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dimanche 12 décembre 2010

"La torture, chaque commissaire, chaque geôlier a sa manière propre de l'appliquer" (Ch. M. de la Varenne, 1860)

"La chambre des horreurs. La prison de Monreale en Sicile",
gouache de John James Story (1827-1900), 1860 (coll. Brown University).

« TORTURE EN SICILE.

A Monsieur Adolphe Guéroult, rédacteur en chef de L'Opinion Nationale.

Monsieur,

L'Opinion nationale d'hier publiait une lettre contenant les plus tristes détails sur la situation actuelle de la Sicile, ainsi que sur les atrocités dont les autorités napolitaines se rendent coupables envers les infortunés habitants de cette lie, jadis si florissante et si heureuse, et qui, depuis 1849 surtout, semble être hors la loi de l'humanité. Ces faits ne sont malheureusement que trop vrais. J'ai habité la Sicile, et il m'est resté de ce séjour des relations qui me permettent, non seulement de confirmer tout ce que vous écrivait votre correspondant, mais encore de placer sous les yeux de vos lecteurs de nouveaux actes de férocité de la police du roi de Naples, dont je puis garantir l'authenticité, sans crainte d'être démenti.

C'est dans les prisons de Monreale, près Palerme, que le directeur de la police Maniscalco, véritable vice-roi de Sicile, puisqu'il a tous pouvoirs et qu'il correspond directement avec le ministère de Naples, renferme les nombreux suspects arrêtés par ses ordres ; c'est derrière les épaisses murailles de ces cachots qu'on renouvelle à leur égard des cruautés qui semblaient à tout jamais oubliées dans notre Europe. Le jeûne, l'obscurité, la torture par la corde et par le bâton, tel sont les traitements infligés aux détenus politiques siciliens, et le plus souvent, non pas même pour leur arracher l'aveu de complots imaginaires, mais pour satisfaire la soif d'arbitraire et de sang dont leurs persécuteurs sont animés. Tout récemment encore, un vieillard, prétendu correspondant des proscrits, et une jeune femme, sa fille, enceinte de cinq mois, périssaient sous le fouet. D'autres faits non moins monstrueux ont lieu chaque jour. En voici un échantillon :

Un nommé Salvatore La Licata, intendant de la comtesse de San Marco, poursuivi par la police, sur l'inculpation de sentiments insurrectionnels, se réfugie dans le village de Bagheria, chez de fidèles amis. Les sbires finissent par apprendre la chose, et, un beau jour, ils envahissent la maison. Les fouilles ne produisent aucun résultat. L'un d'eux, un ancien assassin, appelé Le Corso, fait part au commissaire d'une idée que celui-ci accueille avec empressement. Les coups, les brutalités de toutes sortes n'avaient pu ouvrir la bouche au ménage hospitalier. On le conduit dans la rue, et là, en présence du mari, on commence à dépouiller la femme, jeune et belle, de ses vêtements, en lui annonçant qu'elle restera exposée nue jusqu'à ce qu'elle ait parlé. La pudeur, l'effroi, la rage qu'elle lit sur les traits de son mari, à mesure que l'opération avance, l'emportent chez la victime, et La Licata est livré !

Conduit aux prisons, il y est soumis aux plus violentes tortures, et le bruit de sa mort se répand. A forces d'instances, des parents décident le procureur général Pasciuta à intervenir. Ce haut fonctionnaire se rend aux prisons et demande à voir le détenu. Une première fois on lui refuse l'entrée, sous le prétexte que La Licata est prisonnier de la police et non de la justice. Finalement, et après mille difficultés, M. Pasciuta finit par être introduit, et il trouve le malheureux au lit, exténué, qui lui raconte les tourments endurés, lui montre les plaies dont son corps est couvert, et que deux médecins appelés déclarent en danger de mort. L'indignation l'emporte d'abord sur la prudence, le magistrat dresse procès-verbal des faits ; mais la police le contraint bientôt à le déchirer. […]

Vincent Laporta, de Palerme, âgé de 40 ans, fabricant de pâtes, domicilié rue Bottegarelli, est mis à la torture dans les prisons de Monreale, comme suspect de conspiration. L'accusation était tellement absurde qu'on finit par le remettre en liberté. Le malheureux avait perdu entièrement, l'usage des deux bras dont les articulations étaient brisées. Ruiné, incapable de tout travail, il mendie maintenant son pain par les rues de Palerme.

