mardi 2 février 2010

L'Exposition universelle de 1867 racontée par un témoin



« Cette Exposition a été une des plus grandes merveilles du monde et le plus grand acte de l'Empire. On dit que la construction des bâtiments a coûté 12 millions. Ils étaient d'une grande simplicité. Le fer et la fonte en furent les seuls matériaux. Cette construction en forme de rotonde concentrique comprenait presque toute l'étendue du Champ-de-Mars. On avait classé les produits d'une façon fort ingénieuse. Dans cette immense ellipse, les nationalités avaient leur place et les genres de produits étaient classés de telle façon qu'on pouvait étudier à la fois tous les produits d'une nationalité et tous les produits d'une même espèce, suivant que l'on prenait la circonférence ou le secteur correspondant à la portion de circonférence affectée à chaque nation.[…]

Cette disposition ingénieuse donnait à l'Exposition de 1867 une animation qui a manqué à celle de 1878. Les expositions sont faites pour le public et non pour des savants ennemis de toute frivolité et de tout plaisir. En 1867 on s'amusait à l'Exposition, en 1878 on s'y ennuie. En dehors de l'Exposition, un grand jardin était rempli de bâtiments affectés, suivant la section où ils se trouvaient, à des expositions partielles et spéciales des nationalités respectives, L'architecture correspondait à cette heureuse et habile classification. On y voyait, en effet, des maisons françaises, des chalets suisses, des habitations russes et suédoises, des villas italiennes, des temples égyptiens, des mosquées turques et arabes, des pagodes chinoises, des palais connus tels que ceux de Tunis, de Tripoli, de Constantinople, du Caire, etc.. C'était féerique et magique. […]

Le 22 avril, j'ai fait ma première visite à cette Exposition. Ma première pensée a été d'admirer les tableaux, les étoffes et les machines: j'étais enthousiasmé. Après avoir parcouru toute l'Europe, je dois dire que je n'ai jamais vu un ensemble plus complet de belles choses.

Je suis retourné à l'Exposition. Il y a des cafés chinois, anglais, belges. On y voit des Chinoises, de vraies Chinoises qui vous vendent du thé : elles sont affreuses ! On y voit aussi des Anglaises qui donnent des liqueurs et du café, elles causent aimablement avec les consommateurs ! Ce sont des filles qui cherchent fortune à Paris. Plus loin, des Frisonnes avec leur costume national et leurs appas à la Rubens, vous offrent des verres de lait d'une vacherie modèle. Cette Exposition est un immense bazar international; on y peut voyager dans tout l'univers, sans quitter Paris. […]

Les produits de l'Inde étaient fort curieux. Il y avait des figurines en ivoire représentant des vaisseaux, des divinités, des gens du peuple, des rajahs, des éléphants. Plus loin, on voyait ces splendides étoffes et ces beaux cachemires que nous prétendons imiter, alors qu'ils sont inimitables. Les produits de l'Australie étaient surtout agricoles. Il y avait là des toisons qui valaient mieux que celle de Jason. Le Canada avait une exhibition remarquable de fourrures et de bois. Au milieu de tous ces produits, l'exhibition féminine n'était pas la moins curieuse. On voyait de jolies Arlésiennes fort décolletées qui vendaient des bonbons aux galants nombreux du public. Je suppose qu'on a placé depuis fort avantageusement ces produits humains qui ne furent pas sans influence sur le succès de l'Exposition. Quand on pense qu'il y avait là des visiteurs qui y passaient leur journée, et qu'on pouvait déjeuner et dîner dans cet immense bazar, on comprend l'intention de ces exhibitions destinées à attirer les regards de passants désoeuvrés.

[…] J'ai visité, le 12 juillet, à l'Exposition, la section réservée à la Convention de Genève, c'est-à-dire le matériel des ambulances de la guerre, sans me douter du rôle qu'elles auraient prochainement. Il y avait là des instruments de toute sorte pour le pansement des blessés et leur transport en dehors du champ de bataille. Cette exposition était établie dans un pavillon situé dans les jardins extérieurs du palais. Au risque de paraître minutieux, je raconterai toutes mes visites à l'Exposition : c'est le seul moyen d'en rendre compte en détail. Le 14 juillet, j'ai parcouru la section réservée au Grand-duché de Bade et à la Bavière. Il y avait une profusion de pendules dites à coucou qui faisaient le bonheur des visiteurs. Dans une autre visite j'ai fait l'ascension d'un phare de 59 mètres où l'on montait 264 marches ; c'était très fatigant, mais le panorama faisait oublier les fatigues de l'ascension. […]

