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vendredi 14 janvier 2011

"Le quartier latin ! M. Duruy a-t-il donc oublié ce qu'il est ?" (F. Dupanloup, 1867)



Victor Duruy (1811-1894), ministre de l'Instruction publique de 1863 à 1869. Portrait en héliogravure tiré de V. Duruy, Notes et souvenris, t. 2, Paris, 2e éd., 1902.


« Monseigneur,

Dans la lutte engagée entre M. Duruy et nous, un grand nombre de nos vénérés Collègues alarmés comme je l'ai été moi-même, se sont hâtés d'élever la voix. Vous n'avez pas manqué, Monseigneur, de donner à la grande cause que nous défendons le puissant appui de votre parole, comme toujours si élevée et si ferme. L'Église et toutes les familles chrétiennes vous en seront reconnaissantes.

Vous le dites avec raison, Monseigneur, l'entreprise de M. Duruy est "sans précédents dans l'histoire des sociétés, depuis que, devenues chrétiennes, elles ont environné la femme de respect et d'égards." Comme vous le dites encore, "c'est un fait inouï" qu'un ministre puisse ainsi changer, seul et à son gré, et radicalement, les conditions de l'enseignement des jeunes filles en France, le transporter des mains des femmes aux mains des hommes, destiner aux jeunes filles, de sa pleine autorité, sur tout le territoire français, les 3.000 professeurs que la loi donne aux jeunes gens ; qu'il ose de pareilles tentatives, sans consulter personne, ni le Conseil d'État, ni le Corps législatif, ni le Sénat, ni même le Conseil supérieur de l'instruction publique, sans se préoccuper en rien des embarras qu'il crée, et créera de plus en plus au gouvernement ; et se lance enfin de la sorte, sans frein ni guides, à travers les questions les plus délicates et les intérêts les plus sacrés. […]

Quoi ! des cours réguliers, quotidiens, de jeunes filles, six jours de la semaine, deux fois par jour, dans le quartier latin, à la Sorbonne, c'est-à-dire au lieu où se tiennent tous les professorats littéraires et scientifiques, où se font tous les cours des jeunes gens, tous les examens des bacheliers, etc., etc. !

Le quartier latin ! M. Duruy a-t-il donc oublié ce qu'il est ? Pour moi, malgré l'entrée par la rue Gerson, je ne suis guère rassuré sur ce quartier-là, et je n'ai pu qu'être fort attentif aux paroles d'un des plus honorables fonctionnaires de noire ville qui s'écriait, à propos de tout cela : "le quartier latin, il est donc bien changé depuis notre temps ! Appeler là les jeunes filles, mais cela n'a pas le sens commun !"

J'ai moi-même été professeur à la Sorbonne, et je n'en ai jamais traversé les cours et les abords, sans les voir, comme ils le sont encore aujourd'hui, remplis d'étudiants qui vont et viennent, qui attendent l'ouverture des amphithéâtres, ou, après les leçons des professeurs, se forment en groupes pour discuter. Ce sera donc au milieu et sous les regards de tous ces jeunes étudiants, dispersés dans les cours ou aux abords de la Sorbonne, que devront sans cesse passer les jeunes filles, pour se rendre aux leçons qu'institue M. Duruy !

Mais, dit-on, ces jeunes filles, elles ne seront pas seules, elles viendront chacune, à défaut de sa mère, avec une gouvernante. Mais quel âge aura cette gouvernante ? M. Duruy ne le fixe pas plus que l'âge des professeurs. Et celles qui n'ont pas de gouvernantes, et dont les mères sont trop occupées, c'est-à-dire le plus grand nombre, elles viendront là, avec une bonne, plus ou moins jeune : et au lieu d'un péril, en voilà deux. Ce n'est pas tout : elles peuvent venir seules, car on n'exige pas qu'elles soient accompagnées. Mais alors quelles garanties aura-t-on sur celles qui viendront ainsi, et, s'il faut tout dire, sur ce qu'elles pourront venir chercher là?

Non, tout cela est absolument impossible. Il y a ici une absence, ou du moins un oubli passager du sens moral, qui ne se conçoit pas. M. Duruy lui-même serait effrayé, si je lui répétais le mot qu'un homme d'État éminent me disait, il y a peu de jours, sur le péril de ces étudiants et de ces étudiantes ainsi obligés sans cesse à se rencontrer. […]

Ce sont là les premiers pas dans une voie qui mènera loin, si le bon sens public ne fait résistance. Bien aveugle qui ne le voit point ! Et ceux d'ailleurs qui n'ont pas ici leurs raisons pour mettre des gants et des masques, ont dit nettement les choses, et déchiré tous les voiles.

Le jour même où ma lettre sur M. Duruy et l'éducation des filles était imprimée, et avant qu'elle eût paru, Le Siècle voyait dans cette circulaire de M. Duruy le moyen d'arracher les femmes "au joug de superstitions ridicules, et de préparer des générations nouvelles." (16 novembre.)

Quand la lettre eut paru, Le Siècle écrivit : "je demande, dit M. Dupanloup, qu'on ne forme pas pour l'avenir des femmes libres-penseuses ! Nous le croyons sans peine. Avec des femmes libres-penseuses, plus de superstitions, plus de confréries de la Vierge dirigées par des prêtres, plus de denier de saint Pierre, plus d'influences cléricales, plus de riches offrandes !" Puis Le Siècle ajoutait : "que (M. Duruy) crée le plus tôt possible une école normale supérieure de professeuses ! Pour vaincre l'ennemi qui fait obstacle à tout progrès, il n'y a qu'un moyen, un seul : instruire les femmes pour qu'elles instruisent les jeunes filles, et former des libres-penseuses." (Le Siècle, 20 novembre.)

Selon L'Opinion nationale, et c'est pour cela qu'elle applaudit à M. Duruy, le but de la circulaire, c'est d'arracher l'éducation des filles à la religion, au catholicisme, à l'Église. C'est ce que L'Opinion appelle organiser "l'enseignement laïque des femmes". "C'est là, dit-elle, une question vitale pour le pays. En effet, le Clergé tient tout en France par les femmes, et il tient les femmes par l'éducation. La plupart des filles sont élevées chez les religieuses. Par là, les prêtres sont les maîtres chez nous, dans nos maisons. Si bas ou si haut que vous portiez les regards, ils ont dans chaque intérieur un œil sans cesse ouvert et une influence toujours active." […]

Selon Le Temps, la portée de la circulaire, "c'est d'enlever définitivement la direction des esprits à l'Église, c'est de consommer la sécularisation des intelligences. […]" (Le Temps, 21 novembre.) Le Temps dit encore : "il s'agit de savoir si le prêtre, qui tient encore la femme, recouvrera par son moyen l'empire sur la société, eu si la société achèvera de s'affranchir du prêtre, en lui enlevant la femme, pour la faire participer à la culture cl à la vie générales. Au fond, et en définitive, c'est le sort de la France qui est en question." (Le Temps, 21 novembre.) […] Enfin, un professeur de l'Université, qui intervient dans la question, choisit le Siècle pour écrire ce que voici : "nous voulons pour nos filles un enseignement secondaire qui soit plus en harmonie avec l'enseignement que reçoivent nos garçons.... qu'elles puissent lire dans le même livre que nous et y puiser les mêmes pensées" : c'est-à-dire, comme dit Le Siècle, devenir de libres-penseuses. Puis il continue en ces termes : "vous dont la vie tout entière se passe à étouffer tous les sentiments que la nature a mis dans l'homme, vous voulez la domination sur la femme pour dominer l'homme à son tour, vous voulez la retenir sous votre joug et la maintenir sous votre autorité afin de commander par elle dans la famille." (Le Siècle, 21 novembre). […]

