénateur. Pas dans les troisièmes.

M. le marquis de Boissy. Je demande la parole.

Plusieurs sénateurs. Aux voix ! aux voix !

M. le baron de Heeckeren. Permettez, messieurs; un peu de calme. (On rit.) Le sujet ne me semblait pas devoir soulever tant de passions. (Aux voix ! aux voix !) Dans les autres compartiments, quand on fume, c'est toujours avec le consentement des personnes qui s'y trouvent.

Un sénateur. Consentement forcé. (Oui ! oui ! — Aux voix ! aux voix !)

M. le baron de Heeckeren. Et s'il y a opposition, on ne fume pas... (Interruptions et protestations.) Oh ! Messieurs, du moment que je provoque un tel mouvement d'indignation (Rires), il ne me reste qu'à retirer mon observation et la proposition de l'ordre du jour. (Nouvelle hilarité.)

M. le premier président de Royer. Messieurs, un mot seulement. Il n'est pas question d'indignation... Mais je tiens à dire que l'ordre du jour demandé par M. le baron de Heeckeren ne me paraît pas possible. Le renvoi proposé par la commission est exclusivement fondé sur les règlements qui défendent de fumer dans les wagons et qui sont affichés dans les wagons eux-mêmes. C'est aux compagnies à faire exécuter ces règlements, et c'est ce qu'elles ne font pas assez. Or, quoi qu'en dise M. le baron de Heeckeren, des personnes qui supporteraient facilement ailleurs le voisinage des fumeurs, peuvent le trouver très-incommode quand elles sont enfermées dans une disse telle que le compartiment d'un wagon, avec des fumeurs qui se dispensent le plus souvent de demander l'autorisation dont a parlé M. de Heeckeren. Les règlements existent, on a le droit de réclamer qu'ils soient exécutés.

M. le baron de Heeckeren. Mais quand la fumée gène un voyageur, il est là en définitive pour se plaindre, et je pense que tout le monde est comme moi : quand quelque chose me gène, je le dis. Du moment que l'on ne dit rien, c'est que l'on consent. (Rires, agitation.)

De toutes parts. Aux voix ! aux voix !

M. le Président. C'est là, il faut l'avouer, une bien petite question pour occuper les moments du Sénat. Voilà la vérité.

Le renvoi proposé par la commission est hors de contestation, puisque M. de Heeckeren retire sa proposition, je le mets aux voix. (Le renvoi au ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics est adopté.) »

Sénat, séance du 28 avril 1863. Annales du Sénat et du Corps législatif, t. 3e, du 15 au 29 avril 1863, Paris, E. Panckoucke, 1863.

lundi 2 août 2010

"Combien l'homme coûte cher à la nature vivante !" (A. Fée, 1863)

"The farmers friends", lithographie de Currier & Ives, vers 1860.

« La part de l'homme dans [le] grand holocauste d'animaux de toute espèce est immense. Il tue par nécessité et aussi pour le plaisir de tuer. Soit qu'il chasse, soit qu'il pèche, rien ne lui semble trop gros, rien ne lui semble trop petit. Depuis l'éléphant et la baleine jusqu'à l'alouette et le goujon, il s'approprie tout. Le fusil, le harpon, l'hameçon, les filets, les pièges de toutes sortes servent à l'envi ses projets, et chaque jour son esprit s'ingénie à trouver de nouveaux engins de destruction. […]

On a fait le calcul suivant : lorsque la chasse est ouverte en France, une armée de tirailleurs, forte de cent cinquante mille hommes, se met aussitôt en campagne. C'est environ quatre chasseurs ou braconniers par commune. Que chacun d'eux abatte seulement une pièce de gibier, c'est en un seul jour six cent mille animaux qui reçoivent la mort. Quel massacre, et combien l'homme coûte cher à la nature vivante !

Ces exterminations s'étendent aux animaux de tous les pays ; les castors disparaissent, le nombre des bisons diminue tous les jours, ainsi que celui des animaux à fourrures. Les grands cétacés, les amphibies, deviennent de plus en plus rares et se réfugient vers les mers polaires, impuissantes, malgré les glaces qui les couvrent, à les préserver de la mort. Ainsi, quoique la nature, pour mieux assurer le maintien des espèces, ait prodigué les individus, certains animaux sont destinés à disparaître, et l'on sait déjà que quelques-uns se sont éteints sous la main meurtrière de l'homme.

Les déboisements, le dessèchement des marais, le défrichement des terrains, influent aussi d'une manière marquée sur les animaux, en rétrécissant de plus en plus la place qu'ils occupaient. Toute modification considérable du sol change les conditions d'existence des animaux qui s'en étaient emparés. Plus l'homme se multiplie, plus leur nombre doit diminuer. La terre n'est pas au plus fort, elle est au plus habile.

[…]

Je me suis souvent demandé ce que l'homme civilisé serait devenu privé du secours des animaux qui le servent depuis tant de siècles. Il aurait pu se passer des caresses du chien, de la compagnie du chat, de la soumission de la chèvre, et même de celle du mouton, quoique bien plus difficilement. Il aurait suppléé au miel, à la cire, à la soie, et la chasse lui aurait valu un gibier à poil et à plumes capable de lui tenir lieu du porc et des oiseaux de bassecour. Mais comment eût-il remplacé les travailleurs ? Que serait-ce aujourd'hui de la presque totalité de l'Europe, sans le cheval, l'âne et le bœuf ; de l'Asie ou de l'Afrique, sans le chameau et le dromadaire; des régions polaires sans le renne; de plusieurs contrées de l'Amérique méridionale sans le lama, quoique très inférieur au bœuf et au cheval par les services qu'il peut rendre ? Dans presque tous les pays où manquent les animaux domestiques, la civilisation ne s'est pas développée; ils sont une nécessité pour les sociétés humaines.

