Affichage des articles dont le libellé est "Monarchie de Juillet". Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est "Monarchie de Juillet". Afficher tous les articles

vendredi 14 janvier 2011

"Vivre en travaillant ou mourir en combattant. Cette formule restera dans l’histoire" (anonyme, 1835)

Estampe anonyme (1ère moitié du XIXe siècle). Musée de l'Histoire de Lyon, Lyon.

« La révolte de Lyon n’est qu’un symptôme partiel d’une crise générale : le prolétariat est la question sociale du siècle. Depuis 1830, elle est née à la discussion publique. […] l’idée a tout d’un coup fait irruption dans l’ordre politique, et passé dans les faits.

Le prolétaire est intervenu sur la place publique à l’ère de Juillet, aux tentatives des 5 et 6 juin, mais surtout aux deux insurrections lyonnaises. Il a hautement protesté de son droit au bien-être ; et, après ses avertissements, il est rentré dans le travail, indiquant par là dans quelles conditions il plaçait la société de l’avenir. Il veut l’émancipation ; mais il veut l’ordre, symbolisés tous les deux par le travail dans le progrès. Là est en effet pour lui le plus sûr moyen de l’affranchissement, quoique plus lent ; c’est par ce procédé qu’il aspire à se racheter et s’élever : car le travail est sa vie, et ce n’est que par force qu’il s’arrache à cette condition de son existence. Mais, d’un autre côté, il a conscience de son droit ; il réclame hautement l’instruction et la moralité ; et, en fait, il a joint à la justice de sa cause le préjugé magnifique de sa modération. Satisfait d’avoir témoigné de sa force et réveillé l’attention des gouvernants sur des nécessités qu’il a mis à l’ordre du jour, il a fait voir ainsi son instinct de conservation en même temps que sa puissance de destruction. Ces nécessités ont consenti à redevenir pacifique ; mais elles ont montré qu’elles seraient de nouveau armées, dès qu’on les réduirait à agir pour elles-mêmes, si on refoulait encore le prolétaire dans un désespoir sans adoucissement comme sans terme.

Car il veut vivre en travaillant ou mourir en combattant. Cette formule restera dans l’histoire : elle est écrite avec le sang des Lyonnais sur le drapeau du prolétaire ; malheureusement elle est destinée à reparaître à chacune des crises futures de notre société industrielle. C’est l’ultimatum de cette puissance qui s’est posée en face, et avec laquelle il n’y a eu jusqu’ici qu’un armistice : car on pense bien que, pour les ouvriers, la dernière victoire du pouvoir ne fait que balancer sa précédente défaite. Et même, dans cette équation de forces, l’avantage moral est pour le prolétaire, qui n’a marqué son triomphe d’aucun fait de férocité. […] le prolétariat forme le fond de la société. Il est partout ; il cohabite avec nous ; il ne nous quitte pas : c’est notre ombre. Et nous sommes condamnés à trouver la solution de ce grand problème contemporain dans un sens favorable aux masses, ou, si nous leur fermons toute issu, à nous voir ensevelir avec elles sous les ruines de l’édifice social. […] la marche de cette révolution des masses ne s’arrêtera point. Le prolétaire ne fait que subir sa loi intime et naturelle de développement, commune à tout être organisé qui tend à son perfectionnement indéfini. Le phénomène nous suivra donc jusqu’à ce que, nous ayant insensiblement enveloppés, la question, grosse d’une révolution, éclate avec la souveraine puissance d’un fait universel. Ce sera l’organisation du prolétariat s’asseyant sur lui-même. A la fois gouvernant et gouverné, il ne scindera plus en deux nations isolées un tout homogène, identifié désormais dans une même vie. Et alors, l’unité étant établie, la liberté ne sera plus que le mouvement régulier de la vire propre du peuple. […]

Aujourd’hui, l’erreur volontaire de notre aristocratie bourgeoise, au lieu d’adopter le progrès pour loi sociale du présent et de l’avenir écrite dans son passé, est de vouloir qu’après l’expulsion des vieilles castes, le monde s’inféode à ses nouveaux suzerains, et soit frappé pour eux d’immobilité. Cependant, aux trois jours, derrière le triomphe de la bourgeoisie, nous avons vu une seconde question surgir du gouffre un moment ouvert, aussitôt refermé : dans l’éruption de Juillet, pendant qu’une élévation moyenne tentait de se reformer avec les fragments de l’ancienne société, le prolétariat s’est dressé en dominant tout. Mais l’idée est si démesurément radicale qu’elle a effrayé la société européenne tout entière, en mettant à nu le fondement même sur lequel elle repose. Et l’instinct de conservation ne se méprend pas. Aussi la coalition des rois s’est-elle résumée depuis en une sorte d’assurance mutuelle contre l’incendie de la révolution démocratique. En Europe, il n’y a plus que le gouvernement de la peur ; et il n’y en aura pas d’autres jusqu’à ce que l’instinct moral ait transformé cette hostilité rétrograde en un immense mouvement de sympathie marchant à la tête des sociétés avec toutes leurs forces vives, ou jusqu’à la grande révolte finale du prolétariat, forcé d’intervenir pour son compte, après avoir subi pour dernière oppression (et ce sera la plus dure) celle des riches. Or nous marchons à grands pas au second de ces deux dénouements, et nous nous éloignons de plus en plus du premier, qui pouvait être pacifique. »

L. S., « Aperçu sur la question du prolétariat », in : La révolte de Lyon en 1834,
ou la fille du Prolétaire, Paris, Moutardier, 1835.



lundi 3 janvier 2011

"Le bourgeois de Paris est... champêtre... jusqu’au fanatisme" (F. Soulié, 1846)


"Le bourgeois campagnard", dessin d'H. Daumier (Les Français peints par eux-mêmes, vol. 3, 1846).


« LE BOURGEOIS CAMPAGNARD. On s’imagine en général que le bourgeois de Paris est citadin, qu’il a l’amour de sa ville, qu’il se réjouit quand on en balaie la poussière ou la boue, ou qu’on élargit les rues de manière à ce qu’il ne respire pas absolument un air d’égout ; on croit qu’il s’éprend des trottoirs d’asphalte, des candélabres gazifères, du dallage des quais, des arbres qu’on y plante et qui ne poussent pas, de la splendeur des monuments, de toutes les améliorations enfin votées par le conseil municipal ; on se trompe, le bourgeois de Paris n’accepte tout cela que comme un adoucissement à la funeste nécessité d’habiter la capitale. En effet, de tous les Français, le bourgeois de Paris est le plus champêtre, il l’est jusqu’au fanatisme. Boutiquier ou commis, enchaîné derrière un comptoir ou en face d’un bureau, la campagne est le rêve de toutes ses heures. Sur cent souscripteurs à La Maison rustique ou au Dictionnaire d’agriculture, il y en a quatre-vingt-quinze qui appartiennent aux patentés de la rue Saint-Denis ou aux appointés des grandes ruches ministérielles. […]

Un des symptômes les plus véhéments de cette monomanie, c’est la fureur avec laquelle, le dimanche venu, nos citadins se précipitent hors de la cité par toutes les barrières de Paris. Quand on pense à quels travaux d’Hercule se livrent ces bons bourgeois pour toucher du bout du pied le bord de cette belle robe verte qui revêt leur terre promise, on se sent pris à la fois d’admiration et de pitié […] En vérité, […] on ne calcule pas ce qu’ils bravent de soleil, ce qu’ils absorbent de poussière, ce qu’ils subissent de cahots, d’averses, de railleries, de soif, de faim, avant d’aborder un bouquet de bois, quelquefois un arbre, et s’asseoir sur une vieille herbe grise qu’ils appellent gazon fleuri, et y manger un pâté détestablement échauffé par le voyage et y boire un vin tourné depuis qu’il est sorti de la cave du marchand ; et cela pour un peu d’espace, un peu d’air, pour sentir sous leurs pieds autre chose que du pavé, pour voir devant eux autre chose que des murs blancs, pour se coucher sous un semblant d’ombrage. Aussi, je le répète, si l’on supputait comme on le doit tous ces héroïques efforts, on partagerait notre respect pour ce rêve du bourgeois parisien.

Mais le temps est bien loin encore du jour où il pourra le réaliser, et en attendant, il s’en berce, il s’en nourrit, il lui emprunte le courage nécessaire à supporter la dure épreuve de la vie citadine. Après l’espérance d’un meilleur monde, la campagne est le premier soutien de la foi et de la résignation religieuse du bourgeois de Paris. Il ne mange pas un ragoût dont le beurre agace trop sa gorge, il ne boit pas une tasse de ce lait parisien qui a le don d’être à la fois plus insipide que l’eau et plus indigeste que les haricots, sans rêver à la crème et au beurre frais qu’il récoltera lui-même de sa belle vache future. Que lui importe cette salade flétrie comme la robe d’une danseuse des funambules, ces petits pois belliqueux et durs comme le plomb qui charge le mousquet de nos héros ; ne viendra-t-il pas un jour où il ira cueillir lui-même sa tendre laitue et ses légumes croquants une heure avant de se mettre à table ?

