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jeudi 6 janvier 2011

« Vlan ! répondit le capitaine, la tenue c’est un détail… » (Louis Noir, 1866)

Zouaves jouant aux cartes à Vincennes. Gouache anonyme, vers 1870. Coll. Brown Univ.

« Il fut un général, nouveau venu en Afrique, qui eut beaucoup de peine à prendre son parti des us et coutumes des zouaves. Brave homme, mais inflexible d’abord sur la théorie, il connaissait à fond toutes les décisions ministérielles concernant les détails d’uniformes et le service intérieur. Feu Nicolas, l’empereur de Russie, qui poussa si loin le caporalisme, n’attachait pas plus d’importance que lui aux boutons de guêtres. Rien ne lui échappait. Il savait, à un gramme près, ce que pesait une botte de fourrage ; il eut pu compter les grains de poudre des cartouches. Une revue avait autant d’importance à ses yeux qu’une grande bataille. Quinze jours de prison au sous-lieutenant dont les cheveux n’étaient pas taillés en brosse ; un mois au soldat à qui manquait une aiguille dans sa trousse. Ce brave général avait été envoyé en Algérie pour passer une inspection. Il devait commencer par un bataillon de zouaves qui se trouvaient échelonnés, compagnie par compagnie, pour établir une route à une certaine distance du littoral.

Le premier camp de ces travailleurs était commandé par un capitaine, que ses soldats avaient surnommé le Simoun. Un beau nom qu’il méritait bien. Comme ce vent du désert, il était impétueux, irrésistible : il avait une réputation superbe de bravoure. Quant à la manière dont il administrait sa compagnie, il passait pour le chef le plus débonnaire qu’on pût voir. Il eut tué celui qui eût bronché au feu ; mais pas d’appels inutiles, pas de salle de police pour la moindre peccadille.

Comme particularité, il avait une locution qui peint très bien son caractère. A chaque instant il répétait : Vlan ! c’est un détail.
- Capitaine, venait annoncer un sergent, les Arabes de la tribu voisine sont révoltés ; il y en a un mille au moins qui marchent sur le camp.
- Vlan ! c’est un détail, répondait-il ; faites prendre les armes à mes lascars (soldats), nous allons apprendre la politesse à ces moricauds-là.

Il avait cent hommes, mille Arabes devant lui, mais cela lui était parallèle.
- Capitaine, disait un fourrier, il n’y a plus de souliers du tout ; le convoi qui en apportait a été coupé par les Arables.
- Vlan ! c’est un détail. Mes lascars feront comme leur kébir (chef), ils iront nu-pieds.

Et au besoin, le capitaine mettait ses bottes de côté pour donner l’exemple. Tel était le capitaine Simoun, vers le camp duquel se dirigeait le général inspecteur dont il est question. Ce dernier, connaissant les exploits du capitaine, mais ignorant ses habitudes, le tenait en haute estime. Tout en cheminant avec ses aides-de-camp, son escorte de hussards et un cavalier arable pour guide, il entretenait son état-major des faits d’armes de la compagnie de zouaves et de son chef.
- Messieurs, disait-il, vous allez voir des soldats modèles ; eux et leur vaillant capitaine ; ils ont opéré dernièrement une retraite de quatre lieues au moins, entourés de sept à huit cents Bédouins irréguliers. Ils n’ont pas perdus dix hommes, et ils ont abattus une centaine d’ennemis. Jugez s’ils ont dû manœuvrer avec précision. […]

