vendredi 7 janvier 2011

"Ces bonnes bougresses... témoignent du plus grand désir de combattre" (E. Vermersch, 1871)


"La vierge... folle. Les Jeanne d'Arc de la Commune" par H. Nérac (1871).  
 

« J'ai dit, dans un article précédent, que notre bonne Commune était en train d'aller de travers...
Eh bien, oui, nom de Dieu !...
Et je le répète...
Parce que je suis bougrement mécontent de la voir s'occuper d'un tas de foutaises qui ne valent pas chiquette, alors qu'il faudrait déployer de l'audace et de l'énergie.
De l'énergie, foutre de foutre !...
Tout est là !...

Comment, citoyens membres, vous vous amusez à foutimasser à l'heure où ces coquins de Versailleux sont peut-être en train de frapper à la porte des forts qui sont actuellement occupés par ces canailles de Prussiens.
Vous organisez des Chambres de notaires, au moment où nous demandons tous l'union libre et l'abolition de l'hérédité.
Vous nous foutez des huissiers à l'heure où il est convenu qu'on ne peut pas payer ce qu'on doit.
Je sais bien,
Vous passez toute une séance à jaboter sur le citoyen Pilotell !...
Ah ça ! mais, nom de Dieu !...
Vous n'avez donc rien à foutre?...
Et la levée en masse !...

Vous n'y pensez donc plus ?...
Sans la levée en masse, qu'est-ce que vous foutrez pour faire face à l'ennemi sur tout le périmètre de la cité?
Sont-ce les pauvres bougres qui font campagne depuis un mois déjà et qui se sont esquinté le tempérament à passer des nuits en, grand' garde dans les tranchées...
Et ça par des temps à ne pas foutre un chien dehors ?...
Non, citoyens membres...
Il faut des troupes fraîches !
Et voilà ce que je propose.

A défaut d'hommes, d'enrégimenter les bonnes bougresses de patriotes, qui ne demandent qu'à faire le coup de feu avec leurs maris...
Et qui ne bouderont pas devant une charge de cavalerie,
Foutre de foutre !...
J'ai reçu des lettres de plusieurs de ces bonnes bougresses, qui témoignent du plus grand désir de combattre.
La femme, nom de dieu !...
Mais on peut l'employer autrement qu'à faire une panade ou à raccommoder un fond de culotte,
Tonnerre de dieu !...
Rappelez-vous les citoyennes Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette !...
Voilà des bonnes bougresses !

Je sais bien qu'on pourra m'objecter qu'il sera dur pour un chef de corps de crier à des femmes, sous forme de commandement :
Pelotons, par le flanc droit ! et Pelotons, par le flanc gauche !...
Parce qu'il y a des jean-foutres qui y verront malice.
Mais ceci ne doit pas vous arrêter, citoyens membres...
Et il faut armer les femmes qui veulent marcher !..,
Nom de Dieu !...
Il y a une idée ! Réfléchissez-y !...
La femme incorporée,
Foutre de foutre !...
Voilà un sujet sur lequel le fils Duchêne aimerait à s'étendre.
Et il y reviendra. »
Eugène Vermersch, "La levée en masse",
Le fils du Père Duchêne : illustré, n° 3, 10 Floréal an 79 (29 avril 1871).

___________________

"Les amazones de la Seine" (v. 1870-71),
coll. Universitätsbibliothek Heidelberg.

« J'ai dit dans mon numéro précédent, que la femme incorporée étant un sujet sur lequel le fils Duchêne aimerait à s'étendre,
Il y reviendrait,
Et il y revient
Parce que j'ai pensé à une chose...
Et cette chose la voici .....
Parmi les hommes que l'on a foutus dans la garde nationale, il y a des vieux et des jeunes, n'est-ce pas?...
Les vieux forment la sédentaire,
Et les jeunes sont dans les compagnies de guerre.
Il faut qu'il en soit de même des femmes.
Et pour ça, que faut-il faire ?
Presque rien, foutre de foutre !...
Faire deux catégories distinctes.
Prendre les honnêtes femmes d'abord, qui ont des soins à apporter au ménage, des petits enfants à allaiter et à qui il serait difficile de tenir la campagne huit jours de suite.
De celles-là, il faut former la sédentaire.
Quant aux compagnies de guerre, vous allez me dire, avec quoi les formerez-vous ?...

Avec quoi, nom de Dieu !...
Mais, avec toutes ces gueuses qui se maquillent la frimousse et qui se collent des chignons gros comme une botte de foin.
Avec toutes ces gourgandines qui rodaillent sur le boulevard et empoisonnent le musc... et la société.
Avec ces drôlesses enfin qui sont le déshonneur d'une famille et d'une nation, que le règne de Badinguet III a trop favorisées et qui ont fait de Paris le plus grand lupanar de l'Europe.
Il y a là dedans de bonnes bougresses qui ne demandent peut-être qu'à se réhabiliter.
Il faut donc leur en fournir l'occasion, nom de Dieu !...
Et leur foutre quelque chose dans la main.
Un revolver ou un chassepot,
Peu importe.
Il faut sauver le pays et réhabiliter ces filles-là !
Le feu purifie tout ! pas vrai ?...
Eh bien alors....
Il faut envoyer toutes ces bougresses-là au feu !...
Et que ça ne traîne pas !
Mille tonnerres !...»

Eugène Vermersch, "Les femmes incorporées",
Le fils du père Duchêne : illustré, n° 4, 13 Floréal, an 79 (2 mai 1871).



jeudi 6 janvier 2011

"Pour éviter le danger des inhumations prématurées, il est nécessaire de bien connaître les signes de la mort réelle" (A. Hardy, 1849)

Antoine Wiertz, L'inhumation précipitée, huile sur toile, 1854, 
Musée Wiertz, Bruxelles.