Ne croyez pas cependant que cette espérance soit aussi inconsidérée, aussi légère que toutes celles qui abusent la faible humanité. Bien des fois il a fait dans ses longues soirées d’hiver, en grelottant auprès de son feu, le budget de cette vie de félicité vers laquelle il marche d’un pas si lent. Et d’abord, il y a à la campagne mille choses qui ne coûtent rien : les œufs que de bonnes poules pondent par douzaines, les poulets qui se nourrissent de rien en picorant dans le fumier de la basse-cour, les canards qui barbotent dans la mare et qui dévorent les épluchures de la cuisine, et les lapins donc, les vieilles feuilles de choux et d’herbes qu’on fait dans les champs ne suffisent-elles pas à les engraisser ! Il est inutile de parler des fruits, des légumes qui seront de la plus exquise qualité, car le bourgeois de Paris a sur ce sujet les plus excellentes théories de culture qu’il mettre rigoureusement en pratique. Ce côté même de son avenir le charme ; il éclairera l’ignorance des paysans que l’incurie du gouvernement abandonne dans l’ornière des vieilles routines ; ces bons villageois viendront le consulter, et il leur donnera paternellement ses lumières et conseils, et quand il passera dans les rues, ces simples et naïfs enfants de la nature le salueront avec respect et reconnaissance. […] Quelle vie de cocagne il va enfin mener, il la voit, il l’admire, il la tient. […]

Ne riez pas de pitié, ne haussez point les épaules en signe de mépris, tout ce que je vous dis là est vrai. Je l’ai vu et entendu mille fois, et si vous saviez combien de longues et solitaires soirées cette espérance a fait supporter au pauvre bourgeois parisien, combien de privations et combien de labeurs cela lui a donné le courage de subir, vous ne lui feriez pas une observation. »

Frédéric Soulié, Les Français peints par eux-mêmes, vol. 3, Paris, Furne & Cie, 1846.

jeudi 9 décembre 2010

"Les peuples civilisés sont essentiellement consommateurs des forces de la nature" (P.-H. Azaïs, 1841)

"Après sept ans de travaux, l'eau de Grenelle jaillit le 26 février 1841 ; son volume est de 3,100,000 litres par vingt-quatre heures; sa température est, en arrivant au sol, de 27°,7 de chaleur ; le jet, à partir du sol, de 112 pieds. Le puits de Grenelle a coûté, pour le forage, 263,000 francs, et pour les tubes 46,000 francs ; total, 309,000 francs." (P.-H. Azaïs).

 
« Buffon, dont le génie pressentait les importants secrets cachés dans les entrailles du globe, désirait que l'un des rois de son époque fit creuser le plus profondément possible dans l'enveloppe terrestre, pour que les regards de l'homme pussent, du moins, s'avancer vers la région de ces secrets.

La ville de Paris a réalisé le vœu du grand naturaliste ; elle a autorisé le forage du puits de Grenelle, œuvre colossale dans son genre, excavation la plus profonde que la main de l'homme ait pratiquée, et qui, selon les pressentiments de Buffon, est devenue l'expérience la plus frappante, la plus instructive qui pût être faite sur le corps même de la planète que nous habitons. D'une part, une colonne aqueuse de 9 pouces de diamètre et d'une longueur de 1,700 pieds* (huit fois la hauteur des tours de Notre-Dame) s'est élancée avec une telle impétuosité, qu'un jaillissement de 100 pieds encore au dessus de la surface n'a pu la satisfaire. D'un autre côté, la force souterraine qui projette cette masse énorme s'est montrée susceptible d'une irritation extrême, car, après bien des essais d'agitation contre les résistances qu'elle rencontrait, elle en est venue, le 6 octobre 1841, à une sorte de paroxysme brusque, désordonné, et d'une telle violence, que le tube intérieur, formé d'un cuivre très-épais, a été tordu, broyé. […]

… le jaillissement de Grenelle diffère essentiellement de ce que nous appelons un jet d'eau ; sa source n'est point à la surface du globe, mais sous son enveloppe, et l'impulsion à laquelle il obéit a son siège non-seulement sous l'excavation que M. Mulot** a creusée, mais sous chaque point de toute la surface du sol de Paris et du sol de toutes les plaines de la France, de toutes les plaines de l'Europe, de toutes les plaines de tous les continents ; car, sur chaque point de la surface de toutes les plaines, on pourrait pratiquer un puits artésien plus ou moins profond que celui de Grenelle; de même que, de chaque point de la surface de tout homme sain, bien constitué, ou obtiendrait un jet de sang plus ou moins rapide, mais toujours perpendiculaire à cette surface même. L'eau intérieure est le sang du globe, et toute émission vitale se fait essentiellement dans le sens vertical.

On entrevoit maintenant l'étendue de l'horizon que le jaillissement de Grenelle découvre à notre intelligence. La cause immédiate de ce beau phénomène réside dans les entrailles de notre planète et frappe sans cesse à tous les points de l'enveloppe terrestre pour les étendre, pour les projeter verticalement. Cette cause immédiate n'est donc autre chose que la force centrale du globe ; c'est sa force d'expansion générale, celle qui, dès sa naissance, a formé, par soulèvement vertical, tous ses pics isolés, toutes ses chaînes de montagnes; celle qui, de temps à autre, soulève encore des plages considérables et fait surgir des îles nouvelles; celle qui, en Islande, projette, à 300 pieds de hauteur dans l'atmosphère, d'énormes colonnes d'eau douce, que, par conséquent, elle ne prend pas dans le sein des mers […]

C'est au centre du globe qu'est condensé ce foyer d'une ardeur extrême ; à mesure qu’il rayonne vers la surface, son ardeur s'affaiblit; mais tout près de la surface, à la naissance du jaillissement, quelle énergie encore! C'est celle que manifesterait une immense machine à vapeur, faisant voler un grand convoi sur un chemin de fer. Image insuffisante ! Le poids de cent wagons égalerait-il celui d'une colonne d'eau de 9 pouces de diamètre, de 1,700 pieds de hauteur. Et ces wagons, portés sur la terre, glisseraient à leur aise sur un plan horizontal. A Grenelle, la colonne aqueuse ne porte que sur la force centrale; c'est verticalement qu'elle monte, c'est à s'élancer indéfiniment au-dessus de la surface qu'elle aspire par son impétuosité.

Quel spectacle pour notre imagination ! A l'extrémité inférieure du puits de Grenelle bouillonne une effroyable locomotive, el c'est Pluton qui en est le chauffeur! […]

Pendant l'hiver de l'année dernière, les dégorgements du puits de Grenelle augmentèrent de fréquence et d'abondance ; chaque jour, ils déposaient, dans le réservoir, 5 ou 6 mètres cubes de boue noirâtre, indépendamment de celle qui s'arrêtait dans les égouts, et de celle qui, plus mobile, plus divisée, était entraînée, par l'eau artésienne, jusqu'à la rivière. Une débâcle si forte, si soutenue excita alors ou plutôt affermit dans l'opinion publique une inquiétude bien excusable. Un abîme se creuse sous l'abattoir, disait-on; cet édifice y sera bientôt englouti ; après lui disparaîtront tous les édifices qui l'environnent, et, de proche en proche, toute la ville de Paris. Que l'on arrête le funeste vomissement, quo l'on ferme le gouffre, s'écriaient surtout les propriétaires des maisons voisines, qui déjà diminuaient sensiblement de valeur. […]

Faut-il donc fermer le puits de Grenelle ? Ce serait bien dommage. Et aujourd'hui peut-être ce serait impossible ; la force centrale n'abandonnerait pas aisément une issue si favorable à son exercice. […]

Les peuples civilisés sont essentiellement consommateurs des forces de la nature ; plus ils se développent, plus deviennent abondantes les contributions qu'ils lui imposent. Voyez ces chemins de fer que tant d'intérêts préconisent, sollicitent, et qui, par compensation aux avantages dont ils seront la source, précipiteront les engorgements de la concurrence sociale par l'émulation de l'industrie, la vieillesse du territoire par les encouragements qu'ils donneront à son exploitation, enfin la mobilité des caractères par la multiplicité et la rapidité des plaisirs!

S'il est une planète qui ne soit habitée que par des tribus sauvages, cette existence morne et sans valeur lui promet, du moins, une longévité bien supérieure à celle de notre globe, si brillant de sociétés nombreuses qui, toutes, poursuivent avec ardeur le bien-être individuel, les créations du génie mécanique, l'éclat du luxe, les découvertes de l'intelligence, les merveilles si dispendieuses de la dignité sociale, et celles des beaux-arts. Mais tous ces biens, assurément véritables, aboutissent, en dernier résultat, à un immense surcroit de population qu'il faut nourrir, et d'habitudes, de fantaisies, de passions, d'exigences qu'il faut satisfaire. Le sol terrestre ne saurait, à beaucoup près, y suffire par son revenu producteur ; il faut que sans cesse il entame son capital, qu'il s'expose aux fureurs des météores, aux calamités les plus désastreuses. Nous ne l'éprouvons que trop depuis quelques années.

Dirons-nous, pour cela, à ces peuples dissipateurs : "Arrêtez-vous, revenez en arrière !" ils ne nous écouteraient pas ; ils ne pourraient pas nous écouter. Une fois en mouvement de progrès saillant et affermi, tout peuple qui essaierait de rétrograder s'exposerait brusquement à une pléthore sociale, source immédiate de troubles violents, de malheurs extrêmes.

Acceptons nos destinées et leur balancement équitable de jouissances et de souffrances ; ménageons, sans doute, l'avenir, mais non jusqu'à lui jeter le présent en holocauste ; car, à cette condition, notre avenir même ne viendrait pas ; nous nous serions donné la mort. Tâchons seulement, pour résumer notre thèse philosophique, tâchons de ne pas trop précipiter, par nos chemins de fer, le développement extérieur du sol de la patrie, et par nos puits artésiens l'affaiblissement intérieur de son alimentation.

