dimanche 9 mai 2010

"Discours au peuple sur les fortifications de Paris" (Général Duviviers, 1844)

"Précautions inutiles", Journal la Caricature n°59, planche 119 (1832). Dès 1830, un comité de Fortification conclut à la nécessité de fortifier Paris, mais la décision n'est définitivement prise que dix ans plus tard.


« Le gouvernement siège à Paris. En France, par le fait de cette énorme centralisation, issue de 89, nul, dans la province, n'ose prendre, ni ne songe à prendre de grandes déterminations, s'il n'en a reçu l'ordre exprès. D'un autre côté, le gouvernement, trop fort à un certain point de vue par cette centralisation qu'il sent toujours qu'on veut lui reprocher, sachant qu'il commande à une nation vive, trop éloignée de compter l'obéissance pour une de ses premières qualité, le gouvernement, dis-je, ne prescrit de puissantes mesures que bien tard, et lorsque déjà de grands revers ont été éprouvés. En France, l'expérience d'un demi-siècle de révolutions nous a trop appris que le pouvoir établi qui paraissait le plus solide, en un moment est brisé comme verre ; que la moindre occasion devient instantanément cause suffisante de bouleversement; qu'il suffit à une fraction seule de Paris, d'y prendre une part vigoureuse pour que tout le reste soit entraîné. Par suite dans les provinces, si les communications avec la capitale sont momentanément interrompues, chacun tout d'abord croit, craint, ou espère une révolution dans le pouvoir; et tout d'abord, aussi, les mesures vigoureuses, prescrites pour la mobilisation des populations, s'arrêtent ; car l'expérience a prouvé également, qu'il n'était pas avantageux, dans les premiers moments surtout, de passer pour avoir été fidèle au pouvoir tombé.

Le jeu le plus convenable pour l'ennemi, quel est-il donc ? Incontestablement, il est de se diriger par la ligne la plus courte sur Paris ; de briser toutes les armées qu'il rencontrera sur son passage, de hâter sa marche sans prendre souci de ses derrières, de couper de suite les communications de Paris avec les provinces et de précipiter de toutes manière la chute de cette capitale.

Quels moyens peut-on proposer pour rendre vaines de telles opérations ? Il en existe trois :

Le premier, avoir toujours à opposer à l'ennemi une armée qui soit certaine de le vaincre. C'est un problème sans solution possible.

Le second, anéantir l'influence de Paris. Pour cela, il faut faire passer la charrue sur les neuf-dixièmes de ses maisons, fixer le maximum de son étendue par des poteaux, le maximum de ses habitants par un chiffre. C'est possible, mais non facile à faire ;

Le troisième, fortifier Paris de telle manière, qu'il ne puisse être pris, et qu'il soit doté d'une telle action sur la campagne, que ses communications journalières avec les provinces ne puissent pas être empêchées. Si cette seconde condition n'était pas remplie, le bénéfice de la première serait illusoire; car les provinces agiraient comme si Paris était pris, c'est-à-dire, qu'elles n'agiraient pas et qu'elles laisseraient faire. Elles n'auraient plus une impulsion commune ; elles seraient livrées aux intrigues des partis, aux séductions de l'étranger, et elles ne sauraient plus, ni si elles ont encore un signe de ralliement commun, ni où il est. »


Général Franciades-Fleurus Duvivier, Discours au peuple sur les fortifications de Paris, Paris, J. Dumaine, 1844.

"D'enrichir notre patrie, nous devons être contents" (Gustave Nadaud, 1851)

http://www.youtube.com/watch?v=IHHNZ3omSFA


Les Impôts (1851*)
Bien que j'aie une patente,
Une femme et des enfants,
Je n'aime pas qu'on plaisante
Des impôts ; je le defends.
D'enrichir notre patrie
Nous devons être contents.
Augmentez-les, je vous prie,
Messieurs les représentants.

Mon voisin me scandalise
Par un luxe ruineux ;
Tous les jours, sous sa remise,
Roulent des chars orgueilleux,
J'entends dans son écurie
Hennir trois chevaux fringants
Imposez-les, je vous prie,
Messieurs les représentants.

Ma femme est assez jolie ;
J'en suis même un peu jaloux ,
Car elle aime a la folie
Les chats blancs et les chiens roux.
De cette ménagerie
J'abhorre les habitants
Imposez-les, je vous prie,
Messieurs les representants.

J'accueille dans ma boutique
Des jeunes gens pommadés;
Je ménage leur pratique,
Mais je crains leurs procédés.
Ils en veulent à Marie,
Et j'ai déjà quatre enfants
Imposez-les, je vous prie,
Messieurs les représentants.