En devisant ainsi, ils arrivèrent devant une espèce de village composé de cabanes en chaume. Il y avait ça et là quelques tentes inhabitées. Le guide arabe conduisait le général de ce côté. Des chiens de toutes tailles, des chacals apprivoisés, des gazelles privées, des moutons en liberté, un lionceau de deux ans, une magnifique collection de porcs, des poules, des chats, des corbeaux, des animaux de toutes sortes enfin, grouillaient, hurlaient, aboyaient, coassaient au centre de ce village. Quand le général inspecteur et ses officiers entrèrent dans son enceinte, toute cette ménagerie fut en révolution, et ce fut un sabbat effroyable. […] Alors une dizaine d’hommes sortirent des cabanes vêtus de la plus étrange façon. Les uns avaient des blouses vertes ou bleues, rapiécées de morceaux blancs ; d’autres portaient des bourgerons taillés dans des sacs de toile et sans manches. Plusieurs étaient nus jusqu’à la ceinture, et tenaient à la main, soit une écumoire, soit des haches, soit des couteaux. Quant aux coiffures, il y avait des bonnets de laine blanche, des fez rouges, des chapeaux de feuilles de palmiers et d’alpha, qu’ornaient une queue de lapin ou une plume de coq, selon la fantaisie du propriétaire. Quoique déconcerté, le général inspecteur prit des informations auprès de ce gens bizarrement vêtus, pour savoir où il se trouvait.
- Au camp des zouaves, mon général, répondit-on.
- je vois bien un village, mais de camp, dit-il.
- Ces cabanes s’appellent des gourbis ; c’est là dedans que nous logeons.
- Vous êtes donc des zouaves ?
- Oui, mon général.

Le général faillit tomber à la renverse.
- voilà le kebir, ajouta le zouave auquel il s’était adressé, et qui s’éloigna. Les autres soldats s’étaient déjà retirés.

Le capitaine Simoun s’avançait en effet à la rencontre de son supérieur. Il portait un large pantalon de treillis, un paletot blanc à capuchon, et il fumait une bonne pipe en racine de bruyère. Le général ne pouvait en croire ses yeux. Il se demandait s’il ne rêvait pas, si le démon de l’indiscipline ne le tourmentait point par un affreux cauchemar.
- Vous êtes le capitaine de la compagnie, Monsieur ! demanda-t-il d’un ton irrité.
- Oui, mon général.
- Eh bien ! je viens pour passer l’inspection. Où sont vos hommes ?
- Au travail.
- Et ceux que je viens de voir ?
- Ce sont les cuisiniers de chaque escouade.
- Faites appeler tout le monde, Monsieur ; je veux passer ma revue tout de suite, entendez-vous, puis j’adresserai mon rapport au gouverneur.

Une formidable colère grondait dans la poitrine du général, mais il en contenait l’expression. Le capitaine ne se doutait de rien. Il appela un clairon. Celui-ci se présenta avec une brosse de chiendent d’une main et une chemise mouillée de l’autre.
- Sonnez la retraite, pas de course, dit le capitaine.

Le clairon s’éloigna à toutes jambes.
- Qu’est-ce que faisait ce clairon avec sa brosse ? demanda le général.
- Il blanchissait le linge pour la compagnie, répondit le capitaine.
- Ce n’est pas réglementaire.
- Vlan ! c’est un détail. Comme il doit rester au camp à cause des alertes, il faut bien qu’il s’occupe à quelque chose et qu’il gagne quelques sous pour boire.
- Qui garde le camp pendant que votre compagnie est au travail ?
- Personne.
- Et si on l’attaquait ?
- Là haut, sur ce tertre (le capitaine indiqua un mamelon), il y a une vedette. En cas d’alerte, elle a ordre de tirer un coup de fusil. Du point où elle est, on domine la plaine à deux lieues à la ronde. Aussitôt qu’un signal est donné par cette sentinelle, le clairon sonne le rappel et mes lascars reviennent. Ça n’est pas long ; tenez, vous allez voir.

En effet, le clairon, ayant atteint le sommet du mamelon, jeta au vent les notes de la retraite, suivies de la modulation rapide du pas de course. Dix minutes après, une centaine d’hommes se précipitaient dans le camp comme une trombe.

Il n’y avait rien de l’uniforme des zouaves ; ils portaient en bandoulière des fusils de munition, et à la main des pelles et des pioches ; plusieurs poussaient devant eux des brouettes. Sans attendre d’ordres, avec une merveilleuse rapidité, ils remuèrent le sol, improvisèrent des fossés, des barricades, et, en un clin d’œil, le camp devint une forteresse fermée de tous côtés. Le capitaine riait dans sa barbe.
- ils ont cru, dit-il, que les Arabes approchaient. Voyez-vous, général, les voilà en état de défense.