Que l'on réfléchisse à ce que serait l'homme abandonné à ses propres forces. Vainement les eût-il combinées, il ne fut arrivé à rien de considérable. Il n'aurait pu se procurer les pierres de construction, et se serait vu réduit à la hutte grossière, ou tout au plus à la chaumière en pisé. Comment eût-il pu cultiver à la bêche les champs de céréales, aller dans les forêts chercher les bois de construction, voyager à de grandes distances pour échanger ses produits avec ceux des pays voisins. Lorsque dans quelque lieu écarté du globe, aujourd'hui inhabité, vous trouvez quelque ruine considérable, décidez hardiment que les peuples qui avaient élevé ces monuments s'étaient fait aider du cheval, du bœuf ou du chameau.

Il ne saurait y avoir de grands centres de population sans ces auxiliaires indispensables. Les céréales, qui jouent un rôle si considérable dans l'alimentation de l'homme, ne peuvent suffire. Il faut que la nourriture soit variée et sans les animaux domestiques, elle ne saurait l'être. Indépendamment de leur chair, les animaux domestiques nous donnent le lait et les œufs. Supposez que l'homme agisse seul, et vous comprendrez que malgré son intelligence il ne pourra rien entreprendre d'important, ni même s'élever en intelligence. S'il fait l'éducation des animaux, les animaux lui permettent de faire la sienne.

C'est parce que je comprends l'importance du rôle qu'ils ont rempli et qu'ils remplissent auprès de nous, que je les vois d'un œil favorable. Nous seuls avons, je le sais, changé leur rudesse native en douceur, et la route qu'ils suivent, nous l'avons tracée, mais après tout ce ne sont pas de simples machines obéissantes. Ces excellents serviteurs sont sensibles aux bons traitements; ils reconnaissent la voix de leur maître, et trouvent du plaisir à recevoir ses caresses. Quand on leur parle, ils tressaillent et redoublent d'ardeur ; on croirait qu'ils ont un secret désir de nous être agréables, ou même celui de nous plaire. Ils sont comme nous l'œuvre du Créateur; si la parole leur a été refusée, ils ont du moins la faculté de penser; je vois en eux des énigmes dont le mot m'échappe ; ne pouvant savoir au juste ce qu'ils valent, je me garde bien de les mépriser. Si Dieu a mis en eux des qualités qu'il nous a été permis de développer, s'ils se soumettent, au lieu de résister, si nous tirons d'eux un parti qui assure notre aisance, et avec notre aisance le développement sans terme de notre industrie et de notre intelligence, s'ils nous donnent le travail pendant leur vie, et leurs chairs quand ils meurent, ne serait-ce pas être ingrat que de méconnaître tant de bienfaits ? Nos routes, nos canaux, nos maisons, nos édifices, nos champs cultivés, nos forêts exploitées, tant d'autres travaux exécutés n'auraient pu l'être sans ces travailleurs infatigables, qui à toute heure et par tous les temps obéissent à nos volontés. […]

Nous ne devons demander aux animaux que des services ou des plaisirs, et ceux-ci y participent; ne l'oublions pas : le mépris que l'on a de la vie ou de la souffrance des animaux conduit bien vite au mépris de la vie ou des souffrances de nos semblables. »

Antoine Laurent Apollinaire Fée (professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg), Les Misères des animaux, Paris, Chez Humbert, 1863.

"Savez-vous... ce que c'est que la vie d'un Polonais de nos jours ?" (L. Zbyszewski, 1863)

"La Pologne, alliance du peuple et de la noblesse", L'ouvrier, n° 338, octobre 1867.

« Ah ! je le sais bien — car il faut dire toute la vérité — je sais qu'il y a une partie de la jeunesse [polonaise], patriotique, ardente et noble qui se tourne vers la Révolution et semble pactiser avec elle. Je dis "semble" car il y a une différence capitale entre ces révolutionnaires polonais et ceux de l'Occident. Ceux-ci se servent de toutes les causes opprimées pour s'en faire un levier contre la société ; ceux-là ne cherchent dans la Révolution qu'un auxiliaire pour recouvrer l'indépendance de leur pays ; les premiers saisissent tous les moyens, même les bons, pour atteindre un but pernicieux; ceux-ci, malheureusement, ont été amenés à croire qu'on pouvait se servir de tous les moyens en vue d'un but légitime. Mais tout en regrettant ces aberrations de la droite raison, peut-on leur en faire un reproche ?

Sait-on seulement à quelles faiblesses et à quelles tentations ils succombent ? Savez-vous, vous qui les accusez, ce que c'est que la vie d'un Polonais de nos jours ? Savez-vous par quel travail de passion, de désespoir et de foi se forment ces âmes polonaises dont le monde admire aujourd'hui les exploits ? Dès l'instant où il parle, dès cet instant où toutes les mères enseignent à leurs fils Dieu, l'honneur et le devoir, la mère polonaise enseigne déjà au sien la patrie. C'est le seul moment qui lui soit laissé pour prononcer cette parole, et il faut que l'enseignement soit assez fort pour suffire à toute une vie. Aussi dès lors, à l'âge le plus riant de l'enfance, sur les genoux de sa mère, l'enfant apprend qu'il est né maudit par l'ordre humain, mais qu'il doit fièrement porter sa malédiction. Devant sa blonde petite tête se pressent déjà les images sanglantes des souffrances des ancêtres ; des images de mort, de cachot et d'exil ; de frein rongé dans le silence; dans son pauvre cœur d'enfant, sa propre mère renouvelle tous les jours les angoisses des trois partages. Il apprend dès lors, chose inconcevable, qu'il est un bien, une vérité, un amour qu'il doit cacher à tous les yeux; qu'il est des cas où il doit feindre le mal pour ne pas s'exposer à la vengeance des oppresseurs, qu'il est un devoir sacré qu'il n'est pas libre de remplir au grand jour. A l'école, objet de haine et de mépris pour ses camarades russes et ses professeurs, il dévore l'injure, il déguise sa pensée, il conspire en étudiant mystérieusement l'histoire et la poésie nationale. Dans sa jeune intelligence se pose déjà impérieusement le terrible problème de la délivrance. Il combine les moyens, il étudie les projets, il s'associe à toutes les entreprises. La fin de l'éducation, si ardemment attendue ailleurs, l'inquiète, car il sait que toutes les voies de la vie sont fermées devant lui. Il ne servira l'oppresseur ni dans ses hordes armées, ni dans ses ignobles bureaux ; les carrières libérales n'existent pas pour lui ; de quelque côté qu'il se retourne, partout il voit son chemin se bifurquer entre la médiocrité et le déshonneur. Ainsi, une âme noble et fière, un cœur ulcéré dès le début de la vie, une foi le plus souvent mutilée et affaiblie par l'enseignement des universités moscovites, des principes chancelants ; voilà quel est, pas toujours heureusement, car la religion et la vie de famille sont un puissant réactif contre ces maux, mais voilà quel est fort souvent le sujet livré aux tentations de tout ce qu'il y a d'impur dans l'esprit du temps.