Comme honnête homme, je vous demande : quelle France voulez-vous nous faire ? Et que lui restera-t-il de pudeur et d'honneur ? Et jusqu'où voulez-vous aller enfin, puisque vous trouvez "bien modeste encore l'effort que fait en ce moment M. Duruy pour tirer les femmes de l'ignorance, où le clergé se plaît à les voir c et à les maintenir." (Opinion nationale, 23 novembre.) […]

Tout cela est profondément triste, Monseigneur, mais à un point de vue, tout cela est heureux, et, dans la tristesse de mon âme, je bénis Dieu. Car le péril qui s'est tout à coup révélé ne date pas d'hier ; mais nous ne le voyions pas assez. Depuis quelques années l'Église est tellement menacée au dehors, et les passions impies et démagogiques, dans toute l'Europe, attaquent tellement tout ordre religieux, moral, et social, que nous n'avons pu toujours suivre d'assez près la marche et les progrès de l'impiété parmi nous. Sur cette grave question de l'enseignement public, il y a trop longtemps que les hommes religieux se sont laissés distraire. Nous sommes ainsi faits en France. La mode a chez nous une puissance étonnante. Ces questions ont été longtemps à l'ordre du jour : que de discours, de livres, de commissions, de pétitions, de projets sur l'enseignement pendant vingt ans ! Puis on passe à autre chose, et on n'y pense plus. Pendant ce temps, M. Duruy, et ses alliés, les livres et les circulaires font leur œuvre. Eh bien, si cette dernière circulaire nous réveille, je le dis, elle est heureuse.

Pour moi, il y a longtemps déjà que les actes et les livres de M. Duruy en particulier m'occupent, et que j'ai examiné et fait examiner, avec le dernier soin, non-seulement ses écrits, mais une quantité d'ouvrages historiques publiés en collaboration avec lui, sous sa direction personnelle (*), et répandus avec profusion dans nos lycées et dans nos écoles ; et j'en ai été effrayé.

Quand je pense que le Ministre de l'instruction publique d'une nation comme la France, dans une introduction solennelle à notre histoire, marchant sur les traces de ceux qui font de l'homme un orang-outang perfectionné, ose donner pour ancêtre à l'homme le singe, et pour point de départ à l'humanité l'état sauvage ; quand j'entends Le Moniteur universel, le journal officiel de l'Empire, nommer, lui aussi, et avec agrément, le singe un ancien congénère de l'homme, son aïeul peut-être (2 mai 1864) ; et ailleurs donner à la France des leçons de haute morale comme celle-ci : "l'homme n'est pas une intelligence servie par des organes, comme on l'a dit en style prétentieux, mais un organisme qui s'est élevé par degrés jusqu'aux plus fiers sommets de la pensée." Et un peu plus bas : "la véritable histoire du genre humain qu'il faut distinguer des légendes, atteste que le ventre fut le précurseur du cerveau. Nos premiers pères, ces anthropophages vénérés, avaient la tête bien petite, leurs crânes fossiles en font foi. La digestion a précédé la pensée, et de longtemps ; il y a des centaines de siècles entre ces deux ordres de phénomènes." (4 août 1867).

Quand je vois ces doctrines abjectes, honorées d'un tel patronage, élevées dans les plus hautes chaires de l’enseignement, décorées par la fortune, mais en vérité je me le demande : où en sommes-nous donc, et où allons-nous ? Est-ce avec de telles bassesses qu'on préparera nos jeunes et vaillantes générations aux luttes de l'avenir, et les jeunes Françaises aux vertus sans lesquelles la famille et la société s'écrouleront dans des abîmes de honte et de douleur ! La vérité est que le mal social fait au dehors depuis dix années n'a d'égal que le mal fait au dedans par la presse impie, à laquelle en ce moment un ministre aveugle, c'est le moins que je puisse dire, bon gré, mal gré, donne la main. Et tout cela systématiquement, froidement, implacablement. […]

Encore quelques années de ce régime et de la résignation plus ou moins expresse, plus ou moins silencieuse des honnêtes gens, et l'on recueillera la moisson de tout ce qui a été semé. Et déjà l'on commence. Les plus funestes doctrines faisant explosion, les grandes écoles de radicale impiété, l'athéisme, le matérialisme, et les théories les plus subversives de toute morale, s'étalant avec audace, se propageant avec une ardeur redoublée par l'espérance d'un prochain triomphe, voilà ce que nous voyons.

Pour moi, ma conviction profonde est que nous ne pouvons pas fermer les yeux plus longtemps. Et quand je vois ces graves questions de l'enseignement, qui portent en elles la vie ou la mort des sociétés, traitées comme elles le sont par M. le Ministre de l'instruction publique, je ne puis pas ne pas être ému, et ne pas le dire. Non, c'en est trop, et il faut qu'on sache enfin si les grands pouvoirs publics n'ont rien à voir sur de pareilles entreprises. […]

Veuillez agréer, Monseigneur, l'hommage de tous mes bien dévoués respects.

† FÉLIX, Evêque d'Orléans. »
_________________
[note du texte] "50 volumes, format in-12, publiés par une société de professeurs et de savants, sous la direction de M. V. Duruy, 1852".

Félix Dupanloup, Seconde lettre de Mgr l'évêque d'Orléans
sur M. Duruy et l'éducation des filles, Paris, Charles Douniol, 1867.

samedi 8 janvier 2011

"Malheur à qui s'obstinerait... à marcher dans les voies ténébreuses des temps d'ignorance et de barbarie !" (Abbé Châtel, 1848)


Ferdinand-François Châtel (1795-1857), évêque-primat de l'Eglise-Française, fondée au début des années 1830 et dissoute au début des années 1840 par la Monarchie de Juillet, sous la pression du Vatican. Illustration tirée de G. Sarrut, Saint-Edme, Biographie de M. l'abbé Châtel, Paris, 1836.



 
« LIBERTÉ. EGALITÉ. FRATERNITÉ !
 Manifeste de l'Eglise-Française.
Aux Citoyens et Ministres de tous les cultes.

Citoyens, Ministres et Fidèles des vieilles religions, tout est fini avec les doctrines mystiques, incomprises du passé. Dieu vient d'illuminer les Nations d'une lumière soudaine, éclatante. Malheur à qui s'obstinerait à ne pas voir cette lumière divine, et à marcher dans les voies ténébreuses des temps d'ignorance et de barbarie ! Le vieil homme doit être dépouillé ; tout doit être renouvelé. Recedant velera ; nova fiant omnia. (Nous citons du latin, pour que nos frères soient à même de vérifier le texte de l'hymne de l'Église romaine où se trouvent ces paroles.)