Les zouaves, en effet, visitaient les amorces de leurs fusils, ajustaient leurs baïonnettes, se groupaient sous les toits des cabanes, sur le sommet des barricades, et attendaient l’ennemi avec une contenance, qui, pour être pittoresque, n’en était pas moins belliqueuse. Le vieux sang gaulois se réveilla dans le cœur du général : il se fit une révolution dans ses idées. Il serra la main au capitaine Simoun et lui dit :
- la tenue de vos hommes laisse bien quelque chose à désirer, mais ce sont d’excellents soldats pour tout le reste.
- Vlan ! répondit le capitaine, la tenue c’est un détail. Le bataillon de la Moselle se battait en sabots ; mon père en était.

A partir de ce jour, le général fut si indulgent pour les soldats, qu’ils le nommèrent le père gratification, à cause des distributions de vin qui suivaient ses revues. Quant au capitaine Simoun, il est mort en Crimée. Un officier russe lui cria :
- rendez-vous !
- Non, répondit le capitaine Simoun.
- Vous êtes cerné, reprit le Russe ; rendez-vous, ou vous êtes mort !
- Vlan ! c’est un détail, riposta le capitaine. Et il tomba pour ne plus se relever. »

Louis Noir, Souvenirs d’un zouave (campagne d’Italie). Paris, Achille Faure, 1866.

mercredi 24 novembre 2010

"Ce qui fait beaucoup souffrir le soldat, c'est le service de la tranchée" (R. P. Damas, 1855)

Soldat français en Crimée. Aquarelle originale vers 1855 (http://www.moissey.com/Malakof1.htm).














« A M. Jacques de *** (enfant de six ans)

Armée d’Orient.
Devant Sébastopol, 28 janvier 1855.

Mon cher petit, […]

Vous direz à votre père que je ne lui écris pas à lui-même parce que ce mois-ci n'a été marqué par aucun incident mémorable, à ma connaissance. Les Russes ont fait différentes sorties pour empêcher nos travaux d'avancer. Nos troupes les ont reçues avec la pointe de leurs baïonnettes, et ils commencent à trouver la partie de plaisir fort triste. […]

Vous voudriez bien connaître, mon cher enfant, ce que nous faisons ici et comment se passent nos journées. Je vais vous l'expliquer de mon mieux. Toute l'armée, tant anglaise que française et turque, se compose de cent trente mille hommes, dit-on. Nous sommes réunis dans un pays où il n'y a ni arbres, ni maisons, ni jardins, ni cours, ni écuries. Pour nous abriter du vent, de la pluie, de la neige et du froid, nous avons de petites tentes en toile de différentes formes et de diverses grandeurs. Les unes ont à peu près trois mètres de hauteur sur trois mètres de longueur et deux mètres de largeur. Les autres sont toutes rondes ; elles sont hautes de deux mètres et s'en vont en pointe. Un grand bâton placé au milieu les soutient. Pour y entrer, on fait une fente dans l'un des côtés de la toile. Nous nous glissons à travers cette fente, et, afin d'empêcher la pluie et la neige d'y pénétrer avec nous, dès que nous sommes dedans, nous rejoignons la toile avec des courroies en cuir et des boucles. Dans cette tente, les uns ont un petit lit, une petite table, un petit banc de bois pour s'asseoir. D'autres n'ont rien du tout qu'une mauvaise natte de jonc étendue a terre, sur laquelle ils se couchent, s'asseyent et prennent leurs repas. […]

Le gouvernement nous donne chaque jour pour notre nourriture du riz, du lard, du café, quelquefois de la viande fraîche au lieu de lard, et quelquefois aussi du pain de munition à la place du biscuit réglementaire. Le biscuit est une sorte de galette dure comme du bois, qui vous casserait les dents si vous vouliez en manger; niais nos soldats, plus forts que vous, le croquent avec un admirable appétit. Les gens délicats le détrempent dans l'eau, et quand il est bien mou, ils le font griller. On dit qu'alors il est très bon, et plusieurs le préfèrent au pain de munition.