Eh bien, placez cet homme ainsi fait dans un état social impossible, où tout développement matériel et moral est impossible, où l'industrie et le commerce sont impossibles; où le gouvernement est oppresseur, la loi toujours éludée, la justice toujours vendue ; où le pouvoir sème la haine et la défiance entre les classes et les citoyens ; où la vie est une lutte amère et désespérée avec tout ce qu'il peut y avoir de criminel et d'immonde dans une cervelle humaine, avec le mensonge venant étendre ses sombres ailes sur la victime, garrottée, bâillonnée et abreuvée d'ironie ; placez, dis-je, un tel homme dans un tel milieu, et dites-lui qu'il faut qu'il y reste ; que cet état de choses est consacré par des traités solennels, que l'intérêt de l'ordre, unique soutien du trône et de l'autel, en exige le maintien; dites-lui que les peuples, ses frères par la civilisation et la foi, n'entreprendront jamais rien pour sa délivrance, de peur de troubler leur sommeil ; dites-lui que la France elle-même, la France, porte-glaive du Seigneur, est à jamais impuissante devant la force du mal ; représentez-lui ce monstrueux échafaudage de corruption et d'oppression comme une idole que tout adore et que tout sauvegarde ; et étonnez vous après cela si tous les trônes et tous les autels, si tout l'ordre social avec ses lois et ses convenances, si le monde entier coalisé contre lui n'est à ses yeux qu'un ennemi digne de vengeance et de mort.

Eh bien, malgré tout cela, malgré cette tentation forcenée dirigée contre tout un peuple, et dont Dieu, dans sa justice, lui tiendra certainement compte, malgré un état de choses qui expliquerait parfaitement une alliance de la Pologne avec la Révolution, je l'affirme, cette alliance n'existe pas. Qu'est-ce qui l'en a préservée jusqu'à ce jour ? Je n'hésite pas à le dire, c'est sa foi, c'est l'union de son clergé et de sa noblesse avec le peuple, c'est, en un mot, une éducation catholique de dix siècles, qui a pénétré son âme et s'est identifiée avec sa vie.

Est-ce à dire qu'il n'y a point de révolutionnaires parmi les insurgés ? Je n'en sais rien, mais où n'y en a-t-il pas ? Ce n'est pas la présence de révolutionnaires qui peut faire condamner une cause, c'est leur prédominance. Or, il est évident que l'esprit conservateur domine dans le mouvement polonais. Depuis son commencement, pas un acte, pas un fait, pas une parole ne peuvent faire soupçonner les Polonais de penchants révolutionnaires. Ils ont décrété le don de la propriété aux paysans aux mêmes conditions que l'avait fait la Société agricole en 1861 ; ils ont respecté les châteaux comme les chaumières ; ils n'ont pas voulu user envers les égorgeurs russes du droit de représailles que leur accorde la guerre. Et s'il était vrai qu'il y a parmi eux des meneurs révolutionnaires, qu'importe cela, après tout, puisque leur pression ne peut faire jaillir du cœur de la nation qu'un sang pur et noble, digne de son origine et de son grand passé. L'esprit qui anime le mouvement polonais n'est autre, qu'on le sache bien, que le vieil esprit de nos pères, catholique, généreux et chevaleresque. C'est le même esprit qui les fit combattre à Leibnitz et à Varna, à Choczim et à Vienne. C'est une profonde conscience de la mission historique que Dieu a confiée à la Pologne et qu'elle n'abdique pas malgré sa chute. […] Voilà quels sont ces révolutionnaires polonais !»

Leon Zbyszewski, La Pologne et la cause l'ordre, Paris, E. Dentu, 1863.

vendredi 23 juillet 2010

"C'est par l'exercice du pouvoir que l'opposition se modère" (Lefèvre-Pontalis, 1864)


"Affiche pour candidat officiel". Dessin extrait de : Léon Bienvenu (1835-1911). La dégringolade impériale : Seconde partie de "L'histoire tintamarresque de Napoléon III". 1878.


« A considérer l'histoire des différents régimes qui se sont succédé en France depuis cinquante ans, il semble que le gouvernement impérial a bien moins que tout autre le droit de se plaindre des partis hostiles. Il n'a pas eu à traverser les épreuves du gouvernement de la Restauration, héritant de nos désastres après les glorieuses victoires de l'Empire, renversé une première fois par la révolution militaire qui valut, hélas ! Waterloo à la France, et exposé pendant plus de dix ans, malgré la rigueur des condamnations judiciaires, à des conspirations sans cesse renaissantes, sans avoir suspendu, jusqu'à la veille de sa chute, le libre cours du gouvernement constitutionnel inauguré par la Charte. Il n'a pas été obligé, comme le gouvernement de 1830, de se défendre contre les coups de main des partis, les séditions révolutionnaires et les entreprises d'un prétendant, sans avoir jamais été tenté de se départir de la clémence, d'imposer silence à la discussion et de se servir d'autres armes que celles des lois. Il n'a pas été ballotté, comme le gouvernement de 1848, de secousse en secousse et d'écueil en écueil, sans avoir usé de la violence. Il n'a rencontré devant lui, depuis douze ans, ni les émeutes ni les factions.