C'est au nom de cet Etre suprême qui est votre maître comme le nôtre, mais que, malheureusement, nous sommes loin d'adorer et d'admettre de la même manière, que, Fidèles, Pontifes et Ministres de l'Eglise-Française, nous venons tous vous offrir l'accolade fraternelle, et vous proposer pour la millième fois, depuis dix-huit années, des Conférences publiques dans lesquelles seront discutés, devant Dieu et le Peuple, les principes de l'Église-Française et les vôtres. Le public entendra et jugera ; car, Messieurs et chers Confrères, ce n'est ni à vous, ni aux sectateurs de vos Églises, ni à l'Église-Française, ni à moi, de prétendre que nous avons seuls raison et que Dieu nous a faits seuls infaillibles.

L'infaillibilité appartient à Dieu seul. Elle est incommunicable à l'être humain, attendu qu'elle suppose des attributs infinis que l'homme ne saurait posséder.

Vous le savez bien, Messieurs et chers Confrères ; pourquoi ne pas l'avouer, le temps des réticences est passé. Les Peuples, aujourd'hui, peuvent supporter sans en être éblouis et terrassés, comme Moïse au Sinaï, les divins rayons de l'éternelle lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde.

Nous sommes Frères en Dieu et en Christ. Nous l'avons dit bien des fois à MM. les abbés de Ravignan et Milleriot que, dans sa sollicitude épiscopale, le Pontife de l'Eglise romaine de Paris avait commis pour nous ramener dans ce que les catholiques-latins appellent les voies au salut.

Mais, vous le savez, cette mission est restée sans succès, nonobstant le talent et le zèle bien connu de ces deux ecclésiastiques, dont je me plais à proclamer ici le mérite et les vertus sacerdotales. Comment s'est-il donc fait que nous n'ayons pu nous entendre complètement ? En voici les motifs en deux mots :

Votre Eglise romaine, comme les royautés qui tombent chaque jour, se croit immuable; elle prétend seule avoir le monopole de la parole sainte et de la vérité. Ses dogmes sont pour elle une arche sainte à laquelle nul autre que ses ministres n'a le droit de toucher. Croire sans voir et sans comprendre, c'est là, selon vous, une condition sine qua non de salut éternel.

L'Eglise-Française, au contraire, conformément aux paroles de l'éternelle vérité, qui a livré le monde aux explorations incessantes de l'humanité, veut voir et comprendre avant d'admettre et de croire. Pour elle, le témoignage des hommes n'est point un moyen infaillible de juger, l'homme marchant sans cesse à la découverte de vérités inconnues. Dans le grand tout, Dieu seul et la loi sont immuables, parce que seuls ils sont infaillibles.

Ni votre Eglise, ni la nôtre ne devant avoir la prétention impie d'être infaillibles, nous devons donc. Ministres et Fidèles de l'Eglise-Romaine et de l'Eglise-Française, ou de toute autre Eglise, si nous voulons vraiment ne plus former qu'une âme et qu'un corps, chercher à nous unir en esprit et en vérité, c'est-à-dire par la croyance au même Dieu, aux mêmes lois et par la pratique des mêmes vertus sociale.
Pour atteindre ce but qui doit réaliser le règne de Dieu sur la terre, en faisant de l'humanité une seule et même famille, voici ce que propose l'Eglise-Française dont je ne suis ici que le simple délégué :

1° Abolition et confiscation, au profit de la raison, des mystères et des doctrines incomprises du passé.

2° Dieu, ses attributs, sa loi ; l'Homme, ses attributs et sa loi ; l'univers enfin et la loi naturelle, scrutés, examinés et connus par les seules lumières venant de l'Être suprême, c'est-à-dire par la raison et la science.

3° Plus de révélation de privilèges faite à quelques hommes, mais la grande révélation universelle se faisant éternellement à tous les êtres de la création, selon ces paroles divines :

               Les Cieux instruisent la terre
               A révérer leur auteur;
               Tout ce que leur globe enserre
               Célèbre un Dieu créateur.

4° Plus de Paradis, plus d'Enfer ou de Purgatoire qu'on ne puisse obtenir ou éviter qu'au moyen de prières, de jeûnes, de privations matérielles, intellectuelles ou morales ; mais bien DEUX MILIEUX après cette vie, l’un de gloire et de bonheur, ou le CIEL pour les justes ; l'autre, d'expiation ou de réparation momentanée et en rapport avec le délit, ou la GEHENNE pour les pécheurs.

5° Les cérémonies d'Eglise, considérées uniquement comme des symboles de ce qu'il faut croire et pratiquer pour obtenir la vie éternelle, et non comme des moyens desquels puisse venir directement la grâce de Dieu, le salut consistant exclusivement et toujours dans les bonnes œuvres, indépendamment de toute forme religieuse.

6° Suppression, par conséquence, des indulgences, les prières, du jeûne, de l'abstinence, des invocations au Ciel pour en obtenir un changement d'atmosphère, ou tout autre miracle qui serait une dérogation à la loi immuable de Dieu.

7° Adorations, glorifications, actions de grâces, remerciements, commémorations, souvenirs substitués, soit pour Dieu, soit pour l'homme, aux demandes et aux prières des vieux cultes.

8° Abolition de la confession auriculaire, comme injurieuse à Dieu et à l’humanité, en ce qu'elle donnerait au Prêtre le pouvoir exorbitant de remettre ou de retenir les péchés, dont la rémission consiste uniquement dans la réparation du mal et dans la pratique des vertus sociales

9° Plus de culte à la Vierge, comme mère de Dieu, qui ne peut avoir de mère ; mais culte de souvenir, d'admiration à Marie, parce qu'elle fut la mère de l’un des plus grands enfants des hommes, et parce qu'en toute occasion, elle se montra digne de ce grand, législateur des Chrétiens.

10° Christ, honoré comme un sublime législateur, et non adoré comme un Dieu, conformément à ces paroles évangéliques : C’est ici la vie éternelle, qu'ils te connaissent, toi, qui es le SEUL VRAI DIEU, et Jésus-Christ que tu as envoyé… II n'y a qu'un seul Dieu et il n’y en a aucun autre.

11° L'Eucharistie admise, non comme la présente réelle du corps, du sang, et de l'âme d'un Dieu dans le pain et le vin, mais comme l'expression symbolique des trois termes de la vie humaine : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.

12° La célébration du culte en langue vulgaire, en conformité avec la raison, le sens commun et avec l’enseignement de saint Paul : "J'aimerais mieux ne dire que cinq paroles dans l'Église de Dieu, dont j'aurais l'intelligence, afin d'en instruire aussi les autres, que d'en dire dix mille dans un langage inconnu. Si je vous parle un langage que vous ne comprenez pas, comment pourrez-vous répondre AMEN à la fin de mes oraisons ? vous ne savez pas ce que je dis."

13° Le mariage, ou l'union de l'homme et de la femme, étant de droit naturel et divin, plus de CÉLIBAT DES PRÊTRES, selon ces paroles de saint Paul lui-même : "il faut que l’évêque soit mari d’une seule femme.... qu’il gouverne bien sa propre famille, tenant ses enfants dans la soumission." (Timothée III, 2, 4,12.)

14° Conformément aux enseignements de la raison : on n'honore que ce qui est honorable, et on sait qu'il n'y a d’honorable que ce qui est utile (Code de l'Humanité, chap. 6, v. 188.). En conséquence, le culte aux madones et aux saints prétendus, qui ne sont connus que par leur ascétisme, leurs mortifications insensées et leur inutilité pour la chose publique, est remplacé par le culte des grands hommes. On lit sur les portiques du Temple : AUX GRANDS HOMMES ET AUX FEMMES ILLUSTRES, L'HUMANITÉ ET LA PATRIE RECONNAISSANTES.