Nos cuisines sont de petits trous creusés dans la terre; quelques pierres placées l'une sur l'autre forment la cheminée ; on pose la petite marmite sur ces pierres, on met du feu dessous, et un soldat surveille le pot-au-feu. S'il pleut, la pluie tombe dans la marmite et allonge la sauce ; s'il fait du veut, la fumée vient droit à la figure du pauvre soldat marmiton, et lui fait pleurer les yeux en même temps qu'elle lui barbouille le visage en noir. Quelquefois la marmite, mal consolidée, tombe dans le feu, et alors adieu la soupe. On mange son pain tout sec pour ce jour-là.

Vous croyez peut-être que nous avons ici une grande quantité de boutiques où on peut aller acheter tout ce qu'on veut, comme dans la rue du Bac. Eh bien, vous vous trompez fort. Quelques petits marchands sont bien venus s'établir sur la plage et ont fait des simulacres de boutiques sous des tentes. Mais ils vendent si cher leurs marchandises, que les généraux et les officiers supérieurs peuvent presque seuls les acheter. On ne trouve pas de viande d'abord ni de pain non plus. Il y a du fromage, des bougies, du macaroni, du vin, de l'eau-de-vie, du tabac, et toutes sortes de petites choses de ce genre. Mais la livre de fromage coûte six francs et on n'a pas une bougie a moins de vingt sous. Jugez du reste.

Or savez-vous ce que font les soldats pendant la journée ? Je vais vous le dire. Tous les jours, ceux qui ne sont pas employés aux travaux du siège vont bien loin, jusqu'au bord de la mer, où il y a une grande quantité de boulets apportés par les vaisseaux. Ils ont sur l'épaule un sac en toile formant besace. On met un boulet dans chacune des poches de la besace, et les soldats ainsi chargés reviennent au camp. D'autres fois, ils se répandent dans la campagne, et, avec des pioches, ils creusent la terre afin d'y chercher des racines d'arbre. Après une journée de travail, ils rapportent, bien contents, un tout petit fagot sans lequel ils ne pourraient pas faire cuire leur soupe. Souvent il pleut ou il tombe de la neige. Malgré cela, le soldat travaille toujours. et quand il rentre dans sa tente, il ne trouve pas d'habits pour changer et il est obligé de passer la nuit couché par terre avec ses vêtements mouillés. Aussi, bien souvent, le lendemain matin, plusieurs hommes sont hors d'état de se lever ; ils ont les pieds et les mains gelés. Alors on les porte à l'ambulance. Leurs pieds deviennent gros, et puis bientôt ils sont tout noirs comme quand on a reçu un coup ; la chair tombe par morceaux ; les doigts se détachent comme la mèche d'une bougie lorsqu'elle est brûlée. Quelquefois, il faut couper le pied et la main gelés ; et bien souvent les pauvres malades meurent de douleur.

