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mercredi 2 février 2011

"Dix hommes furent attachés à la bouche des canons..." (The Lahore Chronicle, 1857)

Cipayes attachés à la bouche des canons pour être exécutés. 
Gouache originale d'Orlando Norie (1832-1901). Coll. Brown Univ.

« Les Cipayes insurgés de l'Inde ont commis, comme on sait, d'abominables atrocités. Ils ont massacré non-seulement leurs officiers, mais encore des femmes et des enfants, avec d'odieux raffinements de barbarie. Ces atrocités méritent assurément une répression sévère. Mais cette répression doit-elle être empruntée à la vieille et barbare loi du talion ? Parce que les Cipayes ont déployé la férocité du tigre révolté contre ses gardiens, les Anglais sont-ils autorisés à déployer à leur tour, une férocité égale ? Aux appétits sanguinaires du tigre de l'Inde peuvent-ils opposer sans scrupule ceux du bouledogue britannique ? Cela paraît être assez l'avis du Times et du Morning Post qui, oubliant sans doute de quels anathèmes ils ont flétri la conduite barbare du colonel Pélissier, enfumant des tributs arabes dans les grottes de Dahra comme des renards dans un terrier, recommandent aux autorités de l'Inde de se montrer impitoyables envers les Cipayes révoltés. Les autorités de l'Inde ne paraissent malheureusement que trop disposées à suivre ces conseils en s'abandonnant à des représailles implacables. Voici le récit d'une exécution atroce qui a eu lieu à Lahore, et qui a du singulièrement réjouir le cœur des écrivains, nous allions dire des bouledogues, du Times et du Morning Post :

"Ce matin, dit le Chronicle de Lahore, douze des révoltés du 45e régiment d'infanterie indigène ont été pendus. Toutes les troupes disponibles avaient été convoquées pour assister au châtiment. Les condamnés, au nombre de vingt-quatre, furent conduits au centre du carré des troupes ; un d'eux dut y être porté parce qu'il venait de subir l'amputation du bras gauche, par suite d'une blessure qu'il avait reçue durant la lutte.

Le lieutenant Hoogan, par ordre du brigadier Hinnes, donna lecture de l'arrêt de la cour martiale qui avait jugé les insurgés. Il annonça ensuite une commutation de peine en faveur de ceux qui consentiraient à faire des révélations. Une douzaine sortirent des rangs et furent conduits derrière l'artillerie. Ils devront indiquer les meneurs et divulguer les causes et le but des troubles.

Les douze condamnés restants, parmi lesquels se trouvait l'homme au bras amputé, montèrent l'échelle d'un pas ferme et sans manifester la moindre émotion. Le malheureux qui n'avait qu'un bras, se balança pendant quelques minutes dans une agonie affreuse : le nœud coulant auquel il était suspendu avait été mal attaché.

Dix rebelles furent ensuite amenés devant les canons. Pendant qu'on leur enleva leurs chaînes, quelques-uns criaient : "Ne sacrifiez pas les innocents pour les coupables !" Deux des assistants répondirent : "Taisez-vous, mourez en hommes et non en poltrons ; vous avez défendu votre religion ; pourquoi donc avez-vous peur de mourir ?"

Ces dix hommes furent attachés à la bouche des canons. Le commandant X... ordonna ensuite d'allumer les mèches, puis-il cria : "Prêt ! feu !" et le drame était fini.

Ce fut là un horrible spectacle, j'en fus terrifié, et tous mes voisins n'étaient pas moins émus. Tous tremblaient comme des feuilles. J'ai la confiance que la leçon ne sera pas perdue. Les hommes qui entouraient les pièces étaient inondés de sang. Un d'eux, entre autres, fut un instant étourdi d'un coup violent qu'il reçut d'un bras arraché, lancé sur lui."

Ces abominations, qui font les délices du Times et du Morning Post, ne rencontrent pas, hâtons-nous de le dire, une approbation unanime en Angleterre. Voici, par exemple, de quelle façon M. Bright, l'éminent orateur de la Ligue, auquel les électeurs de Birmingham viennent de restituer son siège au parlement, s'exprime sur les affaires de l'Inde, et avec quel esprit élevé de justice et d'humanité il manifeste l'espoir que la répression sera pure de tout esprit de vengeance et de cruauté.

"Il y a en ce moment une question qui occupe et absorbe l'attention publique: la révolte de l'Inde. Tout en déplorant ce terrible événement avec le reste de mes concitoyens, j'en suis peut-être moins surpris que la plupart d'entre eux. Depuis douze ans je me suis beaucoup occupé de l'Inde.

Deux fois j'ai entretenu le Parlement de ce pays : une fois pour demander la nomination d'une commission spéciale ; une autre, pour proposer une commission royale d'enquête ; j'ai pris, en outre, une part active à la discussion du bill récemment volé, qui a continué les pouvoirs de la Compagnie des Indes orientales et précédé des meetings publics dans plusieurs de nos plus grandes villes, en vue d'appeler l'intérêt public sur la grande question du gouvernement de l'Inde.

Le succès de l'insurrection serait l'anarchie de l'Inde, à moins que quelques grands hommes, sortant du chaos, ne fondent un nouvel empire sur la base de la puissance militaire. Je ne suis pas disposé à défendre les mesures par lesquelles l'Angleterre a obtenu la domination de l'Inde; mais, par considération pour les intérêts de l'Inde et de l'Angleterre, je ne puis combattre les mesures qui seront jugées nécessaires pour supprimer les désordres existants.