Je ne bois que de l'eau claire;
Par goût, je ne fume pas :
Frappez le vin et la bière,
N'épargnez point les tabacs;
Seulement, l'épicerie
Souffre depuis bien longtemps.
Dégrevez-la, je vous prie,
Messieurs les représentants.

* Date indiquée dans : Gustave Nadaud (1820-1893), Chansons, Paris, Plon, 1867.

Dessin de Cham (1818-1879), Les Folies parisiennes : quinze années comiques 1864-1879 (1883).

"Nous en ferons des reliques..." (P.-J. Béranger, 1819)

"Nous en ferons des reliques", caricature de 1830.








Les Révérends pères

Air : bonjour mon ami Vincent ou Patati Patata

Hommes noirs, d'où sortez-vous?
- Nous sortons de dessous terre.
Moitié renards, moitié loups,
Notre règle est un mystère.
Nous sommes fils de Loyola ;
Vous savez pourquoi l'on nous exila.
Nous rentrons; songez à vous taire!
Et que vos enfants suivent nos leçons.

Refrain :
C'est nous qui fessons,
Et qui refessons
Les jolis petits, les jolis garçons.

Un pape nous abolit ;
Il mourut dans les coliques.
Un pape nous rétablit ;
Nous en ferons des reliques.
Confessons, pour être absolus ;
Henri IV est mort, qu'on n'en parle plus.
Vivent les rois bons catholiques !
Pour Ferdinand sept nous nous prononçons.


Et puis nous fessons,
Et nous refessons
Les jolis petits, les jolis garçons.

Si tout ne changeait dans peu,
Si l'on croyait la canaille,
La charte serait de feu,
Et le monarque de paille.
Nous avons le secret d'en haut :
La charte de paille est ce qu'il nous faut.
C'est litière pour la prêtraille :
Elle aura la dîme et nous les moissons.

Et puis nous fessons,
Et nous refessons
Les jolis petits, les jolis garçons.

Du fond d'un certain palais,
Nous dirigeons nos attaques.
Les moines sont nos valets :
On a refait leurs casaques.
Les missionnaires sont tous
Commis voyageurs, trafiquant pour nous.
Les capucins sont nos cosaques :
A prendre Paris nous les exerçons.

Et puis nous fessons,
Et nous refessons
Les jolis petits, les jolis garçons.

Enfin, reconnaissez-nous
Aux âmes dejà séduites.
Escobard va sous nos coups
Voir vos écoles détruites.
Au pape rendez tous ses droits
Léguez-nous vos biens et portez nos croix :
Nous sommes, nous sommes jésuites.
Français, tremblez tous ; nous vous bénissons !

Et puis nous fessons,
Et nous refessons
Les jolis petits, les jolis garçons.

Pierre-Jean Béranger, décembre 1819.

Le saccage des chemins de fer pendant la révolution de Février 1848



« Refoulé hors de Paris, le génie de la dévastation alla s'attaquer aux chemins de fer. Nous empruntons aux annales des tribunaux l'exposé de ces actes de vandales, et nous laissons le ministère public en raconter l'origine et les causes :

"Il est dans la destinée de toute industrie nouvelle de déplacer d'autres industries et de froisser des intérêts. Jusqu'à ce que ces intérêts soient parvenus à se classer et à se frayer une autre voie, ils souffrent et ne se résignent pas volontiers aux sacrifices que leur impose leur jeune rivale. Sans tenir compte des bienfaits qu'elle apporte avec elle, ils ne voient que le dommage immédiat qu'ils en éprouvent, et leur étroit égoïsme n'admet pas, en compensation d'un mal particulier, le bien-être général qui en résulte. C'est dans ces fâcheuses dispositions que se trouvent, à l'égard des chemins de fer, les populations des environs de Paris ; et telle est la cause bien constatée des désordres que la justice a aujourd'hui à réprimer. Ces désordres, il faut se hâter de le dire, n'ont été ni excités ni soudoyés par aucune industrie rivale ; et le peuple des barricades y est resté complétement étranger. C'est une haine irréfléchie, ce sont des préventions aveugles qui ont tout à coup fait explosion, et précipité, à la faveur des derniers événements, une multitude passionnée et ignorante contre les chemins de fer..." […] Nous lisons dans un autre réquisitoire des réflexions identiques : "L'établissement du Chemin de fer du Nord avait porté une atteinte profonde aux industries qui desservaient, tant par terre que par eau, les contrées que parcourt cette voie de fer. De là des haines, des idées de vengeance qui n'attendaient qu'un moment favorable pour se faire jour."

