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mercredi 24 novembre 2010

"Ce qui fait beaucoup souffrir le soldat, c'est le service de la tranchée" (R. P. Damas, 1855)

Soldat français en Crimée. Aquarelle originale vers 1855 (http://www.moissey.com/Malakof1.htm).














« A M. Jacques de *** (enfant de six ans)

Armée d’Orient.
Devant Sébastopol, 28 janvier 1855.

Mon cher petit, […]

Vous direz à votre père que je ne lui écris pas à lui-même parce que ce mois-ci n'a été marqué par aucun incident mémorable, à ma connaissance. Les Russes ont fait différentes sorties pour empêcher nos travaux d'avancer. Nos troupes les ont reçues avec la pointe de leurs baïonnettes, et ils commencent à trouver la partie de plaisir fort triste. […]

Vous voudriez bien connaître, mon cher enfant, ce que nous faisons ici et comment se passent nos journées. Je vais vous l'expliquer de mon mieux. Toute l'armée, tant anglaise que française et turque, se compose de cent trente mille hommes, dit-on. Nous sommes réunis dans un pays où il n'y a ni arbres, ni maisons, ni jardins, ni cours, ni écuries. Pour nous abriter du vent, de la pluie, de la neige et du froid, nous avons de petites tentes en toile de différentes formes et de diverses grandeurs. Les unes ont à peu près trois mètres de hauteur sur trois mètres de longueur et deux mètres de largeur. Les autres sont toutes rondes ; elles sont hautes de deux mètres et s'en vont en pointe. Un grand bâton placé au milieu les soutient. Pour y entrer, on fait une fente dans l'un des côtés de la toile. Nous nous glissons à travers cette fente, et, afin d'empêcher la pluie et la neige d'y pénétrer avec nous, dès que nous sommes dedans, nous rejoignons la toile avec des courroies en cuir et des boucles. Dans cette tente, les uns ont un petit lit, une petite table, un petit banc de bois pour s'asseoir. D'autres n'ont rien du tout qu'une mauvaise natte de jonc étendue a terre, sur laquelle ils se couchent, s'asseyent et prennent leurs repas. […]

Le gouvernement nous donne chaque jour pour notre nourriture du riz, du lard, du café, quelquefois de la viande fraîche au lieu de lard, et quelquefois aussi du pain de munition à la place du biscuit réglementaire. Le biscuit est une sorte de galette dure comme du bois, qui vous casserait les dents si vous vouliez en manger; niais nos soldats, plus forts que vous, le croquent avec un admirable appétit. Les gens délicats le détrempent dans l'eau, et quand il est bien mou, ils le font griller. On dit qu'alors il est très bon, et plusieurs le préfèrent au pain de munition.

Nos cuisines sont de petits trous creusés dans la terre; quelques pierres placées l'une sur l'autre forment la cheminée ; on pose la petite marmite sur ces pierres, on met du feu dessous, et un soldat surveille le pot-au-feu. S'il pleut, la pluie tombe dans la marmite et allonge la sauce ; s'il fait du veut, la fumée vient droit à la figure du pauvre soldat marmiton, et lui fait pleurer les yeux en même temps qu'elle lui barbouille le visage en noir. Quelquefois la marmite, mal consolidée, tombe dans le feu, et alors adieu la soupe. On mange son pain tout sec pour ce jour-là.

Vous croyez peut-être que nous avons ici une grande quantité de boutiques où on peut aller acheter tout ce qu'on veut, comme dans la rue du Bac. Eh bien, vous vous trompez fort. Quelques petits marchands sont bien venus s'établir sur la plage et ont fait des simulacres de boutiques sous des tentes. Mais ils vendent si cher leurs marchandises, que les généraux et les officiers supérieurs peuvent presque seuls les acheter. On ne trouve pas de viande d'abord ni de pain non plus. Il y a du fromage, des bougies, du macaroni, du vin, de l'eau-de-vie, du tabac, et toutes sortes de petites choses de ce genre. Mais la livre de fromage coûte six francs et on n'a pas une bougie a moins de vingt sous. Jugez du reste.