« Certaines maladies peuvent donner lieu à un état […] dans lequel le sentiment et le mouvement étant suspendus, on pourrait croire à la mort ; cet état est connu sous le nom de mort apparente : il peut être causé par l'apoplexie, par l'ivresse, par l'extase, par l'épilepsie, la catalepsie, l'hystérie, la syncope, l'asphyxie, la congélation, le tétanos, et certaines blessures graves. L'importance de distinguer cette apparence de mort de la réalité, est suffisamment prouvée par des exemples assez nombreux de prétendus morts ensevelis et enterrés avant leur véritable décès. Pour éviter le danger des inhumations prématurées, il est nécessaire de bien connaître les signes de la mort réelle. Les caractères à l'aide desquels on a dit pouvoir s'assurer du décès sont nombreux; ils sont loin d'offrir tous la même certitude. […]

... il ne nous paraît pas inutile d'indiquer comment on doit se conduire auprès d'une personne qu'on suppose morte, et d'insister sur les précautions à prendre au moment où on croit qu'elle vient d'expirer, pour faciliter le retour à la vie si elle n'était qu'évanouie. Lorsqu'un malade vient en apparence de rendre le dernier soupir, l'usage, dans beaucoup de familles, est de lui fermer les yeux et la bouche, de lui resserrer les narines, de lui rapprocher les membres du tronc, souvent de lui couvrir la figure d'un drap, puis de le retirer de son lit pour le déposer à terre sur une planche ou sur de la paille. Ces usages, transmis par la tradition, qui existent dans beaucoup de provinces, ne sauraient être trop blâmés ; dans le cas où le malade ne serait qu'évanoui, ils ont pour résultat certain d'accélérer la mort. Lorsqu'à l'absence de la respiration, de la circulation et du mouvement, on peut croire qu'un malade vient d'expirer, il faut chercher à le ranimer en lui faisant respirer du vinaigre, de l'eau de Cologne ou de mélisse, en frottant ses tempes et ses mains avec les mêmes eaux aromatiques, en cherchant à lui faire avaler quelques gouttes d'une liqueur excitante, en lui appliquant des sinapismes. En même temps il faut avoir recours aux stimulants moraux en appelant le malade par son nom, en lui faisant entendre le nom ou mieux la voix d'une personne chérie, en nommant des choses qu'on sait lui être agréables. […] Enfin, le devoir des personnes présentes à la mort d'un de leurs semblables, est de veiller à l'exécution stricte des règlements relatifs à la constatation des décès […].

On a vu quelles difficultés on peut éprouver à prononcer positivement sur l'état de mort d'un individu privé de connaissance : en face de ces difficultés, l'autorité a un grand devoir à remplir, c'est celui de veiller à la constatation des décès, et d'empêcher que, sans preuves suffisantes, on ne puisse inhumer des individus qui auraient pu être rappelés à la vie. Dans ce but, chaque nation civilisée a établi des précautions législatives qui, différentes en quelques points, se rapprochent néanmoins en ce sens qu'elles exigent toutes un intervalle de temps assez long entre le moment du décès et celui de l'inhumation. En France, d'après l'article 77 du Code Civil, l'inhumation ne peut avoir lieu que vingt-quatre heures après le décès ; les législateurs ont pensé que ce terme était suffisant pour qu'où fût certain de la mort, si, après son expiration, aucun phénomène de vitalité ne s'était manifesté. Néanmoins, comme l'article précité du code dit seulement qu'on ne pourra pas enterrer avant vingt quatre heures, il résulte de cette disposition des mesures administratives un peu différentes dans quelques villes de la France. A Paris, on inhume vingt-quatre heures après la déclaration du décès. A Strasbourg, quatre médecins nommés par le maire vérifient le décès et fixent l'époque de l'inhumation. A Tours, l'enterrement ne peut avoir lieu que vingt-quatre heures après la vérification légale du décès. En Saxe, en Prusse, l'inhumation n'a lieu que soixante-douze heures ; à Vienne, et à Salzbourg que quarante-huit heures après le décès. Ces derniers termes nous paraissent un peu prolongés, et généralement celui de vingt-quatre heures est bien suffisant; mais n'arrive-t-il pas souvent que cette disposition de la loi est éludée ? Pour se débarrasser plus vite du corps, ne sait-on pas que des familles indifférentes font quelquefois une fausse déclaration en avançant l'heure du décès, et c'est ainsi que des individus peuvent être inhumés quinze ou dix-huit heures après leur mort. On s'opposerait facilement à cette fraude, en ne faisant courir les vingt-quatre heures qu'à partir du moment de la déclaration. D'un autre côté, dans les temps d'épidémie, lorsqu'il existe une grande mortalité et qu'on craint l'infection causée par le grand nombre des cadavres, on s'empresse de les porter à leur dernière demeure, souvent sans observer les précautions usitées en temps ordinaires pour s'assurer de la réalité de la mort.

Le délai exigé entre le moment de la mort et la cérémonie funèbre, n'a pas paru à tout le monde suffisant pour empêcher toute inhumation précipitée; pour plus de sûreté, on a propose encore l'établissement de maisons mortuaires dans lesquelles seraient gardés les cadavres pendant quelques jours avant d'être rendus à la terre. De cette manière on attendrait l'apparition de la putréfaction, et on serait certain de n'enterrer que des morts. Des maisons semblables sont établies dans quelques Etats de l'Allemagne, et plusieurs personnes, entre autres Necker, en 1792, out proposé sérieusement d'en fonder en France dans les cimetières. Mais tout en reconnaissant les avantages de ces établissements pour éviter d'enterrer des vivants, nous ne pouvons nous empêcher d'en signaler les inconvénients. Comment maintenir une surveillance utile dans ces maisons où la rareté d'une résurrection endormira constamment le zèle des gardiens ? Ces maisons ne seront-elles pas d'ailleurs des lieux d'infection qu'ii faudra éloigner de toute habitation, et dans lesquels on ne pourra permettre l'entrée publique ? Comment vaincre alors les scrupules des familles, qui souvent ne consentent à se séparer du corps d'un parent aimé, qu'à la condition qu'elles pourront aller pleurer sur sa tombe ? Et d'ailleurs, dans l'intérêt même du supposé défunt, si la mort n'était qu'apparente, n'aurait-on pas plus de chances de le rappeler à la vie, en le laissant chez lui, au milieu des siens qui surveillent le moindre signe de vie, et qui s'empresseraient de lui prodiguer les secours nécessaires, qu'en l'exposant au froid et à la fatigue d'un trajet souvent long, et en le livrant à des mains mercenaires qui ne penseraient à le secourir que dans un cas bien évident ?

Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer toutes les propositions qui ont été faites dans le but d'empêcher d'être enterré vif. C'est ainsi qu'on a proposé d'attacher des sonnettes aux doigts et aux orteils des cadavres, afin qu'au moindre mouvement on pût être averti ; de ne combler les fosses que quelques jours après que les cadavres y auraient été déposés, et de laisser une petite ouverture à la partie du cercueil qui correspond à la face, afin que chacun put saisir en passant le moindre signe de vie, ou de ne recouvrir la bière supérieurement que par un voile mobile, qui n'empêcherait pas le supposé mort de se lever, etc.