Rétablir l'ordre dans l'Inde c'est travailler dans l'intérêt de ce pays; mais nous serions gravement coupables si nous négligions ensuite les mesures qui doivent contribuer au bien-être de son immense population.

J'espère que les actes du gouvernement seront purs de cet esprit de vengeance et de cruauté que l'on remarque dans un grand nombre île lettres publiées par les journaux, et que lorsque la crise actuelle sera passée, lous les hommes d'affaires on Angleterre combineront leurs efforts pour réparer le mal par tout le bien possible."

Nous sommes heureux de pouvoir ajouter d'après un journal français, que Lord Paumure, ministre de la guerre, a blâmé l'exécution sauvage de Lahore et donné des ordres pour que de pareilles atrocités ne se renouvellent point. »

L’Economiste belge. Journal des réformes économiques et administratives
(publié par G. de Molinari), 3e année, n° 24, 20 août 1857.

mercredi 26 janvier 2011

"Que les machines à vapeur... vivifient nos manufactures" (Ad. Blanqui, 1825)

Mine de charbon au Royaume-Uni, anonyme, huile sur toile (1825),
Liverpool, Walker Art Society.

« L'introductrion des machines à vapeur et leur application aux différentes tranches de l'industrie, ont causé une révolution si importante dans les manufactures et dans les arts, que nous croyons faire une chose agréable à nos lecteurs en leur présentant un exposé clair et simple des phénomènes qui résultent de cette admirable invention. On ne les connaît guère en France que de réputation, et ils sont un peu, parmi nous, comme ces mines du Mexique et du Pérou, dont tout le monde parle, et que peu de personnes ont vues. Lorsque la connaissance en sera plus répandue, leurs avantages seront miens appréciés et l'on se demandera peut-être avec étonnement, pourquoi la France possède à peine trois ou quatre cents de ces machines, tandis qu'en Angleterre on les compte par milliers. Offrons d'abord une description succincte de l'appareil principal.

Il consiste eu un large cylindre qui reçoit un fort piston du même diamètre, comme dans la pompe foulante. La vapeur est fournie par une vaste chaudière, d'où elle s'introduit dans le cylindre au moyen d'une ouverture qui peut se fermer à volonté. La force de la vapeur (1) soulève le piston auquel est adapté un long levier, qui sert à mettre en mouvement une pompe, une manivelle, un mécanisme quelconque. Parvenu à une certaine hauteur, le piston ouvre, dans la partie supérieure du cylindre, une soupape qui laisse entrer une petite quantité d'eau froide : la vapeur est à l'instant condensée, le vide s'opère dans le cylindre, et le piston chargé de la pression atmosphérique, redescend pour être soumis de nouveau à l’action de la vapeur. Il remonte et redescend ainsi continuellement avec une force proportionnée à la quantité et à la tension de la vapeur qui lui est appliquée. Une machine dont le cylindre a 30 pouces de diamètre et dont le piston frappe dix-sept coups par minute, équivaut à la force de 40 chevaux travaillant jour et nuit (2), et elle consomme 11,000 livres de charbon en vingt-quatre heures.

On conçoit maintenant sans difficulté les diverses applications de ce puissant appareil : le levier adapté au piston, peut faire mouvoir toutes sortes de mécanismes, depuis le plus simple jusqu'au plus compliqué. L'illustre Watt, auquel l'Angleterre reconnaissante vient d'élever une statue, est le premier qui ait donné à la machine à vapeur, cette flexibilité qui permet d'en retirer d'aussi grands services. On peut l'en regarder comme le véritable inventeur. Avant lui, quelques anciens et plusieurs modernes avaient observé les résultats pratiques de la tension de la vapeur ; mais c'est à Watt qu'appartient tout l'honneur de les avoir appliqués à la mécanique et d'en avoir armé la main de l'homme. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer du génie ou de la patience de cet utile citoyen, lorsqu'on étudie avec soin l'histoire des machines à vapeur ; j'en ferais volontiers juges mes lecteurs par eux-mêmes, si la nature de cet article ne m'interdisait les détails purement techniques. Il suffira de dire qu'au moment où je parle, le pouvoir de l'appareil de Watt équivaut, en Angleterre seulement, à la force de 500 mille chevaux, ou selon le docteur Ure, de cinq millions d'hommes.

Cette prodigieuse machine, parvenue aujourd'hui à un très-haut degré de précision, de souplesse et de régularité, soulève des vaisseaux de ligne, sert à forger des ancres, à filer le coton et la soie, à broder la mousseline et à façonner tous les métaux. Par elle, le génie de l'homme exploite dans les entrailles de la terre ses nouvelles conquêtes ; il brave sur mer les vents contraires, et les calmes plus redoutables encore ; il remonte les rivières les plus rapides, et il rend à la vie les contrées les plus disgraciées de la nature. Des villes entières lui doivent tonte leur existence : Birmingham, Manchester, Leeds, Preston, Glasgow sont là pour l'attester. L'Amérique étonnée reçoit avec transport ce présent de l'ancien monde : le Mississippi, l'Ohio, la Chesapeake, et même l'Orénoque, l'ont vu paraître sur leurs rives.