Or savez-vous ce que font les soldats pendant la journée ? Je vais vous le dire. Tous les jours, ceux qui ne sont pas employés aux travaux du siège vont bien loin, jusqu'au bord de la mer, où il y a une grande quantité de boulets apportés par les vaisseaux. Ils ont sur l'épaule un sac en toile formant besace. On met un boulet dans chacune des poches de la besace, et les soldats ainsi chargés reviennent au camp. D'autres fois, ils se répandent dans la campagne, et, avec des pioches, ils creusent la terre afin d'y chercher des racines d'arbre. Après une journée de travail, ils rapportent, bien contents, un tout petit fagot sans lequel ils ne pourraient pas faire cuire leur soupe. Souvent il pleut ou il tombe de la neige. Malgré cela, le soldat travaille toujours. et quand il rentre dans sa tente, il ne trouve pas d'habits pour changer et il est obligé de passer la nuit couché par terre avec ses vêtements mouillés. Aussi, bien souvent, le lendemain matin, plusieurs hommes sont hors d'état de se lever ; ils ont les pieds et les mains gelés. Alors on les porte à l'ambulance. Leurs pieds deviennent gros, et puis bientôt ils sont tout noirs comme quand on a reçu un coup ; la chair tombe par morceaux ; les doigts se détachent comme la mèche d'une bougie lorsqu'elle est brûlée. Quelquefois, il faut couper le pied et la main gelés ; et bien souvent les pauvres malades meurent de douleur.

Mais ce qui fait encore beaucoup souffrir le soldat, c'est le service de la tranchée. Tous les deux ou trois jours, a tour de rôle, on y envoie quelques régiments. Alors les hommes se réunissent, se mettent en rang et partent. C'est un moment qui produit toujours une vive émotion. Les soldats se regardent et se disent : "Demain, quand nous reviendrons, il y en aura quelques-uns de morts et de blessés. Qui sait si je ne serai pas du nombre ?" Et bientôt après l'événement s'accomplit. On arrive tous ensemble à l’endroit où on doit se glisser dans les parallèles Les Russes connaissent l'heure. Alors ils lancent des boulets de canon et des obus sur cette masse d'hommes, et souvent ils en tuent. Lorsqu'on est entré dans les tranchées, les officiers mettent chaque homme à son poste. Il faut rester vingt-quatre heures dans ce trou. La pluie et la neige le remplissent souvent. Alors nos pauvres hommes ont les pieds et les jambes dans la boue, et souvent ils tombent malades de fatigue. Mais ce n'est pas assez. Pendant tout le jour et toute la nuit, les Russes lancent des obus dans les tranchées. Ces projectiles tombent avec fracas, ils se brisent, et les morceaux vont frapper les soldats. Celui-ci a un bras cassé, celui-là n'a plus qu'une jambe, la mâchoire de celui-ci est fracassée, tandis que celui-là est frappé en pleine poitrine et vomit tout son sang. Eh bien, le croiriez-vous, mon entant, au milieu de tout cela, nos soldats ne sont pas tristes. Ils ont du courage, et, loin de pleurer, le plus souvent ils rient de leurs dangers. Ils ont donné des noms à tous les genres de projectiles que leur envoient les Russes. Ainsi, lorsqu'ils entendent au-dessus de leur tête une bombe ou un obus traverser l'air en faisant fiou ! fiou ! fiou ! Ils s'écrient : "Gare la marmite !" Et chacun de se jeter par terre et de se cacher de son mieux pour éviter la mort. C'est que les obus sont une sorte de globes creux au milieu desquels il y a de la poudre enflammée. Lorsqu'ils tombent à terre, la poudre fend le globe en plusieurs morceaux, et ces morceaux ainsi brisés ressemblent à un fond de marmite. Les soldats appellent encore les boulets des négros, parce qu'ils sont tout noirs. Quand il leur arrive de la mitraille, ils crient : "Voilà des patates !" parce que la mitraille est composée d'une foule de boules de fer plus ou moins grosses qui sont lancées toutes à la fois par un seul canon, et tuent souvent plusieurs hommes ensemble. Lorsqu’elles sont par terre, elles font l'effet de pommes de terre répandues dans un champ après qu'on les a déterrées. Enfin on a surnommé les balles de fusil des mouches, à cause du bruit qu'elles produisent en sifflant aux oreilles. Voila comment nos soldats s'habituent à rire de tout. Ils ont raison, et leur conduite est une grande leçon pour vous, mon enfant. Elle prouve qu'un homme ne saurait avoir peur de rien, et qu'il doit toujours faire son devoir, quand même il devrait lui en coûter la vie. […]

Adieu, mon enfant. Je ne vous en dirai pas davantage pour aujourd'hui ; ma lettre est assez longue. Puisse-t-elle vous avoir encouragé à suivre le bel exemple de nos soldats et à devenir comme eux courageux et dévoué, fidèle à Dieu comme fort dans le combat.
Adieu, je vous bénis. »

Révérend Père de Damas (de la Compagnie de Jésus, aumônier de l’armée d’Orient), Souvenirs religieux et militaires de la Crimée, Paris, Jacques Lecoffre, 1857.



vendredi 15 octobre 2010

"On ne saurait prendre pour des fumeurs sérieux les individus qui s'adonnent à la cigarette" (E. Texier, 1855)

Illustration extraite de L'art de fumer, par Barthélemy Auguste (1844).  


