mercredi 11 août 2010

"Le véritable gastronome est un génie dans son espèce" (P. Lacroix, 1830)


PROFESSION DE FOI

OUVREZ LA BOUCHE ET LES OREILLES !

« Gastronomes de la petite et de la grande propriété, députés des tables ministérielles, illustres culinophiles et culinomanes, et vous serfs infortunés attachés à la glèbe du pot au feu, vous tous enfin qui avez un ventre et qui pratiquez le précepte : Dieu seul adoreras ! je m'adresse à vous en langage symbolique, comme dit Le Globe ; je suis le prophète du grand dieu Ventre, dieu de tous les siècles et de tous les peuples ; mes trépieds sont des fourneaux, mes oracles des mystères de gastrolatrie ! [...]

Il n'est pas donné aux esprits lourds et matériels d'être ou de devenir gastronomes. J'ai pour, système (qui diable n'a pas de système aujourd'hui ?) de rattacher à peu près, tout à la mastication, et de faire de celle-ci la pierre de touche des caractères. Voltaire avait dit avant, moi : "Les plus grandes choses dépendent d'une bonne ou d'une mauvaise digestion." Ainsi est-il certain que Charles IX a ordonné la St.-Barthélémy pendant une colique au sortir de table : il se crut empoisonné par les protestants. [...]

Une fois posé que le véritable gastronome est un génie dans son espèce ; bien plus, que son tact est plus fin, son jugement plus exquis que chez le commun des vivants, paradoxe ou non, je me fais fort de démontrer par A plus B que sciences, arts, gouvernements, tout dépend de la gastronomie naturelle, spéciale ou transcendante ; oui, tout se rapporte à ce centre unique qui est partout et dont la circonférence n'est nulle part. [...]
 
La civilisation n'est autre chose que le perfectionnement des plaisirs de la vie : la civilisation est donc essentiellement gastronomique. [...]
 
Manger est l'affaire la plus importante et la plus indispensable, au point qu'un scholiaste a lu dans la Bible : Mangez et multipliez ! Je le répète de peur qu'on l'oublie, il n'est rien ici-bas, à Paris ou à Pékin, qui ne tienne de quelque côté à cette belle et louable opération de l'humanité que les fidèles et les profanes nomment Cuisine; ceux-ci avec lin dédain impie, ceux-là avec la vénération d'un alchimiste pour le Grand-Œuvre. Heureusement que l'existence de la cuisine n'est mise en doute par personne.

La cuisine est l'alpha et l'oméga ! La chimie? cuisine. L'histoire naturelle et la botanique? cuisine. La médecine et l'hygiène ? cuisine. L'économie politique, le commerce, la Charte constitutionnelle ? cuisine ! cuisine ! cuisine ! On comprend qu'une nation puisse subsister sans lois, sans impôts, sans gaz hydrogène, mais non jamais sans cuisine! c'est le culte universel des vivants et des bons vivants.

Entre mille paradoxes de la philosophie moderne, on a pu imaginer une société d'athées ; mais une société de jeûneurs ne sera jamais mise en problème; car la fable des Membres et de l'Estomac est aussi vraie en 1830 que du temps d'Ésope ; et, Dieu merci ! la gastronomie que les barbares, Goths, Visigoths, Ostrogoths avaient cru déshonorer par le titre outrageant de l’Art de la gueule, voit refleurir son âge d'or. Voyez comme le vocabulaire gastronomique s'est introduit par figures de rhétorique dans la littérature, la politique, la conversation ! Autrefois les rois de France étaient baptisés : le long, le gros (le menu manque), le grand, le chevelu ; c'était comme des cheveux sur la soupe. Mais on n'a pas trouvé pour Louis XVIII, l'auteur de la Charte, de surnom plus noble et plus illustre que celui de Restaurateur de la monarchie détruite. Tout le monde sait ce que c'est que la restauration ! [...]

Ô Ventre, le monde entier est occupé à te servir : les plus grands seigneurs, ainsi que les plus vils animaux, sont tes esclaves. Bienheureux les gens d'esprit qui t'adorent ! Que d'autres te sacrifient fortune, et même santé : moi, je te consacre ma plume pour la plus grande gloire de ta divinité !

Et vous tous, adorateurs de messire Gaster, prêtez-moi votre esprit, sinon votre pieux appétit ! A moi, Rabelais, qui n'écrivait qu'à table les prouesses gastronomiques de Gargantua ! à moi, Vatel, martyr de la foi culinaire ! à moi, Chaulieu, Lafare, Saint-Aulaire, aimables Anacréons français , toujours le verre en main et jamais ivres ! à moi, Piron, l'Attaignant, Désaugiers, épicuriens modernes, pères de la joie et de la chanson ! Si quelque barbare prêche l'abstinence en carême, l'étiquette dans les repas, la sobriété en tout temps.et la moutarde après dîner, sentinelle avancée de la gastronomie, je vous crierai, comme d'Assas : A moi, d'Auvergne, ce sont les ennemis !

LE GASTRONOME [Paul Lacroix, 1806-1884] »

Le Gastronome : journal universel du goût. Rédigé par une société d'hommes de bouche et d'hommes de lettres. 1ère année, n° 1, dimanche 14 mars 1830.



"Puisse cette hideuse guillotine... ne jamais se relever sur nos places publiques" (Ayraud-Degeorge, 1871)

Journée du 6 avril 1871 : à Paris, la guillotine est brûlée au pied de la statue de Voltaire, inaugurée en août 1870 (dessin paru dans : Paris insurgé, histoire illustrée des événements accomplis du 18 mars au 28 mai 1871, Paris, 1872).


