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vendredi 3 décembre 2010

"A l'Élysée, Louis Bonaparte tremblait de crainte de voir échouer son coup..." (Dolgoroukov, 1864)

Ernest Louis Pichio (1840-1898), "Alphonse Baudin sur la barricade du faubourg Saint-Antoine, le 3 décembre 1851" (1869). Paris, Musée Carnavalet.

« Dans ce moment solennel de décembre 1851, où les libertés, la dignité et l'honneur de la France formaient l'enjeu de la lutte, c'est exclusivement aux républicains qu'appartient toute la gloire d'avoir engagé cette lutte avec courage, et de l'avoir soutenue avec énergie, tant que possibilité matérielle il y eut.

Réunis au café des Peuples, salle Roysin, les républicains décidèrent d'élever des barricades, et la première fut érigée au coin des rues Cotte et Sainte-Marguerite. Les troupes, vendues à Bonaparte, sillonnaient déjà tout Paris. La brigade Marulaz, avec des canons, occupait la place de la Bastille, et la brigade Courtigis, accourue de Versailles, se trouvait à la barrière du Trône. Un détachement du 19ème régiment d'infanterie légère vint attaquer la barricade ; il était conduit par le chef de bataillon Pujol et le capitaine Petit. La barricade fut attaquée et prise ; l'un des membres les plus distingués de l'assemblée, Baudin, se tenait sur la barricade, rappelant aux soldats leurs devoirs envers les lois de leur pays ; il tomba frappé de trois balles. II y avait dans la foule des agents de police déguisés ; l'un d'eux, au moment où la barricade venait à être élevée, cherchait à calmer le peuple en disant : il ne faut pas aller se faire tuer pour les vingt-cinq francs ; infâme allusion aux vingt-cinq francs de traitement quotidien, accordé par la loi aux représentants de la nation. Le noble Baudin, ayant entendu cet indigne propos, s'écria : TOUS allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs, et après ce mot sublime, il s'élança sur la barricade et il y fut tué.

La France possède aujourd'hui un gouvernement bonapartiste ; elle a un Corps Législatif rempli, en très-grande majorité, de valets payés à raison de plus de quatre-vingt francs par jour, pendant toute la durée des sessions, pour voter servilement et platement tout ce que le gouvernement leur commande d'accepter; elle possède aussi un sénat rempli, à très-peu d'exceptions près, de valets idiots payés à raison de plus de quatre-vingt francs par jour durant l'année entière, et dont les fonctions consistent à trouver beaucoup trop libéral l'un des gouvernements les plus obscurantistes de notre siècle. La France peut se convaincre aujourd'hui, qu'il valait mille fois mieux pour elle payer vingt-cinq francs par jour aux élus de la nation et jouir d'un gouvernement libre, contrôlé par une assemblée composée, sauf quelques exceptions bonapartistes, d'hommes honnêtes !

Le comité de résistance dont nous avons parlé, et qui, dans ces jours néfastes, honora le nom français, prenait toutes les mesures possibles pour accroître la résistance du peuple contre l'usurpateur. Les membres du comité circulaient, à tour de rôle, dans Paris, les premiers devant le danger, donnant l'exemple de l'énergie. Dans la journée du 3, le comité fit afficher un décret proclamant Louis Bonaparte déchu, pour crime de haute trahison, de ses fonctions de président de la république et ordonnant à tous les citoyens ainsi qu'à tous les fonctionnaires de lui refuser obéissance, sous peine de complicité. Le lendemain, le comité fit afficher trois autres décrets : le premier déclarait toutes les condamnations politiques levées; toutes les poursuites pour causes politiques annulées, et enjoignait à tous les directeurs des maisons d'arrêt ou de détention de mettre immédiatement en liberté tous les détenus pour cause politique; le second décret levait l'état de siège, et faisait défense à tout chef militaire, sous peine de forfaiture, de faire usage de ses pouvoirs extraordinaires ; le troisième convoquait le peuple au 21 décembre pour élire, par la voie du suffrage universel, une assemblée souveraine. […]