Pour faire mesurer les dangers qu'il court, il en est heureusement réduit à se plaindre qu'un publiciste du parti démocratique, devenu député, ait eu l'audace de le prémunir contre le danger des révolutions qui peuvent se préparer à l'abri des ténèbres et du silence, en invoquant l'exemple des termites, "qui creusent sans bruit et qui rongent dans l'ombre." Pour faire reconnaître les inquiétudes que lui donnent les partisans des dynasties qui ont régné sur la France, il n'a pas eu de témoignage plus convainquant à invoquer, que le souvenir d'une réunion, dans laquelle les principaux hommes d'État des anciens gouvernements, volontairement éloignés depuis les événements de 1851 de toute participation aux affaires publiques, s'étaient posé la question de savoir s'ils prêteraient le serment "de fidélité à l'empereur et d'obéissance à la constitution," et avaient résolu de prendre cet engagement, auquel tous les candidats sont tenus de se conformer. […]

Nous ne nous dissimulons pas qu'en France, toutes nos révolutions ont laissé après elles, à côte des pieux souvenirs de la fidélité, le triste legs des mécontentements, des amertumes et des passions. Nous ne prétendons pas qu'il faille s'imaginer que les désirs et les espérances de désordre ne fermentent nulle part, et qu'il n'y ail plus à gouverner que des sages. Nous savons bien que l'intérêt même de la liberté exige un pouvoir fort, sûr du lendemain, et qui ne soit réduit ni à l'humiliation, ni à l'impuissance. Mais, sans vouloir contester au gouvernement les droits qui lui appartiennent, il convient de lui demander s'il trouvera jamais l'heure plus propice pour faire, de son côté, la part plus large à la nation, en traitant les électeurs en citoyens plutôt qu'en administrés. […] Il jouit, à l'intérieur du pays, de la pleine indépendance de ses mouvements, débarrassé de tous les obstacles, disposant à son gré de la liberté de la presse, n'ayant plus à porter le lourd fardeau des haines et des ressentiments qu'il a pu provoquer à son origine, fortifié par le concours de toutes les classes, satisfaisant aux sympathies des populations des campagnes, rassurant les intérêts des populations des villes, et considéré communément comme nécessaire par ceux mêmes qui sont le moins disposés à lui accorder leur préférence. […]

Il est donc temps de presser le gouvernement de renoncer à l'autorité prépondérante qu'il prétend exercer dans les élections. Vainement se retranche-t-il, pour la justifier, derrière le principe de la responsabilité du souverain : ce principe a été destiné, il est vrai, d'après le préambule de la constitution, à permettre à l'empereur "de faire appel au pays, dans les circonstances solennelles, pour que le pays, consulté, lui continue ou lui retire sa confiance." Mais, si cette théorie n'est plus mise en réserve pour les grands jours seulement, et si elle est employée tous les six ans comme un instrument vulgaire de politique électorale, c'en est fait des conditions d'un gouvernement monarchique et des conditions d'un gouvernement libre. Du moment où le choix des députés est représenté aux électeurs comme un acte de soumission ou d'hostilité à l'égard du souverain, les élections ne sont plus qu'un appel aux révolutions, et si elles donnent gain de cause à l'opposition, c'est le souverain qui est vaincu. Le pouvoir va ainsi au-devant de toutes les aventures, et compromet comme à plaisir la stabilité des institutions, de telle sorte qu'il finirait, à son insu, par déshériter le pays des avantages d'un gouvernement monarchique, sans lui assurer les avantages d'un gouvernement républicain. Mais il ne faut pas s'imaginer qu'il n'y ait à prévoir, avec un tel système, que des dangers peut-être aussi lointains. Il y a un danger plus rapproché dont il faut tenir compte, et dont nous avons déjà fait l'épreuve, c'est la prétention du gouvernement à opposer la toute-puissance de l'empereur à la liberté du choix des candidats, en vue de dominer ainsi la contradiction, qui ne peut, en effet, être impunément soufferte, quand c'est contre la politique ou la volonté du souverain qu'elle paraît s'exercer. Il en résulte que ce sont les fonctionnaires investis de sa confiance ou de celle de ses représentants, qui sont chargés d'obtenir des électeurs leur obéissance au gouvernement, et que ceux-ci, au lieu d'être, à leur honneur, les serviteurs du pays, paraissent quelquefois disposés à s'en faire les maîtres.

Les élections de 1863 ont témoigné combien il était facile de glisser sur cette pente à pas précipités, et de se laisser aller à transformer, en quelque sorte, les désignations des candidatures officielles en décrets impériaux, dont l'exécution ne devait plus rencontrer aucune résistance. Il ne fallait rien moins qu'une déclaration de l'empereur pour faire reconnaître l'abus de cet envahissement de l'autorité souveraine ; et si les candidats continuent à être traités en amis et en ennemis du chef de l'État, il sera au moins permis d'invoquer, contre l'injustice d'un tel traitement, les paroles adressées, dans le dernier discours du trône, aux députés du nouveau Corps législatif : "vous m'avez tous prêté le même serment; il me répond de votre concours." […]

… Et n'est-ce pas l'intérêt du pays qui exige que l'accès du pouvoir reste ouvert à l'opposition, si elle venait, à son tour, à conquérir la majorité ? En effet, c'est par l'exercice du pouvoir que l'opposition se modère, et perd beaucoup de préventions à l'égard de l'autorité, en même temps que le parti mis légalement hors du pouvoir par l'opposition victorieuse apprend à moins se défier de la liberté, parce que la minorité ne peut s'en passer, au risque d'être opprimée. Tel est le régime dont s'accommodent aujourd'hui, avec plus ou moins de bon vouloir suivant les pays, presque tous les souverains de l'Europe, excepté en Russie et en Turquie. »

Germain Antonin Lefèvre-Pontalis, Les lois et les moeurs electorales en France et en Angleterre, Paris, M. Levy frères, 1864.