« Le 6 avril, vers neuf heures, le rappel battait dans une partie du 11e arrondissement, et bientôt le 137e bataillon prenait position sur la place Voltaire. Après quelques instants d'attente, le public que cette réunion avait attiré, voyait les rangs de la garde nationale livrer passage à quelques hommes accompagnés d'une escouade de gardes nationaux. Ils déposèrent, au centre de l'espace laissé vide, de fortes charpentes, des cordes, des engins divers et une épaisse lame d'acier sur laquelle les regards ne s'arrêtaient pas sans une émotion pénible : c'étaient les différentes pièces composant l'échafaud destiné aux exécutions capitales, ou, pour employer les termes officiels, les bois de justice.

Par une inspiration attestant dans la population parisienne un profond sentiment du progrès et de l'adoucissement des mœurs qui caractérisent la civilisation de notre temps, un grand nombre de citoyens du 11e arrondissement s'étaient rendus rue Folie-Méricourt, au lieu de dépôt de l'instrument de supplice, et s'étaient emparés des charpentes, afin d'en faire, au pied même de la statue de Voltaire, une auto-da-fé auquel applaudirent tous les vrais partisans du Progrès. Le premier acte de la République de 1848 avait été de prononcer l'abolition de la peine de mort; les républicains de 1871 ont voulu reprendre cette idée et lui donner en quelque sorte une sanction matérielle, en brûlant l'échafaud publiquement, au grand jour.

Quand on vit les flammes s'emparer des sinistres charpentes, des applaudissements et des cris de Vive la République ! ont éclaté de toute part; on suivait l'œuvre de destruction avec une sorte d'empressement attentif, et plusieurs femmes qui étaient présentes s'approchaient du foyer pour saisir quelque charbon à demi éteint, afin de conserver un témoignage matériel de cette éclatante protestation contre la peine de mort.

Puisse cette hideuse guillotine, que le peuple vient de brûler, ne jamais se relever sur nos places publiques. »

H. Ayraud-Degeorge, Le Petit National, 8 avril 1871.


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« Ce matin, jeudi, un spectacle des plus insolites avait attiré une foule considérable vers le boulevard Voltaire (ci-devant du Prince-Eugène.) On brûlait publiquement, sur la place et devant la statue de Voltaire, le bois de justice, autrement dit l’échafaud, ou, puisqu’il faut l’appeler par son nom, la guillotine.

Le public qui assistait à cet auto-da-fé de l’instrument du supplice paraissait satisfait. Cela se comprend à merveille, si l’on veut voir dans cet incendie la fin des homicides judiciaires et des condamnations capitales. Si ce spectacle est un symbole, nous en ferons honneur à ceux qui l’ont ordonné. Oui, à la condition qu’il signifie abolition de la peine de mort et inviolabilité de la vie humaine, nous y applaudissons de toute notre âme.

Mais si ce n’était par hasard que la suppression d’un appareil démodé, la mise au rebut d’un engin trop encombrant, trop diffamé, trop malpropre ; si l’on proscrivait simplement la guillotine, comme jadis le bûcher, la roue, la corde et l’estrapade, tout en laissant subsister l’œuvre ou plutôt les hautes œuvres de ces instruments de mort ; si, en un mot, cela n’indiquait qu’un changement de procédé ou de méthode, où seraient alors la conquête de la civilisation et le progrès de l’humanité ?

Et véritablement, s’il ne s’agissait que de destituer Guillotin pour employer Chassepot, qui va vite en besogne ; si enfin on jouait du fusil sans renoncer à la lanterne, à quoi bon alors se priver de la guillotine ? On n’aurait obtenu qu’un progrès en arrière et dans le sens de la destruction humaine, comme le jour où l’arbalète disparut devant l’arquebuse. Si, en brûlant l’échafaud, on n’avait fait que supprimer le signe en nous laissant la chose, ce serait là un lugubre, enfantillage et rien de plus. Et nous ne verrions pas la différence qu’il y aurait entre mettre le feu à la guillotine ou à un kiosque du boulevard, si ce n’est que l’échafaud appartient à l’État et coûte beaucoup plus cher.

Voilà pourquoi, ne pouvant considérer la manifestation de ce matin comme une sinistre puérilité, nous l’enregistrons comme un indice de l’apaisement des haines et de la fin de nos guerres fratricides. »

Le Siècle, n° 14025, vendredi 7 avril 1871.

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« Hier, à dix heures du matin, le peuple a brûlé l’échafaud sur le boulevard Voltaire. L’idée était bonne et le boulevard bien choisi. Mais à quoi bon, je le demande, cet auto-da-fé accompli sur le bois de justice, si, en détruisant l’échafaud, nous conservons la peine capitale, avec cette seule nuance que la guillotine est remplacée par le chassepot ?

Les Français sont décidément des êtres surprenants. Ils sont tous d’accord pour proclamer l’inviolabilité de la vie humaine, mais cette inviolabilité consiste à déclarer qu’aucun individu, à quelque sexe qu’il appartienne, et quelque crime qu’il ait commis, ne sera désormais appelé à grimper les degrés de la fatale machine qui a emprunté son nom au docteur Guillotin. En revanche, il paraît convenu entre nous qu’adosser un homme contre un mur et lui envoyer douze balles dans le corps ne s’appelle pas violer la vie humaine.

Le mode d’exécution ne nous inquiète pas, c’est l’exécution elle-même qui nous préoccupe. Si même il fallait choisir entre le fusil ou la guillotine, j’ai idée que je préférerais encore cette dernière, eu égard aux derniers préparatifs qui exigent un certain temps, tandis qu’il n’y a rien comme une arme à feu pour rayer avec promptitude un citoyen du nombre des vivants.

La terrible guerre que nous traversons n’établit que trop irréfutablement la vérité de ce que j’avance. Ce que nous voulons, ce n’est pas l’incendie de l’échafaud, c’est l’abolition de la peine de mort. »

Henri Rochefort, Le Mot d'Ordre, 7 avril 1871.