Dans un village voisin de la capitale, un jeune homme appelé Scaduti, interpellé on ne sait pourquoi par des sbires auprès desquels il passait, prend peur et se sauve. Un coup de fusil lui est tiré, qui le tue roide, et cet assassinat reste parfaitement impuni.

Il y a des centaines d'infamies de ce genre à citer. Elles ne sauraient, du reste, étonner ceux qui se rappellent que, lors de la révolution de 1848, le peuple, envahissant les commissariats de police, y découvrit des chambres de torture où des cadavres mutilés pourrissaient sur le sol, à côté de squelettes de victimes plus anciennes. Tels ont été les procédés des autorités napolitaines envers l'île de Sicile, depuis 1815, comme récompense sans doute de ce que, pendant l'Empire français, elle avait offert à la dynastie l'hospitalité la plus large et la plus dévouée. […]

Quant à la torture, chaque commissaire, chaque geôlier a sa manière propre de l'appliquer. On se révoltera contre ces détails ; mais ils sont malheureusement exacts et constatés par des pièces officielles. Le fameux Pontillo doit sa réputation au genre de torture qu'il applique dans le local même de son commissariat, en faisant asseoir le patient dans un fauteuil à claire-voie, garni de lames de rasoirs, et sous lequel est placé un réchaud de charbons ardents.

L'inspecteur Louis Maniscalco, l'homonyme du directeur général, applique aux accusés des menottes de fer avec une vis de pression ; cela s'appelle, en langage de sbire, l'instrument angélique. Le geôlier Bruno, du commissariat de police de l'odieux Carrega (il y a une prison dans chaque commissariat), donne la torture en faisant dépouiller la victime de ses vêtements et en lui liant la tête entre les jambes. D'autres emploient le supplice du tourniquet : serrant avec une corde, dans laquelle est passé un bâton, le crâne du prévenu jusqu'à ce que les yeux lui sortent de la tête et que la peau se fende. D'autres encore ont recours au jeûne, aux coups de bâton, à la privation de lumière et d'air respirable.

Mais celui des satellites du directeur général qui dépasse tous les autres, c'est évidemment le fameux capitaine d'armes Chinnici, né paysan du village de Belmonte, voleur de profession, et aujourd'hui officier de police et riche propriétaire. Envoyé par Maniscalco dans la ville de Nicosia, afin d'y rechercher l'assassin d'un certain Gorgone, capitaine d'armes de ce district, tué à la suite d'excès de férocité incroyables, parmi trente individus jetés en prison sur les plus vagues soupçons d'avoir trempé dans ce crime ; Chinnici en choisit deux au hasard pour faire un exemple et assouvir sa soif de tourments. Ces deux infortunés étaient Rosario Chimera, de Valle d'Olmo, et Pizzolo. Ils subirent les plus atroces traitements, tels que la coiffe du silence, l’instrument angélique, la faim, la bastonnade à outrance, sans vouloir confesser une action qu'ils n'avaient point commise.

L'homme de la police s'en prit alors à la femme de Chimera, jeune et belle personne de vingt-deux ans. Après l'avoir accablée d'horribles violences, il la fit lier nue sur un banc et la livra à la brutalité de ses sbires. Elle resta trois jours dans cet état, sans manger, jusqu'à ce qu'à demi morte, la malheureuse déposât "que son mari lui avait dit jadis qu'il voulait tuer le capitaine d'armes Gorgone."

Cette déposition, arrachée de telle manière, est aussitôt reçue par un juge mandé à cet effet, et Chinnici, joyeux de tenir un commencement de preuves, retourne au cachot des deux infortunés leur apprendre l'aveu de la femme de Chimera. Et comme ils persistent encore dans leurs dénégations, il a recours cette fois à une torture d'une obscénité tellement monstrueuse qu'il est impossible de la décrire. Les patients cèdent bientôt et confessent tout ce que l'on veut. Chinnici les fait alors traîner, avec tout l'apparat possible, sur le lieu où a été commis le crime, afin d'y renouveler au juge d'instruction et devant la foule qui se presse autour du cortège, l'aveu de leur culpabilité, la désignation de l'endroit où ils se sont placés pour tirer le coup de feu. Mais, en se retrouvant au soleil de Dieu, en présence de leurs concitoyens, un reste d'énergie revient aux deux martyrs. Ils redressent la tête, et d'une voix faible mais assurée, ils se proclament innocents et dénoncent les infâmes moyens employés à leur égard. Un cri d'horreur s'élève, et les sbires, se jetant sur eux, .les ramènent bâillonnés à la prison.