Usons de nos brillantes découvertes, n'en abusons pas. »

Pierre Hyacinthe Azaïs (1766-1845), Explication et histoire du puits de Grenelle, Paris, Chez Ledoyen, 10e édition, 1854 (1ère édition : 1841).
 
______________
* Soit environ 550 mètres.
** Louis-Georges Mulot (1792-1872) entreprend en décembre 1833, à l'instigation de François Arago, le forage du premier puits artésien de Paris sur le site de l'abattoir de Grenelle.

dimanche 5 décembre 2010

"Le chemin de fer va si vite que nous n’avons pas eu le temps... de jeter un dernier coup-d’œil sur... Saint-Etienne" (Journal des Débats, 1833)

"Les différentes manières de voyager" (Estampe anonyme, première moitié du XIXe siècle).












« CHEMIN DE FER DE SAINT-ÉTIENNE A LYON.

Ce chemin de fer commence à peu près où commençait la route par terre ; seulement, comme cette route par terre était obligée à mille détours dans ce pays de montagnes ; le chemin de fer s’en éloigne bientôt pour ne plus la rencontrer qu’à de rares intervalles. A l’heure qu’il est, la route par terre n’est plus qu’un chemin vicinal, et les entrepreneurs des messageries ont fait imprimer dans Le Mercure Ségusien, journal très estimable du pays, l’avis suivant : MM. Galline et Cie préviennent MM. les voyageurs, qu’à dater du 1er mars 1833, le service de leurs messageries est interrompu, ne pouvant soutenir plus longtemps la concurrence avec le chemin de fer.

Cet avis doit donner beaucoup à penser à tous les entrepreneurs de diligences. Voilà le sort qui les attend tôt ou tard ; ils n’ont donc qu’à se bien tenir et à profiter du moment où ils sont encore les maîtres des chemins ordinaires, le chemin de fer les tuera. Et en effet, quel moyen de lutter avec ces chemins ? Venez avec moi de St-Etienne à Lyon ! venez. Supposez que vous êtes dans un jour de bonheur et de paix. Il faut être calme pour bien voir. Hâtez-vous. Le chemin de fer ne part que deux fois par jour, en attendant qu’il double le nombre de ses départs. Venez. Le chemin de fer n’attend pas cinq minutes, et rappelez-vous que la voiture, une fois partie, est déjà arrivée. Vous voyez ce vaste hangar, c’est là que sont les voitures. Montez. La voiture est à plusieurs compartiments. Vous êtes six sur le devant, assis très à l’aise dans une espèce de fauteuil ; sur le devant se tient le guide en uniforme, une trompette à la main ; dans la diligence vous êtes vingt-quatre assis à l’aise ; sur le derrière vous êtes six comme sur le devant ; et, comme sur le devant aussi, se tient un conducteur en uniforme, une trompette à la main. On fait l’appel des voyageurs ; ils sont placés ; la première voiture est remplie, la seconde voiture est remplie, puis une troisième, puis une quatrième, tant qu’il y a des voyageurs à placer. Pour vous le dire en passant, les voyageurs de St-Etienne à Lyon et de Lyon à Saint-Etienne, rapportent déjà 45.000 fr. par mois au chemin de fer. Or, on comptait si peu sur ce nombre immense de voyageurs, que les entrepreneurs eux-mêmes ne l’avaient pas compté dans leurs calculs.

Quand tout le monde est placé, quand toutes les voitures sont attachées à la suite l’une de l’autre, la seconde à la première, la troisième à la seconde, et ainsi de suite, le premier guide donne un son de cor, chaque guide avec son cor répond à ce bruit ; aussitôt chaque premier guide tourne une vis correspondante à la roue, au moyen d’une manivelle qui est à sa portée ; le premier venu (ce jour-là, c’était un enfant de 15 à 16 ans) donne l’impulsion à la première voiture, et voilà cette voiture qui se met en route, entraînant les autres à sa suite. D’abord cela va doucement, puis bientôt la vitesse augmente ; plus il y a de voitures à la suite l’une de l’autre, et plus la vitesse augmente en raison du poids qui la pousse.

C’est chose merveilleuse vraiment d’aller si vite, de ne rien voir devant soi qui vous traîne, de ne pas sentir un cahot, pas une secousse, rien d’une voiture ordinaire. De chaque côté de la route, vous voyez glisser de vieux arbres sur la cime des rocs, de vieux rochers, écrasés en partie, des monceaux de houille en combustion nuit et jour pour obtenir le coke ; tantôt vous avez à droite et à gauche un précipice de 60 pieds, tantôt vous entrez dans une voûte obscure et sans fin ; car le chemin de fer, voyez-vous, est inflexible comme le destin : il va tout droit devant lui sans reculer jamais. Il marche, il comble les vallées, il brise les montagnes : on dirait qu’il obéit à cette voix toute puissante de Bossuet : Marche ! marche ! marche ! Aussi il marche, il marche à vous donner le frisson et le vertige. Pour moi, je ne saurais rendre ce que j’éprouvais la première fois où je me confiai à cet élément tout nouveau. Aller si vite, traverser tant de montagnes, franchir tant de précipices, et tout cela au moyen de ces deux lignes de fer parallèles ! Chaque ligne de fer est longue de 12 pieds et repose sur des crochets. Le chemin tient en réserve une foule de ces ornières qui peuvent être remplacées en deux heures en cas d’accident. Le frottement de toutes ces voitures est presque insensible, bien que nous fussions ce jour-là dans des voitures non-suspendues. Que sera-ce donc le jour où le chemin de fer aura, lui aussi, ses élégantes calèches à ressorts anglais ?

Au reste, les voitures du chemin de fer ne différent des voitures ordinaires que par la roue, qui est tout en fer et qui est légèrement recourbée, afin de s’emboîter exactement dans les deux ornières. Pendant une grande partie de la route le chemin est double, afin que les voilures d’aller et de retour puissent se croiser sans se rencontrer jamais. La simplicité de toutes ces choses est peut-être ce que j’ai vu de plus étonnant dans tous ces miracles dont je me doutais si peu, et qui sont à cent lieues de Paris seulement.

Le chemin de fer va si vite que nous n’avons pas eu le temps, comme c’était notre intention, de jeter un dernier coup-d’œil sur la ville singulière que nous quittions, St-Etienne ; et vraiment c’est dommage de la quitter si vite. Que de grands établissements nous laissions derrière nous ! Que de fournaises ardentes ! Que d’enclumes retentissantes sous le marteau ! que de métiers à fabriquer la soie ! Que de teinturiers, de forgerons, d’ourdissages ! Que de machines à vapeur, que de rouages, que de meules en mouvement ! c’est un bruit immense, c’est une activité immense : on broie le fer, on sculpte le bois, on fabrique la soie, on aiguise, on fore, on tord, on brunit l’acier ; on extrait, on coule, on forge, on façonne le fer ; on tourmente le métal, la soie, le coton, le fil et le tulle dans tous les sens ; chaque jour, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, c’est une immense fabrication de toutes sortes de produits les plus opposés.

[...] A peine avez-vous fait une lieue, c’est-à-dire à peine êtes-vous à votre place depuis cinq minutes, que tout-à-coup vous entrez sous une voûte sombre comme la bouche de l’enfer ; tenez-vous bien, enveloppez-vous dans votre manteau, vous allez traverser une montagne qui n’a pas moins de 1507 mètres, c’est-à-dire 4.600 pieds de largeur. Cette montagne, qu’il a fallu percer d’outre en outre a été le premier obstacle du chemin de fer de MM. Séguin. Ils ont hésité longtemps avant de la percer ; longtemps ils se sont demandé s’ils ne procéderaient pas par plans inclinés, comme MM. Henri et Meylet, pour le chemin de Roanne ; enfin ils ont décidé que la montagne serait percée d’outre en outre. Et quelle montagne à percer, grand Dieu ! Vous avez souvent lu dans des récits de voyages l’histoire de ces chemins creusés dans le roc vif, et à ce mot roc vif vous avez fait comme moi, vous vous êtes beaucoup récrié d’admiration, vous vous êtes rappelé involontairement ces rochers calcinés par Annibal, à force de feu et de vinaigre, auxquels nous ajoutons une foi aveugle depuis nos premières études sur l’Histoire romaine. Eh bien ! ces rocs vifs, ces rochers même d’Annibal, confits dans le vinaigre, à supposer qu’ils aient jamais bu tant de vinaigre, ne sont rien, comparés à cette montagne de 1507 mètres, qu’il a fallu creuser à une si grande profondeur dans un terrain qui n’était rien moins que du roc vif.

[...] Quand vous êtes entrés sous la voûte, si vous êtes assis sur le devant de la voiture, ayez soin de vous retourner vers le jour. Devant vous, vous êtes dans une obscurité profonde ; retournez-vous, et à l’entrée de la voûte, vous verrez le jour comme un point. C’est une lueur charmante qu’on pourrait comparer au verre d’une lanterne magique qui aurait un paysage immense pour point de vue. La voiture court dans l’ombre, et tout en vous éloignant du soleil, vous voyez au-dessus de votre tête, par l’ouverture même de la voûte, à la lueur d’un soleil, ordinairement éclatant et chaud, tout un paysage animé, des montagnes étincelantes, des arbres vigoureux, tout cela très distinctement, tout cela à la distance de quatre mille pieds. Tant que le Tunnel de Londres, sous la Tamise, ne sera pas achevé, notre montagne de St-Etienne ainsi percée, sera la plus belle chambre obscure de l’univers.