« Il est très-certain qu'on ne saurait prendre pour des fumeurs sérieux les individus qui s'adonnent au cigarette ou à la cigarette, car, en vérité, je ne sais pas au juste quel est son sexe. La cigarette fait cependant tous les jours des progrès effrayants. Cela n'a rien qui doive nous étonner, c'est bien là une distraction digne des fumeurs de la décadence.

Pour ma part, j'ai toujours considéré les fumeurs de cigarettes comme de véritables maniaques, des gens ayant un tic qui consiste à rouler une substance quelconque dans un morceau de papier, et a l'allumer ensuite pour le laisser éteindre presque aussitôt. On n'a jamais vu, depuis que le monde est monde, un fumeur de cigarettes fumer son morceau de papier jusqu'au bout. Analysez le plaisir de la cigarette, vous verrez que le fumeur y tient en lui-même une place bien restreinte.


Ce qu'il y a dans une cigarette.

Il y a d'abord dans la cigarette une occupation manuelle. On coupe le papier. On dispose son tabac. On le roule. On l'allume. En tout, quatre opérations bien distinctes ; le cigare n'en exige qu'une seule, ou deux tout au plus.

Ensuite une perte de temps d'environ 50 pour 100 sur la journée. On est à chaque instant à la recherche ou du papier, ou du tabac; on ne se fait pas une idée de la facilité que l'on a à perdre son papier à cigarettes. Tous ces inconvénients réunis font que les générations modernes, trop blasées pour aimer les plaisirs simples, préfèrent ouvertement la cigarette au cigare et à la pipe. C'est triste à dire, mais c'est comme ça.

La cigarette jaunit l'ongle et l'extrémité du pouce droit, de façon à rendre cette couleur indélébile. C'est la coquetterie des fumeurs de cigarettes. Plus l'ongle est jaune, plus ils sont contents. […]


L'homme aux cigarettes.

Il vous accostait au coin des rues, dans les passages, sur les trottoirs du boulevard.  Des cigarettes, monsieur ; des cigarettes de contrebande, murmurait-il d'une voix furtive, il est impossible de rien fumer de meilleur. Qui ne s'est laissé aller au moins une fois dans sa vie à ces fallacieuses promesses ? On achetait de petits morceaux de papier bourrés de cendres, de sciure de bois, de sable, ou de simple terre.

La régie, la bienfaisante régie, a mis un terme à cette exploitation ; elle s'est chargée de la fabrication et de la vente des cigarettes. Les produits de la régie sont excellents ; cependant le véritable fumeur de cigarettes ne peut fumer que celles qu'il a fabriquées de ses propres mains. Cela se conçoit parfaitement, et nous croyons l'avoir déjà démontré d'une façon péremptoire : ôtez de la cigarette le plaisir de la faire, que reste-t-il ? Rien ou presque rien.


La femme qui fume la cigarette.

Ne croyez pas à la cigarette de la femme ! C'est un mensonge, un truc, une ficelle pour prendre les gens des départements, pour se donner un chic de femme andalouse. En réalité il n'y a pas de femme à Paris qui n'exècre, qui n'abomine le tabac, et cela par une raison bien simple, c'est que le tabac peut jaunir les dents.

Une femme qui fume la cigarette n'est jamais de bonne foi, elle joue un rôle, elle pose, elle veut mettre, comme on dit vulgairement, quelqu'un dedans.

Toutes les lorettes font semblant d'adorer la cigarette. Il y en a même un grand nombre qui s'entraînent au cigare afin d'agir plus vivement sur l'imagination des provinciaux que l'Exposition universelle va amener l'été prochain à Paris. »

T. Delord, A. Frémy, E. Texier, Paris-fumeur (par les auteurs des mémoires de Bilboquet), Paris, Librairie d’Alphonse Taride, 1855.

dimanche 9 mai 2010

"La Patrie de l'Avenir" (E. Coeurderoy, 1855)


« […] Ce n'est pas la France que je pleure, c'est toute patrie. Dans un monde comme le nôtre il n'en est plus pour moi. Car les hommes esclaves et trompeurs ne sont plus rapprochés que par des intérêts de négoce.