La même torture a une nouvelle fois raison d'eux. Chimera et Pizzolo confirment leur première confession, et ils sont conduits à Catane, chef-lieu de la province. Là, la grande cour criminelle, en présence des marques trop évidentes de toutes les tortures qu'ils ont endurées, reçoit leurs explications, ordonne qu'ils soient visités par une commission de médecins, dont le rapport constate courageusement la triste vérité, et, au risque de se faire eux-mêmes une très-mauvaise affaire avec la police, les juges "annulent l'aveu fait par les prétendus coupables, et, procédant à une nouvelle instruction plus régulière, par sentence du 20 décembre 1859, déclarent innocents les deux accusés, et ordonnent qu'ils soient mis de suite en liberté." Eh bien ! malgré cet arrêt solennel, ces malheureux sont toujours retenus en prison par la volonté du directeur Maniscalco. La police ne peut avoir tort ! […]

A Palerme, le roi s'appelle Maniscalco ; à Naples, Ajossa. Le gouvernement, c'est la police, sans responsabilité comme sans frein. Étonnez-vous donc de ce qui se passe ! […]

"A tout cela, écrivait L’Opinione, de Turin, François II ne veut ou ne peut porter remède. Élevé à l'école de son père, inspiré par la reine veuve et par la cour d'Autriche, entouré de gens inertes ou pervers, manquant des connaissances nécessaires pour régner, il se croit la personnification de l'État, et il marche à sa fantaisie, sans s'apercevoir du nuage qui va se condensant de plus en plus autour de son trône et qui pèse sur sa tête. Il n'y a pas encore un an qu'il tient le sceptre, et déjà il est trempé du sang et des pleurs de ses sujets, comme celui qu'a porté pendant trente années Ferdinand II !"

Au résumé, c'est une lutte à mort qui s'engage entre bourreaux et victimes. Nous verrons bien si les premiers auront toujours raison ! »

Charles Mathon de la Varenne, La torture en Sicile. Lettres au journal L'Opinion nationale, Paris, Dentu, 1860.

vendredi 15 octobre 2010

"Du milieu de ma cellule j'aperçois un coin du ciel..." (J.-B. Boichot, 1867)

« Il est 7 heures : un rayon de soleil pénètre dans ma cellule ; les moineaux piaillent et sautillent dans l'embrasure de la lucarne ; leurs silhouettes se dessinent capricieusement sur les murs. Allez, gais compagnons, courez, voltigez, mais revenez tous les matins donner votre gentille sérénade au nouveau prisonnier.

Chaque jour, pour me conformer au règlement, je fais mon ménage. Je roule le matelas, je plie les draps, j'enlève le hamac, je nettoie mes effets. Ma pensée, concentrée, repliée sur elle-même, acquiert une grande force et perce les murailles de cet affreux séjour ! Malgré la souffrance, ma raison brille comme une étoile au-dessus de la tempête !

8 heures. — Le soleil me quitte, mon cachot s'assombrit, des nuages couvrent le ciel, le froid me saisit et je grelotte comme si j'étais en plein hiver... Un bruit sourd se fait entendre dans le corridor ; qu'est-ce donc ? Le chariot qui apporte des vivres aux prisonniers... On ouvre le guichet, le gardien pose une gamelle et du pain. C'est avec répugnance que je touche à ce déjeuner, car le manque d'exercice m'enlève l'appétit ; je digère mal et ce matin j'ai des nausées, des envies de vomir, des frissons qui me traversent le corps comme des traits de feu.

10 heures. — Ma tête se brouille, il faut marcher. Impossible de méditer, de fixer ma pensée sur des objets sérieux ; mes idées flottent en désordre. Un malaise indéfinissable s'empare de mon être, mais heureusement ma volonté combat avec force et me soutient dans ces rudes épreuves.

11 heures. — En un instant, j'ai fait vingt fois le tour de mon cachot. Les bêtes féroces, au Jardin des plantes, ont des loges immenses en comparaison de mon étroit réduit. […]

Du milieu de ma cellule j'aperçois un coin du ciel ; le soleil est radieux, les nuages se sont dissipés. La campagne doit être éclatante de lumière, de fleurs et de verdure ! Qu'il y a loin de ma solitude morne, sépulcrale, à la solitude embaumée et riante, peuplée par les oiseaux, les arbres et les torrents, asiles doux et mystérieux où l'âme se retrempe et se vivifie, où l'homme contemple de plus près la nature et observe mieux sa propre conscience. […]

J'entends le son d'une cloche fêlée : c'est le signal de notre promenade. Toutes les minutes un verrou grince, une porte s'ouvre, un prisonnier sort et se rend au pas de course à l'endroit qui lui est désigné.