En voyageur véridique, et pour qui les plus petits faits d’un voyage pittoresque ont leur souvenir et leur charme, je dois cependant signaler un danger que courent sous cette voûte tous les voyageurs imprudents ou trop jeunes qui, pendant ce long trajet dans l’ombre, s’occuperaient d’autre chose que de chambre obscure et de perspective dans le lointain. La seconde fois que j’ai traversé la voûte, toutes les voitures étaient au grand complet. Nous étions au mardi-gras, et évidemment, pour la majorité des voyageurs, il s’agissait d’un voyage de plaisir. Il faut vous dire, avant de continuer mon anecdote, que cette voûte, de 4,600 pieds, ne va guère en droite ligne que pendant 4,000 pieds. Arrivée à ce terme, cette belle ligne si admirablement droite, qu’à cette distance même vous pouvez voir l’heure à votre montre, fait tout-à-coup un brusque détour, et, à ce détour, comme la sortie de la voûte n’est plus qu’à 600 pieds de là, vous êtes tout-à-coup inondé d’une lumière inattendue. Or, ici est le danger que je signalais tout-à-1’heure. En effet, ce jour-là je fus tiré de ma contemplation muette par les grands éclats de rire de mes compagnons de voyage. A ce grand rire, je me retourne, et je vois une pauvre jeune femme qui cachait de son mieux la rougeur de son visage dans ses deux mains. Il paraît qu’elle s’était laissé prendre un baiser pendant le trajet, comptant un peu trop sur cette obscurité qui avait cessé si vite. Ce brusque détour lui avait été fatal. Un beau jeune homme brun se tenait sans confusion à côté d’elle ; les éclats de rire se prolongèrent jusqu’au moment où la voiture sortit de la voûte ; mais à l’instant même où nous fûmes rentrés sous le ciel, le beau jeune homme brun prit sa revanche des rieurs en les mettant de son côté. – "Messieurs, dit-il en montrant la pauvre jeune personne toute confuse, je vous présente ma femme !" Et en effet, il l’avait épousée la veille à St-Etienne, et il la conduisait, jolie comme elle était, jusqu’à St-Chamond, la première petite ville que vous rencontrez à votre gauche en sortant de cette voûte de 4,600 pieds.
J. J. »

L’Echo de la fabrique, n° 36, 8 septembre 1833 (relation reprise du Journal des Débats.)

dimanche 28 novembre 2010

"Notre système d'impôts indirects... atteint plus particulièrement les classes pauvres" (Dubois, 1839)

Paul Serusier (1864-1927), Le tisserand (1888). Musée d'art et d'archéologie, Senlis.













« HYGIENE PUBLIQUE.

DE L'INFLUENCE DE QUELQUES UNES DE NOS LOIS FISCALES SUR LA SANTE PUBLIQUE.

Pour bien apprécier l'influence de nos lois fiscales sur la santé publique, il importe de considérer chacune de ces lois en particulier : il y a en effet sous ce rapport une très grande différence entre les impôts directs et les impôts indirects. Le législateur a cherché dans l'établissement des premiers à prendre pour base proportionnelle la fortune des citoyens, tandis que dans notre système d'impôts indirects on n'a aucun égard aux facultés diverses des particuliers; on atteint indistinctement toutes les classes de la société ; il y a plus, et nous le prouverons tout à l'heure, on atteint plus particulièrement les classes pauvres, on aggrave leur misère, et conséquemment on altère leur santé. Mais passons à l'examen de ces lois en particulier.
La contribution des portes et fenêtres n'est autre chose qu'un impôt sur la lumière et sur le renouvellement de l'air. Dans un ouvrage présenté tout récemment à l'académie des sciences, un auteur établit qu'il y a un rapport direct entre les lumières de l'esprit et celle qui pénètre par l'ouverture de nos maisons, et que ce rapport entre l'instruction et le nombre de ces ouvertures est parfait, c'est à dire que plus il y a déportes et fenêtres, plus il y a d'instruction, et réciproquement ; en sorte que toutes les fois qu'en traversant un pays on voit des maisons ayant beaucoup de portes et fenêtres, on peut en conclure que l'instruction y est répandue.

Nous trouverons, nous, un autre rapport non moins formellement établi, c'est que le nombre des maladies, et particulièrement des maladies scrofuleuses, est précisément en raison inverse du nombre des portes et fenêtres; de sorte que toutes les fois qu'en traversant un pays, on voit des maisons presque entièrement privées de fenêtres, on peut en conclure que les maladies scrofuleuses règnent dans les mêmes habitations; et il n'est que trop avéré que dans beaucoup de villages, les habitants, pour diminuer le fardeau de leurs impôts, prennent le parti de boucher leurs fenêtres ; dans un village de Picardie, nommé Oresmaux, des familles entières ont fini par succomber, atteintes qu'elles étaient toutes de scrofules ; M. Baudelocque en a recherché les causes : la plupart des maisons, construites en terre, n'avaient pas décroisées (Etud.sur la mal. scroph., page 244).

M. Baudelocque rappelle dans son ouvrage que, suivant une tradition fort ancienne, le sacre conférait aux rois de France le pouvoir de guérir les scrofuleux, et que l'attouchement eut encore lieu lors du sacre de Charles X. Suivant M. Alibert, ancien médecin de ce roi, la chose était louable, en ce que le pouvoir profitait de celle occasion pour faire des libéralités ; suivant nous, le meilleur attouchement eût été d'exempter d'abord les malades de l'impôt sur les portes et fenêtres, et d'accorder des primes d'encouragement à tous ceux qui par un bon système de ventilation, de renouvellement de l'air, auraient mis leurs familles à l'abri de celle maladie. Mais je passe à des impôts dont l'action sur l'état sanitaire des populations est bien moins contestable encore, je veux parler des impôts indirects et des prélèvements des octrois.

Voyons d'abord l'impôt sur le sel : pour faire sentir combien cet impôt est onéreux, et comment, par sa nature même, il tend à altérer l'état sanitaire des classes les moins aisées de la société, il faut parler de l'usage du sel et de son indispensable nécessité.

Il résulte de quelques recherches faites tout récemment par mon compatriote M. Barbier, que chaque individu consomme, terme moyen, de trois gros à une once de sel par jour; que, quelle que soit l'abstinence, la sévérité du régime, imposées à certaines sectes religieuses, leur santé peut se conserver intacte, mais à la condition d'user d'une certaine quantité de sel ; on a vu d'une part des individus soumis au régime le plus austère, mais usant de sel, conserver les attributs de la plus belle santé, et d'autre part des paysans russes, bien nourris d'ailleurs, mais forcés par leurs seigneurs de s'abstenir de sel, tomber dans un état de dépérissement rapide. Ainsi, dit M. Barbier, nos humeurs ne tardent pas à se détériorer, nos tissus organiques à perdre de leur intégrité normale, quand une certaine quantité de sel ne pénètre pas journellement dans la machine humaine ; mais il y a un autre fait non moins important, surtout lorsqu'il s'agit de constater les effets d'une mesure fiscale, c'est que la consommation du sel diminue en proportion de la délicatesse des aliments ; chacun sait, en effet, que les aliments tirés du règne animal exigent peu de sel pour leur digestibilité, tandis que ceux qu'on tire exclusivement du règne végétal en exigent une bien plus forte proportion, d'où il résulte que la consommation du sel augmente d'autant plus que les aliments deviennent plus farineux, qu'ils deviennent plus grossiers. Il faut près d'une once de sel pour faire digérer un litre de haricots : de sorte que l'impôt sur le sel augmente précisément avec la misère du pauvre !!

Je ne parlerai pas de l'utilité du sel dans l'économie rurale, soit pour faire supporter aux animaux ce qu'on appelle la vie d'étable, soit pour rendre plus florissante la vie des prairies, soit enfin comme moyen prophylactique d'une foule de maladies, spécialement des affections cutanées et des cachexies séreuses : je ne parlerai pas non plus de l'utilité du sel comme moyen puissant de fertilisation pour le sol ; il est évident que c'est là un impôt qui ne pourrait être décliné par personne, et moins encore par le pauvre que par tout autre.[…] Mais le fait le plus important à signaler ici c'est que le besoin du sel est d'autant plus formel, d'autant plus impérieux, d'autant plus pressant, que l'alimentation est grossière et insuffisante ; de sorte que l'impôt sur sa consommation nous parait surtout devoir compromettre la santé des pauvres habitants des communes rurales.

Remarquons ensuite, comme conséquence de ce que nous venons de dire, que les- produits graduellement plus considérables de cet impôt, loin d'être un signe de prospérité publique, prouvent plutôt que la misère augmente, que le besoin de faire supporter une mauvaise alimentation devient chaque jour plus pressant et plus universel. Ce n'est donc un impôt bien assis, qu'en ce sens ; que nul ne saurait s'y soustraire, pas même le plus misérable, et que son produit augmente avec la détérioration de la santé publique, qui suit la perte du bien-être.