Dans la plupart des villes de France, on supplée à toutes ces précautions par une vérification du décès faite par un ou plusieurs médecins délégués à cet effet par l'autorité municipale, et au bout du terme fixé par la loi ; l'inhumation ne peut être faite qu'après la constatation officielle du décès. Cette mesure est ordinairement suffisante, et il est extrêmement rare d'entendre parler dans les villes de prétendus morts rappelés à la vie au moment de la cérémonie funèbre; mais dans les campagnes on enterre les gens sans que le décès ait été constaté par un homme de l'art, souvent même avant l'expiration du délai prescrit par la loi. Ne sommes-nous pas vraiment en droit d'avoir la triste pensée qu'on doit porter en terre des gens qui auraient pu être rappelés à la vie, si nous réfléchissons à l'ignorance et à la superstition des habitants de certaines contrées où le décès est seulement constaté par quelques parents qui regardent comme morte une personne qui ne remue ni ne respire, et qui ont hâte de la porter dans la terre bénie du cimetière, leurs idées superstitieuses leur persuadant que l’âme du décédé est privée de repos jusqu'à ce que son corps soit inhumé ; ou bien qui, effrayés par une épidémie meurtrière, ne laissent pas même refroidir un corps qu'ils regardent comme un foyer de contagion ? Aussi est-ce dans les campagnes qu'ont lieu le plus souvent ces résurrections dont les journaux nous rapportent les histoires de temps en temps. Il y a sur ce point, dans les mesures législatives, une lacune qu'il serait bien important de remplir.

Tout en approuvant les précautions pratiquées dans les villes, hâtons-nous cependant de dire qu'elles seraient encore plus efficaces si la constatation du décès était faite par le médecin qui a soigné le malade, en lui adjoignant, si on le jugeait convenable, un autre médecin délégué par l'autorité ; mieux que tout autre, le médecin ordinaire pourrait juger de la réalité de la mort, non seulement en en cherchant les signes actuels, mais en appréciant les circonstances qui ont précédé le décès et qui l'ont rendu plus ou moins probable. Dans le cas où le genre de maladie rendrait la mort douteuse, quel meilleur juge pourrait-on avoir de la nécessité du retard à apporter à l'inhumation ? Que d'avantages n'obtiendrait-on pas d'ailleurs de cette mesure pour les relevés statistiques sur la nature de la maladie et les complications qui ont pu la rendre mortelle, relevés qui sont faits aujourd'hui d'après des documents fournis le plus souvent par des domestiques ou des gens mal informés, et qui sont tellement inexacts, qu'on peut regarder comme fausses toutes les conclusions qu'on a voulu en tirer.

Appelons donc de tous nos vœux, dans un intérêt d'humanité, une disposition législative qui, obligatoire sur tous les points de la France, établirait que nulle inhumation ne pourrait être faite que vingt-quatre heures après la déclaration du décès par le médecin qui a soigné le malade, déclaration qui, relatant la nature et la durée de la maladie, sa cause même, constaterait qu'il existe des signes suffisants pour prononcer sur la mort. Dans les villes et dans les localités où existent plusieurs médecins, le médecin ordinaire du malade devrait toujours être accompagné d'un autre homme de l'art délégué par l'autorité municipale. Dans les temps d'épidémie, si la salubrité publique pouvait être compromise par un séjour trop prolongé d'un grand nombre de cadavres dans les maisons, le délai de vingt-quatre heures pourrait être abrégé, mais l'inhumation n'aurait toujours lieu qu'après l'autorisation des médecins. Nous avons la conviction qu'une telle loi, exécutée rigoureusement dans les villes et les campagnes, rendrait à peu près impossibles les inhumations précipitées, déjà bien rares aujourd'hui. »

A. Hardy (docteur en médecine, médecin des Hôpitaux de Paris), Dictionnaire de médecine usuelle à l'usage des gens du monde, vol. 2, Paris, Didier, 1849.

"Le socialisme révolutionnaire étreint la France comme dans un étau" (B. Chauvelot, 1850)

Honoré Daumier, La barricade, huile sur toile (1852-1858).

« Nous assistons, depuis quelques années, à une orgie intellectuelle sans exemple dans l’histoire. La raison humaine, dévoyée, est en pleine révolte contre l’éternelle vérité. Depuis que cette raison a abandonné la foi et la philosophie chrétiennes, elle se précipite avec une frénétique ardeur dans les plus monstrueuses erreurs ; au lieu de répandre la lumière autour d’elle, elle crée une nuit de plus en plus profonde ; au lieu de construire et d’édifier, elle renverse et détruit ; tourmentée par l’esprit du mal, elle attaque audacieusement l’édifice majestueux qui avait jusqu’ici abrité les âmes.

Aucune vérité n’est restée debout. L’idée d’un Dieu, cette clef de voûte de tout ordre social, s’est obscurcie dans l’esprit des masses ; l’idée de devoir, ce ciment des sociétés, n’échauffe plus les cœurs ; l’idée de l’immortalité, cette source de tant de consolations et de si douces espérances, ne brille plus sur l’humanité malheureuse.

Le socialisme, cette synthèse de toutes les folies, ce ramassis de toutes les contradictions, ce cri d’orgueil révolté, est tombé comme un fléau terrible dans le champ de l’intelligence, et a détruit sur son passage toutes les plantes, toutes les fleurs que le christianisme y avait été semées.

Le but de la destinée humaine a été méconnu ; les rêveries les plus insensées, les utopies les plus nuageuses ont, sous l’action des apôtres du socialisme, remplacé les plus éclatantes vérités. On a bien encore, il est vrai, parlé quelquefois de devoir aux hommes de notre temps ; mais comme cette idée n’avait plus de base ni de sanction, les hommes l’ont dédaignée, et la recherche d’un bonheur égoïste est devenue leur principale étude.

Combien est profond l’égarement de la raison humaine à notre époque, pour que des doctrines aussi absurdes, aussi stériles que celles de Fourier et de Proudhon aient trouvé de nombreux adeptes et excité d’immenses enthousiasmes !