J'entends dire quelquefois que l'industrie et la mécanique étouffent la poésie et n'ont rien de ce charme séduisant attaché aux grandes choses. N'est-ce point un beau spectacle que celui d'un vaisseau à vapeur, excité par le feu, et semblable à un être animé, lorsqu'il s'avance majestueusement sur la cime des vagues, et qu'il brave, appuyé sur ses ailes rapides, leur fureur impuissante ! n'avons-nous pas des expressions à créer, pour peindre ces chars mobiles obéissant au char qui les entraîne et qui les guide, en traçant sur leur route un sillon de fumée ! Et qu'a-t-il fallu pour obtenir ces merveilles ? un peu d'eau, un cylindre, et quelques leviers ! Lorsqu'on réfléchit qu'avec ces faibles moyens, on est parvenu à augmenter la production d'une manière presque illimitée, qu'on a rapproché les distances les plus considérables, et préparé à l'humanité entière un avenir plus doux, une existence plus heureuse ; n'y a-t-il rien dans tout cela, qui puisse faire battre le cœur d'un poète !

Considérés sous un rapport plus sévère, les résultats de la découverte de Watt confirment ce bel aphorisme de Bacon : le savoir est une puissance. En effet, la machine à vapeur paraît destinée à balancer l'influence des gros vaisseaux de guerre : elle échappera à leurs lourdes manœuvres, et rendra leur fuite, en cas de défaite, extrêmement difficile. Elle leur aura dérobé la foudre, comme Franklin ravit le feu du ciel, et l'on pourra dire aussi de Watt, qu'il arracha le sceptre aux tyrans, puisqu'il aura rendu les mers libres. Son appareil tout puissant offre déjà aux industries de toutes les nations des communications promptes et faciles ; on n'a qu'à suivre de l'œil les magnifiques paquebots qui croisent entre Londres et Calais, le Havre et Southampton, Brighton et Dieppe, pour juger de l'avenir par le présent. Bientôt sur ces merveilleuses embarcations, les Suisses iront visiter l'Angleterre et les villes Hanséatiques : on dira le port de Bâle comme on dît le port de Bristol et celui de Hambourg; on naviguera sur le Rhin, comme on se promène en bateau à vapeur sur les lacs des Alpes, de l'Écosse et de l'Amérique.

Hâtons-nous donc ; partageons avec nos voisins l'héritage de Watt. Les découvertes du génie sont le patrimoine de l'espèce humaine toute entière : la grande famille française y a plus de droits qu'aucune autre, elle qui a produit tant d'hommes de génie. Que les machines à vapeur ne courent pas seulement sur la Seine, de Paris à St-Cloud, pour amuser les oisifs de notre capitale ; qu'elles vivifient nos manufactures, nos mines si riches et si mal exploitées ; que nos ouvriers fassent connaissance avec elles, et raisonnent sur leur construction, comme ils le font chaque jour en Angleterre et en Ecosse ; et nous verrons bientôt les districts les moins populeux de la France, se couvrir d'heureux habitants. La Sologne, les Landes, l'Auvergne, les départements qui manquent de cours d'eau pour leurs fabriques, où de routes pour leurs débouchés, renaîtront à l'industrie ; et nous tirerons quelque parti de l'immortelle découverte, au moyen de laquelle, les Anglais, par le seul, secours des machines actuellement en exercice dans leur pays, ont prouvé qu'ils pourraient remuer les pyramides d'Egypte en moins de cinq heures ! » 

Adolphe Blanqui, « De l’influence des machines à vapeur sur la prosperité publique », Le Producteur, journal de l’industrie, des sciences et des beaux-arts, tome premier, Paris, 1825. 

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(1) On sait que cette force est due à la tension de la vapeur qui cherche à occuper un espace dix-sept cent fois plus considérable que celui de l'eau dont elle émane.
(2) C'est-à-dire, à 120 chevaux travaillant huit heures par jour.

vendredi 16 avril 2010

Le travail des enfants dans les mines de charbon : l'exemple du Royaume-Uni au début des années 1840 (5e partie)

Enfants mineurs américains, Pennsylvanie 1911.

« Résultats du travail des mines sur la santé des jeunes ouvriers. — Si dans certaines localités la condition des ouvriers houilleurs s'offre sous un aspect favorable, surtout lorsqu'on la compare à celle des ouvriers employés dans d'autres branches d'industrie où les bénéfices ne sont pas à beaucoup près aussi considérables, il est malheureusement établi, par de nombreux témoignages, que leur santé, surtout quand ce sont des enfants cl des jeunes gens, reçoit de funestes atteintes d'un travail excessif qui dépasse trop souvent les forces, et arrête le développement normal du corps humain. Il s'ensuit des maladies, des infirmités précoces qui abrègent la période pendant laquelle l'homme est d'ordinaire apte au travail, et le condamnent à une mort prématurée. [...]
Effets immédiats de l'excès du travail. — [...] Dans le Derbyshire, où le travail souterrain se poursuit pendant 14 et même 16 heures sur 24, où la ventilation et le dessèchement des mines sont essentiellement défectueux, tous les témoins s'accordent à dire que les jeunes ouvriers sont épuisés de fatigue : ils tombent de sommeil au milieu de leurs occupations; arrivés chez eux, ils vont quelquefois se coucher sans souper, tant ils sont accablés ; quelques-uns passent au lit toute la journée du dimanche ; lorsqu'ils vont à l'école, ils s'endorment, sans que rien puisse fixer leur attention ; les coups même ne réussissent pas à les tenir éveillés.