15° Constitution et hiérarchie ecclésiastiques. Les bases de la constitution ecclésiastique étant la Liberté, l’Egalité et la Fraternité, et la qualification de Monseigneur supposant nécessairement des esclaves, cette qualification est abolie. Ceux que le peuple souverain a choisi pour diriger les églises sont appelés Citoyens pontifes ; les pasteurs des églises particulières, Directeurs ; les vicaires, Vice-Directeurs, et les autres membres du clergé, Lévites. Tous les membres de la hiérarchie sacerdotale sont élus par le peuple, et consacrés par lui et les membres du clergé dans le Temple de Dieu. Cette élection et cette consécration se font à l’Eglise par l’imposition des mains du peuple et des membres du clergé.

16° Il y a dans toutes les églises des Comités composés en majorité de membres-laïcs et en minorité membres du clergé. Tous membres de ces Comités élus par le Peuple Souverain. Deux des principales fonctions des Comités de veiller tous les membres du clergé ce que la foi ne soit point faussée, et à ce que la vie matérielle, intellectuelle et morale soit intégralement garantie à tous les Frères.

Telles sont, chers confrères et chers Frères, les conditions auxquelles une fusion peut avoir entre lieu entre toutes nos Eglises dissidentes.

Quoi qu’il arrive, toutefois, nous n’en serons pas moins Frères en Dieu et en l’humanité. Citoyens et Frères de l’Eglise-Française, nous nous réunirons partout et où nous pourrons, en attendant que la Nation et le Gouvernement nous donnent des Temples.

Les membres et ministres du Comité de l’Eglise-Française :

[suivent 20 signatures]

VIVE LA REPUBLIQUE !

Par délégation de nos frères et de nos confrères de Paris,

Le fondateur de l’Eglise-Française
CHÂTEL.

Au siège provisoire de l’Eglise-Française, 5, rue de Fleurus,

Paris, le 1er mars 1848. »



jeudi 6 janvier 2011

"Le socialisme révolutionnaire étreint la France comme dans un étau" (B. Chauvelot, 1850)

Honoré Daumier, La barricade, huile sur toile (1852-1858).

« Nous assistons, depuis quelques années, à une orgie intellectuelle sans exemple dans l’histoire. La raison humaine, dévoyée, est en pleine révolte contre l’éternelle vérité. Depuis que cette raison a abandonné la foi et la philosophie chrétiennes, elle se précipite avec une frénétique ardeur dans les plus monstrueuses erreurs ; au lieu de répandre la lumière autour d’elle, elle crée une nuit de plus en plus profonde ; au lieu de construire et d’édifier, elle renverse et détruit ; tourmentée par l’esprit du mal, elle attaque audacieusement l’édifice majestueux qui avait jusqu’ici abrité les âmes.

Aucune vérité n’est restée debout. L’idée d’un Dieu, cette clef de voûte de tout ordre social, s’est obscurcie dans l’esprit des masses ; l’idée de devoir, ce ciment des sociétés, n’échauffe plus les cœurs ; l’idée de l’immortalité, cette source de tant de consolations et de si douces espérances, ne brille plus sur l’humanité malheureuse.

Le socialisme, cette synthèse de toutes les folies, ce ramassis de toutes les contradictions, ce cri d’orgueil révolté, est tombé comme un fléau terrible dans le champ de l’intelligence, et a détruit sur son passage toutes les plantes, toutes les fleurs que le christianisme y avait été semées.

Le but de la destinée humaine a été méconnu ; les rêveries les plus insensées, les utopies les plus nuageuses ont, sous l’action des apôtres du socialisme, remplacé les plus éclatantes vérités. On a bien encore, il est vrai, parlé quelquefois de devoir aux hommes de notre temps ; mais comme cette idée n’avait plus de base ni de sanction, les hommes l’ont dédaignée, et la recherche d’un bonheur égoïste est devenue leur principale étude.

Combien est profond l’égarement de la raison humaine à notre époque, pour que des doctrines aussi absurdes, aussi stériles que celles de Fourier et de Proudhon aient trouvé de nombreux adeptes et excité d’immenses enthousiasmes !

Ces doctrines, qu’on appelle régénératrices, ne sont-elles pas un brûlant appel aux passions inférieures ? Ont-elles d’autre but que d’exciter la cupidité et d’allumer l’égoïsme ? Leur premier mot, à toutes, n’est-il point une infernale malédiction sur le travail de nos pères, sur le passé de l’humanité ? Ne nient-elles pas la légitimité de tous les droits acquis ? Ne confondent-elles pas le juste et l’injuste ? Ne coupent-elles pas les ailes à l’espérance, en affirmant le néant après la mort ? Ne bercent-elles pas le genre humain du chimérique espoir de transporter sur la terre la félicité du ciel ? Ne veulent-elles pas enfermer l’humanité dans un cercle étroit, où toute spontanéité serait condamnée, où toute grandeur serait flétrie, où le génie même serait regardé comme un crime ? Ne veulent-elles pas sacrifier, au nom d’une égalité impossible et injuste, les droits sacrés de la liberté ? ne méconnaissent-elles pas toutes les lois économiques de la production et de la distribution des richesses ? ne proclament-elles pas, en face des crimes qui déshonorent l’humanité, l’innocence native de l’homme ? Ne prétendent-elles pas rendre la société responsable de tous les forfaits attribués jusqu’ici à la liberté individuelle ? L’idéal qu’elles poursuivent n’est-il pas de fonder, sur les ruines du monde chrétien, une société athée, panthéistique, matérialiste et anarchique ? […] N’ont-elles pas nié la légitimité de la propriété et la nécessité d’un gouvernement ? N’ont-elles pas, bravant les enseignements positifs de l’histoire, et étouffant la voix solennelle de la tradition universelle, déversé le ridicule sur les dogmes les plus sublimes de la religion chrétienne ? N’ont-elles point cherché par tous les moyens possibles à remplacer le culte du VRAI, du BEAU et du BON par le culte avilissant du ventre ?

Ces doctrines sont demeurées pendant longtemps dans le domaine de la spéculation, dans les régions de la théorie ; pendant longtemps dans le domaine de la spéculation, dans les régions de la théorie ; pendant longtemps elles n’eurent d’autres défenseurs, d’autres adeptes que quelques pauvres intelligences dévoyées, que quelques rêveurs habitués à prendre les ombres pour des réalités. Mais bientôt, grâce au scepticisme religieux que nous légua le XVIIIe siècle, elles descendirent peu à peu des hauteurs de l’abstraction dans les foules des cités ; peu à peu, grâce à la grande liberté dont nous jouissions sous l’odieux tyran Philippe, elles gagnèrent du terrain ; elles recrutèrent des adeptes, formèrent des centres, établirent des foyers de propagation active dans presque toutes les villes de France, et s’universalisèrent de telle sorte, que, quand éclata la révolution de février, des légions immenses, armées en leur nom, jurèrent de détruire le vieux monde, c’est-à-dire la société et la civilisation. A la vue de ces doctrines de destruction, le vieux jacobinisme, ce monstre hideux à la mâchoire ensanglantée, frémit de bonheur dans les repaires où il se tenait caché : il vit là, dans ce monstrueux pêle-mêle de toutes les erreurs et de toutes les folie, un précieux arsenal où il pourrait se ravitailler pendant longtemps et trouver des armes merveilleuses pour la guerre de destruction que, depuis près d’un siècle, il a déclarée aux principes fondamentaux de l’ordre social ; aussi se précipita-t-il avec rage sur cette pâture nouvelle, et, après s’en être gloutonnement repu, rôda-t-il nuit et jours autour des murailles de la cité du bien, afin de la surprendre, de s’en emparer, de la dévaster et de la détruire. […]