Ces doctrines, qu’on appelle régénératrices, ne sont-elles pas un brûlant appel aux passions inférieures ? Ont-elles d’autre but que d’exciter la cupidité et d’allumer l’égoïsme ? Leur premier mot, à toutes, n’est-il point une infernale malédiction sur le travail de nos pères, sur le passé de l’humanité ? Ne nient-elles pas la légitimité de tous les droits acquis ? Ne confondent-elles pas le juste et l’injuste ? Ne coupent-elles pas les ailes à l’espérance, en affirmant le néant après la mort ? Ne bercent-elles pas le genre humain du chimérique espoir de transporter sur la terre la félicité du ciel ? Ne veulent-elles pas enfermer l’humanité dans un cercle étroit, où toute spontanéité serait condamnée, où toute grandeur serait flétrie, où le génie même serait regardé comme un crime ? Ne veulent-elles pas sacrifier, au nom d’une égalité impossible et injuste, les droits sacrés de la liberté ? ne méconnaissent-elles pas toutes les lois économiques de la production et de la distribution des richesses ? ne proclament-elles pas, en face des crimes qui déshonorent l’humanité, l’innocence native de l’homme ? Ne prétendent-elles pas rendre la société responsable de tous les forfaits attribués jusqu’ici à la liberté individuelle ? L’idéal qu’elles poursuivent n’est-il pas de fonder, sur les ruines du monde chrétien, une société athée, panthéistique, matérialiste et anarchique ? […] N’ont-elles pas nié la légitimité de la propriété et la nécessité d’un gouvernement ? N’ont-elles pas, bravant les enseignements positifs de l’histoire, et étouffant la voix solennelle de la tradition universelle, déversé le ridicule sur les dogmes les plus sublimes de la religion chrétienne ? N’ont-elles point cherché par tous les moyens possibles à remplacer le culte du VRAI, du BEAU et du BON par le culte avilissant du ventre ?

Ces doctrines sont demeurées pendant longtemps dans le domaine de la spéculation, dans les régions de la théorie ; pendant longtemps dans le domaine de la spéculation, dans les régions de la théorie ; pendant longtemps elles n’eurent d’autres défenseurs, d’autres adeptes que quelques pauvres intelligences dévoyées, que quelques rêveurs habitués à prendre les ombres pour des réalités. Mais bientôt, grâce au scepticisme religieux que nous légua le XVIIIe siècle, elles descendirent peu à peu des hauteurs de l’abstraction dans les foules des cités ; peu à peu, grâce à la grande liberté dont nous jouissions sous l’odieux tyran Philippe, elles gagnèrent du terrain ; elles recrutèrent des adeptes, formèrent des centres, établirent des foyers de propagation active dans presque toutes les villes de France, et s’universalisèrent de telle sorte, que, quand éclata la révolution de février, des légions immenses, armées en leur nom, jurèrent de détruire le vieux monde, c’est-à-dire la société et la civilisation. A la vue de ces doctrines de destruction, le vieux jacobinisme, ce monstre hideux à la mâchoire ensanglantée, frémit de bonheur dans les repaires où il se tenait caché : il vit là, dans ce monstrueux pêle-mêle de toutes les erreurs et de toutes les folie, un précieux arsenal où il pourrait se ravitailler pendant longtemps et trouver des armes merveilleuses pour la guerre de destruction que, depuis près d’un siècle, il a déclarée aux principes fondamentaux de l’ordre social ; aussi se précipita-t-il avec rage sur cette pâture nouvelle, et, après s’en être gloutonnement repu, rôda-t-il nuit et jours autour des murailles de la cité du bien, afin de la surprendre, de s’en emparer, de la dévaster et de la détruire. […]

Au lieu de diminuer, le nombre des adeptes du jacobinisme-socialiste ne fait que grandir de plus en plus : il semble que les flots de sang qu’il a déjà fait couler et qu’il se promet de faire couler encore exhalent une odeur qui enivre et change les hommes en bêtes. Il semble que le drapeau rouge qu’il agite au sein des populations ait le funeste don de les rendre folles, cruelles, féroces mêmes. […]

Le socialisme révolutionnaire étreint la France comme dans un étau : ses hordes affamées hurlent d’impatience dans leurs antres sauvages. Le plan de destruction, de pillage et d’incendie est dressé. Si la société s’oublie un seul instant, elle est perdue ; si la vigilance et l’énergie gouvernementale fléchissent un seul instant dans leur action, c’en est fait de la civilisation, c’est est fait de la liberté, de cette liberté si chèrement conquise par nos pères […] »

Barnabé Chauvelot, La solution, Paris, D. Giraud & J. Dagneau, 1850.

« Vlan ! répondit le capitaine, la tenue c’est un détail… » (Louis Noir, 1866)

Zouaves jouant aux cartes à Vincennes. Gouache anonyme, vers 1870. Coll. Brown Univ.

« Il fut un général, nouveau venu en Afrique, qui eut beaucoup de peine à prendre son parti des us et coutumes des zouaves. Brave homme, mais inflexible d’abord sur la théorie, il connaissait à fond toutes les décisions ministérielles concernant les détails d’uniformes et le service intérieur. Feu Nicolas, l’empereur de Russie, qui poussa si loin le caporalisme, n’attachait pas plus d’importance que lui aux boutons de guêtres. Rien ne lui échappait. Il savait, à un gramme près, ce que pesait une botte de fourrage ; il eut pu compter les grains de poudre des cartouches. Une revue avait autant d’importance à ses yeux qu’une grande bataille. Quinze jours de prison au sous-lieutenant dont les cheveux n’étaient pas taillés en brosse ; un mois au soldat à qui manquait une aiguille dans sa trousse. Ce brave général avait été envoyé en Algérie pour passer une inspection. Il devait commencer par un bataillon de zouaves qui se trouvaient échelonnés, compagnie par compagnie, pour établir une route à une certaine distance du littoral.

Le premier camp de ces travailleurs était commandé par un capitaine, que ses soldats avaient surnommé le Simoun. Un beau nom qu’il méritait bien. Comme ce vent du désert, il était impétueux, irrésistible : il avait une réputation superbe de bravoure. Quant à la manière dont il administrait sa compagnie, il passait pour le chef le plus débonnaire qu’on pût voir. Il eut tué celui qui eût bronché au feu ; mais pas d’appels inutiles, pas de salle de police pour la moindre peccadille.

Comme particularité, il avait une locution qui peint très bien son caractère. A chaque instant il répétait : Vlan ! c’est un détail.
- Capitaine, venait annoncer un sergent, les Arabes de la tribu voisine sont révoltés ; il y en a un mille au moins qui marchent sur le camp.
- Vlan ! c’est un détail, répondait-il ; faites prendre les armes à mes lascars (soldats), nous allons apprendre la politesse à ces moricauds-là.