 

"Il est une guerre juste... c'est celle qui a pour but d'anéantir un... sanguinaire oppresseur" (A. Havard, 1859)

« LA GUERRE ! Toutes les nations qui composent le monde ont eu des guerres à soutenir ; mais elles étaient justes ou injustes. Une guerre juste, quoiqu'il soit horrible de verser le sang humain, de détruire par le glaive l'homme, cette œuvre de Dieu, il faut la faire sans hésiter.

Une guerre injuste, ou autrement une guerre de fantaisie, de tyran, d'oppresseur, est un opprobre dont se couvre celui qui la prend sous sa responsabilité. Honte éternelle à cet être-là ; le monde l'abhorre ; les courtisans et les intéressés seuls, au risque de partager sa honte, font cause commune avec lui. La postérité, il est vrai, dans son inexorable justice, dans son inflexible jugement, les flétrit pour l'éternité. Mais rien n'effraye un tyran, il se joue de tout ; l'humanité n'est qu'un vain mot pour lui ; quand il a dit JE VEUX, Dieu a parlé par sa bouche. Le comble de l'immoralité est là, ou il ne se trouve nulle part. Voilà, nous le croyons, l'idée qu'un peuple civilisé doit avoir de la guerre injuste. Aussi ne doit-on jamais la faire à aucune nation par esprit de conquête ou par pur caprice.

Mais il est une guerre juste et que toute nation qui comprend l'humanité doit entreprendre avec un acharnement terrible : c'est celle qui a pour but d'anéantir un barbare et sanguinaire oppresseur qui ne se contenta pas de l'esclavage de ceux qu'il appelle les siens, mais qui veut encore imposer son joug de fer aux autres. Cette idée-là, elle révolte l'homme qui sent sa dignité, l'homme qui ne veut plus de la vie devenue une honte. En effet, esclavage ou lâcheté est tout un pour l'homme à qui Dieu a révélé sa nature perfectible. Le cri Aux armes ! est alors le seul qu'il doit proférer ; l'amour de la justice est pour lui une soif morale non moins utile à sa vie, à son âme, que les aliments le sont à son corps. Mais l'homme ne peut vouloir le bien que pour lui seul ; le frère qui lui crie : on veut m'assassiner, viens à mon secours ou je vais succomber, ne doit pas être odieusement abandonné par lui, ou il a le droit de le maudire.

Si nous avions le temps ici de feuilleter les annales du monde, nous n'aurions que l'embarras du choix dans les citations que nous aurions à faire. Mais nous nous bornerons à rappeler 1792, époque qui tient du prodige, époque où la France, ayant jeté loin d'elle toute la vieille friperie des anciens temps, avait juré de se transformer en une nation nouvelle ou de disparaître du monde. Mais le faisceau de lumières était seulement en France ; les ténèbres enve- loppaient les autres nations. Elles ont voulu nous vaincre ; et si, comme nous l'avons déjà dit, elles nous ont envoyé la guerre, nous leur avons envoyé la liberté. Nous ne citons que cette époque-là, parce qu'elle est la plus extraordinaire, la plus saillante dans l'histoire des peuples. Elle renferme une idée vers laquelle il faut, avec le temps, que tout converge, LE PROGRÈS.

Mais, nous dira-t-on, nous avons été vaincus ; nous le savons, et nos ennemis se sont souvent parés d'un laurier trouvé parmi nos morts. Ils ont détruit des hommes, mais cette idée de l'affranchissement humain, l'ont-ils détruite ? Non, elle est restée debout ; elle défie les oppresseurs, et c'est avec elle, c'est à son cri que les opprimés, la rage au coeur, se lèveront pour exterminer la tyrannie.

Ce cas-là, c'est celui où s'est placé un jeune souverain, l'empereur d'Autriche ; imbu de vieilles et ridicules idées, il veut porter l'asservissement dans le Piémont, il veut subjuguer une partie de l'Italie, il veut faire rétrograder la raison. Alors, regardant sa nation comme un composé de satellites forcés, il faut qu'à son geste ils aillent se faire tuer au nom de la déraison, de l'esclavage ! Et ce souverain est dans cet âge où il est si beau d'être grand et généreux, de suivre la progression des idées, d'élargir la voie par où le bien devrait toujours passer sans rien ravager. Mais le sort en est jeté, l'empereur d'Autriche veut ensanglanter le sol de l'Italie. Son crime sera puni : la France a volé au secours de ses frères opprimés et la lutte est dans toute son effervescence.

Malheur à toi, jeune souverain. Oh ! si tu le voulais, il serait encore temps. Lis donc l'histoire de Néron, aujourd'hui l'opprobre du genre humain; tu y verras que, jeune encore, on lui apporta une condamnation à mort à signer et qu'il répondit : — Ah ! je voudrais ne pas savoir écrire ! Eh bien, toi, tu es jeune et tu agis comme Néron quand il ne l'était plus. Réfléchis donc et, te voilant le visage, tu demanderas pardon à l'humanité.

Pourquoi l'Angleterre, la Prusse, la Russie n'ont-elles pas fait cause commune avec la France ? c'était pourtant le cas de donner un grand spectacle au monde et une grande et terrible leçon au jeune empereur autrichien ! L'Angleterre, la Prusse, la Russie ne l'ont pas voulu ; peut-être en auront-elles du repentir. Attendons.

Le châtiment de l'empereur autrichien a commencé ; quelle doit être sa fin ? Quelque terrible qu'elle soit, elle sera méritée. Plus qu'un mot. Gloire, honneur à notre intrépide armée : chaque pas qu'elle fait en Italie est un pas qu'elle fait faire à l'humanité.

D'Albanès Havard. »

Le Panthéon des ouvriers. Journal des travailleurs, 1ère année, n° 30, samedi 4 juin 1859.

lundi 2 août 2010

"Combien l'homme coûte cher à la nature vivante !" (A. Fée, 1863)

"The farmers friends", lithographie de Currier & Ives, vers 1860.