Sous la restauration, on a vu cet impôt grossir d'année en année : en 1814, il ne produit que 25 millions; en 1815, il passe 35 millions ; en 1818, ses proportions augmentent de nouveau, on lui voit atteindre 41.218.000 ; en 1821, 49 millions. Sous le régime actuel, il n'acquiert pas moins de force ; en 1835, il s'est élevé à 53.817.000 fr., sans comprendre les produits très considérables des salines de l'Est.

Bien que les produits des octrois ne soient portés que pour un dixième au budget général de l'Etat, que les administrations soient distinctes et spécialisées, je rapprocherai ici ces impôts des contributions indirectes et j'en examinerai les effets sur la population des villes. [...]

Le vin, pour les ouvriers des villes, ne devrait pas être un objet de luxe, mais bien un objet de première nécessité ; nos lois fiscales tendent à intervertir cet ordre naturel, cet ordre tout moral. Le vin est devenu pour les dernières classes un objet de luxe et de débauche ; aussi son usage, loin de tourner au profit de la santé du peuple, contribue plutôt à l'altérer. Les ouvriers n'introduisent guère de vin dans leurs ménages, ils n'en achètent ni pour leurs femmes ni pour leurs enfants, chacun sait que c'est surtout hors des barrières, le dimanche et les premiers jours de la semaine, qu'ils vont en boire pour échapper aux lois fiscales. Ainsi, pendant les jours consacrés aux travaux les plus pénibles, les privations sont rigoureuses pour les familles indigentes ; arrivent ensuite des excès qui augmentent la population des hôpitaux.

Peu de temps après le rétablissement des octrois, en l'an IX, le droit d'entrée des vins dans Paris était de 6fr. 60 c. par hectolitre ; en 1819, il était de 13 fr. 50 c. ; sous le nouveau régime ce droit a été porté à 18 fr. 50 c. Personne n'ignore que les droits sont les mêmes pour tous les vins ; mais, comme l'ouvrier prend cette boisson en détail chez les marchands de vins, il doit en payer d'abord la valeur réelle, puis les droits d'octroi, les droits de l'exercice des contributions indirectes, puis le bénéfice des marchands ; bref, le vin falsifié a triplé pour lui de valeur !...

Nous avons montré tout à l'heure la progression rapide du tarif des octrois de Paris depuis l'an IX jusqu'en 1833 ; or nous allons voir que la consommation, dans le même espace de temps, a suivi une marche inverse. En l'an IX, il est entré dans Paris 1.016.613 hectolitres de vin tarifé, comme nous l'avons dit, à 6 fr. 50 c.; en 1819, il n'en est plus entré que 805,499 hectolitres tarifés à 13 fr. 50 c., et en 1839, seulement 595.585 hectolitres tarifés à 18 fr. 50. Ce n'est pas tout, en l'an IX la population de Paris n'était que de 547.756 habitants; en 1819, elle était de 713.765, et en 1839 de 774.338 habitants. On voit d'après ces chiffres quelle réduction progressive a éprouvée la consommation de chaque individu !...

Les eaux de vie au dessous de 93° ont été tarifées à raison de 95 fr. l'hectolitre, et 18 fr. pour le compte du Trésor ; mais comme les ouvriers trouvent moyen de se stimuler et même de s'enivrer avec une quantité bien moindre d'eau de vie que de vin, il en résulte que dans l'intérieur de Paris, c'est sur l'eau-de-vie qu'ils se rejettent.

Parent-Duchâtelet a cité à cette occasion un fait remarquable : c'est que le régime des ouvriers débardeurs est très différent au delà et en deçà des barrières. Les ouvriers de Bercy ne boivent que du vin naturel, tandis que les ouvriers de l'intérieur ne boivent guère que de l'eau de vie ou du vin frelaté, aussi sont-ils presque toujours tourmentés de coliques ou de tranchées.

Toutes les viandes sont taxées, or la viande est un aliment indispensable aux ouvriers des villes. Les ouvriers sans travail, sans ressources, sentent tellement cette nécessité, qu'ils préfèrent manger une viande détestable à ne pas en manger du tout. En voici la preuve : il y a dans Paris deux établissements où l'on débite des têtes de moutons cuites et du bouillon fait avec ces mêmes têtes; l'un de ces établissements est situé près de la Grève, l'autre dans la Cité. Le potage, préparé dans une immense chaudière, distribué à discrétion, coûte un sou par convive. Les têtes, pourvu qu'on rende les os, coûtent de deux sous et demi à trois sous.

Mais il est à remarquer que tous ceux qui fréquentent ces établissements sont des hommes absolument fans ressources, que s'ils y vont, c'est à cause de leur extrême pénurie, de leur profonde misère; dès qu'ils ont du travail ils se gardent bien d'y retourner : ils achètent d'autres viandes.

L'impôt sur les viandes a été aussi en grossissant depuis l'époque de son rétablissement jusqu'à nos jouis; non pas tant sous le rapport de sa quotité générale que sous le rapport du tarif : je m'explique :

Depuis le rétablissement des octrois, la population de Paris a été sans cesse en s'accroissant, les besoins de cette cité ont dû s'accroître dans la même proportion ; d’un autre côté le tarif a été élevé ; il devait en résulter des produits beaucoup plus considérables ; mais il n’en a pas été ainsi ; ce tarif paralysait et même arrêtait la consommation dans les classes peu fortunées, en voici la preuve :



On voit d'après ce petit tableau que la consommation des viandes de bonne qualité a progressivement diminué depuis l'an IX jusqu'aujourd'hui; on voit d'un autre côté que la viande de vache n'entrait que pour une très faible proportion dans l'alimentation des habitants de Paris en 1819, mais que le tarif s'élevant de jour en jour, il a bien fallu en revenir à ces sortes de viandes, de telle sorte que dans les derniers temps on a consommé presque deux fois autant de viande de vache qu'en l'an IX, et presque cinq fois autant qu'en 1819.

La consommation des viandes de mouton et de veau a été au contraire en décroissant ; quant à celle de porc elle a été en augmentant, mais peut-être au détriment de la santé. J'ai dit plus haut, en parlant des boissons, que les ouvriers de nos villes, dans la presque impossibilité où les avait mis l'augmentation incessante des tarifs d'acheter du vin en suffisante quantité, s'étaient rejetés sur l'eau-de-vie qui produit des effets de stimulation à bien plus faible dose et à meilleur marché, j'en dirai autant pour la viande de porc et surtout pour les viandes à la main, viandes qui, sous un petit volume, produisent des effets plus marqués; ajoutons en outre que ces viandes sont vendues toutes préparées, ce qui les fait encore plus rechercher par la classe ouvrière.

D'après tout ce que nous venons de dire on conçoit combien des droits excessifs imposés sur l'alimentation première, indispensable, sont préjudiciables à la santé publique. La population s'accroît, et cependant les moyens de bonne alimentation vont en diminuant ; si donc d'autres éléments n'agissaient avec force sur le mouvement de la population on la verrait rapidement tomber par le fait de ces lois fiscales.

La somme totale de l'alimentation liquide et solide reste la même, du moins elle éprouve peu de variations; mais elle se détériore, elle devient d'autant moins saine qu'on élève les tarifs ; les ouvriers boivent autant que de coutume, mais ils boivent ou des vins falsifiés ou de l'eau-de-vie; leurs familles, leurs enfants boivent plus d'eau. Ils mangent toujours de la viande, mais la proportion des viandes de vache, de porc et de viandes à la main, est plus forte. Or, des deux côtés, veuillez en mesurer les effets sur la santé publique ; calculez les effets d'un régime composé de viande de vache, de têtes de moutons et d'eau ; ajoutez les effets d'un régime composé de charcuterie et d'eau-de-vie !!!

Sous le ciel de la France, et particulièrement sous celui de Paris, qui, chaque année, nous gratifie de cent quatre-vingts jours de brouillard, de cent quarante jours de pluie, et de vingt-un pouces d'eau, il faut de toute nécessité user de combustibles; aussi on s'est empressé d'imposer les combustibles. Ici encore, comme pour les boissons et les comestibles, le tarif s'est graduellement élevé et la consommation moyenne a diminué; donc la somme des privations a été en s'agrandissant.

C'est sur les deux extrêmes de la vie qu'ont dû nécessairement porter ces privations. S'il est un point de doctrine bien constaté en hygiène publique, c'est l'influence funeste des saisons rigoureuses sur les jeunes enfants et les vieillards. Pour deux enfants qui meurent en janvier, dit M. Quetelet, ou n'en perd qu'un seul au mois de juillet. L'hiver recommence à faire sentir sa funeste influence après l'âge de 40 ans ; après 65 ans le froid est aussi a craindre pour les vieillards que pour les enfants nouveau-nés. […]

Il y a plus : nous pourrions donner à cet égard une sorte de contrépreuve. Il existe une petite ville à quatre lieues de Lyon sur la rive droite du Rhône et qu'on nomme Givors. M. Brachet en a relevé les décès avec soin, et à son grand étonnement, il a trouvé que le maximum de la mortalité pour les enfants y est déplacé, qu'il n'est plus le même qu'à Paris ; l'hiver n'y exerce plus sa funeste influence sur le premier âge de la vie. Le froid cependant n'est pas moins vif à Givors qu'à Paris, mais, dit M. Brachet, les moyens de s'en garantir y sont très communs; pour la classe ouvrière et surtout pour les ouvriers de la verrerie, le chauffage ne coûte rien ; ils ont leur tour à recueillir ce qu'on appelle le grésillon ou charbon brûlé ; chacun a un bon feu chez soi.