Le temps continue d'être superbe. La cour où je me trouve placé, donne sur un petit carré rempli de verdure. Je ne saurais rendre l'impression agréable que j'éprouve à l'aspect de ce coin de terre qui offre à mes yeux l'image d'une oasis dans un désert. […] Que d'attraits, que de charmes dans la nature, et combien sa magique influence apaise la douleur et calme l'âme agitée !

2 heures. — Après ma promenade qui a duré une heure, j'ai fait quinze cents fois le tour de mon cabanon ; je marquais chaque centaine de pas sur le mur au moyen d'un point noir. C'était à en devenir fou ! Souffrances indicibles ! Il y avait des moments où la douleur devenait si intense, que j'étais tenté de me briser le crâne contre les murs du cachot. Pour faire diversion, je me suis permis de fredonner quelques couplets en dépit de la consigne qui défend de chanter; j'essayai aussi de siffler, mais les sons expiraient sur mes lèvres

4 heures. — J'ai fait un peu de tout, ce qui n'empêche pas que les deux dernières heures ne m'aient paru longues comme des siècles. Si je marche trop longtemps, le vertige me saisit ; il me semble que les murs s'écroulent, tout s'élance et tournoie autour de moi. Il faut alors m'asseoir sur l'escabeau et y rester cloué jusqu'à ce que le corps brisé, les reins courbaturés, les membres endoloris, m'obligent à recommencer mes exercices d'écureuil !....

9 heures. — Voici la nuit qui tombe, mon supplice va s'accroître; une violente et funeste réaction se fait sentir, j'ai la tête en feu ; mes facultés physiques et morales se trouvent pour ainsi dire suspendues. Je frissonne à l'idée de passer de longues nuits dans ce tombeau !.... Une lueur fugitive colore en rouge la voûte de ma cellule. D'où vient cette lumière ? Elle est produite par le reflet de la lanterne qui éclaire la ronde du soir. Les cloches des Quinze-Vingt sonnent à grande volée l’Angélus ; ma prière à moi, c'est une ardente invocation à la République, une promesse solennelle de combattre sans cesse la tyrannie, l'oppression, et de consacrer mes forces au triomphe de la liberté !

9 heures 1/2. — La journée est close, qu'elle a été affreuse ! Les hommes forts qui ne connaissent point les terreurs de l'isolement peuvent rire et mépriser cette espèce de mise en scène que renferment souvent les récits des prisonniers. Mais là où l'homme libre n'éprouve que de légères émotions, le captif meurt ou devient fou. »

Jean-Baptiste Boichot, Souvenirs d'un prisonnier d'Etat sous le Second Empire, C. Mucquardt, Leipzig, 1867.


dimanche 20 juin 2010

"l'île du Diable... m'offrit l'aspect le plus saisissant de la misère et de la désolation" (Ch. Delescluze, 1864)

« C'est le samedi 16 octobre 1858 que s'opéra notre débarquement. Les forçats et les repris de justice avaient déjà pris terre, lorsqu'à six heures du matin je fus conduit à l'île Royale, où je stationnai trois ou quatre heures, pour être en fin de compte dirigé sur l'île du Diable, résidence des détenus et transportés politiques. […]

Moins grande de beaucoup que ses voisines, derrière lesquelles elle se tient discrètement cachée, l'île du Diable, vue du canot qui m'y conduisait, m'offrit l'aspect le plus saisissant de la misère et de la désolation. Là, point de grands arbres pour arrêter les rayons du soleil, mais des arbustes rabougris, presque des broussailles; pas de routes sablées, nais des rochers chauves, pas d'édifices pittoresques, mais quelques rares constructions tenant le milieu entre la caserne et l'écurie. Voilà comment m'apparut le séjour où j'avais à passer dix années de ma vie, à l'âge où l'homme est moins que jamais sûr de récolter la moisson qu'il a semée. […]

La première autorité de l'île était, depuis quelques mois, un simple brigadier de gendarmerie, et c'est à lui que je fus remis par mon garde-chiourme. La réception fut convenable […]. C'était un homme encore jeune, et, à ce qu'il me semblait, valant mieux que son triste métier. II me dit qu'il y avait trois appels par jour, le premier à cinq heures du matin, les deux autres à six heures et à huit heures du soir, et que, sauf l'obligation de passer la nuit au dortoir commun, j'étais libre dans l’île. La liberté est assurément quelque chose, même dans une île qui n'a que 2,500 à 3,000 mètres de tour, sur une largeur moyenne de 400 mais on ne peut pas passer douze heures en état de vagabondage, et je me demandais avec une profonde inquiétude comment j'emploierais les loisirs que le gouvernement me faisait. […]