Mais ce qui fait encore beaucoup souffrir le soldat, c'est le service de la tranchée. Tous les deux ou trois jours, a tour de rôle, on y envoie quelques régiments. Alors les hommes se réunissent, se mettent en rang et partent. C'est un moment qui produit toujours une vive émotion. Les soldats se regardent et se disent : "Demain, quand nous reviendrons, il y en aura quelques-uns de morts et de blessés. Qui sait si je ne serai pas du nombre ?" Et bientôt après l'événement s'accomplit. On arrive tous ensemble à l’endroit où on doit se glisser dans les parallèles Les Russes connaissent l'heure. Alors ils lancent des boulets de canon et des obus sur cette masse d'hommes, et souvent ils en tuent. Lorsqu'on est entré dans les tranchées, les officiers mettent chaque homme à son poste. Il faut rester vingt-quatre heures dans ce trou. La pluie et la neige le remplissent souvent. Alors nos pauvres hommes ont les pieds et les jambes dans la boue, et souvent ils tombent malades de fatigue. Mais ce n'est pas assez. Pendant tout le jour et toute la nuit, les Russes lancent des obus dans les tranchées. Ces projectiles tombent avec fracas, ils se brisent, et les morceaux vont frapper les soldats. Celui-ci a un bras cassé, celui-là n'a plus qu'une jambe, la mâchoire de celui-ci est fracassée, tandis que celui-là est frappé en pleine poitrine et vomit tout son sang. Eh bien, le croiriez-vous, mon entant, au milieu de tout cela, nos soldats ne sont pas tristes. Ils ont du courage, et, loin de pleurer, le plus souvent ils rient de leurs dangers. Ils ont donné des noms à tous les genres de projectiles que leur envoient les Russes. Ainsi, lorsqu'ils entendent au-dessus de leur tête une bombe ou un obus traverser l'air en faisant fiou ! fiou ! fiou ! Ils s'écrient : "Gare la marmite !" Et chacun de se jeter par terre et de se cacher de son mieux pour éviter la mort. C'est que les obus sont une sorte de globes creux au milieu desquels il y a de la poudre enflammée. Lorsqu'ils tombent à terre, la poudre fend le globe en plusieurs morceaux, et ces morceaux ainsi brisés ressemblent à un fond de marmite. Les soldats appellent encore les boulets des négros, parce qu'ils sont tout noirs. Quand il leur arrive de la mitraille, ils crient : "Voilà des patates !" parce que la mitraille est composée d'une foule de boules de fer plus ou moins grosses qui sont lancées toutes à la fois par un seul canon, et tuent souvent plusieurs hommes ensemble. Lorsqu’elles sont par terre, elles font l'effet de pommes de terre répandues dans un champ après qu'on les a déterrées. Enfin on a surnommé les balles de fusil des mouches, à cause du bruit qu'elles produisent en sifflant aux oreilles. Voila comment nos soldats s'habituent à rire de tout. Ils ont raison, et leur conduite est une grande leçon pour vous, mon enfant. Elle prouve qu'un homme ne saurait avoir peur de rien, et qu'il doit toujours faire son devoir, quand même il devrait lui en coûter la vie. […]

Adieu, mon enfant. Je ne vous en dirai pas davantage pour aujourd'hui ; ma lettre est assez longue. Puisse-t-elle vous avoir encouragé à suivre le bel exemple de nos soldats et à devenir comme eux courageux et dévoué, fidèle à Dieu comme fort dans le combat.
Adieu, je vous bénis. »

Révérend Père de Damas (de la Compagnie de Jésus, aumônier de l’armée d’Orient), Souvenirs religieux et militaires de la Crimée, Paris, Jacques Lecoffre, 1857.



dimanche 21 novembre 2010

"Il est entendu que la Belgique sera l'avant-garde du système napoléonien" (F. Delhasse, 1854)

« La réception du prince impérial à Bruxelles est une anomalie aussi surprenante (nous n'osons pas écrire les mots qui conviendraient à caractériser cette ineptie hypocrite), un égarement aussi funeste, que l'alliance du gouvernement anglais avec l'empire napoléonien. Il ne faut pas douter qu'elle ne se rattache à la grande coalition occidentale dont l'empereur Napoléon III est le chef, l'Angleterre la suivante pour le moment, et le conflit oriental le prétexte. C'est une tentative qui a réussi — probablement — pour entraîner la Belgique dans l'orbite de l'empire français, son redoutable voisin.

Est-ce là l'explication du voyage de M. Napoléon Bonaparte à Bruxelles ? Examinons la supposition. Elle en vaut la peine. Car il s'agit de l'indépendance de la Belgique, autant et plus que de la dignité morale de son gouvernement, ou du caractère de ses princes. […] 

C'est dans la presse bonapartiste de France qu'il faut aller chercher le mot du logogriphe, facile, d'ailleurs, à deviner pour les intelligences limpides. Le Constitutionnel et Le Pays, ces journaux peu véridiques quand il importe à leur maître que la vérité soit torturée, sont admirables d'ingénuité et d'effronterie sur le caractère de la mission du prince : "La Belgique, dit Le Constitutionnel, est l'alliée naturelle de la France. Elle est l'avant-garde de notre frontière du Nord. Elle est comme la pointe d'épée qui protège l'Occident et dont la poignée ne saurait être dans des mains hostiles aux grands États (avertissement au roi Léopold : c'est pourquoi Napoléon III songeait d'abord à prendre la Belgique dans ses propres mains). Le voyage du prince va signaler l'entente parfaite des deux États.... Le roi des Belges qui s'est toujours conduit en bon allié, qui a déjà donné tant de gages de haute sagesse, sentira mieux le prix d'une alliance qui solidarise son trône (fiez vous-y !) avec la conservation de l'ordre européen."