« La part de l'homme dans [le] grand holocauste d'animaux de toute espèce est immense. Il tue par nécessité et aussi pour le plaisir de tuer. Soit qu'il chasse, soit qu'il pèche, rien ne lui semble trop gros, rien ne lui semble trop petit. Depuis l'éléphant et la baleine jusqu'à l'alouette et le goujon, il s'approprie tout. Le fusil, le harpon, l'hameçon, les filets, les pièges de toutes sortes servent à l'envi ses projets, et chaque jour son esprit s'ingénie à trouver de nouveaux engins de destruction. […]

On a fait le calcul suivant : lorsque la chasse est ouverte en France, une armée de tirailleurs, forte de cent cinquante mille hommes, se met aussitôt en campagne. C'est environ quatre chasseurs ou braconniers par commune. Que chacun d'eux abatte seulement une pièce de gibier, c'est en un seul jour six cent mille animaux qui reçoivent la mort. Quel massacre, et combien l'homme coûte cher à la nature vivante !

Ces exterminations s'étendent aux animaux de tous les pays ; les castors disparaissent, le nombre des bisons diminue tous les jours, ainsi que celui des animaux à fourrures. Les grands cétacés, les amphibies, deviennent de plus en plus rares et se réfugient vers les mers polaires, impuissantes, malgré les glaces qui les couvrent, à les préserver de la mort. Ainsi, quoique la nature, pour mieux assurer le maintien des espèces, ait prodigué les individus, certains animaux sont destinés à disparaître, et l'on sait déjà que quelques-uns se sont éteints sous la main meurtrière de l'homme.

Les déboisements, le dessèchement des marais, le défrichement des terrains, influent aussi d'une manière marquée sur les animaux, en rétrécissant de plus en plus la place qu'ils occupaient. Toute modification considérable du sol change les conditions d'existence des animaux qui s'en étaient emparés. Plus l'homme se multiplie, plus leur nombre doit diminuer. La terre n'est pas au plus fort, elle est au plus habile.

[…]

Je me suis souvent demandé ce que l'homme civilisé serait devenu privé du secours des animaux qui le servent depuis tant de siècles. Il aurait pu se passer des caresses du chien, de la compagnie du chat, de la soumission de la chèvre, et même de celle du mouton, quoique bien plus difficilement. Il aurait suppléé au miel, à la cire, à la soie, et la chasse lui aurait valu un gibier à poil et à plumes capable de lui tenir lieu du porc et des oiseaux de bassecour. Mais comment eût-il remplacé les travailleurs ? Que serait-ce aujourd'hui de la presque totalité de l'Europe, sans le cheval, l'âne et le bœuf ; de l'Asie ou de l'Afrique, sans le chameau et le dromadaire; des régions polaires sans le renne; de plusieurs contrées de l'Amérique méridionale sans le lama, quoique très inférieur au bœuf et au cheval par les services qu'il peut rendre ? Dans presque tous les pays où manquent les animaux domestiques, la civilisation ne s'est pas développée; ils sont une nécessité pour les sociétés humaines.

Que l'on réfléchisse à ce que serait l'homme abandonné à ses propres forces. Vainement les eût-il combinées, il ne fut arrivé à rien de considérable. Il n'aurait pu se procurer les pierres de construction, et se serait vu réduit à la hutte grossière, ou tout au plus à la chaumière en pisé. Comment eût-il pu cultiver à la bêche les champs de céréales, aller dans les forêts chercher les bois de construction, voyager à de grandes distances pour échanger ses produits avec ceux des pays voisins. Lorsque dans quelque lieu écarté du globe, aujourd'hui inhabité, vous trouvez quelque ruine considérable, décidez hardiment que les peuples qui avaient élevé ces monuments s'étaient fait aider du cheval, du bœuf ou du chameau.

Il ne saurait y avoir de grands centres de population sans ces auxiliaires indispensables. Les céréales, qui jouent un rôle si considérable dans l'alimentation de l'homme, ne peuvent suffire. Il faut que la nourriture soit variée et sans les animaux domestiques, elle ne saurait l'être. Indépendamment de leur chair, les animaux domestiques nous donnent le lait et les œufs. Supposez que l'homme agisse seul, et vous comprendrez que malgré son intelligence il ne pourra rien entreprendre d'important, ni même s'élever en intelligence. S'il fait l'éducation des animaux, les animaux lui permettent de faire la sienne.

C'est parce que je comprends l'importance du rôle qu'ils ont rempli et qu'ils remplissent auprès de nous, que je les vois d'un œil favorable. Nous seuls avons, je le sais, changé leur rudesse native en douceur, et la route qu'ils suivent, nous l'avons tracée, mais après tout ce ne sont pas de simples machines obéissantes. Ces excellents serviteurs sont sensibles aux bons traitements; ils reconnaissent la voix de leur maître, et trouvent du plaisir à recevoir ses caresses. Quand on leur parle, ils tressaillent et redoublent d'ardeur ; on croirait qu'ils ont un secret désir de nous être agréables, ou même celui de nous plaire. Ils sont comme nous l'œuvre du Créateur; si la parole leur a été refusée, ils ont du moins la faculté de penser; je vois en eux des énigmes dont le mot m'échappe ; ne pouvant savoir au juste ce qu'ils valent, je me garde bien de les mépriser. Si Dieu a mis en eux des qualités qu'il nous a été permis de développer, s'ils se soumettent, au lieu de résister, si nous tirons d'eux un parti qui assure notre aisance, et avec notre aisance le développement sans terme de notre industrie et de notre intelligence, s'ils nous donnent le travail pendant leur vie, et leurs chairs quand ils meurent, ne serait-ce pas être ingrat que de méconnaître tant de bienfaits ? Nos routes, nos canaux, nos maisons, nos édifices, nos champs cultivés, nos forêts exploitées, tant d'autres travaux exécutés n'auraient pu l'être sans ces travailleurs infatigables, qui à toute heure et par tous les temps obéissent à nos volontés. […]

Nous ne devons demander aux animaux que des services ou des plaisirs, et ceux-ci y participent; ne l'oublions pas : le mépris que l'on a de la vie ou de la souffrance des animaux conduit bien vite au mépris de la vie ou des souffrances de nos semblables. »

Antoine Laurent Apollinaire Fée (professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg), Les Misères des animaux, Paris, Chez Humbert, 1863.