"Le garde champêtre a amené par les mains des idiots et des vieillards pour voter" (1863)


"Les gardes-champêtres remettent aux habitants des villages les bulletins de vote des candidats officiels", T. Delord, Histoire illustrée du Second Empire, vol. 3.


« A Monsieur le préfet de la Haute-Loire.

Monsieur le préfet,

Les soussignés Valentin Clément, propriétaire à Romagnac, Baptiste Clément, scieur au long aussi à Romagnac, Pierre Bertrand, cultivateur à Malavieille. Jean Boucher, cultivateur à la Malmelie, ont l'honneur de porter à votre connaissance les faits regrettables qui se sont produits le 31 mai et 1er juin courant, au sujet des élections au Corps législatif.

Le maire convoqua les électeurs pour se réunir à son domicile, tandis qu'il y avait une maison commune, où jusque-là on avait toujours failles élections.

Ayant réuni les électeurs chez lui, dans un petit salon d'environ trois mètres carrés, il forma son bureau comme il voulut et exclut tous ceux qu'il doutait n'être pas ses partisans ; pour arriver à ce petit salon, il fallait traverser sa cuisine, et là, les électeurs étaient engagés à manger et boire, et en rentrant dans le salon, le maire donnait des bulletins à chaque électeur, pris parmi ceux disposés dans le bureau au nom de M. de Romœuf et les faisait immédiatement déposer dans la boîte.

Sur les observations faites par les soussignés, qui protestèrent contre ce dépôt et cette distribution illégale, le maire fut forcé de faire enlever lesdits bulletins de dessus le bureau et les fit placer dans sa cuisine, et là, lorsque un électeur se présentait, il quittait son siège, et allait lui remettre un bulletin, et le conduisait jusqu'au scrutin où il était forcé de déposer leur bulletin, et lorsque un électeur refusait d'accepter son bulletin, il prenait la liberté d'ouvrir le bulletin qui lui était remis avant de le déposer dans la boîte. Enfin, toute la journée fut employée par le maire à faire la fraude en influençant les électeurs par des promesses et des manœuvres frauduleuses.

Le 31 mai, au moment de la clôture du scrutin, les soussignés firent observer au maire que la boîte devait être scellée et cachetée et fermée avec deux clefs. Celui-ci répondit qu'il y avait une serrure qui pouvait suffire, et plaça une bande sans y mettre ni le sceau de la mairie, ni signature, et on plaça la boîte dans une armoire du petit salon qui ne fut point scellée. Cette opération faite, il engagea le public à se retirer de chez lui; dès lors, il appela ses partisans pour leur offrir à boire et à manger, ce qui fut exécuté. Parmi eux se trouvaient les deux frères Jean et François Delorme qui, arrivant pour voter, ayant un bulletin chacun pour M. le baron de Flaghac furent arrêtés à la porte et engagés à boire et à manger avant de déposer leur vote ; et ce ne fut en effet qu'après cela, qu'ils rentrèrent dans la salle séparément portant le billet qui leur avait été remis par le maire, que ce dernier déposa dans l'urne.

Le premier jour, la caisse fut décachetée avant l'ouverture de la séance, et sans la participation du bureau ; elle fut gardée par le maire et l'instituteur, les autres membres du bureau furent absents toute la journée, à tel point que le maire fut obligé d'envoyer chercher à quatre heures du soir le sieur Jourdan, propriétaire, qui n'avait pas paru la veille à la formation du bureau, et ne fut appelé le lendemain que pour remplacer Lengony, qui ne se présenta pas.

Une partie des faits ci-dessus se sont produits en présence d'un gendarme d'Alleyras, et du facteur rural Champ, qui ont été pris à témoin.

Lors de la clôture du procès-verbal, les soussignés ont insisté, pour que les faits ci-dessus fussent constatés dans ledit procès-verbal ; mais le maire s'y est formellement réfusé, et n'a pas voulu donner son refus par écrit. Cela s'est passé en présence des témoins ci-dessus désignés.

Tels sont les faits que les soussignés veulent bien porter à la connaissance de la morale publique et de la vérité. Ils ont l'honneur d'être, monsieur le préfet,

Vos très-humbles et respectueux serviteurs,

BAFFIE.*

On a fait voter le fils Bacon de France, qui n'a pas encore 21 ans.

(Quatorze signatures apposées.) Saint-Christophe d'Allier, le 4 juin 1863. »

 
* Adrien-François Baffie, propriétaire.
 