La Patrie actuelle ! Je ne la connais pas. Elle est trop au gré des traités de 1815, trop rétrécie par les gouvernements, trop exploitée par les partis, trop dénaturée par le privilège, trop déformée par les préjugés, trop absolument immorale, avilie, flétrie pour que je n'en sois pas exilé. Jamais je ne regretterai les égouts et les sentines du beau Paris ; jamais je ne me prendrai de soudaine passion pour sa bourgeoisie : je rends grâces au ciel qui ne m'a pas titré en habileté politique. Cette réflexion sur la patrie, je l'applique d'ailleurs à toutes les patries civilisées ; je ne voudrais être citoyen d'aucune. Je préfère rester vagabond, déclassé, gitano, et contradictoirement citoyen du monde.

La Patrie actuelle ! Je ne me laisse pas prendre à toutes ces balançoires : le sol de France, les aigles françaises, le drapeau tricolore ! Les paroles sont légères comme l'air qui passe, et les choses lourdes comme des barres de fer. Qu'on me prouve que le sol de France nous appartient à tous, qu'il y a place pour chacun sous les ailes rapaces des aigles de l'empire, dans les plis souillés de son drapeau. Alors je reconnaîtrai les avantages que nous assure la Patrie française. Et courant à la frontière, de grand matin, je supplierai les douaniers de me laisser rentrer sous le toit paternel ! — Sinon, non !

La Patrie actuelle ! Une circonscription fausse qui ne tient compte ni de la liberté de l'individu, ni de la solidarité des intérêts, ni du travail, ni des aptitudes, ni du vieillard, ni du malade, ni du pauvre, ni de la femme, ni de l'enfant ! — Un bagne !

La Patrie actuelle ! Un mot, un dépôt de marchandises, un glorieux bazar d'esclaves, un chenil de mâtins inassouvis, une étable où l'on est tassé comme des bêtes de somme, où l'on vit de privations, où l'on vieillit à force de révérences, où l'on meurt de faim, où l'on n'est pas même enterré décemment ! — Ingrat pays, tu n'auras pas mes os !

La Patrie actuelle ! Bien qu'on m'ait souvent attaqué sur le médiocre amour que je professe pour elle, je déclare de nouveau que je ne puis considérer comme mien un pays dont on a divisé les habitants en deux parts : ceux qui courbent la tête, ceux qui la font courber. — Je n'aime pas les uns, je déteste les autres!

La Patrie actuelle ! Je préfère bien certainement celle des loups. Avec ceux-là du moins on sait à quoi s'en tenir; on n'est dévoré ni par derrière, ni en détail. — C'est plus tôt fait ! […]

Et cependant je l'ai conçue dans mon âme, cette universelle Patrie, ce pays inconnu des gens aux mains rapaces ! Dans toutes les contrées que j'ai parcourues j'ai laissé des amis auxquels me rattachaient des pensées sympathiques, sur qui je croyais pouvoir compter toujours. Eh bien ceux-là même ont cessé de correspondre avec moi ; ils ont voulu débarrasser leur chemin d'un personnage compromettant. Je ne leur en veux pas, la société les roule ; moi j'en suis affranchi.

Et ainsi s'est évanouie la patrie de mes rêves, la patrie de mon choix ! […]

Mais elle sera réalisée par ceux de l'avenir, la Patrie de mes songes, dans la forme où je l'annonce. Ecoutez-moi : la Patrie future est au Nord, au Midi, au Couchant, à l'Aurore, sous les Cieux, sur la Terre et l'Océan. Elle ne dépend plus des caprices des despotes, des convoitises des exploiteurs, des murailles, des haies, des comptoirs, des canons et des baïonnettes. Partout où deux cœurs battent à l'unisson, où deux intelligences vibrent d'un même frémissement, elle les relie, fil d'Ariane enchanté !

A deux lieues comme à deux milles, l'artisan, l'artiste et le poète sont associés par la pensée. L'homme du Nord se complète par celui du Midi, le faible par le fort, le réalisateur par le penseur, la femme par l'homme, l'enfant par le vieillard.

Un chef-d'œuvre s'ébauche à Copenhague et se finit à Rome. Une découverte est conçue à Madrid, exécutée à Paris, perfectionnée à Londres ou à New-York. Un ouvrage est écrit dans une langue et traduit dans toutes les autres. L'esprit humain imagine et accomplit tout ce qui peut multiplier ses jouissances.

Que me parlez-vous des patries actuelles, patries égoïstes qui s'isolent de l'Humanité? […] »

Ernest Cœurderoy (1825-1862), La Patrie de l’Avenir [Extrait], Turin, avril 1855.

mardi 13 avril 2010

"... elle creusa avec ses mains... et découvrit un linge ensanglanté..." (docteur Bergeret, 1863)


"Maternité", peinture d'Eugène Carrière (1849-1906), musée d'Orsay.