Il avait cent hommes, mille Arabes devant lui, mais cela lui était parallèle.
- Capitaine, disait un fourrier, il n’y a plus de souliers du tout ; le convoi qui en apportait a été coupé par les Arables.
- Vlan ! c’est un détail. Mes lascars feront comme leur kébir (chef), ils iront nu-pieds.

Et au besoin, le capitaine mettait ses bottes de côté pour donner l’exemple. Tel était le capitaine Simoun, vers le camp duquel se dirigeait le général inspecteur dont il est question. Ce dernier, connaissant les exploits du capitaine, mais ignorant ses habitudes, le tenait en haute estime. Tout en cheminant avec ses aides-de-camp, son escorte de hussards et un cavalier arable pour guide, il entretenait son état-major des faits d’armes de la compagnie de zouaves et de son chef.
- Messieurs, disait-il, vous allez voir des soldats modèles ; eux et leur vaillant capitaine ; ils ont opéré dernièrement une retraite de quatre lieues au moins, entourés de sept à huit cents Bédouins irréguliers. Ils n’ont pas perdus dix hommes, et ils ont abattus une centaine d’ennemis. Jugez s’ils ont dû manœuvrer avec précision. […]

En devisant ainsi, ils arrivèrent devant une espèce de village composé de cabanes en chaume. Il y avait ça et là quelques tentes inhabitées. Le guide arabe conduisait le général de ce côté. Des chiens de toutes tailles, des chacals apprivoisés, des gazelles privées, des moutons en liberté, un lionceau de deux ans, une magnifique collection de porcs, des poules, des chats, des corbeaux, des animaux de toutes sortes enfin, grouillaient, hurlaient, aboyaient, coassaient au centre de ce village. Quand le général inspecteur et ses officiers entrèrent dans son enceinte, toute cette ménagerie fut en révolution, et ce fut un sabbat effroyable. […] Alors une dizaine d’hommes sortirent des cabanes vêtus de la plus étrange façon. Les uns avaient des blouses vertes ou bleues, rapiécées de morceaux blancs ; d’autres portaient des bourgerons taillés dans des sacs de toile et sans manches. Plusieurs étaient nus jusqu’à la ceinture, et tenaient à la main, soit une écumoire, soit des haches, soit des couteaux. Quant aux coiffures, il y avait des bonnets de laine blanche, des fez rouges, des chapeaux de feuilles de palmiers et d’alpha, qu’ornaient une queue de lapin ou une plume de coq, selon la fantaisie du propriétaire. Quoique déconcerté, le général inspecteur prit des informations auprès de ce gens bizarrement vêtus, pour savoir où il se trouvait.
- Au camp des zouaves, mon général, répondit-on.
- je vois bien un village, mais de camp, dit-il.
- Ces cabanes s’appellent des gourbis ; c’est là dedans que nous logeons.
- Vous êtes donc des zouaves ?
- Oui, mon général.

Le général faillit tomber à la renverse.
- voilà le kebir, ajouta le zouave auquel il s’était adressé, et qui s’éloigna. Les autres soldats s’étaient déjà retirés.

Le capitaine Simoun s’avançait en effet à la rencontre de son supérieur. Il portait un large pantalon de treillis, un paletot blanc à capuchon, et il fumait une bonne pipe en racine de bruyère. Le général ne pouvait en croire ses yeux. Il se demandait s’il ne rêvait pas, si le démon de l’indiscipline ne le tourmentait point par un affreux cauchemar.
- Vous êtes le capitaine de la compagnie, Monsieur ! demanda-t-il d’un ton irrité.
- Oui, mon général.
- Eh bien ! je viens pour passer l’inspection. Où sont vos hommes ?
- Au travail.
- Et ceux que je viens de voir ?
- Ce sont les cuisiniers de chaque escouade.
- Faites appeler tout le monde, Monsieur ; je veux passer ma revue tout de suite, entendez-vous, puis j’adresserai mon rapport au gouverneur.

Une formidable colère grondait dans la poitrine du général, mais il en contenait l’expression. Le capitaine ne se doutait de rien. Il appela un clairon. Celui-ci se présenta avec une brosse de chiendent d’une main et une chemise mouillée de l’autre.
- Sonnez la retraite, pas de course, dit le capitaine.

Le clairon s’éloigna à toutes jambes.
- Qu’est-ce que faisait ce clairon avec sa brosse ? demanda le général.
- Il blanchissait le linge pour la compagnie, répondit le capitaine.
- Ce n’est pas réglementaire.
- Vlan ! c’est un détail. Comme il doit rester au camp à cause des alertes, il faut bien qu’il s’occupe à quelque chose et qu’il gagne quelques sous pour boire.
- Qui garde le camp pendant que votre compagnie est au travail ?
- Personne.
- Et si on l’attaquait ?
- Là haut, sur ce tertre (le capitaine indiqua un mamelon), il y a une vedette. En cas d’alerte, elle a ordre de tirer un coup de fusil. Du point où elle est, on domine la plaine à deux lieues à la ronde. Aussitôt qu’un signal est donné par cette sentinelle, le clairon sonne le rappel et mes lascars reviennent. Ça n’est pas long ; tenez, vous allez voir.

En effet, le clairon, ayant atteint le sommet du mamelon, jeta au vent les notes de la retraite, suivies de la modulation rapide du pas de course. Dix minutes après, une centaine d’hommes se précipitaient dans le camp comme une trombe.

Il n’y avait rien de l’uniforme des zouaves ; ils portaient en bandoulière des fusils de munition, et à la main des pelles et des pioches ; plusieurs poussaient devant eux des brouettes. Sans attendre d’ordres, avec une merveilleuse rapidité, ils remuèrent le sol, improvisèrent des fossés, des barricades, et, en un clin d’œil, le camp devint une forteresse fermée de tous côtés. Le capitaine riait dans sa barbe.
- ils ont cru, dit-il, que les Arabes approchaient. Voyez-vous, général, les voilà en état de défense.

Les zouaves, en effet, visitaient les amorces de leurs fusils, ajustaient leurs baïonnettes, se groupaient sous les toits des cabanes, sur le sommet des barricades, et attendaient l’ennemi avec une contenance, qui, pour être pittoresque, n’en était pas moins belliqueuse. Le vieux sang gaulois se réveilla dans le cœur du général : il se fit une révolution dans ses idées. Il serra la main au capitaine Simoun et lui dit :
- la tenue de vos hommes laisse bien quelque chose à désirer, mais ce sont d’excellents soldats pour tout le reste.
- Vlan ! répondit le capitaine, la tenue c’est un détail. Le bataillon de la Moselle se battait en sabots ; mon père en était.