H. Austin, un des sous-commissaires, après avoir tracé un tableau déplorable de la condition des jeunes enfants employés dans les mines à couches minces de la partie nord du Lancashire, termine en citant ces paroles des parents de quelques-uns des jeunes ouvriers : "Je voudrais, dit l'un d'eux, que vous les vissiez rentrer après les travaux ; ils sont tellement harassés qu'ils se jettent là par terre comme des chiens (en désignant le foyer) ; nous ne pouvons parvenir à les faire mettre au lit."

Le travail imposé aux jeunes ouvriers charbonniers dans les mines du Northumberland et de la partie septentrionale du comté de Durhani est représenté comme très-pénible; nul, s'il n'est doué d'une forte constitution et d'une santé robuste, ne peut le supporter sans une extrême fatigue; et un grand nombre de témoins de toutes les classes affirment que les plus jeunes enfants sont souvent tout à fait exténués, et que ceux d'un âge plus avancé se plaignent généralement de manquer d'appétit et d'éprouver une continuelle sensation de souffrance.

L'âge peu avancé et le sexe d'un grand nombre d'ouvriers charbonniers dans le district est de l'Ecosse. le pitoyable état dans lequel sont les fosses, l'insuffisance et la mauvaise qualité de la nourriture, tout contribue à aggraver la position du travailleur en augmentant ses fatigues. "Les membres délicats et les forces naissantes des petits garçons et des petites filles à peine âgés de 7 à 8 ans, ne peuvent suffire à un travail continu de l2 heures en moyenne, travail essentiellement irrégulier, cessant parfois avec la chute du jour, et parfois aussi se prolongeant pendant toute la nuit. Les témoignages de tous les hommes de l'art consultés, s'accordent à représenter ce travail comme essentiellement contraire à la santé et susceptible d'entraîner les plus graves accidents. Telle est la fatigue qu'il occasionne, que les jeunes ouvriers seraient tout à fait hors d'état d'assister aux leçons, en admettant qu'il y eût des écoles du soir dans le voisinage des exploitations. En rentrant chez eux, ces pauvres enfants, après avoir participé à la bâte à un maigre souper, composé de farine d'avoine ou de gruau bouilli, sont trop heureux de pouvoir aller puiser sur un mauvais grabat la force nécessaire pour retourner le lendemain à leurs occupations." (R. H. FRANKS, Report, § 61.)

Développement musculaire anormal et défaut de croissance. — Le travail des mines donne ordinairement lieu à un développement extraordinaire des muscles; niais ce développement s'acquiert aux dépens des autres organes, car il est le plus souvent accompagné d'une diminution proportionnelle dans la stature. Tous les témoins déclarent que les mineurs n'atteignent pas la taille des autres ouvriers. Il n'y a d'exception à cet égard que dans le Warwickshire, le Leicestershire et l'Irlande.

Dans le Shropshire, les mineurs sont généralement de petite taille ; c'est une particularité qui frappe dès l'abord, et l'on voit même parmi eux beaucoup d'adultes qui ne sont pas plus grands que de jeunes garçons. (Dr MITCHELL, Report, § 814.) — Le docteur André Blake dit avoir observé un grand nombre d'ouvriers charbonniers dans le Derbyshire, et qu'il n'en a guère trouvé qui eussent la taille de leurs voisins employés à d'autres professions ; il attribue en grande partie ce défaut de croissance à la nature des travaux qu'on leur impose dès leur enfance. (J. M. FELLOWS, Evidence, n° 10.) — Dans le dictrict ouest du Yorkshire, on remarque aussi une différence plus ou moins considérable dans la stature des enfants employés, pendant un certain temps, dans les fosses ; cette différence est applicable à tous les âges. Les cas de difformité sont relativement peu nombreux; mais, comme le fait observer M. Eliss, chirurgien qui, dans sa pratique, a traité un grand nombre de houilleurs leur taille n'acquiert pas son entier développement ; cependant ils gagnent d'ordinaire en largeur ce qu'ils perdent en hauteur.
M. Symons, dans l'appendice à son rapport, donne les noms, l'âge, la mesure de la taille et de la largeur du torse d'un grand nombre d'enfants des deux sexes, appartenant à la population agricole et à la population vouée au travail des mines. Si l'on prend dans cette liste les dix premiers garçons occupés à l'agriculture et les dix premiers garçons occupés dans les houillères, tous âgés de 12 à 14 ans, on trouve que les premiers mesurent en totalité 47 pieds de hauteur et 272 pouces de circonférence, tandis que la mesure des seconds est de 44 pieds 6 pouces en hauteur, et de 274 1/2 pouces en circonférence. Pour 10 filles appartenant à la première classe, âgées de 14 à 17 ans, on a un total de 80 pieds 8 pouces en hauteur et de 297 pouces en les mesurant autour du corps; tandis que pour le même nombre de filles du même âge, appartenant à la deuxième classe, on n'obtient pour la hauteur totale que 46 pieds 4 pouces, et pour la circonférence du corps que 293 1/2 pouces. Ainsi, la différence de taille entre les filles employées à la culture et celles qui travaillent dans les houillères, est de 8 1/2 pour cent en faveur des premières ; tandis que cette différence est de 8 1/2 pour cent en faveur des garçons occupés dans les fermes lorsqu'on compare leur stature à celle des garçons charbonniers.