"Savez-vous... ce que c'est que la vie d'un Polonais de nos jours ?" (L. Zbyszewski, 1863)

"La Pologne, alliance du peuple et de la noblesse", L'ouvrier, n° 338, octobre 1867.

« Ah ! je le sais bien — car il faut dire toute la vérité — je sais qu'il y a une partie de la jeunesse [polonaise], patriotique, ardente et noble qui se tourne vers la Révolution et semble pactiser avec elle. Je dis "semble" car il y a une différence capitale entre ces révolutionnaires polonais et ceux de l'Occident. Ceux-ci se servent de toutes les causes opprimées pour s'en faire un levier contre la société ; ceux-là ne cherchent dans la Révolution qu'un auxiliaire pour recouvrer l'indépendance de leur pays ; les premiers saisissent tous les moyens, même les bons, pour atteindre un but pernicieux; ceux-ci, malheureusement, ont été amenés à croire qu'on pouvait se servir de tous les moyens en vue d'un but légitime. Mais tout en regrettant ces aberrations de la droite raison, peut-on leur en faire un reproche ?

Sait-on seulement à quelles faiblesses et à quelles tentations ils succombent ? Savez-vous, vous qui les accusez, ce que c'est que la vie d'un Polonais de nos jours ? Savez-vous par quel travail de passion, de désespoir et de foi se forment ces âmes polonaises dont le monde admire aujourd'hui les exploits ? Dès l'instant où il parle, dès cet instant où toutes les mères enseignent à leurs fils Dieu, l'honneur et le devoir, la mère polonaise enseigne déjà au sien la patrie. C'est le seul moment qui lui soit laissé pour prononcer cette parole, et il faut que l'enseignement soit assez fort pour suffire à toute une vie. Aussi dès lors, à l'âge le plus riant de l'enfance, sur les genoux de sa mère, l'enfant apprend qu'il est né maudit par l'ordre humain, mais qu'il doit fièrement porter sa malédiction. Devant sa blonde petite tête se pressent déjà les images sanglantes des souffrances des ancêtres ; des images de mort, de cachot et d'exil ; de frein rongé dans le silence; dans son pauvre cœur d'enfant, sa propre mère renouvelle tous les jours les angoisses des trois partages. Il apprend dès lors, chose inconcevable, qu'il est un bien, une vérité, un amour qu'il doit cacher à tous les yeux; qu'il est des cas où il doit feindre le mal pour ne pas s'exposer à la vengeance des oppresseurs, qu'il est un devoir sacré qu'il n'est pas libre de remplir au grand jour. A l'école, objet de haine et de mépris pour ses camarades russes et ses professeurs, il dévore l'injure, il déguise sa pensée, il conspire en étudiant mystérieusement l'histoire et la poésie nationale. Dans sa jeune intelligence se pose déjà impérieusement le terrible problème de la délivrance. Il combine les moyens, il étudie les projets, il s'associe à toutes les entreprises. La fin de l'éducation, si ardemment attendue ailleurs, l'inquiète, car il sait que toutes les voies de la vie sont fermées devant lui. Il ne servira l'oppresseur ni dans ses hordes armées, ni dans ses ignobles bureaux ; les carrières libérales n'existent pas pour lui ; de quelque côté qu'il se retourne, partout il voit son chemin se bifurquer entre la médiocrité et le déshonneur. Ainsi, une âme noble et fière, un cœur ulcéré dès le début de la vie, une foi le plus souvent mutilée et affaiblie par l'enseignement des universités moscovites, des principes chancelants ; voilà quel est, pas toujours heureusement, car la religion et la vie de famille sont un puissant réactif contre ces maux, mais voilà quel est fort souvent le sujet livré aux tentations de tout ce qu'il y a d'impur dans l'esprit du temps.

Eh bien, placez cet homme ainsi fait dans un état social impossible, où tout développement matériel et moral est impossible, où l'industrie et le commerce sont impossibles; où le gouvernement est oppresseur, la loi toujours éludée, la justice toujours vendue ; où le pouvoir sème la haine et la défiance entre les classes et les citoyens ; où la vie est une lutte amère et désespérée avec tout ce qu'il peut y avoir de criminel et d'immonde dans une cervelle humaine, avec le mensonge venant étendre ses sombres ailes sur la victime, garrottée, bâillonnée et abreuvée d'ironie ; placez, dis-je, un tel homme dans un tel milieu, et dites-lui qu'il faut qu'il y reste ; que cet état de choses est consacré par des traités solennels, que l'intérêt de l'ordre, unique soutien du trône et de l'autel, en exige le maintien; dites-lui que les peuples, ses frères par la civilisation et la foi, n'entreprendront jamais rien pour sa délivrance, de peur de troubler leur sommeil ; dites-lui que la France elle-même, la France, porte-glaive du Seigneur, est à jamais impuissante devant la force du mal ; représentez-lui ce monstrueux échafaudage de corruption et d'oppression comme une idole que tout adore et que tout sauvegarde ; et étonnez vous après cela si tous les trônes et tous les autels, si tout l'ordre social avec ses lois et ses convenances, si le monde entier coalisé contre lui n'est à ses yeux qu'un ennemi digne de vengeance et de mort.