Ceci confirme pleinement cette vérité que l'homme, comme être intelligent, sait et peut réagir contre les climats, qu'il peut en atténuer les mauvais effets, les annihiler même ; mais, pour cela, il ne faut pas que la misère vienne lui en ôter les moyens.

Qu'on établisse en effet à Givors des lois fiscales sur la consommation des combustibles, sans oublier le grésillon, et bientôt vous verrez le maximum de la mortalité des enfants retomber en hiver et dès lors vous aurez une augmentation considérable dans cette mortalité ; car le maximum d'hiver l'emporte nécessairement sur le maximum d'été.

Mais pour justifier la nécessité, la rigueur de ces sortes d'impôts, en nous objectera sans doute que la majeure partie des sommes perçues est précisément employée à secourir les indigents et les malades. Pour apprécier cette objection à sa juste valeur, il faut tout simplement examiner combien on exige des pauvres contribuables et combien on leur donne.

On a établi qu'en France la moyenne des impôts est actuellement de 31 fr. 35 cent, par individu ; mais par suite des exigences locales, dont je n'ai fait connaître qu'une partie, dans certaines villes la moyenne s'élève annuellement à 100 fr., et ceci est rigoureusement vrai pour les individus qui touchent à l'indigence. Or, après mille expédients, après tant d'appels à la philanthropie des riches, tout ce que les bureaux de charité peuvent accorder aux indigents inscrits sur leurs livres ne va pas au delà de 20 fr. par an ! Comparez.

Sans doute c'est pour leurs dépenses locales que les communes ont été autorisées à s'imposer extraordinairement, à s'entourer d'octrois ; nous savons qu'une partie des rentrées doit faire face aux frais des hôpitaux, des hospices et des secours à domicile ; mais nous avons vu que l'assiette de ces impôts est telle qu'elle accroît nécessairement d'année en année le nombre des indigents et des malades. C'est comme une vaste plaie qu'on veut guérir aux dépens des parties malades elles-mêmes. [...]  

Dubois (d’Amiens). »

L'expérience: journal de médecine et de chirurgie (publié par J. E. Dezeimeris), n° 83, 31 janvier 1839.

mardi 23 novembre 2010

"Les porteurs d'eau forment à Paris une espèce de république" (Maineur, 1841)

« Le porteur d'eau est presque toujours un enfant de l'Auvergne, ce pays si pittoresque, mais qui présente bien moins d'intérêt à l'observateur par la beauté de son climat, les accidents de ses montagnes, la fécondité proverbiale de son sol, que par les mœurs de ses habitants et son organisation intérieure. Dans cette contrée, que la nature a si richement partagée, vit un peuple original, s'il en existe encore, primitif, quoique spéculateur et rusé. Toujours le même, bien que, par un mouvement continuel de va-et-vient, il se répande sur toute la surface de la France, c'est une monnaie si bien frappée, que la circulation ne peut mordre à son empreinte. Là, les traditions de la famille, le foyer paternel, le pays, sont encore comptés pour quelque chose. Nul ne s'y dérobe à la destination de sa nature; chacun accepte une profession comme un héritage paternel, ou comme la loi de sa constitution physique, et se soumet docilement, si Dieu, qui a dit à la mer obéissante : Tu n'iras pas plus loin ! écrit sur ses épaules herculéennes : Tu seras porteur d'eau.

Les porteurs d'eau forment à Paris une espèce de république qui a établi son domaine dans la rue. Elle a ses lois, son aristocratie, sa hiérarchie même, tout cela calculé d'après les mœurs de celle race laborieuse et patiente. A l'âge marqué, c'est-à-dire dès qu'il a échappé aux chances de la conscription, l'Auvergnat s'achemine gravement et sans inquiétude vers la capitale ; il y a sa place préparée de longue main, auprès d'un parent ou à un ami de quelque parent, car rien n'échappe à cet esprit de prévision. Nouveau débarqué dans ce monde qu'il ne connaît pas, il ne sait rien, il n'a rien; il se met au service d'un autre, il fait un pénible noviciat. Peu à peu il établit ses rapports, prépare sa clientèle, démêle le labyrinthe des rues, réalise quelques économies, et alors il commence à travailler pour son compte. D'abord modeste possesseur de deux seaux en fer-blanc, qu'il place pour plus de commodité aux deux points opposés de la circonférence d'un cercle ou d'un carré long, il vient cent fois par jour à la fontaine publique où il a établi son quartier général, et part de là en décrivant tous les rayons possibles, pour aller ravitailler avec une scrupuleuse exactitude les fontaines privées du sixième étage comme celles du premier ; dans l'hôtel somptueux du pair de France aussi bien que dans l'humble mansarde du pauvre ouvrier. Il sait le matin combien de fois dans la journée ses seaux devront être remplis et vidés, combien il aura d'étages, de marches à monter et à descendre, et il combine ses heures, ses voyages, de manière à ce que toutes ses pratiques soient satisfaites. Vous ne seriez pas capable de dire aussi exactement que lui à quel moment il vous faudra de l'eau et de quelle quantité vous aurez besoin : c'est un détail dont il est tout à fait inutile que vous vous occupiez, et dont il fait son affaire avec une intelligence vraiment remarquable. Il connaît vos jours, et vient de lui-même sans qu'il soit nécessaire que vous l'appeliez : il va tout droit à votre cuisine, y entre comme dans son domaine, place et déplace à sa guise le meuble dont il s'est adjugé la surveillance spéciale, et sur lequel il n'a aucun compte à vous rendre tant qu'il ne désemplit pas. Et vous le laissez faire comme il l'entend, vous le laissez sans défiance aller et venir quand cela lui plaît ; car sa probité, sa discrétion vous sont connues : il n'y a pas d'exemple qu'un porteur d'eau ait été cité devant les tribunaux pour avoir abusé de la confiance que vous lui accordez.

Si vous ne le payez pas à chaque voyage, son livre de comptes est tout simplement le coin de mur avoisinant votre fontaine, sur lequel il trace avec un charbon, en guise de plume, autant de raies qu'il vous a fourni de voies d'eau.

Aussitôt que de nouvelles économies lui permettent de donner à son petit négoce un peu plus d'étendue, il se procure un tonneau monté sur deux roues, que moyennant une légère rétribution, il fait remplira des fontaines placées pour cet usage dans les différents quartiers de Paris. Ce tonneau, qu'il traîne à bras d'une manière fort pénible, surtout dans les rues montantes, est pourtant une grande amélioration pour lui : il trouve à s'en servir une économie considérable de temps, et n'ayant plus à faire un voyage par chaque voie qu'il fournit, il peut arriver à doubler, à tripler même le nombre de ses clients.

Enfin, à force de multiplier ses relations el d'arrondir la masse de ses profils, il atteint le sommet de l'échelle, c'est-à-dire qu'il achète un cheval, puis un second, puis un troisième, qu'il attelle à autant de tonneaux : alors il est maître, il prend à son service une quantité de subordonnés proportionnée à l'importance de son commerce : c'est tout à fait un personnage. La hiérarchie des porteurs d'eau a donc ses quatre degrés bien distincts. »

Joseph Maineur, « Le porteur d’eau », in Les Français peints par eux-mêmes. Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, vol. 4, Paris, L. Curmer, 1841.

dimanche 24 octobre 2010

"Obéissance absolue et passive dans les masses, voilà la politique du catholicisme" (anonyme, 1845)

« L'unité et l’infaillibilité dans le pouvoir, l'obéissance absolue et passive dans les masses, voilà la politique du catholicisme. Cette politique est fondée d'abord sur la notion même du pouvoir. Tout pouvoir appartient a Dieu, qui règne absolument et arbitrairement sur le ciel et sur la terre.

Dieu, en donnant sa révélation, a établi une foi que les hommes ne sont pas appelés à juger, et une hiérarchie inspirée ou du moins divinement assistée, pour interpréter cette loi et la hiérarchie accepte la souveraineté de fait, comme une puissance qui vient de Dieu, et a toujours prêché aux peuples l'obéissance aux monarques absolus, en tout ce qui n'attaquait pas la foi. Voilà donc deux arguments contre la démocratie l'idée du pouvoir considéré dans sa source, et la pratique constante de l'Église.

Il est facile de prouver la même chose par des raisons générales et des exemples particuliers. Et d'abord la loi catholique est essentiellement monarchique et absolutiste en elle-même, et ne doit tendre qu’à façonner les gouvernements humains à son image. Pour les catholiques, la liberté consiste à pouvoir faire ce qu'on doit. Tout est arrêté, tout est défini il n'y a rien à examiner. Donc l'organe de la loi doit être simple et unique comme elle.

La démocratie est le gouvernement du doute et du bon plaisir des majorités ; peu importe qu'un principe soit vrai en lui-même il devient vrai pour la république, dès que le peuple l'a voulu aussi la minorité des sages est-elle toujours opprimée dans les gouvernements populaires.

Le catholicisme politique, c'est la foi au gouvernement et le gouvernement de la foi. Les croyants n'ont pas besoin d'un sénat qui délibère : la loi est là ! Il s'agit de savoir si elle affirme ou si elle nie en telle ou telle circonstance un enfant suffirait pour prononcer. D'ailleurs la foi catholique enseigne que tout homme qui se trouve à la tête du gouvernement a une grâce toute spéciale qui le soutient et le dirige, et ne permet pas aux sujets de juger les actions du maître que la Providence leur impose.