« Le 24 avril 1855, le juge d'instruction près le tribunal d'Arbois fut prévenu que la fille Coubatit, de Cramans, canton de Villers-Farlay, était soupçonnée d'avoir, à la suite d'une grossesse dont les apparences frappaient tous les regards, accouché clandestinement et mis à mort sou enfant. Nous nous transportâmes à la mairie de ce village, et la prévenue nous fut amenée. Elle nia tout énergiquement. L'examen que je fis de sa personne me fit découvrir des traces certaines d'une parturition récente, et j'en fis part aux magistrats. On ramena la jeune fille, et le procureur impérial lui dit, d'un ton fort acerbe : "Mademoiselle, vous avez menti ; monsieur le docteur affirme que vous avez accouché." Le ton menaçant du magistrat produisit sur la prévenue une vive impression de terreur; elle s'exalta les dangers de sa position, et, voulant faire bonne contenance, elle répondit sur un ton très décidé : "Non, monsieur, cela n'est pas vrai. — Comment, cela n'est pas vrai, répliqua le magistrat, vous osez le dire après l'affirmation du médecin. — Non, non, cela n'est pas vrai." Le juge d'instruction appela les gendarmes et déclara à la jeune fille qu'elle allait être conduite en prison. "Conduisez-moi tant que vous voudrez, dit-elle, mais je suis innocente." Les gendarmes allaient la saisir ; alors je demandai aux magistrats de me permettre d'avoir avec la jeune fille un entretien particulier. Nous passâmes dans la chambre voisine.

Voici le motif pour lequel j'avais sollicité cet à parte. En examinant la jeune fille, j'avais reconnu les traces d'un accouchement récent, comme un écoulement lochial, une dilatation anormale de l'entrée du vagin, le col utérin ouvert, le corps de la matrice gros comme les deux poings; quelques gouttes de lait séreux avaient coulé à la pression des seins, qui étaient développés et durs. Mais le ventre n'offrait aucune vergeture; la fourchette n'était point effacée ni déchirée; l'aréole des mamelons n'était pas bistrée comme chez les femmes brunes avancées dans leur grossesse, et cette fille était brune au plus haut degré. Je présumai donc qu'elle avait pu faire une fausse couche de cinq à six mois, et que son enfant n'était pas né viable. Je lui fis part de ces soupçons en lui disant que, s'il en était ainsi et si elle voulait me mettre en mesure d'en donner la preuve aux magistrats, cette affaire n'aurait pas de suites. A ces mots, les traits de sa figure s'épanouirent, et elle me dit : "Serait-il bien vrai, monsieur ? — Oui, j'en réponds, lui dis-je ; ayez confiance en moi." Alors elle se leva en me disant : "Venez avec moi." Elle me conduisit au milieu de la forêt voisine, et là, derrière un buisson, elle creusa avec ses mains à environ un pied de profondeur et découvrit un linge ensanglanté dans lequel se trouvait un fœtus arrivé au cinquième mois de la grossesse. Non seulement il n'avait pas respiré, mais encore il était évident qu'il était mort dans le sein de la mère plusieurs jours avant la fausse couche, car il offrait tous les signes d'une macération prolongée dans les eaux de l'amnios.

Il n'y avait donc plus lieu de penser à un infanticide. Mais quelle avait été la cause de la fausse couche? Les magistrats interrogèrent plusieurs témoins à ce sujet. Ils apprirent que la rumeur publique accusait la jeune fille d'avoir fait usage de fortes doses de sabine ; que cette sabine lui aurait été préparée par un monsieur auquel on attribuait la paternité de l'enfant, et qui avait pu cueillir des rameaux de Sabine dans le jardin d'un de ses voisins où j'allai, en effet, constater l'existence d'un fort beau sujet de celle espèce. Mais toutes ces allégations ne reposaient sur aucun fait matériel dont la preuve pût être fournie aux magistrats. La jeune fille attribuait sa fausse couche à une chute sur le ventre.

Bref, les magistrats mirent la jeune fille en liberté. Mais supposons que je ne l'eusse pas amenée par la douceur et le raisonnement à nous découvrir le corps du délit ; que, se raidissant toujours contre l'interrogatoire plein d'aigreur du magistrat, elle eût persisté dans ses dénégations, cette fille eût été traînée en prison par les gendarmes au milieu de toute la population attirée par l'événement, puis condamnée, sinon pour infanticide, au moins pour défaut de déclaration de naissance et inhumation irrégulière. »

Dr Bergeret (Médecin on chef de l'hôpital d'Arbois, Jura), "quelques causes d'erreurs dans les recherches médico-légales", Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1863.