Un autre sous-commissaire, M. Scriven, a pris la mesure de 60 enfants employés au charriage du charbon dans les houillères aux environs d'Halifax, et de 51 enfants employés aux travaux des champs dans la même localité, tous ayant en moyenne l'âge de 10 ans et 9 mois. Les premiers avaient moyennement 8 pieds 11 3/10 pouces de haut, et 2 pieds 3 pouces de circonférence, tandis que les seconds, avec la môme circonférence de 2 pieds 3 pouces, avaient 4 pieds 3 pouces en hauteur. C'est une différence de plus de 9 pour cent. — De la même manière, sur cinquante jeunes ouvriers houilleurs dont l'âge moyen était de 14 ans et 11 mois, on trouva une hauteur moyenne de 4 pieds 5 pouces sur 2 pieds 3 pouces de circonférence ; tandis que 49 jeunes agriculteurs, âgés de 15 ans et 6 mois, mesuraient 4 pieds 10 8/11 pouces de haut et à pieds 8 pouces de circonférence; ce qui établit une différence de près de 6 pouces en faveur de la taille des agriculteurs.

Pour ne pas multiplier ces extraits outre mesure, nous nous contenterons de citer un dernier témoignage, celui du Dr Scott Alison : "La plupart des enfants employés au travail des mines de houille dans l'est de l'Ecosse, dit-il, sont maigres, décharnés, fatigués, et décèlent par la contraction de leurs traits ainsi que par la couleur blafarde et jaunâtre de leur teint, la détérioration précoce de leur santé. Depuis la première enfance jusqu'à l'âge de 7 à 8 ans, on observe chez eux une disposition maladive et une grande imperfection dans le développement du corps. En tous cas, leur condition physique est bien inférieure à celle des autres enfants du même âge employés aux travaux agricoles et à la plupart des autres métiers, ou qui demeurent inoccupés. Leur croissance est lente et imparfaite, et la plupart n'ont pas à beaucoup près la taille qu'ils auraient atteinte sans doute s'ils avaient été placés dans des conditions moins défavorables." »

Edouard DUCPETIAUX, De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l'améliorer, Bruxelles, Méline, 1843, Vol. 2.

Le travail des enfants dans les mines de charbon : l'exemple du Royaume-Uni au début des années 1840 (4e partie)


"Le Mineur" par Constantin MEUNIER (1831-1905), Musée de la Chartreuse, Douai.





Mode de traitement des enfants. — État physique. — Nourriture. — Dans les exploitations organisées sur un pied convenable, où les travaux ne sont pas prolongés outre mesure, où il est accordé une demi-heure ou une heure de repos pour les repas, les enfants âgés de 10 ans et plus ne se plaignent guère de la fatigue, après avoir accompli leur journée ; dans les autres, au contraire, où ces avantages n'existent pas, la fatigue est souvent portée à son comble, et le sentiment de souffrance qu'elle occasionne ne quitte presque jamais les ouvriers et surtout les enfants.

Dans certains districts, il est rare que les jeunes ouvriers charbonniers soient maltraités par les surveillants et les ouvriers adultes ; mais il arrive fréquemment aux plus jeunes enfants d'être traités plus que rudement par les enfants plus âgés. Dans d'autres districts, et particulièrement en Ecosse, la conduite des ouvriers adultes à l'égard de leurs jeunes aides est souvent dure et même cruelle. Les propriétaires et les agents ou surveillants ont connaissance de ces mauvais traitements, mais ne font rien pour les empêcher, et quelquefois même déclarent qu'ils n'ont aucunement le droit de s'immiscer dans les affaires de ce genre.

A quelques exceptions près, les propriétaires de houillères ne s'intéressent nullement à leurs jeunes ouvriers, et s'inquiètent fort peu de ce qu'ils font et de ce qu'ils deviennent après la cessation des travaux; jamais ou presque jamais on ne songe aux moyens de leur procurer quelque amusement honnête, quelque récréation salutaire à la santé.

En général, les enfants et les jeunes gens employés dans les houillères ont une nourriture convenable, et sont vêtus d'une manière décente et confortable, lorsqu'ils ne sont pas au travail; ils doivent ces avantages au taux relativement élevé des salaires qu'ils reçoivent. Mais dans un grand nombre de cas, particulièrement dans quelques localités du Yorkshire, dans le Derbyshire, dans la partie sud du Gloucestershire, et généralement dans l'est de l'Ecosse, leur nourriture est grossière et souvent insuffisante ; les enfants disent eux-mêmes qu'ils ne peuvent contenter leur appétit; et les sous-commissaires rapportent qu'ils n'ont que des haillons pour se couvrir ; par suite du manque de vêtements, ils sont obligés le plus souvent de rester enfermés chez eux les dimanches et les fêtes, au lieu de se récréer en plein air et d'assister aux exercices religieux. Les privations auxquelles sont soumis ces pauvres enfants sont d'autant plus intolérables que leur travail est plus pénible et plus dangereux; on remarque toutefois que les enfants qui sont dans ce cas appartiennent d'ordinaire à des parents paresseux et dissolus, qui s'emparent de leurs bénéfices pour les dépenser dans les cabarets.