Ma trente-deuxième visite a été réservée à la Russie et aux colonies françaises. La Russie a fait une remarquable exposition de ses produits, de ses marbres, de ses fourrures, et une curieuse exhibition de costumes nationaux très fidèlement reproduits. A ma trente-quatrième visite, j'ai particulièrement étudié l'Autriche, dont l'exposition était fort belle. Il y avait de très beaux verres de Bohême, mais aussi beaucoup trop de pipes de toute sorte qui n'en étaient pas moins fort admirées, malgré leur profusion. A ma trente-cinquième visite, j'ai pris le café dans le palais du vice-roi d'Egypte. On nous a offert du tabac turc qui ne vaut pas notre modeste caporal. Ce palais fort curieux était, au dire des connaisseurs, parfaitement imité. A ma trente-huitième visite (j'en passe pour ne pas fatiguer le lecteur), j'ai visité le magnifique vaisseau le Friedland et sa machine à vapeur. J'ai fini ma promenade en pleine Espagne. Ce que j'y ai vu de plus remarquable, c'est la horchateria installée dans le parc. Il y avait là des Buenas-Mozas qui distribuaient le chocolat et les oeillades, au son de la guitare traditionnelle. On se serait cru en pleine Andalousie. […]

Dans une quarante-cinquième visite à l'Exposition, j'ai visité avec beaucoup de soin la région réservée aux États-Unis. Là, tout est pratique et positif. Le côté remarquable de cette exposition, ce sont les machines à vapeur, qui prouvent les immenses progrès de ce peuple infatigable. En voyant ces merveilles, les esprits faibles pouvaient rêver aux États-Unis d'Europe ! Mais nous n'avons pas dans notre vieux continent les éléments qui font la force du Nouveau Monde. Il nous manque l'espace et la jeunesse ! […]

A ma cinquante-cinquième visite, je suis retourné dans la section de l'exposition anglaise, et j'y ai remarqué les belles faïences anglaises, les gravures incomparables de ce grand pays et enfin les produits de ses colonies. Grâce à l'ascenseur, je parviens au faite de l'Exposition, d'où l'on jouit du plus beau coup d'oeil. On voit toute la partie de Paris qui environne le palais ! […] Le prix de l’ascension est de 20 francs. Il faut d'ailleurs un vrai courage pour y monter, car si la corde venait à casser, que deviendrait on sans lest et sans pilote. On irait droit à la lune, à moins que, chassé par des vents contraires, on n'allât tomber dans la Manche. […]

À ma soixante-septième visite à l'Exposition, j'ai constaté une recrudescence d'enthousiasme. Il y avait là près de 100,000 visiteurs le 27 octobre. On ne pouvait rien voir et on ne pouvait guère circuler. Ce sont les avantages de ce grand système de démocratie qu'on aime tant de nos jours. Que personne ne voie, plutôt que de laisser voir quelques privilégiés ! Que personne ne soit rien, plutôt que de laisser quelqu'un être quelque chose! Le fond de toute cette grande doctrine, c'est une immense jalousie, pour ne pas dire une immense envie. […]

Le 3 novembre, j'ai fait à l'Exposition universelle ma soixante-et-onzième et dernière visite. Il est impossible d'exprimer l'impression que m'a laissée cette magnifique entreprise. L'Empereur avait convié toutes les nations de l'univers à un tournoi commercial, agricole, industriel, littéraire, artistique et scientifique. Elles ont toutes accepté ce pacifique cartel, On a fait des efforts inouïs pour mettre en relief toutes ces merveilles du travail humain et du travail de la nature. Je ne sais ce que je dois le plus admirer de l'intelligente disposition de tant de produits divers, ou de l'empressement des peuples du monde à envoyer leurs échantillons à ce grand bazar du concours universel. Tout cela a été admirable d'exécution, d'ensemble et de détail. L'Exposition, qui a duré trop peu de temps pour les visiteurs sérieux, était un abrégé du monde entier. On y voyait, sur une surface restreinte, toutes les richesses et toutes les productions de tous les peuples connus ! C’était féerique et magique. Considérée au point de vue instructif, l'Exposition de Paris a été l'un des grands événements du siècle et il s'écoulera de longues années avant qu'on ne voie rien de pareil. »

 Grandeffe (Comte Arthur de), Paris sous Napoléon III. Mémoires d'un homme du monde de 1857 à 1870, Paris, Chaix, 1879.

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