Eh bien, malgré tout cela, malgré cette tentation forcenée dirigée contre tout un peuple, et dont Dieu, dans sa justice, lui tiendra certainement compte, malgré un état de choses qui expliquerait parfaitement une alliance de la Pologne avec la Révolution, je l'affirme, cette alliance n'existe pas. Qu'est-ce qui l'en a préservée jusqu'à ce jour ? Je n'hésite pas à le dire, c'est sa foi, c'est l'union de son clergé et de sa noblesse avec le peuple, c'est, en un mot, une éducation catholique de dix siècles, qui a pénétré son âme et s'est identifiée avec sa vie.

Est-ce à dire qu'il n'y a point de révolutionnaires parmi les insurgés ? Je n'en sais rien, mais où n'y en a-t-il pas ? Ce n'est pas la présence de révolutionnaires qui peut faire condamner une cause, c'est leur prédominance. Or, il est évident que l'esprit conservateur domine dans le mouvement polonais. Depuis son commencement, pas un acte, pas un fait, pas une parole ne peuvent faire soupçonner les Polonais de penchants révolutionnaires. Ils ont décrété le don de la propriété aux paysans aux mêmes conditions que l'avait fait la Société agricole en 1861 ; ils ont respecté les châteaux comme les chaumières ; ils n'ont pas voulu user envers les égorgeurs russes du droit de représailles que leur accorde la guerre. Et s'il était vrai qu'il y a parmi eux des meneurs révolutionnaires, qu'importe cela, après tout, puisque leur pression ne peut faire jaillir du cœur de la nation qu'un sang pur et noble, digne de son origine et de son grand passé. L'esprit qui anime le mouvement polonais n'est autre, qu'on le sache bien, que le vieil esprit de nos pères, catholique, généreux et chevaleresque. C'est le même esprit qui les fit combattre à Leibnitz et à Varna, à Choczim et à Vienne. C'est une profonde conscience de la mission historique que Dieu a confiée à la Pologne et qu'elle n'abdique pas malgré sa chute. […] Voilà quels sont ces révolutionnaires polonais !»

Leon Zbyszewski, La Pologne et la cause l'ordre, Paris, E. Dentu, 1863.

"A nous l'imagination, à nous l'avenir !" (Bertall, 1875)

« Les collèges et les lycées sont en ébullition. On nous assure que les citoyens élèves de cinquième vont faire leur pronunciamento.

"La liberté ! disent-ils, il nous faut la liberté, vive la liberté ! Place aux jeunes ! Comment ! la liberté ne serait réservée qu'aux taupins cubes, à ces vieux qui ont dépassé vingt et un ans Ceux-là seraient citoyens, pourraient fumer des pipes, ne rien faire, aller au café, au jardin Bullier, tandis que nous, nous continuerions sans trêve ni relâche cette vie de paria qui consiste à user ses culottes sur de durs bancs de chêne, à gratter et inutilement du papier, à se noircir les doigts d'une encre nauséabonde, à lire des livres démodés, poncifs et écœurants, écrits dans un idiome inutile et vermoulu ! Bonsoir. Ce qu'il nous faut à nous, c'est le plein air, la lumière et le soleil, le jeu sous l'ombrage vert des chênes, ou la joyeuse glissade sur la glace. Désormais, les citoyens élèves seront majeurs et libres d'eux-mêmes à onze ans. A bas l'orthographe, cette tyrannie ! A bas les mathématiques, cet esclavage ! A bas le grec, le latin ! A bas les censeurs, les proviseurs, les pions ! A bas tout !" Voilà ce que disent les citoyens collégiens révolutionnaires radicaux.

Il y en a de moins avancés. Ceux-là disent simplement : "marchons sagement dans une voie libérale. Nous avons supprimé le thème grec, c'est bien, sans doute. Mais les vers latins ? Voyez-vous la nécessité de renfermer la pensée d'un libre collégien dans ce lit de Procuste que l'on appelle un hexamètre ? Quelle tyrannie de lui donner l'entrave du dactyle et du spondée, le supplice de la césure et du rejet ! Plus de vers latins On y arrivera, c'est écrit. Un de ces quatre matins, il faudra bien supprimer aussi le thème, ce martyre des intelligences supérieures. Que dirons-nous de l'histoire, ce ramassis de contes, de fantaisies ou de faussetés ? Arrière le fatras insipide et ridicule de la vieille Université ; à nous l'imagination, à nous l'avenir !"

En attendant, comme transition, on nous communique ce projet de règlement, dû à un cinquième du plus haut mérite :

1° Il y aura vacances tous les quinze jours ;
2° On se lèvera à neuf heures ;
3° Les devoirs seront facultatifs;
4° Les élèves auront tous les jours du poulet aux truffes, du homard et de la crème au chocolat. Le vin sera cacheté. Cliquot ou Moët au dessert. Nota. Les pions seront nourris uniquement de haricots et d'épinards, ils boiront de l'abondance;
5° Les élèves liront tout ce qui paraîtra de Ponson du Terrail, Féval, Feydeau et surtout Dumas fils. Ils seront abonnés au Figaro, au Rappel et à La Vie parisienne.
6° Les pions feront les pensums de MM. les élèves ; ils auront soin de les écrire bien lisiblement ; les plumes à quatre becs seront prohibées. Le dimanche, il leur sera permis de lire Vertot, Bouilly, et les œuvres de Lebatteux ;
7° En été, on ira au bain tous les jours ;
8° En hiver, on ne sera pas forcé de se laver les mains ;
9° On pourra fumer en étude ;
10° On pourra faire la cuisine dans son pupitre ; il sera loisible à chaque élève d'y entretenir des rats ou des lézards, si tel est son goût.
11° Tous les soirs les élèves seront conduits à tel spectacle que voudra M. le proviseur – pourvu qu'il écarte l'Odéon, et qu'il n'abuse pas du Théâtre-Français
12° Les pions qui diraient des choses désagréables à MM. les élèves seront tenus de leur en faire des excuses.