Nous croyons devoir citer ici les noms des citoyens, qui se signalèrent surtout par une participation courageuse à la lutte de la loi et du patriotisme contre l'usurpation et le despotisme. C'étaient d'abord les membres du comité de résistance : MM. Victor Hugo, Carnot, de Flotte, Jules Favre, Madier de Montjau, Michel de Bourges et Schoelcher. Ce furent aussi Baudin et Dussoubs, tous les deux tués dans cette noble lutte; MM. Artaud, Aubry, Bruckner, Chaix, Charamaule, Cournet, Delbetz, Deluc, Duputz, Xavier Durrieu, Duval, Esquiros, Kessler , Lebloy , Le Jeune, Amable Lemaître, Longepied, J. Luneati, Maigne, Maillard, Malardier, Ruin, Sartin, Watripon.

Pendant ce temps, à l'Élysée, Louis Bonaparte tremblait de crainte de voir échouer son coup. Les nouvelles de l'agitation dans les faubourgs arrivaient sans cesse: Magnan et plusieurs généraux commençaient à hésiter; à la préfecture de police, Maupas était saisi d'une telle frayeur, que l'ex-préfet Carlier disait : ce petit jeune homme a la colique. Maupas télégraphia au ministre de l'intérieur, Morny, qu'il était malade, et reçut cette réponse : couchez-vous, j......- f ..... ! A l'Elysée, l'on faisait emballer, à tout événement, papiers et effets ; trois voitures de voyage se tenaient dans la cour, attelées chacune de quatre chevaux. […]

Saint-Arnaud n'avait point hésité, dès le 3, à faire placarder dans les rues une proclamation infâme, annonçant que tout individu pris construisant ou défendant une barricade, on les armes à la main, sera fusillé !!! Mais la résistance croissait, et Saint-Arnaud vint déclarer à Louis Bonaparte qu'il serait nécessaire d'avoir recours aux moyens les plus extrêmes, peut-être même de détruire le faubourg Saint-Antoine tout entier et passer la population an fil de l'épée. Faites tout ce qui sera nécessaire, répondit le prince. […]

… le 4 décembre, les nouvelles arrivaient sans cesse ; toujours de plus en plus mauvaises pour les bonapartistes. Le prince Louis, la figure toute verte, comme il lui arrive dans les moments où il est pris de terreur, était assis, le regard fixe, devant la cheminée d'un salon du rez-de-chaussée à l'Elysée. Le général Roguet entra pour lui annoncer que les barricades se multipliaient, que sur les boulevards l'on criait : à bas le dictateur, à bas Soulouque ! que devant la galerie Jouffroy un adjudant-major avait été poursuivi par la foule, et au coin du café Cardinal un capitaine d'état-major avait été précipité de son cheval. Louis Bonaparte se souleva à demi de son fauteuil, et dit à Roguet : eh ! bien ! qu'on dise à Saint-Arnaud d'exécuter mes ordres. Et la boucherie commença ....

[…] La victoire de la violence, de la perfidie et de la fourberie sur le patriotisme et sur l'amour de la liberté était gagnée ; la France cessa, pour une série d'années qui se prolonge encore, d'être un pays libre et de se voir régie par un gouvernement honnête. […] Rarement a-t-il été donné de contempler, dans les fastes de l'histoire, une bande de plus ignobles misérables, après avoir remporté une victoire par des moyens plus vils et plus cruels, en abuser d'une façon aussi odieuse. »

Pierre Dolgoroukow (*), La France sous le régime bonapartiste, Vol. 2, Londres, Stanislas Tchorzewski libraire, 1864.