  ________________________________
 
 
« Nous soussignés, électeurs et propriétaires de la commune de Viarmes, canton de Luzarches, certifions et attestons les faits violents qui ont eu lieu dans cette commune à l'effet de supprimer la liberté des électeurs à l'avantage de M. Dambry, candidat du Gouvernement et au préjudice du candidat M. Lefèvre-Pontalis. Nous citons les faits suivants, tels qu'ils se sont passés :

1° M. Libert, le maire, fait annoncer à son de caisse et afficher qu'il fallait voter pour M. Dambry, en disant qu'il avait l'ait avoir des secours et que s'il était nommé, il en ferait encore avoir, il le promettait;

2° Un nommé Rohic offrait des bulletins de M. Lefèvre-Pontalis, et M. le maire en ayant eu connaissance lui a fait des menaces, en disant que s'il venait à avoir besoin du bureau de bienfaisance, il ne lui serait rien accordé, et de plus, que s'il continuait, il allait le faire arrêter et conduire en prison ;

3° Le maire et l'instituteur se sont permis de coller des bulletins Dambry sur une grande partie des cartes des électeurs, afin de les priver de leur droit. Ceci n'est donc pas un vote libre, et a causé une émotion dans la commune, puisque, plusieurs personnes se sont présentées chez le maire pour lui faire ce reproche;

4° Le garde champêtre, nommé Richard, s'est présenté dans plusieurs localités à domicile, où il n'a trouvé que des femmes et des enfants et demandé s'il y avait des bulletins pour voter. Il a saisi les circulaires et bulletins de M. Lefèvre-Pontalis et remplacé par ceux de M. Dambry, en disant que c'était pour celui-là qu'il fallait voter. Ainsi donc, nous nous disons : où est notre liberté?

5° Le même garde champêtre a amené par les mains des idiots et des vieillards pour voter, et toujours avec des bulletins Dambry ;

6° L'instituteur nommé Davanne a aussi prononcé qu'il ne fallait pas voter pour M. Pontalis, que c'était un homme toqué. Voilà donc la manière dont nos employés se sont comportés envers nous aux élections, et cependant nos vœux sont le maintien de l'ordre et de notre liberté qui nous est due.

Signé :
MEUNIER,
LECOMTE. »


Note : témoignages extraits de Jules Ferry, La lutte électorale en 1863, Paris, E. Dentu, 1863.

"Quand tout le monde demande, le point délicat, c'est de ne mécontenter personne" (J. Ferry, 1863)

Inauguration du chemin de fer de Toulouse à Cette, d'après une photographie de M. Le Gray (détail), paru dans Le Monde illustré, n°4, 9 mai 1857.


« Les gros bourgs et les villes ont de [...] hautes exigences. Tout marquis jadis voulait avoir ses pages ; aujourd'hui, tout chef-lieu de canton a rêvé son chemin de fer. Les chemins de fer sont la grande affaire... […]

La France, qui se sent en retard, demande à grands cris qu'on l'en couvre ; elle en veut partout, coûte que coûte ; ni montagnes ni devis ne l'arrêtent : il lui en faut pour ses affaires, pour ses produits, pour sa défense, pour son plaisir. Naturellement, c'est de l'État qu'elle les espère. Le ministre est assiégé de démarches et de prières, d'avant-projets et de délégués. Opposer les charges du trésor ou la parcimonie des Chambres, au temps qui court, n'est plus de mise. Mais quand tout le monde demande, le point délicat, c'est de ne mécontenter personne. Avant d'être un homme d'affaires, un économiste, un ingénieur, le ministre des travaux publics est tenu d'être, en temps d'élections surtout, un prodige de diplomatie. Rendons ce témoignage à l'administration, que son habileté a dépassé toutes les espérances.

Quelques exemples le feront voir.
Il y a dans le département de Saône-et-Loire un pays riche, industrieux, peuplé, qu'on appelle le Charolais. Il est entre deux chemins de fer, la grande ligne de Lyon et celle du Bourbonnais, à proximité de l'un et de l'autre : d'autant plus friand d'avoir à lui seul un des précieux tronçons. Comme de juste, la compagnie de Lyon refuse : elle a des intérêts contraires. Entre les deux, le gouvernement jouait son rôle, ne disait ni non ni oui, promettait à moitié, de temps en temps, sans échéances. Le fait est qu'il n'y avait pas même d'études préliminaires. Mais l'approche des jours de vote fait sortir des dossiers les promesses endormies. Tout à coup le ministre désigne un ingénieur, le préfet autorise les études; des plans sont levés, les piquets s'alignent, les nivellements commencent. Un mot a suffi pour mettre tout le monde en l'air, un serment déposé dans une préfecture. Le serment est du 15, la décision ministérielle du 18, l'arrêté préfectoral du 24. L'opposition fait les affaires du pays à sa manière, qui pourrait s'en plaindre ? Étudier un tracé, n'est ce point chose permise ? Cela se fait au grand jour, cela s'affiche, se crie, se tambourine, et comme pour trouver le bon chemin il faut un peu tourner autour, cela fait des heureux, sans faire de jaloux. Et puis cela n'engage pas trop.... au dire des gens du Var. Ceux-ci caressaient aussi le vague projet d'une ligne de fer, perçant le massif de montagnes qui fait le centre du département, et doublant la grande voie qui longe la mer. Eux seuls y croyaient un peu, comme on croit aux choses qu'on désire. Le 22 mai, il n'y avait pas le plus petit bout de plan, la plus légère apparence d'étude. Mais le 23 mai, arrêté du ministre qui prescrit d'étudier, qui nomme l'indispensable ingénieur. Le 30, tous les doutes tombent : une nuée d'employés sort de terre, portant leur mission écrite sur leur chapeau, l'uniforme des ponts et chaussées ramène partout l'espérance : c'est le chemin de fer qui commence ! Les jalons pointent au fond des vallées, couronnent les rocs inaccessibles : tous les tracés imaginables triomphent à la fois, n'est-ce point assez ? C'était trop, hélas ! puisque depuis le 31 mai l'affaire en est demeurée là.

Toulouse, plus modeste, ne voulait qu'une gare, pour le bien d'un de ses faubourgs. Quel bruit se répand, à la fin de mai ? Que la gare désirée est certaine. Cela, grâce à M. le maire, candidat du gouvernement, et bien placé pour le savoir. Voici, en effet, qu'on dépave le faubourg, qu'on toise, qu'on tire des lignes, qu'on plante des piquets. […]

Cela dura l'espace d'un scrutin ; le lendemain — comme le matin dans les ballades — les piquets éphémères s'enfuyaient et les pavés rentraient chez eux. »

Jules Ferry, La lutte électorale en 1863, Paris, E. Dentu, 1863.

samedi 12 juin 2010

"L'expédition du Mexique est une des pages les plus glorieuses, les plus utiles de notre histoire" (Prince de Valori, 1864)


Prise de Puebla, 20 mars 1863, imagerie d'Epinal.