Nous ne croyons pourtant pas que ce projet ait encore grande chance d'être mis en vigueur; mais il n'en est pas moins rempli d'intérêt. Il y a bien dans chaque classe un petit nombre de réactionnaires, des bûcheurs, des piocheurs, des bêtes à concours, comme on les désigne généralement protestation injurieuse et vaine contre la masse imposante qui s'honore du nom de cancres. Ceux-là sont bien avec les pions, les maîtres, les professeurs. Il est bien à croire qu'ils sont quelque peu mouchards.

Dessin de Daumier.
La Société des Cancres compte maintenant de nombreux adhérents. Là est l'avenir, c'est la masse qui doit un jour dicter des lois. Les forts en thème, les piocheurs, constituent une aristocratie de mauvais aloi, minorité blessante qui sera certainement un jour mise à la raison.

Il est vrai que les parents protestent énergiquement, les correspondants aussi ; pour les correspondants, leur procès est tout fait; car ils ne méritent pas plus d'égards que les gens de simple police. Les parents sont encore à ménager, malheureusement. Pauvres parents ! tous des réactionnaires encroûtés et des autoritaires endurcis, dont le temps seul amortira l'action

"N'arrivera-t-on pas un jour à secouer le joug pénible de l'obscurantisme et des vieux préjugés qui régnent encore sur cette caste ?" Tels sont les propos qui ont cours, à ce qu'on nous assure.

Mais les collégiens révolutionnaires, s'ils constituent une armée véritable et nombreuse, sont encore une armée sans chef. Les citoyens collégiens attendent leur Flourens. Si la Société des Cancres réunis arrivait un jour au pouvoir, n'y aurait-il pas quelque chose d'étrange à redouter ? »

Bertall. La comédie de notre temps. Les enfants, les jeunes, les mûrs, les vieux. Etude au crayon et à la plume, Paris, Plon, 1875.  
 
 

"Quand le pétrole remplacera la houille, on accomplira des voyages d'une durée double..." (L. Figuier, 1868)


Page de L'Illustration annonçant le lancement du yacht impérial Le Puebla en 1863.


« Une expérience très-importante a été faite au mois de juin 1868, sur le yacht le Puebla, dont la famille impériale se sert pour ses promenades sur la Seine. On a fait l'essai du chauffage de la chaudière de ce petit yacht au moyen de l'huile de pétrole. L'amiral Rigault de Genouilly, ministre de la marine, le général Lebœuf, quelques officiers d'ordonnance de l'Empereur et de l'Impératrice ; M. Dupuy de Lôme. directeur du matériel du ministère de la marine; M. Sainte-Claire Deville, professeur de chimie à la Sorbonne, que l'Empereur a chargé de s'occuper de cette question au point de vue chimique, et le commandant, M. Lefèvre, se trouvaient à bord du Puebla, accompagnant l'Empereur et l'Impératrice. L'expérience a été aussi longue et aussi décisive qu'on pouvait le désirer. Pendant quatre heures le Puebla a descendu et remonté la Seine, du pont Royal à Boulogne, et les résultats constatés, tant pour la vitesse de la marche que pour l'absence de la fumée et la régularité de la combustion, n'ont rien laissé à désirer.

Chacun comprend a priori les avantages qu'amènerait la substitution du pétrole à la houille, comme moyen de chauffage industriel ; mais on n'apprécie pas bien d'avance par quelles dispositions pratiques on peut se flatter de brûler, sans danger, de l'huile de pétrole dans un foyer, sous une chaudière à vapeur. Nous donnerons donc tout de suite la description de l'appareil que MM. Sainte-Glaire Deville et Dupuy de Lomé appliquent à la chaudière du Puebla, et qui pourrait s'adapter facilement à des bateaux à vapeur et à des navires de tout tonnage.

L'huile de pétrole dont on fait usage n'est point de ces huiles légères dont la grande volatilité exposerait à des dangers énormes ; c'est de l'huile lourde, d'une densité de 1.04, et qui ne peut s'enflammer spontanément, mais seulement quand elle est chauffée à une température assez élevée. Cette huile est contenue dans un réservoir, d'où elle descend, par son propre poids, dans un tuyau, muni d'abord d'un seul robinet placé au-dessus de la grille du foyer. Arrivé en ce point, le tuyau se divise en treize petits tubes, munis chacun d'un robinet, et qui déversent un filet d'huile le long de chaque barreau d'une grille de fer, disposée verticalement dans le foyer. Le grand robinet sert a modérer ou à arrêter le débit de l'huile ; les treize petits robinets servent à régler l'écoulement des petits filets du liquide combustible.

L'huile coule donc le long des barreaux de la grille verticale posée au milieu du foyer, et elle y brûle régulièrement. L'intérieur du foyer est composé de briques formant une voûte. Au milieu est une espèce d'autel en briques, destiné à augmenter la surface de chauffe. Cette surface de chauffe est sur le Puebla de 13 mètres carrés.

Pour mettre le foyer en train, alors qu'il n'existe encore aucun tirage, et pour amener le volume d'air nécessaire à la combustion, on fait marcher, à bras d'homme, un ventilateur, qui insuffle l'air nécessaire au commencement de la combustion. Pour produire en même temps un appel d'air à l'intérieur de la cheminée, on dirige dans cette cheminée le jet de vapeur qui sort des cylindres de la machine à vapeur, ainsi qu'on le fait pour les locomotives. Quand la combustion est établie, le tirage se fait naturellement, et le ventilateur devient inutile. […] … le chauffage avec le pétrole se fait tout aussi simplement et aussi régulièrement que le chauffage à la houille. Ce système a, en outre, le grand avantage de ne produire aucune fumée, ce qui n'est jamais indifférent, pas plus pour la machine d'un bateau à vapeur que pour une machine fixe d'usine.