Au lieu de diminuer, le nombre des adeptes du jacobinisme-socialiste ne fait que grandir de plus en plus : il semble que les flots de sang qu’il a déjà fait couler et qu’il se promet de faire couler encore exhalent une odeur qui enivre et change les hommes en bêtes. Il semble que le drapeau rouge qu’il agite au sein des populations ait le funeste don de les rendre folles, cruelles, féroces mêmes. […]

Le socialisme révolutionnaire étreint la France comme dans un étau : ses hordes affamées hurlent d’impatience dans leurs antres sauvages. Le plan de destruction, de pillage et d’incendie est dressé. Si la société s’oublie un seul instant, elle est perdue ; si la vigilance et l’énergie gouvernementale fléchissent un seul instant dans leur action, c’en est fait de la civilisation, c’est est fait de la liberté, de cette liberté si chèrement conquise par nos pères […] »

Barnabé Chauvelot, La solution, Paris, D. Giraud & J. Dagneau, 1850.

dimanche 24 octobre 2010

"Obéissance absolue et passive dans les masses, voilà la politique du catholicisme" (anonyme, 1845)

« L'unité et l’infaillibilité dans le pouvoir, l'obéissance absolue et passive dans les masses, voilà la politique du catholicisme. Cette politique est fondée d'abord sur la notion même du pouvoir. Tout pouvoir appartient a Dieu, qui règne absolument et arbitrairement sur le ciel et sur la terre.

Dieu, en donnant sa révélation, a établi une foi que les hommes ne sont pas appelés à juger, et une hiérarchie inspirée ou du moins divinement assistée, pour interpréter cette loi et la hiérarchie accepte la souveraineté de fait, comme une puissance qui vient de Dieu, et a toujours prêché aux peuples l'obéissance aux monarques absolus, en tout ce qui n'attaquait pas la foi. Voilà donc deux arguments contre la démocratie l'idée du pouvoir considéré dans sa source, et la pratique constante de l'Église.

Il est facile de prouver la même chose par des raisons générales et des exemples particuliers. Et d'abord la loi catholique est essentiellement monarchique et absolutiste en elle-même, et ne doit tendre qu’à façonner les gouvernements humains à son image. Pour les catholiques, la liberté consiste à pouvoir faire ce qu'on doit. Tout est arrêté, tout est défini il n'y a rien à examiner. Donc l'organe de la loi doit être simple et unique comme elle.

La démocratie est le gouvernement du doute et du bon plaisir des majorités ; peu importe qu'un principe soit vrai en lui-même il devient vrai pour la république, dès que le peuple l'a voulu aussi la minorité des sages est-elle toujours opprimée dans les gouvernements populaires.

Le catholicisme politique, c'est la foi au gouvernement et le gouvernement de la foi. Les croyants n'ont pas besoin d'un sénat qui délibère : la loi est là ! Il s'agit de savoir si elle affirme ou si elle nie en telle ou telle circonstance un enfant suffirait pour prononcer. D'ailleurs la foi catholique enseigne que tout homme qui se trouve à la tête du gouvernement a une grâce toute spéciale qui le soutient et le dirige, et ne permet pas aux sujets de juger les actions du maître que la Providence leur impose.

Il n'y a dans le monde que deux classes d'hommes ceux qui veulent faire ce que Dieu veut et ceux qui veulent faire ce qu'ils veulent. Les uns admettent une loi absolue, et se soumettent à quiconque est reconnu d'eux pour l'interpréter légalement les autres n'admettent que leur bon plaisir, et sont obligés de se consulter entre eux pour s'entendre, s'ils ne veulent pas se battre ou s'ils sont las de se battre. Ainsi la majorité l'emporte, et soumet la minorité à ses exigences et à ses caprices.

Voilà les vrais principes philosophiques du catholicisme en matière de gouvernement ; demandez aux docteurs et aux théologiens les plus accrédités en France et en Italie, vous verrez si l'on vous en impose et si même on vous a dit tout. »

[Anonyme], Paix ! paix ! Réprimande adressée par un abbé et un théologien à Timon, qui n'est ni l'un ni l'autre, Paris, chez les marchands de nouveautés, 1845.

mercredi 6 octobre 2010

"Il y a toujours eu des pauvres et des riches, et... il y en aura toujours" (J. Lecomte, 1861)

"Voici pour soulager vos pauvres", gravure sur bois, Pellerin, 1857.


« Ce qui frappe [...], c'est l'inégale répartition de la richesse ; pour les uns, d'immenses fortunes accumulées ; pour les autres, le dénûment le plus complet. Ce qui attriste, c'est l'incomparable différence qui existe dans le niveau du bonheur ; ici, le plaisir et toutes ses jouissances, le luxe et toutes ses superfluités ; là, l'indigence avec son présent de labeurs et de privations, devant un horizon d'anxiétés. Ce qui inquiète, enfin, c'est la population divisée en deux classes, auxquelles la société semble dire : toi, jouis, ta destinée est d'être heureuse; toi, travaille, ta destinée est de souffrir... Voilà, en effet, ce que rencontre le regard superficiel qui se fixe sur notre société.

Serait-ce donc là l'héritage reçu du passé ? La morale chrétienne n'aurait-elle transformé le monde antique que pour le faire choir dans ces misères morales : l'égoïsme et l'envie ?

Heureusement il n'en est point ainsi ! Ce sont d'autres sentiments que l'esprit nouveau a développés dans les cœurs depuis dix-huit siècles de constants progrès. Si l'égoïsme des uns et l'envie des autres avaient dû se partager l'âme des sociétés modernes, leur existence eût été en perpétuel danger, car il eût suffi du plus léger accident pour provoquer la dissolution violente dont elles renfermaient toutes les forces explosibles!

La rapidité avec laquelle les sociétés se raffermissent sur leurs bases naturelles, après les plus violentes secousses, ne prouve-t-elle pas, au contraire, qu'elles se trouvent dans des conditions d'équilibre plus stables, et que ces puissances de destruction ne menacent pas leur avenir ?

C'est que cette inégalité de répartition de la richesse, et cette apparente différence dans le niveau du bien-être, sont des nécessités inhérentes à la nature humaine, et qu'on les retrouve dans tous les temps comme dans tous les pays. […] C'est qu'il y a toujours eu des pauvres et des riches, et qu'il y en aura toujours,  parce qu'il y aura toujours des hommes plus ou moins forts, plus ou moins intelligents, plus ou moins sobres, plus ou moins laborieux.

Voilà ce que la civilisation, quelque parfaite qu'on la rêve, n'empêchera jamais, et nous en avons pour garant une voix qui confirme, par son infaillibilité, les démonstrations de l'expérience et de la raison : Pauperes semper habebitis inter vos — "Vous aurez toujours des indigents parmi vous."