Ainsi il est entendu que la sagesse commande au roi des Belges une alliance qui solidarise son trône avec le trône de Louis-Bonaparte. Oh l'honnête solidarité ! oh le bon billet qu'a Léopold ! Il est entendu que la Belgique sera l'avant-garde du système napoléonien, la pointe d'épée dont les grands États (lisez Bonaparte) doivent tenir la poignée pour l'accomplissement des desseins bonapartistes et la conservation de l'ordre européen. Le voyage du prince Napoléon en Belgique avait donc pour but, et il aura sans doute pour résultat d'empoigner notre pays (pardon du mot : s'il est un peu français, il n'est point du tout belge), courtoisement toutefois, comme disent les journaux payés par les Tuileries. C'est ce que nous avons gagné à ce grand événement. Hier, on pouvait craindre, — le peuple, le gouvernement et la cour le craignaient, en effet, — que les bandes militaires de l'empereur vinssent envahir violemment notre territoire et prendre position à portée du Rhin. Aujourd'hui la terreur d'une invasion immédiate est évanouie. Mais à quel prix avons-nous acheté cette sécurité de courte durée ! à condition de vasselage et d'obéissance, à condition de remettre dans les mains sûres du grand état napoléonien la poignée de notre épée. Il y aura peut-être des politiques obtus, qui appelleront cette subordination honteuse le salut de la Belgique. Hélas ! C’est la plus grave atteinte que notre nationalité ait subie depuis la Révolution. Notre nationalité qui semblait s'être successivement fortifiée au travers des ébranlements de l'Europe, est compromise aujourd'hui par la nouvelle situation que Léopold semble se laisser imposer. Dès aujourd'hui les politiques prévoyants pourraient dire que la Belgique est tombée au rang d'un département de l'empire napoléonien.

Comment le perfide témoignage d'une réconciliation, bien immorale assurément de la part de notre gouvernement, si elle était libre et sincère, pourrait-il aveugler l'opinion publique sur les projets immuables de l'héritier de Napoléon ? Il suffit de se rappeler la politique bonapartiste vis-à-vis de nous depuis le 2 décembre. A peine dictateur de la France trompée et subjuguée, il édicté son décret du 22 janvier, à double tranchant, en vue de dépouiller et de flétrir à la fois la maison d'Orléans. Qu'importe au peuple belge, et qu'a-t-il à y contredire ? rien, si ce n'est peut-être que tout spectateur a le droit de réfléchir sur l'arbitraire des princes quand ils se mêlent de dictature. Mais c'est, du moins, une première offense à la maison de Léopold. Affaire de famille et d'intérêt privé, qui cependant touche aussi un peu par ricochet les contribuables. Soit. Passons. […]

La politique napoléonienne ne tarde pas à se dévoiler relativement à la Belgique, qu'elle considère comme un appendice obligé de son territoire, comme une conquête facile à laquelle pourrait suffire un décret hardi et quelques prétoriens jetés sur la frontière. Eh bien ! ce décret a été rédigé dans le mystère, il a été composé pour Le Moniteur ; le tait est certain et les preuves — les épreuves — subsistent encore en lieu de sûreté. Il s'en est fallu d'un rien que ce beau décret d'annexion ne fût exécuté un matin, avec tambours et trompettes. [...] Le décret sur les biens d'Orléans était une attaque contre la famille régnante en Belgique. Le décret d'annexion peut compter sans doute pour une attaque contre la Belgique elle-même, contre notre nationalité, si chèrement achetée, si laborieusement défendue jusqu'à ces derniers temps de défaillance patriotique et d'aveuglement général. Passons.