Accidents. — Morts violentes; leur nombre, leurs causes. — Malgré les précautions les plus multipliées et la vigilance la plus sévère, les ouvriers charbonniers sont exposés à chaque instant à des dangers nombreux qui menacent leur existence. "Notre vie, dit un témoin, ouvrier lui-même, est incessamment compromise; un bouilleur, adulte ou enfant, n'est plus en sûreté du moment où il a mis le pied dans le enflai, pour descendre dans la fosse." — "C'est un champ de bataille, dit un autre témoin, où nous n'avançons qu'à travers les blessés et les morts." [...]

Les commissaires, dans leur rapport (p. 136), donnent le relevé des morts violentes qui ont eu lieu en 1838 dans les houillères de 55 districts, où l'enregistrement des décès s'opère d'une manière régulière sous la direction et l'inspection du registraire général. Ces morts, au nombre de 351, se répartissent de la manière suivante d'après les accidents qui les ont occasionnées :



Ce relevé ne comprend qu'une partie des houillères du Royaume-Uni ; il n'y est pas fait mention des accidents survenus dans les houillères de l'Ecosse et du pays de Galles, proportionnellement plus fréquents encore que ceux que l'on constate en Angleterre. Le nombre des enfants et des jeunes gens qui en sont victimes égale quelquefois celui des adultes, et demeure rarement en dessous. Pour se faire une idée exacte des ravages exercés périodiquement dans les rangs de la population vouée au travail des mines, il faut parcourir l'enquête de la commission, les faits et les témoignages nombreux qu'elle a recueillis de toutes parts. "L'une des causes les plus fréquentes des accidents dans les houillères, — dit la commission dans la conclusion de son rapport, —est l'insuffisance ou même le défaut absolu de surveillance en ce qui concerne la sécurité du mécanisme qui sert à descendre et à remonter les ouvriers dans les fosses, l'état de la mine par rapport à la quantité de gaz nuisible qui peut s'y dégager, l'efficacité de la ventilation, l'exactitude qui doit présider à l'ouverture et à la fermeture des portes d'aérage, les endroits où il est imprudent de pénétrer avec de simples chandelles allumées, etc."

"L'usage presque général de préposer à la garde des portes d'aérage de très-jeunes enfants, peut aussi exposer à de grands dangers. Nous en dirons autant de deux pratiques propres à quelques districts et qui doivent être frappées d'une énergique réprobation. Dans quelques-unes des plus petites houillères du Yorkshire et dans la plupart de celles du Lancashire, on expose journellement la vie des ouvriers, en les laissant descendre et remonter à l'aide de cordes qui n'offrent pas la solidité nécessaire ; communément, dans le Derbyshire et le Lancashire, et occasionnellement dans le Yorkshire, on confie à de jeunes garçons la direction des machines qui servent à la descente dans les fosses et à la remonte des ouvriers. C'est avec regret que nous devons ajouter que dans un grand nombre d'exploitations l'oubli des précautions les plus indispensables est tout à fait volontaire, et que l'on n'y fait jamais le moindre sacrifice d'argent pour préserver les travailleurs des chances nombreuses d'accidents qui les menacent, encore moins pour améliorer leur position." »

à suivre...

Edouard DUCPETIAUX, De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l'améliorer, Bruxelles, Méline, 1843, Vol. 2.

Le travail des enfants dans les mines de charbon : l'exemple du Royaume-Uni au début des années 1840 (3e partie)


Durée des travaux. — La durée des travaux n'est pas la même dans les divers districts ; mais là où il existe des portes d'aérage, les plus jeunes enfants descendent dans les fosses avec la première corvée, et n'en sortent qu'avec la dernière. Dans les districts du Shropshire, du Warwickshire, du Leicestershire, et du sud et du nord du Staffordshire, la longueur de la journée est généralement de 12 heures, depuis 6 heures du matin jusqu'à 6 heures du soir, déduction faite du temps accordé pour les repas. Dans le Derbyshire, tous les témoins s'accordent à dire que plusieurs jeunes ouvriers travaillent 16 heures sur 24, à partir du moment où ils quittent leur demeure le matin jusqu'à celui où ils y rentrent le soir. D'après d'autres témoignages, le travail effectif serait de 14 à 14 1/2 heures par journée. [...]

Dans le sud du comté de Durham, la journée de travail, dans les mines où l'exploitation est organisée sur un bon pied, n'excède jamais 12 heures; dans d'autres, les ouvriers employés au transport du charbon sont souvent occupés pendant 13, 14 ou 15 heures, et même davantage. Les travaux commencent généralement de bon matin, quelquefois dès 2 heures pour les adultes, et dès 4 heures pour les enfants. Dans le nord du comté de Durham et dans le Northumberland, la durée des travaux est généralement de 12 heures, à partir de 4 heures du malin jusqu'à 4 heures du soir. Il arrive souvent que les enfants quittent la maison pour se rendre aux mines dès 2 heures de la nuit, et que leur absence se prolonge pendant 16 heures. [...] 

En règle générale, la journée des jeunes enfants employés dans les houillères égale toujours et dépasse même quelquefois celle des ouvriers adultes; leur travail commence parfois un peu plus tard, mais alors aussi il finit plus tard. [...]

A quelques rares exceptions près, il n'est pas accordé d'intervalle pour le déjeuner, si ce n'est lorsque la journée commence à 5, 4 ou même 3 heures du matin. Les ouvriers houilleurs sont généralement accoutumés à prendre un léger repas avant de quitter leur demeure, et poursuivent leur travail sans interruption jusque vers le midi. Il y a des exceptions à cet usage, mais elles sont relativement rares.