Si le paysage me parut aussi sauvage qu'un désert, je ne fus guère rassuré en voyant passer au loin des hommes aux pieds nus, aux traits brûlés par le soleil, aux vêtements en lambeaux ; c'étaient mes futurs compagnons. Si à ce moment une immense commisération s'éleva dans mon cœur, je mesurai tout aussi tôt le sort qui m'était réserve, et je ne cacherai pas que j'en fus médiocrement satisfait.

Serai-je donc ainsi dans quelque temps ? me disais-je. Vais-je, moi aussi, dépouiller mes habitudes pour me plier aux nécessités de la vie sauvage? Et j'étais là en plein soleil, ne sachant ou déposer mes malles, assez inquiet surtout de savoir si je pourrais déjeuner. Enfin, un déporté qui survint par hasard m'offrit de partager sa case, et, guidé par lui, je me dirigeai vers l'intérieur de l'île. Je rencontrai sur mon chemin des cabanes capricieusement semées à droite et à gauche, toutes bâties de pierres et de boue, à peine couvertes de paille de maïs, ornées de trous qui, suivant la grandeur, figuraient la porte ou la fenêtre. C'étaient les résidences de jour de mes compagnons et près d'elles assurément les dernières masures de nos paysans auraient passé pour des palais. Arrivé au logis de mon hôte, la vue de l'intérieur ne fit qu'ajouter à mes perplexités. Le mobilier se composait d'une table boiteuse et d'un escabeau, et, sauf la satisfaction que j'éprouvais d'échapper à l'ardeur du soleil ; je ne prévoyais pas que ce triste aménagement put en offrir d'autre. Quoi qu'il en soit, j'étais trop familiarisé avec les ennuis et les privations pour m'effrayer de si peu ; puis je savais par expérience que, s'il est prudent de ne jamais prendre au comptant les apparences favorables, la situation la moins séduisante comporte une somme de ressources qu'il suffit de savoir trouver. Fort de cette réflexion philosophique, j'attendis patiemment la distribution des vivres, et je profitai de ce répit pour recueillir quelques renseignements sur le personnel auquel je venais de m'adjoindre et sur les conditions du régime que j'avais à subir.

Au moment de mon arrivée, les détenus de l'île du Diable étaient au, nombre de 36, moi compris; ils se divisaient en plusieurs catégories la première, en date comme par le nombre, se composait de citoyens frappés au 2 décembre 1851; puis venaient des transportés de juin 1848, que, sous un prétexte ou sous un autre, on avait transportés d'Afrique à la Guyane; enfin, les condamnés des ardoisières d'Angers, plus quelques condamnés pour sociétés secrètes, et l'infortuné Tibaldi, condamné judiciairement à la déportation, le seul de nous tous pour lequel l'amnistie du 16 août 1859 n'ait apporté que de nouvelles rigueurs ! J'allais oublier deux noirs du Sénégal qui avaient été expatriés et transformés en prisonniers politiques, parce que leur séjour dans nos possessions de l'Afrique occidentale portait ombrage aux autorités.

Cette petite colonie, formée d'éléments passablement disparates, ne me semblait pas sentir aussi vivement que je le faisais les rigueurs et les humiliations du régime auquel elle était soumise. Mais je ne tardai pas à comprendre les motifs de cette différence d'appréciation. Les horribles épreuves que mes compagnons avaient traversées précédemment les rendaient moins sensibles aux inconvénients devant lesquels s'effarouchait ma susceptibilité de nouveau débarqué; en songeant au passé, ils se trouvaient presque heureux du présent. Naguère obligés de travailler comme les forçats, ils jouissaient maintenant d'une liberté relative et disposaient de leurs temps à leur gré. Cette concession tardive, qui n'était en somme que l'abandon d'une monstrueuse violence et qui laissait subsister toutes les misères de la séquestration dans l'exil au désert, cette concession, si chèrement achetée, avait en quelque sorte réconcilié mes compagnons avec le détestable séjour de l’île du Diable.