Voilà les causes, voici les faits :
Sur le Chemin du Nord, le 24 février [1848], à onze heures du matin, une vingtaine d'individus accourent à la station de Saint-Denis, arrachent quelques rails pour intercepter les communications et seconder ainsi le mouvement populaire de Paris. Ils se retirent sans causer d'autre dommage.

Mue par un tout autre sentiment, dès que le détachement de troupes de ligne et de gardes nationaux, envoyé pour garder la voie, s'est éloigné, arrive une bande d'individus partie de Labriche, grossie, sur son passage, d'hommes et d'enfants. Ils soulèvent les parapets du pont établi sur le canal, et les renversent. Ils portent l'incendie à la station de Saint-Denis. Commissaire de police, employés, pompiers, accourus à la lueur du feu, implorent vainement le concours des nombreux spectateurs. Crainte ou ressentiments partagés, tout secours est refusé. Successivement, les stations d'Enghien, Ermont, Franconville, Herblay, Pontoise, Auvers, l'Ile-Adam, vingt-cinq maisons de gardes, soixante-quinze wagons, des marchandises de toute sorte, deviennent la proie des flammes et du pillage.

Ce furent des mariniers, des éclusiers, des conducteurs de voitures de Labriche, d'Épinay, de Saint-Denis, qui furent les premiers coupables. Les bandes se recrutèrent ensuite parmi les habitants des communes traversées par le chemin de fer.

Au milieu de ces scènes de désordre, l'esprit se repose sur un incident intéressant. A Enghien, le chef de station, M. Biselzki, enfouit dans son jardin deux millions de lingots d'or arrêtés par l'interruption des communications. Ce trésor fut foulé aux pieds et le secret fidèlement gardé par les ouvriers qui avaient aidé leur chef. Les lingots furent remis à leur destinataire.

Sur le Chemin de Saint-Germain, mêmes ravages. Le 25, à trois heures, trente à quarante hommes d'Asnières et de Clichy, armés, font irruption dans l'espace compris entre le pont d'Asnières et la station ; ils détruisent la voie. M. Flachat, ingénieur du chemin, et M. Durand, adjoint du maire, prévenus dès le matin et secondés de quelques habitants, s'épuisent en efforts inutiles. Un élève de l'École polytechnique, suivi d'une quarantaine de gardes nationaux, accourt de Paris, suspend un instant la dévastation, mais ne peut l'arrêter. De plus en plus nombreuse, la foule les déborde et leur présente bientôt des forces tellement supérieures, qu'ils sont obligés de céder. En se retirant, ils réussissent à préserver le pont de bois qui est en deçà de la rivière. De six à sept heures, la nuit couvre et facilite les tentatives d'incendie, qui, repoussées d'un côté, se reportent sur un autre point. Des matières inflammables sont entassées sous l'arche qui repose sur la rive droite; le feu prend, et peu après on voit le pont embrasé s'écrouler dans le fleuve. Les acclamations des dévastateurs célèbrent leur triomphe.

Entre huit et neuf heures du soir, quinze à vingt individus de Nanterre et de Rueil se portent vers le pont biais, situé à quatre cents mètres environ de la station de Nanterre ; ils brisent les treillages de clôture, les entassent sur le pont avec de la paille et des branches d'arbres, et y mettent le feu. Tandis qu'une partie des incendiaires agit, quelques-uns, armés de fusils, forcent les passants à leur prêter la main. Mais le feu s'éteint pendant la nuit ; le lendemain, au point du jour, il est rallumé : guérites, signaux, outils, l'alimentent. En peu d'heures le pont est entièrement consumé. De dix à onze heures, les bâtiments des machines du Chemin de fer atmosphérique sont dévastés. Les portes, les fenêtres, les cloisons de la station sont brisées, les toitures enfoncées, les murailles démolies, les meubles dispersés.

La station de Rueil n'offre également qu'un monceau de ruines. Bientôt aussi la lueur des flammes s'élève du pont de Chatou : la générale bat ; la garde nationale de Rueil et de Chatou s'émeut ; elle arrive avec les pompes ; mais elle ne peut sauver que la seconde arche.