« En 1861, la France, l'Espagne et l'Angleterre décidèrent d'intervenir militairement dans les affaires du Mexique. La France et l'Espagne fournissaient un contingent de soldats à l'expédition, l'Angleterre donnait des transports et des marins.

La France ne s'engageait pas dans la lutte pour venger seulement le sang de ses nationaux assassinés, l'honneur de son drapeau outragé ; pour protéger ses capitaux menacés, ses intérêts commerciaux en souffrance : elle prenait les armes pour un dessein encore plus grand, celui de fonder un empire qui pût servir de barrière aux envahissements de la race anglo-saxonne, qui, à la limite du catholicisme et du polysectisme protestant, fût un champ ouvert à toutes les aspirations politiques et religieuses de la race latine en Amérique. Certes, c'était là le plus beau côté de l'entreprise. On eut la maladresse de ne pas confesser une glorieuse arrière-pensée. On laissa travestir la pensée mère du gouvernement.

D'une question de principes on fit une question de chiffres. L'opinion publique fourvoyée n'aperçut dans toute cette affaire que les douanes de la Vera-Cruz et de Tampico. Les perspectives éblouissantes d'un avenir certain de prépondérance religieuse, politique et commerciale dans le Nouveau-Monde disparurent dans les brouillards répandus à plaisir par ceux qui avaient tant d'intérêt à les dissiper.

Pendant que la diplomatie française préparait un trône américain à la descendance de Charles-Quint, et que l'épée des vainqueurs de Solferino forgeait une couronne pour l'ancien gouverneur de la Lombardie, dans les coulisses et à la Bourse on chuchotait sur la créance Jecker. […]

Ce n'était donc pas une aventure que la France allait courir au Mexique ; elle exécutait un projet conçu depuis longtemps, mûri par un échange continuel de communications diplomatiques, par une étude approfondie de la position dans laquelle se trouvait alors la société mexicaine. […]

La question du Mexique embrasse dans son ensemble la question de races, la question politique, la question économique, la question internationale, la question religieuse.

La question de races consiste dans la suprématie que l'Union américaine prétend s'arroger dans le Nouveau Monde et sur les mers par l'introduction d'un nouveau droit public incompatible avec les intérêts des grandes puissances. Ce nouveau droit, Monroë l'a formulé. La doctrine de Monroë, c'est la loi de Moïse pour les Anglo-Saxons. Lorsque les États-Unis démembraient le Mexique en s'annexant le Texas et la Californie; lorsque, par le Yucatan, ils jetaient déjà leurs regards sur la Havane, ils appliquaient la doctrine de Monroë.

Si l'Europe ne renverse pas cette muraille de Monroë qui, comme celle de la Chine, la menace d'isolement, qu'arrivera-t-il? "Au milieu de l'incertitude de l'avenir, il y a au moins un événement qui est certain. A une époque, que nous pouvons dire prochaîne, puisqu'il s'agit de la vie des peuples, les Anglo-Américains couvriront seuls tout l'espace compris entre les glaces polaires et les tropiques ; ils se répandront des grèves de l'océan Atlantique jusqu'aux rivages de la mer du Sud" (Tocqueville, De la démocratie en Amérique). […]

Qu'arrivera-t-il donc lorsque cent cinquante millions d'hommes appartenant à la même famille, parlant la même langue, professant la même religion, sachant se battre comme vous savez, régneront depuis le détroit de Behring jusqu'à l'isthme de Panama?

Et, admettons pour un moment que, contrairement à nos intérêts, contrairement aux intérêts de la civilisation, cette guerre effroyable de l'Amérique se termine au bénéfice des États du Nord. Né de la violence et de la conquête, un gouvernement dictatorial remplacera forcément le pouvoir exécutif tel qu'il existe aujourd'hui. Toute puissance qui devient militaire tend vers la monarchie. L'Empire romain est né des César et des Pompée. Alors une unité militaire formidable, compacte, homogène, composée de ces hommes taillés avec du fer, se dressera contre l'Europe. Elle commencera par lui imposer commercialement son tarif comme elle a voulu l'imposer aux États confédérés, et si l'Europe résiste, elle prendra les armes et attendra avec un million de soldats les armées européennes aux rivages de ses deux Océans, sur le bord de ses lacs immenses, de ses fleuves infranchissables, dans les profondeurs de ses forêts impénétrables. Or l'Europe, pour lutter contre l'unité américaine, devra se constituer en unité. […]

Le jour où la race anglo-saxonne eût possédé toute l'Amérique septentrionale, depuis le Canada jusqu'aux trois isthmes de Tehuantepec, de Nicaragua et de Panama, ce jour-là elle aurait été maîtresse du golfe des Antilles et de tout le commerce de l'Asie. A l'aide d'un tarif différentiel d'une part et des métaux précieux arrachés aux entrailles du Mexique et de la Californie d'autre part, les Anglo-Américains excluraient de leur marché tous les produits de l'Europe. Ils fabriqueraient toutes les matières premières dont ils inonderaient les deux mondes. Que deviendrait l'industrie de l'Europe et que deviendrait sa marine, qui ne prospère que par l'industrie et les importations des matières premières ?