La Belgique, Dieu merci, n'a point été envahie par les soldats de Bonaparte, mais elle a été envahie par des séries de notes menaçantes, de remontrances injurieuses, d'injonctions diplomatiques, hostiles à toutes nos libertés, contre la liberté électorale et parlementaire, contre la liberté de la presse et de la parole, contre l'hospitalité, contre le commerce et l'industrie, contre tous les éléments essentiels qui constituent notre vie nationale. […]

… n'a-t-on pas senti, depuis deux ans, sur la Belgique tranquille et prospère, l'influence pernicieuse du système napoléonien ? […] Les agents bonapartistes ne sillonnent-ils pas, en tous sens, nos villes et nos campagnes, faisant la propagande de la corruption, excitant les passions mauvaises, prêchant aux pauvres l'envie, aux riches l'égoïsme et l'orgueil ? […] A-t-on distribué dans les villages assez d'almanachs napoléoniens et d'images napoléoniennes ! Tout cela sans doute n'était pas en faveur de la nationalité belge, ni de la Constitution belge. Tout cela, il faut bien le reconnaître, c'est une sorte d'invasion préliminaire, souterraine et persévérante, qui vise à préparer des projets ultérieurs. […]

Encore une fois, quel est le secret du voyage amical et de la réception à Bruxelles du prince impérial ? Le secret de cette fusion inattendue entre la maison de Bonaparte et la maison de Léopold, il est caché dans la question d'Orient, et les faits prochains se chargeront de le découvrir à tous les yeux. Mais il suffit d'avoir étudié les évolutions de l'Europe depuis la malencontreuse restauration de l'empire Français, pour deviner dès à présent ce qui commande la double attitude, si récente, de l'empereur des Français et du Roi des Belges, aussi violentés l'un que l'autre par la nécessité politique, par ce que les fins exploiteurs appellent la raison d'état.

[…] Inutile de suivre ici les phases ambiguës de cette question orientale, sur laquelle, pendant si longtemps, l'opinion publique de l'Europe a été jouée par ses gouvernements, leurs diplomates et leurs journaux. L'intérêt de cette histoire incomparable ne commence pour nous qu'à l'alliance du gouvernement britannique avec l'empire napoléonien, laquelle hélas ! entraîne aujourd'hui la Belgique à la remorque de Bonaparte. […] y pensez-vous? Léopold allié au dictateur de Neuilly ! La reine d'Angleterre est bien alliée à l'empereur des Français. Y pensez-vous? La Belgique tant maltraitée par le gouvernement napoléonien, la Belgique avant-garde de Louis-Bonaparte !

Ainsi parle la Nécessité terrible, impitoyable pour les rois aussi bien que pour les peuples, la nécessité qu'a créée le 2 décembre et dont les incalculables conséquences vont bouleverser toute l'Europe, — pendant combien de temps !

Donc, nous sommes amis de l'empire napoléonien, amis et alliés, car de l'alliance à l'amitié il n'y a que le paraphe, et le paraphe est fait sans doute aujourd'hui, ou il le sera demain. Alliés de l'Empereur, quel honneur ! et combien de récompenses vont pleuvoir sur la Belgique. Les journaux bonapartistes et catholiques annoncent déjà le règlement de nos affaires douanières, à des conditions qui dépassent toutes espérances. Et que de croix vont décorer les Belges bien pensant et haut placés, en échange des croix distribuées par Léopold au prince impérial et à sa suite. Qui en veut ? Criez : Vive l'alliance bonapartiste ! et vive l'empereur !

[…] Confiance inepte et de courte vue ! La solidarité avec le gouvernement napoléonien, c'est la guerre ! la guerre, oui vraiment, la guerre universelle et à outrance. Ah ! vous croyez que l'empire c'est la paix ! Faibles d'esprit ! L'empire c'est la guerre, jusqu'à la chute de l'empire, et peut-être bien au-delà. […]

Ainsi, c'est la guerre, la guerre européenne, la guerre immédiate, qui se recrute et s'organise, et la Belgique y est engagée sous l'aile de l'aigle napoléonien. Voilà le plus clair du résultat de la visite glorieuse que nous a faite le prince impérial. »

Jacques Van damme, pseudonyme de Félix Delhasse (1809-1898), La Belgique alliée à Bonaparte ! Bruxelles, typographie de Henri Samuel, 1854.