A partir de ce jour, le général fut si indulgent pour les soldats, qu’ils le nommèrent le père gratification, à cause des distributions de vin qui suivaient ses revues. Quant au capitaine Simoun, il est mort en Crimée. Un officier russe lui cria :
- rendez-vous !
- Non, répondit le capitaine Simoun.
- Vous êtes cerné, reprit le Russe ; rendez-vous, ou vous êtes mort !
- Vlan ! c’est un détail, riposta le capitaine. Et il tomba pour ne plus se relever. »

Louis Noir, Souvenirs d’un zouave (campagne d’Italie). Paris, Achille Faure, 1866.

mercredi 5 janvier 2011

"Quelle est donc la classe d’hommes qui pourrait désirer le retour de Buonaparte ?" (A. Jay, 1815)

"La Paix de l'Europe". Estampe antinapoléonienne de 1814. Coll. Brown Univ.

« Après vingt-cinq ans de troubles et de malheurs inouïs, la France respire enfin sous un gouvernement libéral et paternel ; les sources de la prospérité nationales sont ouvertes ; tous les citoyens, heureux et paisibles sous la protection des lois, peuvent se livrer sans crainte à des travaux utiles ; l’agriculture fleurit dans nos campagnes, l’abondance et la sécurité règnent dans nos villes, les espérances les mieux fondées embellissent l’avenir ; les liens d’amitié et de famille ne sont plus affaiblis par les défiances, les soupçons, les terreurs ; enfin, tout annonce aux Français le terme des calamités inséparables des grandes révolutions. Quel mauvais génie vient aujourd’hui troubler tant de félicités ! Quel peut être l’espoir de cet étranger banni, coupable de tous les maux qui nous ont accablés depuis quinze ans ; coupable surtout d’avoir attenté à la liberté publique, et courbé la France sous le sceptre de fer du plus odieux despotisme ?

Tant que, séparé du reste de l’Europe, et confiné dans une île de la Méditerranée, il ne présentait aux Français qui avaient eu le malheur de vivre sous ses lois que le spectacle de l’ambition déchue et de la folie impuissante, un sentiment de respect pour soi-même et de pitié peut-être trop généreuse pouvait étouffer le reproche et retenir le cri d’indignation ; comme il y avait peu de courage, il y avait peu de mérite à l’attaquer ; mais aujourd’hui qu’il ose pénétrer à main armée sur notre territoire, aujourd’hui qu’infidèle à ses promesses, aux traités les plus solennels, il nous apparaît comme le spectre sanglant de la tyrannie, chaque Français se doit à lui-même, et doit à sa patrie de manifester ses vrais sentiments, et de se rallier autour du trône constitutionnel, seule garantie du repos et du bonheur de la France.

Quelle est donc la classe d’hommes qui pourrait désirer le retour de Buonaparte ? Sont-ce les pères de famille dont il décimait les enfants ; les citoyens industrieux dont il arrêtait les travaux ; les habitants des campagnes soumis à des impôts arbitraires, et les braves défenseurs de la patrie dont il usurpait la gloire, et qu’il exposait sans remords à la rigueur dévorante des hivers plus terribles que le fer de l’ennemi ?

On lit, dit-on, sur ses drapeaux, cette inconcevable devise : la liberté, la gloire et la paix. La liberté ! Il en fut l’assassin ; la victoire ! ses fautes et la fureur de son ambition ont amené l’étranger dans la capitale même de la France ; la paix ! Il n’a vécu que pour la guerre et par la guerre. Combien de fois n’a-t-il pas repoussé la paix qui est l’objet de tous nos vœux ! et par quelle dérision amère nous parle-t-il de paix au moment même où il nous menace de toutes les horreurs de la guerre civile !

Et si nous détournons les yeux de cet insensé pour les fixer sur le gouvernement légitime que le Ciel nous a donné dans sa miséricorde, quels puissants motifs n’y trouverons-nous pas de le défendre contre toutes les attaques ! Un roi éprouvé par le malheur est remonté au trône de ses pères, et la clémence et la paix se sont assises à ses côtés. Une charte protectrice de toutes nos libertés est le premier bienfait de son retour. Ses paroles consolantes ont réconcilié tous les Français avec eux-mêmes ; et si quelques voix imprudentes se sont élevées contre sa volonté sacrée, elles se sont perdues dans le concert unanime de bénédictions qui ont proclamé l’oubli du passé, le sécurité du présent et le bonheur de l’avenir.

Que l’Europe soit attentive à ce qui se passe aujourd’hui en France. Ce sera une grande leçon pour les peuples et pour les rois. A peine la nouvelle du débarquement de Buonaparte est-elle connue, que Louis le Désiré s’empresser de convoquer les fidèles représentants du peuple. C’est la nation qu’il appelle au secours de la monarchie contre le despotisme. Il sait que la nation et le roi n’ont point d’intérêt séparé, que leur destinée est commune, et que, réunis, ils peuvent braver, non seulement les tentatives d’un aventurier, mais les efforts combinés de tous leurs ennemis extérieurs.

Jusqu’au moment où Buonaparte a été déchu, et même peut-être jusqu’à celui où il a renoncé pleinement et librement à l’autorité dont il avait fait un si terrible usage, on a pu sans honte obéir au chef de l’Etat ; mais il a brisé lui-même tous les liens qui existaient entre lui et les Français ; il a délié l’armée du serment de fidélité qui l’attachait à ses drapeaux. Nos braves militaires ont prêté un nouveau serment. Ils ont attachés par des nœuds indissolubles à la patrie et au roi. Ces guerriers, pleins de courage et de loyauté, dont les mémorables exploits ont forcé l’Europe à l’admiration, ne comptent dans leur rang, ni lâches, ni traîtres. Ces représentants de l’honneur national forment autour du trône un rempart inexpugnable contre lequel viendront se briser tous les efforts de la malveillance et de la trahison. »

Antoine Jay, Journal de Paris, 10 mars 1815.

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Antoine Jay (1770-1854). Initialement partisan de l'Empire, il se rallie à la Monarchie en 1814, rejoint le camp napoléonien pendant les Cent-Jours, puis se rallie à nouveau à la Monarchie après le désastre de Waterloo (juin 1815). 
   