Mais parce que le prisonnier politique souffre sans se plaindre, faut-il amnistier ses geôliers, qui, ne pouvait triompher de la résistance passive opposée à leurs fureurs, ont, de guerre lasse, dû modifier un système aussi injustifiable devant là loi que devant l'humanité ? En vérité, ce serait faire la part trop belle aux serviteurs éternels de toutes les tyrannies, et ce n’est pas cette balance qu'il faut peser les actions qui affectent la dignité et la liberté des citoyens. Ne l'oublions pas, le dogme commode de l’obéissance passive ne détruit pas la responsabilité individuelle, car la responsabilité individuelle est la condition indispensable de la moralité publique; elle ne se rachète pas avec des accès d'humanité partiels, avec des caprices qui se rencontrent de loin avec la justice. Nul ne peut se faire le ministre de l'iniquité. Voilà le principe, et l'adoucissement d'une consigne barbare ne suffit point pour absoudre celui qui n'a pas craint de l'accepter, et qui, par un retour en arrière, cherche moins à servir la justice qu'à ménager sa sécurité. Nous vivons, qui ne le sait ? dans une époque où l'éducation sociale est à refaire de fond en comble; où les plus déplorables préjugés dominent tous les esprits; mais, avant quelques années, on aura peine à comprendre comment la France a pu, depuis 1848, fournir tant de mouchards, de geôliers et de bourreaux. »

Charles Delescluze, De Paris à Cayenne, journal d'un transporté, Paris, Le Chevalier, 1869 (texte rédigé en 1864). 

mardi 16 février 2010

Les dangers de l'emprisonnement cellulaire analysés sous le Second Empire

« Lorsqu'un détenu entre en cellule, il est pris d'un sentiment de haine, de colère contre les chefs de l'établissement, contre les gardiens et contre tous ceux qu'il accuse de cette peine disciplinaire et de la peine primitive, contre ceux qui l'ont conduit au crime ou l'ont dénoncé. En un mot, il repasse toute sa vie avec un sentiment de rage. Cette colère est souvent concentrée : chez des caractères plus ardents, elle se manifeste par des injures, des menaces, des voies de fait envers les surveillants; ils brisent leur mobilier, leurs vêtements. De là aggravité de peine ; fers aux mains et aux pieds, des coups.


Dans l'un et l'autre cas, la nature succombe enfin, par l'influence du défaut d'espace dans la cellule; par la nature de l'air qu'on y respire; par le régime atténué. Alors le détenu tombe dans une sorte de stupeur, il ne sent pas, il ne pense plus. On le croit corrigé, amélioré; il n'est qu'affaibli, qu'abruti.

Le défaut de mouvement produit l'atrophie des membres, l'impuissance à exécuter leurs fonctions ; dans la cellule tout s'atrophie : muscles et centre cérébro-spinal ; corps et âme.

Voilà ce que nous ont dit des centaines de détenus qui avaient passé par les cellules de punition, et ils ajoutaient : « Ceux qui disent le contraire sont des hypocrites. » Nous le croyons.

La commission trouve la nourriture suffisante, et les détenus ne s'en plaignent pas. (Ann. d'hyg., t. XLIX, pag. 53.) Elle n'est suffisante que parce que les forces digestives perdent leur activité, que le corps est inactif, que l'organisme dans la stupeur ne sollicite pas des moyens réparateurs. Ce régime concourt à amener l’asthénie générale dont l'encellulement est le résultat; mais on voit bientôt le détenu maigrir, pâlir. C'est ce que nous avons toujours observé.

Nous avons voulu rectifier une erreur qui s'était glissée dans le travail de la commission ; erreur portant sur la base d'appréciation du chiffre des suicides. Nous avons noté, à cette occasion, quelques réflexions, et le résultat de notre expérience de vingt-six ans de service médico-chirurgical d'une immense prison, dans laquelle les cellules sont en usage comme moyen de répression disciplinaire.

Nous ne rejetons pas l'isolement solitaire, mais nous ne pouvons y voir une panacée universelle applicable à toutes les maladies morales, à tous les temps de ces maladies, à tous les tempéraments moraux, etc. L'isolement cellulaire est un puissant moyen de thérapeutique des maladies morales, comme il l'est dans quelques cas des maladies mentales. Dans celles-là, comme dans celles-ci, il doit être employé pour remplir une indication, et dosé en conséquence du cas particulier qui exige son emploi. [...]

La prison doit être un hôpital du moral, une école où l'on refera l'éducation morale, intellectuelle et professionnelle du condamné. En l'habituant à gagner sa vie par son travail, à vivre en société de ses semblables sans leur nuire. Les travaux de voierie, de canalisation, d'assainissement des sols insalubres, appellent leurs bras, et offrent un moyen de former des ateliers-écoles. Ces ateliers ouvriraient des voies à l'agriculture, étendraient son domaine ; ils rendraient les moyens de communication plus faciles et plus prompts.