Mais si la civilisation ne peut supprimer ces inégalités, au moins peut-elle les adoucir, et c'est là le but des lois sociales ; elle peut en prévenir ou en tempérer les conséquences funestes, et c'est là l'objet des institutions de bienfaisance.

Disons-le cependant, cette intervention collective de la société, née elle-même dans les temps modernes, et sous l'empire tout spécial de la loi chrétienne, serait loin de pouvoir prévenir tous les excès produits par ces nécessités fatales et d'adoucir toutes les misères qui en naissent, si une charité plus ardente, plus active, plus universelle, n'assumait spontanément cette mission, si des mains plus nombreuses ne s'ouvraient continuellement pour répandre plus abondamment les secours de toute espèce sur des souffrances de toute nature. […]

Si les sociétés humaines offrent de tristes et navrants spectacles dans les nécessités fatales de leur nature, elles en offrent aussi de nobles et profondément consolants. On dirait qu'une infortune n'y apparaît que pour y appeler un dévouement, qu'un désordre n'y éclate que pour y faire briller une vertu.

Quoi de plus admirable que de voir, de ces hautes sphères sociales, où la satisfaction de tous les besoins, la réalisation de tous les vœux semblaient isoler leurs heureux privilégiés dans les jouissances de l'égoïsme, quoi de plus touchant, disons-nous, que de voir au contraire descendre sur les classes inférieures, non seulement les secours, mais les soins les plus affectueux ; assistance généreuse qui porte le bien-être dans le dénuement, la guérison dans la maladie, la consolation dans le désespoir, la dignité dans l'abjection ! Aussi, voyez à quel ensemble merveilleux d'institutions, ou pour conserver à ces créations de la charité leur désignation spéciale, à quel ensemble merveilleux d'Œuvres, en sont arrivées ces associations ! Tel est l'admirable réseau de secours dont elle enveloppe les classes souffrantes, qu'il n'est pas un seul instant de la vie du peuple sur lequel ne plane cette ingénieuse charité. […]

La noble terre de France a toujours été le sol privilégié des vertus généreuses ; et si quelqu'un pouvait en douter, il suffirait de lui ouvrir les documents publiés par le bureau de la statistique générale de France, au ministère de l'agriculture et du commerce, c'est-à-dire le relevé des dons faits depuis le commencement du siècle, par la charité privée, aux établissements de bienfaisance, et dont l'acceptation a été autorisée par l'État. A quelle somme pensez-vous que se soit élevé le capital de ces dons, de l'an IX au 31 juillet 1855 ? — A 163 MILLIONS ET DEMI ! »

Jules LECOMTE, La Charité à Paris, Paris, A. Bourdilliat & Cie, 1861 .

lundi 4 octobre 2010

"Les parents qui veulent avoir des enfants obéissants doivent avant tout obéir eux-mêmes à Dieu" (anonyme, 1842)

Hubert Salentin (1822-1910), "Retour de baptême" (v. 1860-70).


« Le corps délicat de l'enfant sert d'enveloppe à son âme immortelle, et le développement de cette âme tient de près à celle du corps. Les soins qu'elle exige sont de la plus grande importance ; ils appartiennent exclusivement dans les premières années, à l'amour, à la vigilance, à la fidélité maternelles, et l'avenir de l'homme en dépend.

Le premier soin d'une mère pour soit enfant consiste à présenter à Dieu en sa faveur des prières pleines de foi et d'amour. L'influence du Saint-Esprit et les effets de sa grâce lui sont tout aussi nécessaires qu'à l'homme mûr, et il n’y est pas moins accessible que lui. Le manque de connaissance de la part de l'enfant ne doit pas être un obstacle, et l'on se trompe lorsqu'on croit que l'enfant ne peut recevoir des grâces qu'autant qu'il en comprend l'étendue. Le souvenir des bénédictions que le Seigneur a répandues sur des enfants qui lui ont été présentés dans la prière, peut servir d'exemple pour combattre cette erreur. Une mère obtiendra beaucoup de bénédictions pour son enfant, en les demandant à Dieu, avant même que l'enfant ne soit né.

Les plus jeunes enfants ont besoin qu'on s'occupe de leur salut, puisqu'ils apportent en naissant le germe de beaucoup de mal. Ne tardez donc pas à les recommander aussitôt que possible à la grâce du Seigneur Jésus-Christ, qui s'est donné soi-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité et de nous purifier pour lui être un peuple particulier et zélé pour les bonnes œuvres.

L'éducation de l'âme de nos enfants devra commencer de notre côté par la prière, et en les confiant d'abord à la garde de notre Dieu. Pendant leurs heures de sommeil, dans le silence de la chambre de l'enfant, pendant leurs repas, et chaque fois que le cœur s'y sentira porté, on répétera ces prières intimes, qui retomberont en bénédiction sur nos enfants au jour où tout ce qui a été caché sera mis en évidence.

L'attention des parents devra se porter en second lieu sur le développement de l'amour et de la reconnaissance dans le cœur de leurs enfants. La douce bienveillance, le dévouement, les secours donnés par le cœur, une surveillance fidèle et affectueuse réveilleront dans le cœur de l'enfant qui ne peut rien donner en retour, des regards d'amour et d'attachement qui sont le commencement de la reconnaissance. Ces sentiments de l'enfant envers ceux qui lui donnent des soins, ouvrent son jeune cœur au développement de ses meilleures facultés.

L’enfant porte naturellement dans son cœur la disposition à l'égoïsme, à l'envie, à la colère, à l'avarice, etc., etc., et toutes ces dispositions se manifestent de bonne heure. L'entêtement, l'amour-propre, les désirs égoïstes révèlent l'existence du péché naturel à l'homme, et il faut de bonne heure chercher à le combattre. Il faut opposer à l'amour-propre une affection sage et véritable; à l'envie, la bienveillance; à la colère, la douceur et l'aménité; à l'avarice et au désir de posséder tout ce qui plaît, une sage bienveillance qui donne là où elle peut donner, et qui refuse sagement ce qui ne peut être accordé. Tout ce que l'enfant cherche à obtenir par des cris et des bouderies devra lui être refusé avec douceur mais avec fermeté. Qu'on ne le fasse jamais dans un accès d'humeur ou d'impatience; autrement l'entêtement serait opposé à l'entêtement, ce qui augmenterait le mal, et d'ailleurs le mal ne peut être vaincu que par le bien. […]

Tant que les enfants n'ont pas encore acquis la conscience d'eux-mêmes, tant qu'ils ne peuvent pas prononcer ni comprendre l'idée du moi, et qu'ils n'ont pas une idée claire de ce qui est mal, on ne peut pas songer à des punitions sévères. Mais arrivés à l'âge de trois ans, les petites corrections deviendront indispensables. Qu'on ait garde de n'employer la verge que dans les cas les plus graves. Toutes les punitions que dans les sept premières années on aura négligées, soit par mollesse ou par une tendresse mal entendue, donneront à souffrir plus tard aux parents et aux instituteurs.