« … L’empereur a brisé le joug de plomb qui chaque jour s’appesantissait davantage sur nous ; et maintenant nous trouvons cela tout simple et tout naturel. La même chose arriva à Christophe Colomb lorsqu’il eût découvert le Nouveau Monde.

Mais qu’on pense à ce qu’il a fallu de force d’âme et de décision pour sortir d’une île de la Méditerranée, se jeter avec douze cents hommes à l’une des extrémités de la France, et arriver à Paris avec la rapidité de l’éclair. L’histoire plus équitable dira qu’il n’y avait que lui qui, sans guerre civile, pût concevoir et achever cette grande entreprise. Il est encore le seul homme qui puisse fonder la liberté publique en France…

La constitution est maintenant dans toutes les têtes, parce qu’elle se réduit à un petit nombre d’idées raisonnables. La sûreté des personnes et des propriétés, l’égalité des droits, la liberté de penser et d’écrire, la représentation nationale assurée, l’inviolabilité du chef de l’Etat, la responsabilité des ministres, voilà à peu près tout ce que nous désirons. La dynastie de l’homme à qui nous serons redevables de ces avantages sera éternelle.

Alors ce serait bien en vain que les puissances étrangères voudraient nous faire la guerre. Elle n’aurait aucun but. Nous sommes tranquilles chez nous ; et le peuple français a un sentiment trop profond de sa force et de sa dignité pour souffrir l’intervention de l’étranger dans ses affaires intérieures. Aucun prétexte ne pourrait la justifier. La nation et le gouvernement veulent la paix ; mais ils veulent surtout la liberté. »

Antoine Jay (1770-1854), Journal de Paris, 7 avril 1815.

« La guerre est devenue un luxe dispendieux » (R. Cobden, 1849)


« Je propose au Congrès de condamner tout emprunt contracté en vue d'une guerre d'ambition ou de conquête. Mon but est de réaliser la paix, en coupant le nerf de la guerre. Je propose au Congrès d'en appeler à la conscience de tous ceux qui ont de l'argent à prêter. (Rires et approbation.)

Je ne fais pas ici allusion à ce petit nombre de banquiers que le monde considère comme les prêteurs. En réalité, ils ne sont que des intermédiaires entre les gouvernements et les petits capitalistes. Les gouvernements guerriers ne peuvent trouver des ressources que dans les épargnes des négociants, des manufacturiers, des agriculteurs, des rentiers, et c'est à ceux-ci que nous en appellerons, au nom de l'humanité et de leur propre intérêt, afin qu'ils se refusent à prêter leur concours à un système barbare, qui paralyse le commerce, ruine l'industrie, détruit le capital, arrête le travail, et prospère par le sang et les larmes de leurs frères.

Nous ferons plus. Par tous les moyens possibles, nous dévoilerons les desseins de tout gouvernement réduit à emprunter en vue de la guerre d'ambition et de conquête, et nous exposerons aux yeux du monde l'état réel de ses ressources. Le temps n'est plus où les nations barbares et belliqueuses pouvaient vaincre les nations civilisées de l'Europe, à moins toutefois que celles-ci n'aient l'extrême bonhomie de prêter de l'argent pour se faire conquérir. (Rires.) La guerre est devenue un luxe dispendieux. Ce n'est plus une question d'arcs et de flèches, de lances et de boucliers. Les batailles se décident par l'artillerie, et un coup de canon ne se tire pas à moins de douze à quinze francs. Je voudrais de tout mon cœur qu'il fût dix fois plus cher. (Rires.) La conséquence en est que lorsque les pays qui se sont laissé devancer dans la voie du progrès veulent commencer des hostilités, ils sont obligés de s'adresser aux ressources de nations plus civilisées, en d'autres termes, de contracter un emprunt. Et comment se dépense cet argent prélevé sur l'industrie honnête ? Qu'est-ce que la guerre de nos jours ? S'est-elle laissée adoucir, comme on le dit, par les principes de la charité chrétienne ? Voyons. J'ai entre les mains l'extrait d'une proclamation datée de Pesth, le 19 juillet, et signée Haynau. Je vais vous le lire, et pardonnez-moi si votre cœur gémit et se soulève à cette lecture :

"Sera mis à mort, sans différence de condition et de sexe, dans le plus court délai, et sur le lieu même de son attentat, tout individu qui, soit par la parole, soit par l'action, soit en portant des signes et emblèmes révolutionnaires, oserait appuyer la cause des rebelles ; tout individu qui injurierait quelqu'un de mes soldats ou de ceux de nos braves alliés, soit par des paroles, soit par des voies de fait; tout individu qui entrerait dans des relations criminelles avec les ennemis de la couronne, ou qui chercherait à réveiller le feu de la rébellion par des bruits répandus avec mauvaise foi, et enfin celui qui aurait la témérité de cacher des armes, ou de ne pas les livrer dans le délai fixé et publié par ma proclamation".

Ceci s'adressait aux habitants de Pesth, et quelques semaines après, la même signature apparaît au bas d'une autre proclamation adressée aux riverains de la Theiss. Je vous en lirai un court extrait :

"Gardez-vous d'encourir mon courroux par des soulèvements révolutionnaires. Ne pouvant en pareil cas trouver le coupable, je serai forcé à châtier l'endroit tout entier. Si sur le territoire occupé par mon armée, ou sur ses derrières, un attentat est commis contre mes soldats, ou que l'on arrête les convois, ou un courrier, ou que le transport des vivres soit empêché, une punition immédiate sera le partage de la commune coupable; elle deviendra la proie, des flammes et sera mise au niveau de la terre pour servir d'exemple effrayant aux autres communes".

Votre chair frémit et vos cheveux se dressent d'horreur à cette lecture. Eh bien ! je vous le demande, la guerre a-t-elle emprunté quelque chose aux principes du christianisme ? Les barbares modernes ont-ils répudié la tradition des barbares de l'antiquité ? Pour ma part, je ne vois pas de différence entre Attila et Haynau, le Goth du cinquième siècle et le Goth du dix-neuvième siècle.

Adressons-nous donc aux hommes qui, par des prêts d'argent, ont en réalité soudoyé de telles atrocités et disons-leur : c'est vous qui donnez de la force au bras qui tue des femmes et des vieillards sans défense ; vous allumez la torche qui réduit en cendres des villages inoffensifs et paisibles, et le poids de ces crimes contre l'humanité retombera sur vos âmes ! (Très-bien !)