L'expérience du 8 juin a mis parfaitement en évidence l'identité de force de la machine du Puebla, que la chaudière soit chauffée avec de l'huile minérale ou avec de la houille. On s'était assuré que la chaudière du Puebla faisait développer à la machine une force de 63 chevaux, mesurée sur le piston, avec 240 tours du volant par minute, sous une pression de cinq atmosphères et demie. Avec le pétrole, la machine du Puebla a développé une force de 65 chevaux, en tournant 240 fois par minute.

L'expérience a donc été de tous points satisfaisante, et elle sera, à n'en pas douter, le point de départ d'un grand nombre d'applications à bord des bateaux à vapeur.

L'essai dont nous venons de faire connaîtra les résultats n'est d'ailleurs que la suite et l'application de beaucoup de tentatives antérieures. On a réuni dans une synthèse pratique intelligente les diverses études faites jusqu'à ce jour pour l'emploi de l'huile minérale comme combustible. Il y a sept ou huit ans que des essais de ce genre se poursuivent en Amérique, en Angleterre et en France. Aux États-Unis, les essais ont porté non-seulement sur des bateaux à vapeur, mais sur des locomotives et des chaudières de machines fixes d'usines.

Ce serait une très-longue tâche d'énumérer tous les essais que l'on a faits en Amérique pour l'application des huiles minérales au chauffage des machines à vapeur. […] Nous ne surprendrons personne en disant que sur les lieux mêmes où on retire le pétrole, c'est-à-dire dans les districts du nord de l'Amérique, presque toutes les usines ont remplacé la houille par l'huile minérale, recueillie sur place et à bas prix. Sur une locomotive de chemin de fer de Warren à Franklin, chemin qui traverse une partie de la contrée pétrolifère de Venango, on a tenté d'employer le pétrole à la place du charbon. L'huile minérale, chauffée dans des tubes, venait brûler à l'extrémité du bec terminant ce tube. La flamme servait ainsi tout a la fois à distiller le pétrole et à chauffer la chaudière. Mais on comprend tous les dangers d'une pareille disposition. Pendant l'automne de 1867, des appareils beaucoup mieux entendus ont été adaptés à bord d'un navire de guerre, le Palos, dans le port de Boston. […]

C'est seulement à l'occasion de l'Exposition universelle de 1867 que l'on s'est occupé sérieusement en France du chauffage au moyen du pétrole. M. Sainte-Claire Deville fut, à cette époque, chargé par l'Empereur d'établir les appareils nécessaires pour l'étude de cette question, et l'on a pu voir dans le laboratoire de chimie de l'Exposition du Champ de Mars, et plus tard à l'Ecole normale, un appareil pour cette application industrielle. M. Sainte-Claire Deville avait installé, dans la cour de l'École normale, une chaudière qui pouvait être chauffée tour à tour avec du charbon ou avec du pétrole. Une petite pompe aspirait l'huile dans le réservoir où elle se trouvait contenue et la refoulait dans un tuyau qui l'amenait dans sept petits tubes, armés de robinets, par lesquels elle s'écoulait goutte à goutte dans le foyer. Un ventilateur établissait le courant d'air, lorsqu'il fallait commencer à chauffer le foyer.

Cet appareil, on le voit, n'est autre que celui qui est installé à bord du Puebla, et qui a été soumis, le 8 juin 1868, à une expérience décisive. Ses dispositions principales n'ont pas été modifiées ; on les a seulement adaptées à ce milieu nouveau ; et, comme nous l'avons dit, les résultats constatés font concevoir pour l'avenir de grandes espérances.

Quant aux avantages qui résulteraient de l'emploi général du pétrole comme agent de chauffage, il est facile de le comprendre. Ce combustible nouveau brûle sans fumée et ne laisse pas de cendres. Le chauffage d'une grande chaudière de navire ou d'une machine fixe s'exécute aussi simplement, avec autant de propreté, que se fait dans un laboratoire le chauffage d'un ballon de verre ou de métal sur une lampe à esprit-de-vin. Le travail si pénible du chauffeur est ainsi supprimé. Le combustible s'introduit de lui-même, sans que l'on ait à ouvrir la porte du foyer, sans que l'on ait à se débarrasser des cendres formant le résidu de la combustion.

Le pétrole produit en brûlant deux fois plus de chaleur que la houille à poids égal, et il occupe moitié moins de place dans les magasins où on le conserve, ou dans la cale des navires. Ces deux considérations assurent d'avance l'adoption du nouveau combustible à bord des navires à vapeur. Quand le pétrole remplacera la houille, on accomplira des voyages d'une durée double de ceux qu'on exécute aujourd'hui avec le même chargement de charbon. Dans l'hypothèse d'une guerre, la substitution du pétrole au charbon aurait des avantages particuliers. Le nouveau combustible brûle sans fumée, avons-nous dit. Par conséquent un navire de guerre ne serait pas signalé, comme il l'est aujourd'hui, a d'énormes distances, par son panache de fumée noire.

Nous ajouterons qu'une expérience faite au mois de septembre 1868 au chemin de fer du Nord, avec une locomotive, a prouvé que le pétrole pouvait parfaitement remplacer le charbon pour le chauffage du foyer d'une locomotive. Cette expérience intéressante s'est faite sous les yeux de l'Empereur. Bien plus, l'Empereur lui-même s'était placé près du chauffeur pendant la marche ; et l'on n'a pas été peu surpris de voir, à l'arrivée du train, le souverain descendre du tender, comme un simple mortel qui exercerait les fonctions de chauffeur de machines. »

Louis Figuier, Émile Gautier, L'année scientifique et industrielle (treizième année, 1868), Paris, L. Hachette et Cie., 1869.