Il n'y a dans le monde que deux classes d'hommes ceux qui veulent faire ce que Dieu veut et ceux qui veulent faire ce qu'ils veulent. Les uns admettent une loi absolue, et se soumettent à quiconque est reconnu d'eux pour l'interpréter légalement les autres n'admettent que leur bon plaisir, et sont obligés de se consulter entre eux pour s'entendre, s'ils ne veulent pas se battre ou s'ils sont las de se battre. Ainsi la majorité l'emporte, et soumet la minorité à ses exigences et à ses caprices.

Voilà les vrais principes philosophiques du catholicisme en matière de gouvernement ; demandez aux docteurs et aux théologiens les plus accrédités en France et en Italie, vous verrez si l'on vous en impose et si même on vous a dit tout. »

[Anonyme], Paix ! paix ! Réprimande adressée par un abbé et un théologien à Timon, qui n'est ni l'un ni l'autre, Paris, chez les marchands de nouveautés, 1845.

mercredi 6 octobre 2010

"Chaque égout de Paris a ses immondices particulières" (Jules Janin, 1836)

Egout collecteur construit sous le boulevard de Sébastopol à Paris, gravure du Monde Illustré (1858).

« Chaque égout de Paris a ses immondices particulières. L'École Militaire, l'Hôtel des Invalides, la Salpêtrière, font de l'égout qui les traverse une véritable fosse d'aisances ; l'égout des abattoirs est rempli de matières animales ; l'égout des Gobelins est une teinture noirâtre. Comme aussi chaque égout a une odeur qui lui est propre ; — odeur fade — ammoniacale — d'hydrogène sulfuré — odeur putride, — odeur d'eau de savon ou de vaisselle croupie en été entre les pavés. L'odeur fade est la plus innocente de toutes ; c'est l'odeur des égouts bien tenus et dans lesquels l'air circule. — l'odeur ammoniacale, c'est l'odeur des fosses d'aisances en grand. — L'hydrogène sulfuré a la propriété de noircir l'or et l'argent, et surtout de tuer son homme comme ferait un coup de sang. C'est l'odeur des égouts qui ont été négligés depuis longtemps. — L'odeur putride, qui est rare, se trouve cependant dans toute sa pureté à l'embouchure de l'égout de l'abattoir du Roule. — L'odeur forte, repoussante et fétide domine au Gros-Caillou , dans les rues de l'Oursine, de Croulebarbe, au faubourg Saint-Denis. Il y a encore une septième classe d'odeurs, qu'on peut appeler odeurs spéciales. Ainsi l'égout Amelot c'est la vacherie et l'urine des animaux ; la rivière de Bièvre exhale une douce odeur de tan qui est le serpolet de ces rivages ; l'égout de la Salpêtrière réunit à lui seul le plus horrible assemblage de toutes ces douces odeurs.

Mais en fait d'odeurs fades, putrides, repoussantes, variées ; en fait d'ammoniaque et d'hydrogène sulfuré, que dirons-nous donc du grand égout où se décharge la voirie de Montfaucon, dans laquelle voirie on apporte, bon an mal an, quatre cent quatre-vingt-dix-huit mille sept cent cinquante bouches de vidanges, formant ensemble un million cent quatre-vingt-dix-sept pieds cubes de matières fécales ? Dans cet aimable lieu, le liquide se sépare du solide et s'en va se perdre dans le grand égout de la rue Lancry, non sans couvrir d'un épais nuage les faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin.

Or, les égouts, ces tristes réceptacles de tant d'odeurs nauséabondes et mortelles, Paris a trop peu d'eau pour les laver et pour les assainir ; il faut que des hommes descendent, au péril de leur vie, dans ces voûtes étroites, pour balayer le sable et la boue qui les obstruent. Il faut pourtant bien que vous sachiez comment cela se fait, vous autres heureux de ce monde, qui ne voyez que le ciel et la terre, et qui mourriez d'effroi s'il vous fallait descendre dans les entrailles infectes de la belle ville que vous habitez.

Le malheureux que la faim condamne à ce travail, descend dans l'égout, armé d'une longue planche au bout d'un bâton. Il rencontre d'abord une boue liquide, et tant que la boue est liquide, il la pousse devant lui, avec un grand râteau. Si la boue résiste, on fait une digue au bout de l'égout, l'eau qui monte a bientôt rendu à cette boue compacte toute sa limpidité. Quand la boue est enlevée, reste le sable.

Ce sable qui provient du pavage des rues ou de l'inondation, est enlevé à l'aide de seaux et de poulies. L'asphyxie ou tout au moins l’ophtalmie est au fond de ce sable, qui a gardé traîtreusement toutes les émanations de l'ammoniaque. Et voilà à quel prix vous n'avez pas la peste tous les dix ans!

Cependant on demande ce que deviennent les immondices que charrient incessamment tous les égouts de cette immense ville ? Il faut bien vous le dire, ces immondices se rendent, tout infectés et tout chargés de leurs odeurs, dans la Seine, cette fière rivière où s'abreuvent chaque jour huit cent mille individus. Vous frémissez ! Vos pères ont eu peur bien avant vous : une ordonnance du prévôt de Paris en 1348, etunédit du roi Jean, de 1356, défendaient aux habitants de Paris de jeter leurs immondices sur la voie publique, en temps de pluie, de peur que l'eau ne les entraînât à la rivière.  Une autre ordonnance du prévôt des marchands défend, sous peine de soixante sous d'amende, de jeter dans la Seine aucune boue ou fumier.  Le règlement du 27 juin 1414 ordonne aux chirurgiens de porter le sang des personnes qu'ils auront saignées dans la rivière, au-dessous de la ville. Un arrêt du parlement du 21 juin 1586 condamne au fouet un valet du bourreau qui avait jeté des matières fécales dans la rivière.

Nous sommes de plus intrépides buveurs d'eau que les Parisiens des siècles passés ; nous jetons dans notre rivière tout ce qu'on y peut jeter, cependant nous nous appelons sans façon des hommes civilisés ! et nous nommons nos pères des barbares.

Mais il ne s'agit pas de nous, il s'agit des malheureux qui, cachés dans les fanges de la ville, travaillent incessamment à l'assainir. A peine descendus dans le cloaque immonde, ils sont saisis à la tête d'une vive douleur. La bouche se dessèche et devient brûlante comme elle le serait après huit jours d'une horrible fièvre ; à peine plongés dans cette boue infecte, leur peau devient sanglante, elle se couvre ensuite d'une croûte épaisse, une horrible infiltration purulente est établie dans ces tristes cadavres

Cependant, chose étrange ! Ces malheureux qui ne gagnent que deux francs par jour, sont attachés à cette triste profession comme si elle était la plus belle du monde. Non-seulement ils l'exercent sans dégoût et sans fatigue, mais encore avec joie. Ceci est un des mystères de la toute-puissance d'attraction qui s'établit entre tous les malheureux. Ces pauvres diables, séparés du monde, habitués à s'aimer, à se plaindre, à se secourir, à se sauver les uns les autres, ne voient rien au-delà de l'égout dans lequel ils vivent. La grande cité parisienne les foule aux pieds de ses chevaux, elle n'a pour eux que des excréments et de la boue; peu leur importe ! […]

Mais cependant, qu'est-il besoin d'aller chercher si loin ou si bas des égouts et des cloaques? Chaque maison de Paris ne porte-t-elle pas dans son sein son égout et son cloaque ? L'histoire des fosses d'aisance n'est pas moins digne d'intérêt que toute autre histoire de ce genre. Autrefois, la fosse d'aisance laissait couler tout ce qui pouvait s'échapper dans les nappes d'eau environnantes ; aujourd'hui, c'est une citerne imperméable qui garde tout ce qu'on y jette. Autrefois, les lieux à l'anglaise étaient un luxe, c'est presque une nécessité aujourd’hui. Autrefois, le bain à domicile était une espèce de viatique médical ; aujourd'hui, le bain à domicile est une habitude, c'est autant d'eau pour les fosses d'aisance ; vous croyez qu'il n'y a là dedans rien qui doive inquiéter ? Voici ce qui doit arriver inévitablement. Plus on jettera d'eau dans les fosses d'aisance, et plus souvent il les faudra vider, et plus souvent il faudra payer la vidange, et plus vous verrez les loyers renchérir. Il y a dans les fosses d'aisance, tout simplement, une chose que du reste on trouverait partout aujourd'hui, une révolution. »

Jules Janin, « Les égouts », La Revue de Paris, t. 34 , 1836.

"A l'âge où les ouvriers devraient encore être écoliers, on les voit devenir pères de famille" (A. Frémy, 1841)

« On sait qu'une loi tendant à abolir l'odieuse traite des enfants dans les manu-factures a été présentée aux Chambres dans cette session dernière. Nous souhaitons bien vivement qu'elle produise tous les bienfaits qu'on en attend ; car elle peut être considérée comme une loi d'urgence. […]

… transportons-nous sans transition dans la région même des existences que nous allons étudier : c'est-à-dire à la fabrique, dans un de ces vastes établissements qui représentent pour tant de jeunes ouvriers à la fois le berceau, le logis, l'école, et, faut-il le dire aussi ? la tombe.