La troisième partie du soin de l'âme des enfants consiste à former en eux l'esprit d'obéissance. Ce devoir sera facilité si on les traite avec douceur, affection et sérieux, en ne donnant que des ordres réfléchis, fondés sur la raison, et en ayant bien soin de ne rien leur défendre ni ordonner avec humeur; on donnera les ordres avec calme, sans trop de paroles, et une fois qu'ils seront donnés on exigera une obéissance aveugle. En négligeant ces précautions, on rendra l'obéissance au contraire très difficile, comme cela se voit si fréquemment, là où les parents donnent légèrement des ordres, qu'ils révoquent plus tard sans fermeté ou qu'ils accompagnent de menaces inutiles ou d'exhortations infructueuses.

Les parents qui veulent avoir des enfants obéissants doivent avant tout obéir eux-mêmes à Dieu, et après lui aux personnes qui sont leurs supérieurs. Si nous nous détachons de Dieu, nos enfants se détacheront de nous, et la désobéissance envahira notre cercle de famille. Toute exhortation à l'obéissance sera infructueuse sans un retour sincère de la part des parents et des personnes occupées d'éducation à l'obéissance à Dieu, et à Dieu par Jésus-Christ. Car c'est Lui qui est le Seigneur. »

Société de Livres religieux, Du soin des petits enfants, Toulouse, Imp. K.-Cadaux, 1842.

vendredi 18 juin 2010

"La miraculeuse fontaine est devenue un vrai Pactole pour les Andelysiens" (B. de Villiers, 1870)

« Il est bon qu'on sache que la foi n'est pas morte au beau pays de France, quoi qu'en dise M. Louis Veuillot, le poète des Couleuvres ; et que, fut-elle bannie du reste de la terre, on la retrouverait toujours florissante en la coquette cité des Andelys […]

Vers la partie la plus déclive du Grand-Andely s'élève un immense tilleul, à végétation splendide et âgé d'une série de siècles, dont le tronc largement creusé pourrait contenir une chapelle confortable. […] La tradition veut que l'arbre ait été planté par la reine Clotilde, quand elle vint de Rouen à Andely pour y faire construire un monastère. […] Au pied du tilleul, et baignant ses racines, se trouve la fontaine miraculeuse. Les archéologues sceptiques veulent que ce soit tout bonnement une piscine ou nymphée gallo-romaine, les mécréants ! […]

La miraculeuse fontaine est devenue un vrai Pactole pour les Andelysiens. On vient s'y baigner, boire et acheter de son eau de cinquante lieues à la ronde. J'ai évalué, cette année, le nombre des pèlerins à quatre mille au moins. Quatre mille étrangers de plus dans une bourgade de cinq mille habitants, cela ne laisse pas que de jeter sur la place un joli tas de gros sous. Aussi tout le monde, clergé, municipalité, habitants, ont-ils, depuis longues années, compris l'importance de l'aubaine. […]

Personne ne croit au pèlerinage, mais chacun s'en fait le comparse, le compère. "Plus la cérémonie sera belle et pompeuse, plus il viendra d'étrangers et de dupes; plus les uns gagneront d'argent, plus s'amuseront les autres," écrivait à ce propos, on 1835, le spirituel bâtonnier du barreau andelysien, notre regrettable ami feu D.-F. Mesteil, dans ses intéressantes Lettres critiques sur les Andelys— maintenant rarissimes et rachetées au poids de l'or […]. Aujourd'hui, comme en 1835, le spectacle est le même. "Aucun citadin ne se baigne, mais beaucoup attendent après la fontaine pour effectuer un payement : on promet l'argent de son loyer pour après la Sainte-Clotilde." Elle rapporte tant aux aubergistes, cafetiers, hôteliers, marchands de chapelets, etc., etc., qui s'entendent comme larrons en foire pour plumer le pèlerin !

Procédons par ordre, et narrons épisodiquement la cérémonie. Elle a lieu le 2 juin, veille de la fête de sainte Clotilde, cette patronne des Andelys étant morte un 3 juin quelconque entre 531 et 539.

Bien avant le lever du soleil, les pèlerins affluent en ville par toutes les routes. Les uns apportent leurs vivres de trois jours dans d'immenses paniers; presque tous sont armés de bouteilles en grès, de gourdes, pour emporter de la précieuse eau qu'on paye deux sous le verre, et bien plus cher si on n'a pas eu la sage précaution de se munir d'un récipient au départ. Il en est qui apportent une dame-jeanne pleine de cidre, de poiré; cette boisson bue, ils font remplir à la fontaine leur immense vase, et, de retour au pays, vendent aux enchères l'eau sainte! Ils rentrent ainsi dans leurs frais de route, et au centuple.

Tous débarquent à l'église Notre-Dame et s'y installent dans les postures les plus pittoresques. Beaucoup y mangeront, boiront, coucheront, dormiront jusqu'au lendemain. La maison de Dieu est hospitalière avant tout. Au dedans et au dehors grouille toute une vermine de truands et de gueux béquillards, tous plus ou moins éclopés, cul-de-jatte, bossus, idiots, crétins, bancroches, manchots, moignons sanglants, caliborgnes, aveugles, goutteux, goitreux, eczémateux, dartreux, chancreux, éléphanliaseux, galeux, paralytiques, épileptiques, etc. Toutes les hideurs humaines! C'est l'escorte habituelle; ils vivent, eux aussi, ces misérables bipèdes, du pèlerinage et de ses produits. Ils sont les coryphées indispensables dans cette grande momerie chrétienne. Toute la journée, les messes succèdent aux messes. Entre l'office solennel et les vêpres, les pèlerins se livrent aux petites pratiques que nous allons énumérer :

Se faire dire un évangile. — Habitude presque exclusivement normande, qui se pratique comme suit : le pèlerin s'agenouille au seuil d'une chapelle, où est de planton un prêtre, qui se met aussitôt à réciter avec une extrême volubilité le premier texte latin venu d'un évangile quelconque, auquel le pèlerin n'entend goutte. Cette prière est récitée sur la tête du pèlerin, que le prêtre couvre de son étole. A côté, un acolyte tend son bonnet carré en guise de bourse, où, à chaque évangile, doit tomber un patard (décime) au minimum. Le paysan normand sait compter. J'en ai vu se faisant réciter des évangiles à la douzaine ; jamais je n'ai vu tomber dans le bonnet carré plus d'un gros sou à la fois. Le prêtre s'interrompait; le pèlerin mettait la main à la poche puis jetait son patard dans le bonnet carré, et toujours ainsi. Pas d'erreur possible dans l'addition avec ce sage système.

Mettre un cierge. — Les cierges se mettent partout. Un essaim de jeunes filles, douze à seize ans, jolies, parées, ont été réunies et catéchisées ad hoc. Ce gracieux bataillon sacré est distribué par pelotons dans les chapelles et la nef, pour quêter, vendre des amulettes et des cierges qu'elles allument à celui qui brûle devant la statue de la sainte. Elles vont, criant d'une voix féline: « N'oubliez pas la bonne sainte, s'il vous plaît ! » — Il y a rivalité de gros sous entre elles; elles luttent à qui allumera le plus de cierges, comme plus tard à qui allumera le plus de cœurs ! Quelques-unes ont l'air assez espiègle pour inspirer des craintes aux pèlerins méfiants, et il n'est pas rare de voir une vieille femme rester en prière devant son cierge pour le regarder brûler et s'assurer que la donzelle qui le lui a vendu ne le fera pas fondre par malice.