Au Chemin de Rouen, mêmes fureurs et mêmes scènes. Le pont de Bezons est brûlé ; la station de Meulan tombe sous le fer et le feu ; deux arches du pont du Manoir sont endommagées; l'embarcadère de Saint-Sever, à Rouen, subit des dégâts considérables. […]

Nous avons cru devoir donner au récit de la dévastation des chemins de fer tout le développement que comporte cette histoire. Il est bon de connaître l'explosion des haines soulevées par la création de ces nouvelles voies de communication, et les crimes que commirent les intérêts froissés, le jour où la vengeance put espérer l'impunité. La répression ne se fit pas attendre. Les commissaires du Gouvernement remplirent leur devoir. Les tribunaux instruisirent. Nous avons puisé nos renseignements à la source impartiale des archives judiciaires; nulle part nous n'y avons trouvé la main du peuple de Paris. Bien au contraire, nous voyons les combattants de Février courir à l'appel des délégués de l'autorité, et s'opposer à ces actes de vandalisme. La pensée politique et révolutionnaire a pu en entraîner quelques-uns à soulever quelques rails pour mettre obstacle à l'arrivée des troupes pendant la lutte ; mais, dès le lendemain, ceux-là mêmes couraient protéger les chemins de fer, qu'ils savaient être les rapides propagateurs des progrès de la civilisation et du mot de l'avenir. »

Louis-Antoine Garnier-Pagès, Histoire de la révolution de 1848, t. 6, Paris, Pagnerre, 1862.

"Les fanatiques... ont rouvert toutes les plaies de la France..." (anonyme, 1823)


A gauche : l'Ultra, ou la nostalgie du passé ; à droite : le Libéral, ou la confiance en l'avenir. Gravures d'après Louis Boilly, BNF.


« Vingt-cinq ans avaient identifié toutes les classes de la société avec la révolution ; un peuple tout nouveau était, pour ainsi dire, sorti des ruines de l'ancien édifice social qui s'était écroulé sur ses vieux fondements. De nouvelles mœurs avaient régénéré le caractère national, et le glaive même d'un conquérant n'avait pu altérer cette physionomie mâle et fière d'un peuple qui pardonnait tout à la gloire... […] La restauration consacrait l'œuvre de la révolution française, et le monarque, en nous accordant un pacte, garant de nos droits et de nos libertés, comblait tous les vœux, satisfaisait toutes les espérances. La France allait donc enfin se reposer à l'abri du trône constitutionnel.

Cependant une race d'hommes singuliers par leurs habitudes et leur langage, s'élève au milieu de nous : tout annonce en eux une origine extraordinaire; leur physionomie triste et maussade contraste avec le bonheur qui respire sur toutes les autres physionomies. Leur petit nombre néanmoins empêche d'abord que leur apparition dans le monde politique, puisse exciter quelque sensation. Bientôt aux regrets du temps passé et des vieux préjugés succèdent dés plaintes contre le bienfait politique du monarque : on accuse sa bonté, sa sagesse. Le nombre de ces mécontents composé d'abord d'hommes devenus tout-à-fait étrangers à la France, se grossit d'anciens apôtres de la tyrannie aristocratique, féodale et religieuse. Ils appellent dans leurs rangs toutes les hypocrisies, celles de la fidélité comme celles de la dévotion. Leurs écrits proclament déjà tous les avantages de l'ancien régime, en chargeant le nouveau de calomnies, en insultant à l'amour propre national, dans ce qu'il avait de plus cher, c'est-à-dire dans la gloire militaire. A ces sourds frémissements qui effrayent la confiance publique, la France entière s'est émues ; elle lève les yeux vers le trône constitutionnel, et quand le monarque, éclairé sur ses périls, veut rassurer son peuple, il n'est plus temps ; les fanatiques ont détruit, autant qu'il était en eux, son sublime ouvrage et rouvert toutes les plaies de la France. […]

Le bonheur dont la France commençait à jouir hors des cours prévôtales et des lois d’exception, devient pour les fanatiques le texte de plaintes scandaleuses. La prospérité de nos provinces paisibles est présentée dans les feuilles et écrits des ultras, comme le calme avant-coureur de la tempête. Ils montrent déjà le poétique fantôme d'une révolution imaginaire, s'élevant sur l'horizon politique; ils assiègent le trône de leurs craintes ridicules, et réveillent adroitement les soupçons et les alarmes. Depuis lors ils entretiennent une guerre intestine contre le bonheur et la liberté de la France ; délivrée des armées étrangères, elle a trouvé dans son sein des ennemis plus acharnés, moins généreux que le cosaque du Don ou la Landwher prussienne. […]

Le nombre des dupes enrôlées sous les drapeaux des ultras est bien faible, et il est douteux qu'il puisse s'augmenter : l'opinion publique donne un démenti quotidien à leurs mensonges, à leurs espérances, et d'ailleurs le monarque, qui tient dans ses mains les destinées de la France, rassure la patrie contre les tentatives des ultras : la Charte sera toujours l'écueil où viendront se briser leur criminelle audace, et la France ralliée sous ce sacré palladium, n'a rien à craindre de ces menaces impuissantes ; mais au moment où le parti fanatique semble redoubler d'efforts, où les hurlements de sa joie féroce retentissent avec plus de violence, nous croyons qu'un véritable sens des expressions qu'ils emploient, des habitudes de style politique introduit dans leurs écrits, pourrait contribuer à faire mieux connaître leurs intentions. L'immense majorité des Français est royaliste constitutionnelle ; le gouvernement libéral, dont la Charte est le gage, est l'objet de leur plus vif attachement […].