C'est à trois ou quatre heures du matin que commence ordinairement la journée de l'enfant de fabrique. Plaçons-nous sur la route de Mulhouse, ou de Sainte-Marie-aux-Mines, avant le lever du jour, par une neige de décembre, et assistons à l'arrivée de ces familles d'ouvriers qui sont contraintes de faire quelquefois deux ou trois lieues à pied pour se rendre à la filature, et, le soir, de refaire le même trajet pour regagner leur logis. Dans les pays manufacturiers, les ouvriers trouvent rarement à se loger dans l'intérieur des villes ; l'encombrement et la cherté des loyers les obligent à aller chercher une habitation souvent fort éloignée de la manufacture.

Le départ et le retour de ces caravanes offrent un spectacle vraiment affligeant. Des femmes au teint hâve, au corps voûté, marchent pieds nus au milieu de la boue, leur robe renversée sur la tête. […] ... rien n'est plus triste que de voir ces milliers d'enfants à peine vêtus, marchant derrière leur mère en grelottant, portant sous leurs bras le morceau de pain qui doit composer leur pitance de toute la journée. Ce sont les jeunes ouvriers de la fabrique qui vont faire un rude apprentissage de l'existence, en travaillant quatorze ou quinze heures par jour, c'est-à-dire trois ou quatre heures de plus que les forçats, et cela dans une atmosphère d'étuve. Il en est qui n'ont guère plus de cinq ou six ans. A la fabrique de Sainte-Marie-aux-Mines certains enfants sont même employés dès l'âge de quatre ans et demi à dévider les trames. On remarque parmi eux un grand nombre de scrofuleux. Les vallons qui environnent Sainte-Marie, et qu'habitent les ouvriers, sont humides, malsains, ce qui rend les goîtres très-communs. Les enfants de fabrique gagnent, terme moyen, de six à sept sous par jour ; c'est à peine leur nourriture, d'autant qu'à Sainte-Marie les denrées sont à un prix fort élevé, attendu qu'une grande partie des légumes et des grains qu'on y consomme est tirée de la plaine de l'Alsace. […]

Pour étudier et connaître à fond la véritable destinée de ces jeunes ouvriers, c'est principalement sur la filature qu'il faut porter son attention ; car c'est là qu'on rencontre les plus graves abus, et les effets les plus tristes des calamités qui pèsent sur ces existences.

Dans l'industrie coton-nière, les enfants sont principalement occupés à l'épluchage du coton, au cardage, et surtout au dévidage du fil. Chaque métier à filer en occupe deux ou trois, qui sont ordinairement dirigés par un adulte. Plusieurs détails de la fabrication présentent des dangers réels : ainsi le battage du coton produit presque toujours la suffocation ; certaines machines employées à Amiens, qui minaient les forces des enfants qui les dirigeaient, ont même occasionné une plainte du conseil des prud'hommes, et par suite un arrêté de la mairie qui ordonnait la suppression de ces machines. Pour les ateliers de tissage qui sont encore soumis au vieux régime des métiers à bras, on choisit ordinairement des pièces situées au-dessous du sol, sans soleil, presque sans lumière. L'air qu'on y respire est épais, insalubre, et depuis longtemps on a reconnu qu'il exerçait une influence funeste sur la santé des travailleurs, et surtout sur les poumons délicats des enfants. Mais on a reconnu aussi que l'atmosphère de ces locaux souterrains pouvait seule rendre les fils des chaînes souples, ténus, ductiles, propres à l'opération de l'encotlage : la santé de l'ouvrier a été subordonnée à la réussite de la main-d'œuvre. […]

Dans les manufactures de laine ou de coton , les enfants, même quand ils ne remplissent que des fonctions de simple surveillance, sont presque toujours condamnés à rester debout seize ou dix-sept heures par jour, à peu près dans la même attitude, enfermés dans une pièce sans air, remplie d'une chaleur suffocante. J'ai entendu certaines mères de famille se plaindre de la longueur des classes et des études, qui ne s'étendent pas, disaient-elles, dans les collèges, à moins de deux heures consécutives. Elles craignaient qu'une application aussi prolongée ne compromît à la longue la santé de leurs fils. Probablement ces mères-là n'avaient pas visité les filatures de Thann et de Mulhouse, ni vécu dans les quarante degrés de chaleur que nécessite l'apprêt des toiles dit écossais. Une pareille visite eût aguerri leur sollicitude maternelle. […]

…dans tous les districts et cantons où l'industrie manufacturière forme la loi principale du pays, l'enfant de fabrique a une chance sur deux pour ne pas succomber aux infirmités ou aux maladies qui résultent du métier auquel sa prédestination l'enchaîne. Il a moins de liberté matérielle que le prisonnier, qui, du moins, ne respire pas un air infect ou vicié, ne travaille que lorsqu'il lui plaît, et a toujours sa pitance assurée. L'enfant de fabrique, lui, ne connaît aucune des impressions de joie et de bien-être que le travail bien organisé doit procurer, et sans lesquelles il n'est même qu'une sorte d'exaction. Il n'a jamais eu la jouissance d'un habit neuf, d'un bon repas, d'une caresse tendre ou d'une parole bienveillante ; il ne connaît pas ces bonnes journées de dimanche ou de fête passées entièrement à respirer et à se divertir, si nécessaires au cœur et à la santé des enfants. Pour lui, toutes les journées se ressemblent et lui ramènent les mêmes haillons, les mêmes tâches ingrates, les mêmes exhalaisons morbides. Quels hommes peut-on attendre d'enfants élevés de la sorte, éclos sans air, sans soleil, sans instruction surtout ? Nous nous plaignons de la classe ouvrière, nous la trouvons ignorante, abrutie, émeutière : mais, de grâce, examinons donc le terrain où elle s'ensemence, et les rejetons par lesquels elle se reproduit […].

Les enfants destinés au travail des manufactures ne reçoivent, à proprement parler, non plus de culture que le cheval destiné à faire manœuvrer la roue d'une machine ou à promener la charrue dans le sillon. Personne ne s'est donné la peine de les éclairer ni de les instruire, de former leur cœur, ni de cultiver leur raison. D'ailleurs, qui donc pourrait se charger de ce soin ? Leurs parents, dira-t-on. Mais qu'est-ce que leurs pères et mères, si ce n'est des enfants de fabrique comme eux, devenus adultes, entretenus, par leur genre d'existence, dans l'ignorance ou même la dépravation primitive, vivant le plus souvent en concubinage, investis du titre de la paternité, sans en connaître même les plus simples devoirs ! D'ailleurs, quand deux êtres ont leur journée prise par un travail abrutissant de seize ou dix-sept heures, quel temps leur reste-t-il pour les soins de l'affection et les impressions morales ? […]

La société industrielle de Mulhouse atteste, dans ses bulletins, que rien n'est plus commun que d'entendre des propos obscènes s'échapper de la bouche des plus jeunes ouvriers. Ils ont toutes les habitudes des adultes, le cabaret, l'ivrognerie, le chômage du dimanche et du lundi. Un industriel des Vosges, qui a publié d'utiles réflexions sur notre régime manufacturier, déclare qu'il faut vivre comme lui au milieu de cette race déplorable, et l'observer de près, pour se faire une idée de sa dégradation précoce et des vices qui la dévorent. Il raconte qu'à l'âge où les ouvriers devraient encore être écoliers, on les voit devenir pères de famille, et que souvent, tandis que de faibles enfants travaillent dans les manufactures, les parents fument et s'enivrent au cabaret. Ce fait des unions précoces est également attesté par les rapports des sociétés industrielles du Haut-Rhin, qui prouvent que l'on compte dans celle ville une naissance illégitime sur cinq naissances totales. […]

On voit, d'après ces divers témoignages, que le sort des jeunes filles employées dans les fabriques n'est guère moins misérable que celui des jeunes garçons. S'il est vrai qu'elles aient moins à souffrir que ceux-ci des mauvais traitements physiques, en revanche, la moralité, la pudeur, ne sont chez elles que plus gravement et plus prématurément compromises, ce qui suffit pour rétablir la balance du mal. Ces jeunes filles, livrées au désordre dès l'âge de douze ou treize ans, deviennent les mères des enfants de fabrique, qui sont ainsi, pour la plupart, les fils du concubinage ou de la prostitution, ou de mariages qui n'influent guère d'une façon moins déplorable sur leur destinée par suite des abus que nous avons signalés, la communauté de lit, ou tout au moins de chambre, entre les membres d'une même famille, et, par suite, le manque de retenue qui est chez tant d'ouvriers la conséquence de l'incurie et de l'extrême dénuement. […]

La traite de l'enfance dans les pays manufacturiers est aujourd'hui trop enracinée dans les mœurs et les usages pour espérer qu'une loi puisse aussitôt en comprimer les abus. Pour qu'une loi de ce genre reçoive son application efficace et réelle, il faut surtout qu'elle soit imprimée dans le cœur de tous. C'est donc au prêtre qu'il appartient de s'en faire l'interprète, en rappelant s'il se peut dans ses prônes, ou des conférences religieuses analogues à celles qui existent à Notre-Dame, les ouvriers à leurs devoirs de pères et de mères ; lui seul peut les initier par degrés aux principes d'une réforme salutaire, à l'aide de ces applications de l'Évangile toujours si sensibles et si touchantes, faites au nom du Dieu de paix qui semble avoir condamné d'avance les effets d'un travail oppressif pour les jeunes corps et les jeunes âmes, en disant : Laissez venir à moi les petits enfants. »

Arnould Frémy, "L'enfant de fabrique", Les Français peints par eux-mêmes. Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, vol. 1, Paris, L. Curmer, 1841.