Congés.— II n'y a pas, dans tout le Royaume-Uni, un seul exemple de repos, pendant lequel les salaires ne soient pas en même temps interrompus. Mais dans la plupart des districts, les travaux sont suspendus pendant certains jours de fête et de réjouissances publiques. Dans certaines houillères, les ouvriers ne travaillent pas le lendemain du jour où ils ont reçu leur paye... [...]

Salaires.— Les salaires des enfants et des jeunes gens employés dans les mines de houille, bien que leur taux ne soit guère en rapport avec la rigueur du travail qu'ils devraient rémunérer, suffisent néanmoins pour accroître les ressources d'un grand nombre de familles et leur procurer certains avantages qui manquent à d'autres classes de travailleurs.

L'échelle des salaires est loin toutefois d'être la même dans tous les districts houillers du Royaume-Uni. Elle s'abaisse jusqu'à 3 deniers (environ 30 centimes) pour les plus jeunes enfants, et s'élève jusqu'à 3 schellings par jour (3 fr. 75 c.) pour les jeunes gens parvenus à l'âge de 17 à 18 ans. Les relevés dressés d'après les registres de paye dans les houillères aux environs de Bradford, de Leeds et d'Oldham, offrent une sorte de moyenne des rétributions accordées aux jeunes ouvriers suivant leur âge, lorsque les travaux sont en pleine activité.


Les salaires sont payés d'ordinaire chaque semaine, le plus souvent le samedi. Quelquefois le règlement des comptes des ouvriers ne se fait que tous les 15 jours, tous les mois, ou même toutes les six semaines. Généralement, les payements ont lieu en argent ; mais dans quelques districts, les plus pauvres et les plus écartés, les ouvriers reçoivent parfois en échange de leur travail des denrées ou d'autres objets propres à leur consommation. Celte rétribution en nature offre de graves inconvénients, surtout lorsqu'elle s'établit par un compte de balance avec les boutiquiers privilégiés des exploitations. Il arrive souvent alors que les ouvriers auxquels ces marchands font des avances, tombent complètement sous la dépendance de ces derniers, et voient leurs salaires engagés pour un terme plus ou moins long, sans qu'ils puissent en détourner la moindre partie pour l'affecter à l'éducation de leurs enfants ou la mettre en réserve pour les besoins imprévus. »
 
à suivre...

Edouard DUCPETIAUX, De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l'améliorer, Bruxelles, Méline, 1843, Vol. 2.

lundi 12 avril 2010

La destruction de l'armée britannique en Afghanistan (Lieutenant V. Eyre, 1842)

Combattants afghans
 (coll. British Museum)










« 8 janvier. — Les cruels Afghans recommencèrent de très bonne heure à nous tourmenter de leur feu. Plusieurs de leurs pelotons se dirigèrent vers le sud de notre camp, comme pour l'attaquer. Dans l'attente d'un combat, nos troupes furent rangées en bataille. Le major Thain, se mettant à la tête du 44e d'infanterie, après une allocution adressée aux soldats, les conduisit intrépidement à l'attaque; mais l'ennemi, ne jugeant pas à propos d'attendre le choc de nos baïonnettes, effectua au plus vite sa retraite. Je me sens heureux de pouvoir déclarer que dans cette affaire le 44e d'infanterie de sa Majesté se conduisit avec une résolution et une bravoure dignes de soldats anglais, et qu'il prouva glorieusement que, guidé par un chef habile, il pouvait encore réhabiliter sa réputation ternie.

Le capitaine Skinner alla conférer de nouveau avec Mahomed Akber, qui exigea que le major Pottinger et les capitaines Lawrence et Mackenzie se rendissent à l'instant auprès de lui ; ces officiers l'allèrent trouver, et les hostilités furent encore suspendues. Le sirdar promit d'envoyer en avant quelques hommes influents afin de faire retirer du défilé les nombreux Ghildjis qui s'y étaient portés et y attendaient notre approche. La masse vivante des hommes et des animaux fut encore une fois mise en mouvement. A l'entrée du défilé, on essaya de séparer les troupes valides des non-combattants, ce qui ne réussit qu'en partie et occasionna un très grand retard. Il est difficile de concevoir avec quelle rapidité ces deux nuits passées à la gelée avaient désorganisé l'armée. Le froid avait glacé les mains et les pieds des hommes les plus robustes, au point de leur ôter toute espèce d'énergie et de les rendre impropres au service. Les cavaliers eux-mêmes, qui avaient moins souffert que les autres, étaient obligés de se faire hisser sur leurs chevaux. Il ne restait réellement que quelques centaines d'hommes en état de combattre.