Faire toucher. — Ce n'est pas là le moins plaisant […] On fait toucher surtout dans la chapelle de la sainte, où est la plus grande image. Un sacristain est là, muni d'une perche; on lui donne divers objets : chapelets, missels, images, bagues, bouquets ; il attache l'objet au bout de sa perche et le porte à la figure de la sainte, puis à la poitrine, puis à gauche, à droite, imitant le signe de la croix. Dans les moments de foule, le sacristain se sert d'une fourche, de sorte qu'il fait toucher deux objets à la fois et double ainsi son bénéfice. On touche tout, et le plus les petits enfants, qui glapissent effrayés. Il en est qui font toucher panier à salade, parapluie, bâton, tabatière, besicles, bonnet de coton, sabots. J'en ai vu un qui faisait toucher sa montre, parce qu'elle était dérangée; ce qu'avisant, son voisin voulait faire toucher sa femme, de crainte qu'elle ne le devint !

La chapelle où on touche est décorée de peintures et d'ornements; mais cela ne vaut pas les bâtons, les béquilles et les jambes de bois qui paraient jadis son enceinte; trophées de guérison parlant à la vue du pèlerin, comme le chapelet de dents du docteur Turquetin ou le ténia en bouteille d'un opérateur forain, et attestant que bien des infirmes étaient retournés sans leurs maux puisqu'ils en avaient laissé le signe et le soutien. Une béquille, c'est presque une croix; de là sa puissance sur le chrétien qui attend miracle. […]

Pendant qu'à l'intérieur de l'église on se livre à toutes ces pratiques mercantiles, à l'extérieur sont dressées des tentes et baraques où se vendent pêle-mêle chapelets, scapulaires, christs de tous formats et de toutes matières et couleurs, médailles bénites, bagues de saint Hubert contre les morsures des chiens enragés, etc., etc. Puis, des tables où fume le gros cidre mousseux, où s'étalent en pyramides saucisses, fouaces, cervelas à l'ail; des fourneaux sur lesquels frit l'odorant boudin, où mijotent la crêpe et le pet-de-nonne, cuit l'andouille, durcit la gaufre dorée. A côté, on exhibe des phénomènes, veaux à deux tètes, moulons à six pattes dont les journaux officiels du département ont déjà établi la renommée.

Sur la place, ornée d'une halle qui ne fait pas honneur à l'édilité andelysienne ni à son architecte, on fait d'autres tours de passe-passe; on arrache des dents, on vend des drogues pour toutes maladies. Ainsi, saltimbanques, baladins, empiriques, attrape-niais au dehors comme au dedans. Un mur sépare le charlatanisme sacré du charlatanisme profane. Ici, comme là, les jongleries se payent et se payent le même prix. Le jour de Sainte-Clotilde, il n'y a pas plus loin de la vraie religion chrétienne à ce qui se passe à côté de l'église qu'à ce qui se passe dedans.

A l'issue des vêpres, a lieu le défilé de la procession. On croit fermement qu'il ne pleut jamais pendant le trajet. J'ai vu la pluie démentir celle superstition. Qu'importe, au reste, puisque beaucoup vont s'aller tremper dans la fontaine miraculeuse ?

La procession – clergé, pèlerins, mendiants – grossie chemin faisant d'une tourbe de curieux, bonnes femmes, gamins, sortant de l'église, se rend en grande pompe à la fontaine. Les cierges sont allumés, les clairons sonnent, les casques de pompiers rutilent au soleil : c'est imposant ! […]

La procession est arrivée à la fontaine. Il va y avoir des miracles ! Les pèlerins sont tout yeux et tout oreilles. Les plus ingambes et les mieux payants sont déjà dans l'enceinte, à moitié déshabillés, attendant que le bain soit prêt. Voici comment on le prépare. Ne riez pas !

Pour singer autant que possible la toute-puissance divine qui a changé l'eau en vin, on change ici le vin on eau. C'est-à-dire qu'on répand dans la fontaine quelques pintes de vin qui la colorant à peine. Le vin a été recueilli d'avance par les sonneurs chez les dévots des deux Andelys, et ce mélange do diverses qualités de vin, fort aigre de sa nature, est en effet bon... à jeter à l'eau. […]

Cette opération accomplie, le clergé s'en va. Immédiatement, tous les pèlerins entrés, qui ont fini de se déshabiller pendant la préparation du bain, de se précipiter dans la fontaine. Le premier plongeon garantit le miracle, assure-t-on. Aussi jugez du pugilat auquel se livrent parfois ces enragés fidèles, dont quelques-uns ont payé leur écu de cinq francs pour entrer avant tout le monde !

Ceux qui se conforment à la stricte tradition gardent leur chemise avec soin ; d'autres se baignent nus et trempent leur chemise après. C'est variété d'idées; mais nous pouvons garantir que, en général, homme comme chemise ont grand besoin de lessive.

Cette année, la majorité des pèlerins s'est baignée sans chemise. Nous en avons vu une cinquantaine à la fois s'exhiber ainsi : si c'était édifiant, ce n'était pas propre, à coup sûr. Nous conseillons aux amateurs do ne dîner qu'au retour, et non avant de faire visite à la baignade. C'est le cas de dire du spectacle qu'il est bête... à faire vomir !

Une pratique habituelle aux baigneurs, c'est de se frotter mutuellement : plus on se frotte, plus il y a de chance de guérison. L'axiome latin est mis en action : A sinus asinum fricat.

Quelquefois, dans tout ce pêle-mêle, une chemise, un pantalon, une bourse disparaissent. Les pèlerins montent la garde réciproquement autour de leurs bardes; j'en ai vu se baigner avec leur parapluie et leur panier sur le bras, crainte d'en être dépouillés par quelque main sacrilège.

A la dérobée, on peut plonger un regard dans le compartiment des dames. On y voit de grosses crasseuses créatures, peau de crapaud, vrais éléphants, plus mafflues que La Femme sortant du bain de maître Courbet. Elles sont soutenues sur l'eau par leur grosse chemise imperméable, en toile écrue, qui se change en ballon... C'est comique et hideux, ne regardons plus...

Dans les deux compartiments, même cohue, mêmes hurlements. On crie, on jure, plus qu'on ne prie; on se bouscule, on se pousse, on tousse, on renifle et crache l'eau puante, on secoue son poil hérissé, on grelotte des épaules...

Tout à coup le cri espéré : miracle! Miracle ! se fait entendre et vole de bouche en bouche ; un ou deux baigneurs, pour le moins, se précipitent hors de la piscine, achètent un cierge et le brandissent en criant comme des sourds : miracle! Miracle ! Puis ils se rhabillent, accrochent leurs béquilles, devenues inutiles, à la place indiquée par le gardien.

La foule s'ouvre devant ces miraculés que les pèlerins portent en triomphe... et qui ne reparaissent plus, emportant avec eux le secret du miracle opéré en leur personne. C'est assez cependant pour que, deux jours après, Le Moniteur de l'Eure ou L’Annotateur des Andelys relate la miraculeuse guérison, à la sanctification de ses lecteurs et pour entretenir le feu sacré du crétinisme parmi les naïves populations. »

A. L. R. Boué de Villiers, La Normandie superstitieuse. Le pèlerinage de la fontaine Sainte-Clotilde, aux Andelys. Les saints grotesques. vol. 2, Paris, Le Chevalier, 1870.