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(*) Piotr Vladimirovitch Dolgoroukov (Moscou 1807 - Berne 1868). Historien et journaliste russe, issu d'une illustre famille princière. Banni pour la publication de son livre La Vérité sur la Russie, il trouve refuge à Paris en 1859, puis doit passer finlement en Suisse, où il décède en 1868. 

dimanche 24 janvier 2010

Aux sources du maldéveloppement haïtien (V. Schoelcher, 1843)

« Le 17 avril 1825, le président Boyer […] laissa imposer une indemnité de 150 millions à Haïti (cf. note), en paiement des lettres d'indépendance que l'ancienne métropole accordait à sa colonie, émancipée cependant depuis un quart de siècle.

Pour satisfaire à cette dette, outre un emprunt de 24 millions de francs, opéré à Paris, une loi du 1er mars 1826 frappa la république d'une contribution de 30 millions de piastres. Toutes les provinces ensemble se déclarèrent hors d'état de payer. Le gouvernement avait un indispensable besoin d'argent, on battit monnaie en papier. Par malheur, […] le papier que l'on créait ne fut assuré par rien, ni propriété nationale, ni réserve d'or ; ce ne fut donc qu'une valeur toute fictive, toute nominale, on peut dire sans exagération de la fausse monnaie, car quel autre nom donner à un papier qui n'est représenté par quoi que ce soit au monde. Aussi qu'est-il advenu ? Il faut, à l'heure qu'il est, trois gourdes haïtiennes pour faire une gourde espagnole. Une once d'or de 16 piastres ne se vend pas moins de 42, 44 et 45 gourdes du pays. On pouvait prévoir, dès l'origine de son émission, cette chute du papier monnaie, et il baissera certainement bien plus encore. Sa dépréciation est sans échelle possible, par le double motif que sa création est sans limite et sans garantie.

Ce n'était pas assez. L'administration a augmenté volontairement, elle-même, le discrédit de ses billets de caisse, en ayant l'impudence de demander aux chambres, qui ont eu l'imprudence de l'accorder, la loi suivante, promulguée le 14 juillet 1835 :

« Art. 1er. Seront désormais payés, en monnaie étrangère d'or ou d'argent, les droits d'importation établis au tarif des douanes sur les marchandises et produits étrangers introduits en Haïti.
« Art. 2. La piastre forte d'Espagne servira de base pour l'évaluation des autres monnaies, etc., etc. »

C'est assurément là un des actes les plus monstrueux que nation puisse jamais commettre, et il n'en est peut-être pas d'exemple dans l'histoire financière des peuples. Ne restera t-il pas éternellement couvert de honte, cet homme du nom de Jean-Pierre Boyer, sous la présidence duquel le fisc de la république refuse de recevoir le papier qu'elle a créé, le papier dont elle se sert pour solder ses employés et ses soldats, pour effectuer en un mot tous ses paiements ?

On ne saurait imaginer cependant combien cette inutile armée obère le trésor, il n'y a rien d'exagéré à dire que ses guenilles épuisent les finances de l'état : elle absorbe, à elle seule, plus de la moitié du revenu général ! […] Sur un budget de 2.100.000 gourdes, car on doit mettre à part le chiffre de la dette nationale, voici l'armée qui dévore 1.639.297 gourdes; dans un pays de mornes qui n'a plus rien à craindre de personne, et dont toute la population, de quinze à soixante ans, appartient à la garde civique ! Or, devine-t-on combien cette république, qui dépense 1.639.297 gourdes pour tenir sous les armes 40.000 hommes dont elle n'a pas besoin ; devine-t-on combien elle en donne pour l'éducation publique d'un peuple plongé dans l'ignorance la plus profonde ? 15.816 ! 1.600,000 gourdes employées à retirer, à peu près, du travail les bras les plus vigoureux, 16.000 à créer des citoyens! Tout le gouvernement actuel d'Haïti est résumé là. Ai-je tort de dire que le mal vient de lui ?