L'idée de franchir l'étroit défilé que nous avions devant nous et cela, à la face de toute une population armée et avide de carnage, embarrassés comme nous l'étions par une multitude immense et désordonnée, était bien faite pour nous saisir d'effroi. Le spectacle qu'offrait alors cette mer ondoyante d'êtres animés qui allaient être, dans quelques heures, transformés sur ce chemin en une ligne prolongée de cadavres, dont les ossements serviraient plus tard à guider le voyageur; ce spectacle, dis-je, ne s'effacera jamais de la mémoire de ceux qui en ont été les tristes témoins. Nous avions été tant de fois trompés par les promesses des Afghans, que nous ne croyions plus guère à la sincérité de la trêve ; aussi était-ce avec un sentiment de crainte indéfinissable que nous nous engagions dans ce redoutable passage. La longueur du défilé est d'environ cinq milles ; il est bordé des deux côtés par une suite de rochers à pic, entre lesquels se glissent rarement, surtout en hiver, quelques rayons de soleil ; au fond de la gorge bouillonne un torrent échappé des montagnes : la rigueur du froid, bien qu'excessive, n'avait pu captiver ses flots tumultueux, mais ses bords étaient couverts de glaçons épais et de monceaux de neige, qui en rendaient l'accès bien difficile à des animaux exténués de fatigue. Nous eûmes à traverser ce torrent vingt huit fois. Comme nous poussions en avant vers un point où le défilé se rétrécissait graduellement, nous aperçûmes un grand nombre de Ghildjis qui se hâtaient de couronner la hauteur. Un feu nourri fut aussitôt ouvert sur notre avant-garde, où se trouvaient plusieurs dames : voyant qu'un mouvement rapide était leur unique chance de salut, elles mirent soudain leurs chevaux au galop, dépassèrent toute la colonne, et, affrontant les balles qui sifflaient par centaines à leurs oreilles, elles ne s'arrêtèrent qu'après avoir atteint le bout du défilé. Par une bonté de la Providence, toutes échappèrent au danger, à l'exception de lady Sale, qui fut légèrement blessée au bras par une balle morte. Je dois dire cependant que plusieurs des chefs adhérant à la cause de Mahomed Akber, précédant l'avant-garde, s'étaient courageusement lancés en avant pour tâcher de faire suspendre le feu; mais rien ne pouvait retenir les Ghildjis acharnés sur leur proie. Bientôt la foule fut au milieu du feu, et ce ne fut plus qu'un carnage épouvantable. La panique, en un instant, devint universelle; des milliers d'infortunés prirent la fuite, se pressant vers le front de la colonne, abandonnant bagages, munitions, femmes, enfants même, ne songeant plus qu'à sauver leur vie.

L'arrière-garde, composée du 44e de sa majesté et du 54e indigène, souffrit considérablement; les soldats, voyant à la fin que tout retard était une mort certaine, suivirent l'exemple général, et firent de leur mieux pour gagner la tête du convoi. Un autre canon de l'artillerie à cheval fut abandonné et tous ses canonniers mis en pièces. La fille aînée du capitaine Anderson et le plus jeune fils du capitaine Boyd tombèrent aux mains des Afghans. On évalue à 3,000 le nombre des personnes qui périrent dans ce défilé : on compte parmi ces victimes le capitaine Paton, assistant au quartier-maître général, et le lieutenant Saint-Georges du 37e indigène; le major Griffiths du 37e indigène, le major Scott du 44e de sa majesté le capitaine Bott du 5e de cavalerie, le capitaine Troup, major de brigade de l'armée du shah, le docteur Cardew et le lieutenant Sturt, ingénieur, y furent blessés. Ce dernier, jeune officier du plus grand mérite, dont la blessure était mortelle, ne fut frappé qu'à l'extrémité du défilé. Il eût été mis en pièces par les Ghazees, qui, poussant l'arrière-garde, en faisaient un affreux carnage, sans le généreux dévouement du lieutenant Mein du 13e régiment d'infanterie légère de sa Majesté. Ce noble jeune homme revint sur ses pas pour le secourir, et, au risque imminent d'être tué, resta près de Sturt pendant plusieurs minutes, conjurant, mais en vain, tous ceux qui passaient de lui prêter secours. Aidé enfin par le sergent Deane des sapeurs, il parvint à traîner Sturt sur une^couverture jusqu'à la sortie du défilé ; une fois là, il réussit à le placer sur un poney et à le conduire en sûreté au lieu du campement où, le malheureux officier languit jusqu'au matin : ce fut le seul homme de toute l'armée qui reçut une sépulture chrétienne. Le lieutenant Mein souffrait lui-même, à ce moment, d'une grave blessure qu'il avait reçue au mois d'octobre dernier ; son héroïque oubli de lui-même et son dévouement à son ami, à l'heure du danger, méritent une place dans les annales de la valeur et de la générosité anglaise.

Campement de l'armée anglaise près de Kaboul (1839-1842)

Quand l'armée eut atteint Khoord-Caboul, la neige avait commencé à tomber, et depuis elle avait à peine cessé. On n'avait pu sauver que quatre tentes, qui avaient été réservées aux dames et aux enfants, ainsi qu'aux malades. Une foule de malheureux blessés, privés de tout abri, errèrent donc pendant la nuit dans le camp, et moururent pour la plupart faute de secours; on n'entendit de tous côtés que des gémissements, des plaintes et des cris de détresse. Nous avions gagné un pays plus froid encore que celui que nous laissions derrière nous, et nous étions sans tentes, sans feu, sans nourriture : personne n'avait d'autre lit que la neige; quantité d'infortunés avant le jour y trouvèrent leur linceul. On doit s'étonner même que quelques-uns aient pu survivre à cette effroyable nuit. »

Sir Vincent Eyre, Retraite et destruction de l'armée anglaise dans l'Afghanistan en janvier 1842. Journal du lieutenant V. Eyre de l’artillerie du Bengale, sous-commissaire d’ordonnance à Caboul, suivi de : notes familières écrites pendant sa captivité chez les afghans (traduit de l’anglais par Paul Jessé), Paris, Corréard, 1844.