On me dira qu'il est munie d'en appeler à la sensibilité d'hommes qui, possesseurs de fonds donnant improductifs dans leur caisse, ne pensent à autre chose qu'à en tirer cinq pour cent. Il ne me serait pas difficile de prouver, mais je ne veux pas vous fatiguer aujourd'hui d'une dissertation à ce sujet, que les économies de l'agriculture prospèrent plus sur les champs de nos campagnes que sur les champs de bataille (Applaudissements), et qu'il est plus profitable de placer ses fonds dans des entreprises industrielles que dans les entreprises en participation sous la raison Haynau et compagnie. (Applaudissements.) Ce sujet reviendra bien souvent encore. Le Congrès des nations fera le tour du monde civilisé. (Oui ! oui !) »

Richard Cobden (1804-1865).

Cité in : « Le Congrès de la paix à Paris, » Journal des Economistes.
Revue d’économie politique, t. XXIV, 8e année, août-novembre 1849.

lundi 3 janvier 2011

"Le bourgeois de Paris est... champêtre... jusqu’au fanatisme" (F. Soulié, 1846)


"Le bourgeois campagnard", dessin d'H. Daumier (Les Français peints par eux-mêmes, vol. 3, 1846).


« LE BOURGEOIS CAMPAGNARD. On s’imagine en général que le bourgeois de Paris est citadin, qu’il a l’amour de sa ville, qu’il se réjouit quand on en balaie la poussière ou la boue, ou qu’on élargit les rues de manière à ce qu’il ne respire pas absolument un air d’égout ; on croit qu’il s’éprend des trottoirs d’asphalte, des candélabres gazifères, du dallage des quais, des arbres qu’on y plante et qui ne poussent pas, de la splendeur des monuments, de toutes les améliorations enfin votées par le conseil municipal ; on se trompe, le bourgeois de Paris n’accepte tout cela que comme un adoucissement à la funeste nécessité d’habiter la capitale. En effet, de tous les Français, le bourgeois de Paris est le plus champêtre, il l’est jusqu’au fanatisme. Boutiquier ou commis, enchaîné derrière un comptoir ou en face d’un bureau, la campagne est le rêve de toutes ses heures. Sur cent souscripteurs à La Maison rustique ou au Dictionnaire d’agriculture, il y en a quatre-vingt-quinze qui appartiennent aux patentés de la rue Saint-Denis ou aux appointés des grandes ruches ministérielles. […]

Un des symptômes les plus véhéments de cette monomanie, c’est la fureur avec laquelle, le dimanche venu, nos citadins se précipitent hors de la cité par toutes les barrières de Paris. Quand on pense à quels travaux d’Hercule se livrent ces bons bourgeois pour toucher du bout du pied le bord de cette belle robe verte qui revêt leur terre promise, on se sent pris à la fois d’admiration et de pitié […] En vérité, […] on ne calcule pas ce qu’ils bravent de soleil, ce qu’ils absorbent de poussière, ce qu’ils subissent de cahots, d’averses, de railleries, de soif, de faim, avant d’aborder un bouquet de bois, quelquefois un arbre, et s’asseoir sur une vieille herbe grise qu’ils appellent gazon fleuri, et y manger un pâté détestablement échauffé par le voyage et y boire un vin tourné depuis qu’il est sorti de la cave du marchand ; et cela pour un peu d’espace, un peu d’air, pour sentir sous leurs pieds autre chose que du pavé, pour voir devant eux autre chose que des murs blancs, pour se coucher sous un semblant d’ombrage. Aussi, je le répète, si l’on supputait comme on le doit tous ces héroïques efforts, on partagerait notre respect pour ce rêve du bourgeois parisien.

Mais le temps est bien loin encore du jour où il pourra le réaliser, et en attendant, il s’en berce, il s’en nourrit, il lui emprunte le courage nécessaire à supporter la dure épreuve de la vie citadine. Après l’espérance d’un meilleur monde, la campagne est le premier soutien de la foi et de la résignation religieuse du bourgeois de Paris. Il ne mange pas un ragoût dont le beurre agace trop sa gorge, il ne boit pas une tasse de ce lait parisien qui a le don d’être à la fois plus insipide que l’eau et plus indigeste que les haricots, sans rêver à la crème et au beurre frais qu’il récoltera lui-même de sa belle vache future. Que lui importe cette salade flétrie comme la robe d’une danseuse des funambules, ces petits pois belliqueux et durs comme le plomb qui charge le mousquet de nos héros ; ne viendra-t-il pas un jour où il ira cueillir lui-même sa tendre laitue et ses légumes croquants une heure avant de se mettre à table ?

Ne croyez pas cependant que cette espérance soit aussi inconsidérée, aussi légère que toutes celles qui abusent la faible humanité. Bien des fois il a fait dans ses longues soirées d’hiver, en grelottant auprès de son feu, le budget de cette vie de félicité vers laquelle il marche d’un pas si lent. Et d’abord, il y a à la campagne mille choses qui ne coûtent rien : les œufs que de bonnes poules pondent par douzaines, les poulets qui se nourrissent de rien en picorant dans le fumier de la basse-cour, les canards qui barbotent dans la mare et qui dévorent les épluchures de la cuisine, et les lapins donc, les vieilles feuilles de choux et d’herbes qu’on fait dans les champs ne suffisent-elles pas à les engraisser ! Il est inutile de parler des fruits, des légumes qui seront de la plus exquise qualité, car le bourgeois de Paris a sur ce sujet les plus excellentes théories de culture qu’il mettre rigoureusement en pratique. Ce côté même de son avenir le charme ; il éclairera l’ignorance des paysans que l’incurie du gouvernement abandonne dans l’ornière des vieilles routines ; ces bons villageois viendront le consulter, et il leur donnera paternellement ses lumières et conseils, et quand il passera dans les rues, ces simples et naïfs enfants de la nature le salueront avec respect et reconnaissance. […] Quelle vie de cocagne il va enfin mener, il la voit, il l’admire, il la tient. […]

Ne riez pas de pitié, ne haussez point les épaules en signe de mépris, tout ce que je vous dis là est vrai. Je l’ai vu et entendu mille fois, et si vous saviez combien de longues et solitaires soirées cette espérance a fait supporter au pauvre bourgeois parisien, combien de privations et combien de labeurs cela lui a donné le courage de subir, vous ne lui feriez pas une observation. »

Frédéric Soulié, Les Français peints par eux-mêmes, vol. 3, Paris, Furne & Cie, 1846.