Est-ce à dire que les gouvernants, ne sachant pas la première règle d'arithmétique, pêchent par ignorance ? Nous n'avons pas même ce moyen de les excuser. Non, cette supercherie financière a tout simplement pour but de présenter la république comme encore un peu plus pauvre qu'elle n'est. On dissimule ses ressources en vue de lui ménager un prétexte de manquer à ses jugements. C'est un débiteur qui cache ce qu'il possède afin d'obtenir quelque remise de son créancier. Cet avilissant calcul a eu plein succès. En effet, malgré l'emprunt opéré en Europe, Haïti après avoir acquitté le premier semestre de l'indemnité, cessa tout payement, et M. Boyer, en 1828, déclara insolvable l'administration dont il est le chef. La république naissante ne pouvait même pas solder l'intérêt de sa dette ! […]

Les commissaires que la France, fatiguée d'attendre, envoya en 1838 pour réclamer paiement, reconnurent qu'Haïti était hors d'état de s'acquitter, et le 2 février ils signèrent une convention qui réduisait l'indemnité à 60 millions, payables en douze années, sans intérêts. Ainsi, d'un côté, sous la présidence du général Boyer, la république d'Haïti, après avoir recula loi qu'imposait orgueilleusement la France, en est réduite à demander honteusement merci à son créancier : elle fait une sorte de faillite; et de l'autre, cet indigne chef, qui ne satisfait aux besoins moraux du pays par aucune amélioration, couvre son mauvais vouloir de l'obligation d'économiser pour solder l'indemnité !

Victor Schoelcher, Colonies étrangères et Haïti. Résultats de l’émancipation anglaise, vol. 2, Paris, Pagnerre, 1843.


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Note : « Une ordonnance royale, du 17 avril 1825, a accordé l'indépendance pleine et entière aux habitants actuels de la partie française de l'île de Saint-Domingue, sous la condition d'avantages commerciaux pour la France, et de verser, à la caisse des dépôts et consignations, en cinq termes égaux, de 30 millions chacun, et d'année en année, la somme de 150 millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameraient une indemnité. Une seconde ordonnance, du 1er septembre 1825 créa une commission préparatoire qui fut chargée de rechercher les bases et les moyens de répartition des 150 millions. Le résultat de ce travail fit connaître que cette indemnité représentait la dixième partie seulement de la valeur, en 1789, des biens immeubles dont les colons avaient été dépouillés par suite de l'insurrection qui sépara la colonie de la métropole. Ce point reconnu, ainsi que la possibilité de faire une équitable répartition de l'indemnité, la loi du 30 avril 1826, vint consacrer l'affectation, faite à l'indemnité des colons, des 150 millions imposés au gouvernement d'Haïti par L'ordonnance du 17 avril 1825. Elle régla les formes et le mode de la répartition, créa une commission qui fut chargée de la liquidation des immeubles suivant la consistance à l'époque du désastre et d'après la valeur des propriétés dans la colonie en 1789. L'indemnité fixée au dixième de cette valeur devait être délivrée aux réclamants par cinquièmes et d'année en année, c'est-à-dire dans la proportion et aux mêmes époques des versements que devait faire le gouvernement d'Haïti. » (Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements avis du Conseil d'état…, vol. 40, Paris, A. Guyot et Scribe, 1840)

Pour en savoir plus : 
  • François Blancpain, Un siècle de relations financières entre Haïti et la France : 1825-1922, Paris, L'Harmattan, 2001, 212 p.
  • Jean-François Brière, Haïti et la France, 1804-1848: le rêve brisé, Paris, Karthala éd., 2008, 354 p.
  • Léon-François Hoffmann, Frauke Gewecke, Ulrich Fleischmann, Haïti 1804. Lumières et ténèbres : impact et résonances d'une révolution, vol. n°121 de Bibliotheca Ibero-Americana, Iberoamericana Editorial, 2008, 288 p.
  • Michel Beniamino, Arielle Thauvin-Chapot, Mémoires et cultures : Haïti, 1804-2004 : actes du colloque international de Limoges, 30 septembre-1er octobre 2004, Presses Univ. Limoges, 2006, 290 p.