Ainsi, les condamnés seraient employés à percer des tunnels à travers les montagnes que gravissent les routes. Un tunnel est une prison naturelle, où seraient enfermés les condamnés et gardés facilement. Les campagnes souffrent par le mauvais état des chemins vicinaux et des chemins d'exploitation rurale. Le mauvais état de ces chemins est en raison de la misère des villages, et ceux-ci ne peuvent y remédier sans les fonds municipaux. Rien de plus simple que de faire exécuter, par les ateliers-écoles des condamnés, les travaux nécessaires à ces chemins communaux.

Si l'on prétend organiser un système général dans le sens que nous indiquons, on n'arrivera jamais à un résultat. Mais qu'il soit ordonné, à chaque préfet du département où est sise une maison centrale, d organiser un ou plusieurs ateliers des cent meilleurs sujets, pris parmi ceux qui seraient les moins dangereux à la société en cas d'évasion : les insubordonnés militaires, les condamnés pour voie de faits simples, et qui auraient fait une partie notable de leur peine.

Il serait encore mieux d'organiser les ateliers des nouveaux condamnés, sans les laisser passer par l'enseignement mutuel du vice des maisons centrales, et en constituant les ateliers d'individus pris hors de la classe des voleurs.

Nous conserverions l'isolement cellulaire aussi pour les prévenus, à la condition que la justice hâterait davantage l'instruction des petits criminels, et que le prévenu aurait à sa disposition un petit préau à ciel ouvert, où il pût prendre l'air aussi souvent qu'il le jugerait utile. »

"Quelques remarques sur le rapport de la commission sanitaire de la prison de Mazas, par M. Boileau de Castelnau", Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 1853 (cf. note 1).


 
« Le moment où le détenu voit se fermer sur lui la porte de la cellule produit une impression profonde sur l'homme qui a reçu de l'éducation comme sur celui qui a toujours vécu dans l'ignorance, sur le criminel comme sur l'innocent, sur le prévenu comme sur le condamné : cette solitude, l'aspect de ces murs, ce silence absolu l'effrayent et le confondent. S'il a de l'énergie, s'il possède une âme forte et bien trempée, il résiste, et peu de temps après il demande des livres, de l'occupation, du travail. Si c'est un être faible et pusillanime, il se laisse abattre ; insensiblement il devient taciturne, triste, morose; bientôt il refuse ses aliments, et s'il ne peut occuper ses mains, il reste de longues heures immobile sur son escabeau, les bras appuyés sur la table, les yeux fixés sur elle. Quelques jours encore, et la promenade ne sera plus un besoin pour lui, et les visites des aumôniers ne le soulageront guère, et les paroles des médecins ne le tireront pas de ses rêveries.

Selon les degrés de son intelligence, selon ses habitudes, sa manière d'être, son organisation morale, la monomanie prendra une forme érotique ou religieuse, gaie ou triste.

Les affections dépressives sont les plus ordinaires ; mais à côté des mélancolies les mieux caractérisées, nous avons vu l'exaltation la plus complète : un ancien militaire, par exemple, s'excitant au combat, à la mêlée, parlant de cliquetis d'armes et de bruits de clairons ; un commis, détenu pour vol d'une cravate, soupirant sans cesse des vers à sa maîtresse; un choriste de l'Opéra se livrant à la danse la plus échevelée.

Cependant dans les moments de calme, d'intermittence, ces malheureux répondent parfaitement aux demandes qu'on leur adresse ; souvent même il faut un interrogatoire minutieux pour déterminer le point sur lequel leur esprit divague et se perd.

De pareils troubles de l'intelligence sont inhérents au système ; ils prennent naissance chez des individus qui jouissaient antérieurement d'une parfaite santé, qui n'avaient présenté aucune prédisposition héréditaire ou acquise, et, de plus, ils sont facilement modifiés par un traitement convenable; ils disparaissent avec la cause première. Nous avons signalé plus haut l'heureuse influence des distractions, de la société, des promenades, du transfèrement dans une maison en commun. Tout ce qui précède nous autorise donc à admettre cette proposition :

"Fréquence plus grande, pour le régime cellulaire, des aliénations mentales." […]

Abordons enfin cette question si délicate et si controversée des suicides.
 