Le prolétariat se trouverait affamé et les gouvernements aux prises avec des millions d'ouvriers qui, comme en 1832, à Lyon, demanderaient du pain en travaillant ou la mort en combattant. Quels ne seraient pas les embarras des gouvernements européens! […]

L'expédition du Mexique est une des pages les plus glorieuses, les plus utiles de notre histoire : les événements qui se sont précipités le démontrent ; les siècles à venir l'affirmeront. […] L'empereur Maximilien règne à Mexico, et avec lui une ère de régénération va s'ouvrir pour le Mexique et pour l'Amérique du Nord. L'opinion publique se calme, les passions s'apaisent. Hier on ne pouvait méconnaître ni la valeur ni la hardiesse de l'entreprise, aujourd'hui on ne peut douter du succès. »

Henri François de Valori-Rustichelli (prince de Valori), L'expédition du Mexique, réhabilitée au triple point de vue religieux, politique et commercial, Paris, E. Dentu, 1864

jeudi 11 février 2010

L'augmentation de la taille moyenne des individus d'après la statistique militaire

1° Le minimum de la taille du soldat a été fixé ainsi qu'il suit à diverses époques et chez divers peuples :

Soldat romain, d'après une loi de Valentinien : 1 m 665
Soldat français, d'après une ordonnance de Louis XIV, du 26 janvier 1701 : 1 m 624
Soldat français,
— de 1799 à 1803 : 1 m 598
— de 1804 : 1 m 544
— d'après la loi du 40 mars 1818 : 1 m 576
— d'après la loi du décembre 1830 : 1 m 540
— d'après la loi du 11 mars 1832 : 1 m 560

Soldat belge : 1 m 570
Soldat prussien : 1 m 624
Soldat anglais : 1 m 620
Soldat cipaye : 1 m 650
Soldat sarde : 1 m 541

2° Le nombre des exemptions pour défaut de taille, en France, a diminué d'une manière notable depuis trente ans ; ce nombre, qui était de 929 sur 10 000 jeunes gens examinés dans la classe de 1831, n'était plus que de 600 dans la classe de 1860 ; en d'autres termes, 100.000 jeunes gens examinés ont donné en 1860 une augmentation rie trois mille deux cents quatre-vingt-dix hommes ayant au moins 1 m 560.

3° La taille est restée stationnaire dans quatre départements, savoir : Aisne, Maine-et-Loire, Gard et Creuse; elle a diminué dans dix-neuf départements et augmenté dans soixante-trois.

4° La proportion des jeunes gens ayant une taille supérieure à 1 m 732 (taille de cuirassier) est au-dessous de 5 pour 100 dans dix-huit de nos départements; elle s'élève à plus de 10 pour 100 dans vingt autres départements ; elle varie de 5 à 10 pour 100 dans quarante-huit.

5° Le minimum de ces hautes tailles correspond à la Haute-Vienne, représenté par 306; le maximum correspond au Doubs, qui est représenté par 1560 sur 10 000 recrues.

6° La taille d'une population n'est nullement, comme on l'a répété, l'expression du bien-être et de la misère, mais, «vaut tout, celle de la race; en d'autres termes, la taille est affaire d'hérédité.

7° Le nombre des jeunes gens d'une taille supérieure à 1 m 732 qui n'est que de 444 sur 10 000 recrues dans les départements de la Bretagne, s'élève à 904, c'est-à-dire à plus du double, dans les départements voisins de la Normandie.

8° II est permis d'attribuer l'accroissement de la taille en Fiance à ce que, sous l'influence de la cessation des grandes guerres de la république et du premier empire, les hommes de haute taille ont pu prendre une part plus active à la procréation des enfants, part dont ils se trouvaient antérieurement plus ou moins exclus, par suite du prélèvement par la conscription et de l'éloignement du sol français, de la presque totalité des hommes reconnus aptes au service.

9° Celte interprétation de la cause de l'accroissement de la taille en France s'accorde d'ailleurs avec ce fait, que la proportion des exemptions pour défaut de taille pour les individus nés de 1811 à 1816 (classes de 1831 à 1836) a constamment excédé 800, et s'est même élevée au chiffre énorme de 929 sur 10 000 examinés pour les naissances de 1811 (classe de 1831); tandis que, dès 1817, un au et demi après la cessation de la guerre, la proportion des exemptions a été constamment au-dessous de 800, et qu'elle s'est même abaissée ii 600 et au-dessous pour lus deux dernières classes sur lesquelles nous possédons des renseignements officiels.

10° Une taille supérieure à 1 m 895 ne s'est rencontrée que dans dix-huit de nos départements, une taille supérieure à 1 m 922 que dans cinq.

11° Parmi les recrues de l'armée anglaise, une taille supérieure à 1 m 720 a été constatée : chez les Irlandais, 1707 fois sur 10000 recrues; chez les Anglais, 1903; chez les Écossais, 2317.

12° En ce qui regarde le poids, 157 hommes sur 10 000 recrues de l'armée anglaise ont présenté un poids inférieur à 65 kilogrammes ; les sept dixièmes des recrues pesaient de 54 à 63 kilogrammes ; 55 hommes seulement sur 10.000 recrues avaient un poids supérieur à 77 kilogrammes.

13° Le poids moyen du soldat a été trouvé, dans un régiment de cipayes de Madras, de 50 kil. 397; dans un régiment de cipayes du Bengale, de 58 kil. 438 ; dans le régiment français des chasseurs à cheval de la garde, de 61 kil. 500.

14° Les années 1858 à 1860, comparées à 1831, ont donné l'énorme augmentation de CINQ MILLE DEUX CENT TRENTE jeunes gens aptes au service, sur 100 000 examinés.

15° La proportion des exemptions pour défaut de taille varie ainsi qu'il suit dans sept États de l'Europe :

16° Dans ces mêmes États, l'aptitude militaire suit la marche décroissante ci-après :


Extrait de : "Histoire médicale du recrutement des armées" par M. Boudin, in Annales d'hygiène publique et de médecine légale, t. XIX, J.-B. Baillière & Fils, janvier 1863.