En principe, le nombre des aliénations mentales, et partant des suicides, est en rapport avec l'état politique du pays : dans les moments de calamités et de discordes civiles, aux jours de troubles de la cité, aux époques de bouleversement social, l'imagination s'exalte, et l'exaltation conduit bientôt à la folie : « Plus le cerveau est excité, s'écrie Esquirol, plus la susceptibilité est active, plus les besoins augmentent, plus les désirs sont impérieux, plus les causes de chagrin se multiplient, plus les aliénations mentales sont fréquentes, plus il doit y avoir de suicides. »

Depuis un demi-siècle, le flux et le reflux révolutionnaire ont changé bien des positions sociales, et l'accroissement des suicides est réellement effrayant dans cette période. […] Dans Paris, de 1817 à 1821, le terme moyen des suicides a été de 346 ; en 1834 de 247 ; en 1849 de 303 ; en 1850, de 391 […]

Nous possédons les indications et les renseignements les plus précis sur tous les suicides et une grande partie des tentatives survenus à Mazas. En les consultant avec attention, ils nous ont fourni une preuve directe pour admettre que cette énorme quantité de morts volontaires est inhérente au système, ou du moins qu'elle en est une des conséquences les plus immédiates.

Voici quelques détails à ce sujet :

Sur les 26 suicidés, 21 étaient prévenus, 5 seulement condamnés.

25 fois la mort est survenue par suspension au moyen de courroies ou de cravates à la tringle de tirage de la fenêtre: ou à son barreau, à la planche de la cellule, à l'anneau qui fixe le hamac, au bec de gaz, etc. Une fois une cuillère de bois et une cravate ont suffi pour opérer la strangulation. Parmi les tentatives, 2 prévenus voulaient s'empoisonner en fabricant du vert-de-gris par l'infusion de quelques sous dans de l'urine. La nature des préventions et des condamnations, pour être diverse, ne présentait pas d'ordinaire une bien grande gravité.

Sur les 21 prévenus : 6 l'étaient pour vagabondage ou mendicité ; 4 pour attentat à la pudeur; 8 pour vols (parmi ceux-ci deux de peu d'importance, 1 habit, 12 bûches); 3 pour coups, rébellion à la force publique, rupture de bans.

Des 5 condamnés : 2 l'étaient à 3 et 6 mois d'emprisonnement pour vol ; 1 à 2 mois pour abus de confiance ; 1 à un an pour rupture de ban ; aux travaux forcés à perpétuité pour vol qualifié.

L'enseignement qui découle de la durée du séjour me parait devoir mériter une attention particulière. 14 fois le suicide a eu lieu dans les 8 premiers jours (de 1 à 8) ; 3 fois dans le premier mois (de 9 à 30) ; 7 fois dans les deux mois (de 30 à 60) ; 2 fois dans le cours du troisième mois (de 60 à 90).

Pour ce qui est de l'âge : 3 avaient moins de 20 ans ; 6 de 20 à 40; 7 de 40 à 50 ; 10 de 30 et au delà.

Ces notions, qui nous ont semblé très intéressantes, conduisent aux résultats suivants:

1° En général, les détenus qui se sont suicidés n'étaient pas de la catégorie de ces hommes pervers, perdus de dettes ou de crimes, misérables sans foi ni loi, ne possédant ni feu ni lieu.

2° La grande majorité était en prévention pour des délits qui les rendaient spécialement passibles de la police correctionnelle.

3° L'impression première de la solitude, de l’encellulement, a été si violente, que la pensée de la destruction est née instantanément avec une force extrême dans leur esprit. Deux d'entre eux avaient cessé de vivre le lendemain même de leur arrestation ; 14 sur 26 n'avaient pas dépassé la huitaine.

4° C'est dans la force de l'âge, chez les hommes qui ont déjà traversé la vie et ses péripéties, que cette passion est la plus énergique. »

Prosper de Pietra Santa (1820-1898), Mazas: études sur l'emprisonnement cellulaire et la folie pénitentiaire, Paris, Librairie de Victor Masson, 1858.

 
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Note 1 : le rapport de la commission sanitaire publié dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale (1853) est accessible sur le site de la Bibliothèque interuniversitaire de médecine (BIUM) :  http://www.bium.univ-paris5.fr/histmed/medica/cote?90141x1853x49
Note 2 : sur l'adoption du système cellulaire sous la Monarchie de Juillet (1836) et son abandon au début du Second Empire (circulaire de Persigny en date du 17 août 1853), voir : http://prison.eu.org/article.php3?id_article=1902