… comme dans le parti des fanatiques, la dénonciation est à l'ordre du jour, nous pensons qu'une profession de foi est nécessaire. Nous sommes dévoués au Roi et à la Charte, mais nous détestons le pouvoir absolu; nous sommes attachés au culte de nos pères, mais nous avons les jésuites en horreur, sous quelques habits, dans quelques places qu'ils se présentent ; nous regardons les royalistes comme de bons Français, comme nos frères ; mais nous détestons les ultras, parce qu'ils ne sont pas Francais ; et notre devise est et sera toujours : Vive le Roi, vive la Charte ! »

Petit dictionnaire ultra, précédé d'un essai sur l'origine, la langue et les œuvres des ultra ; par un royaliste constitutionnel, Paris, Chez Mongie aîné, 1823.

"La Patrie de l'Avenir" (E. Coeurderoy, 1855)


« […] Ce n'est pas la France que je pleure, c'est toute patrie. Dans un monde comme le nôtre il n'en est plus pour moi. Car les hommes esclaves et trompeurs ne sont plus rapprochés que par des intérêts de négoce.

La Patrie actuelle ! Je ne la connais pas. Elle est trop au gré des traités de 1815, trop rétrécie par les gouvernements, trop exploitée par les partis, trop dénaturée par le privilège, trop déformée par les préjugés, trop absolument immorale, avilie, flétrie pour que je n'en sois pas exilé. Jamais je ne regretterai les égouts et les sentines du beau Paris ; jamais je ne me prendrai de soudaine passion pour sa bourgeoisie : je rends grâces au ciel qui ne m'a pas titré en habileté politique. Cette réflexion sur la patrie, je l'applique d'ailleurs à toutes les patries civilisées ; je ne voudrais être citoyen d'aucune. Je préfère rester vagabond, déclassé, gitano, et contradictoirement citoyen du monde.

La Patrie actuelle ! Je ne me laisse pas prendre à toutes ces balançoires : le sol de France, les aigles françaises, le drapeau tricolore ! Les paroles sont légères comme l'air qui passe, et les choses lourdes comme des barres de fer. Qu'on me prouve que le sol de France nous appartient à tous, qu'il y a place pour chacun sous les ailes rapaces des aigles de l'empire, dans les plis souillés de son drapeau. Alors je reconnaîtrai les avantages que nous assure la Patrie française. Et courant à la frontière, de grand matin, je supplierai les douaniers de me laisser rentrer sous le toit paternel ! — Sinon, non !

La Patrie actuelle ! Une circonscription fausse qui ne tient compte ni de la liberté de l'individu, ni de la solidarité des intérêts, ni du travail, ni des aptitudes, ni du vieillard, ni du malade, ni du pauvre, ni de la femme, ni de l'enfant ! — Un bagne !

La Patrie actuelle ! Un mot, un dépôt de marchandises, un glorieux bazar d'esclaves, un chenil de mâtins inassouvis, une étable où l'on est tassé comme des bêtes de somme, où l'on vit de privations, où l'on vieillit à force de révérences, où l'on meurt de faim, où l'on n'est pas même enterré décemment ! — Ingrat pays, tu n'auras pas mes os !

La Patrie actuelle ! Bien qu'on m'ait souvent attaqué sur le médiocre amour que je professe pour elle, je déclare de nouveau que je ne puis considérer comme mien un pays dont on a divisé les habitants en deux parts : ceux qui courbent la tête, ceux qui la font courber. — Je n'aime pas les uns, je déteste les autres!

La Patrie actuelle ! Je préfère bien certainement celle des loups. Avec ceux-là du moins on sait à quoi s'en tenir; on n'est dévoré ni par derrière, ni en détail. — C'est plus tôt fait ! […]

Et cependant je l'ai conçue dans mon âme, cette universelle Patrie, ce pays inconnu des gens aux mains rapaces ! Dans toutes les contrées que j'ai parcourues j'ai laissé des amis auxquels me rattachaient des pensées sympathiques, sur qui je croyais pouvoir compter toujours. Eh bien ceux-là même ont cessé de correspondre avec moi ; ils ont voulu débarrasser leur chemin d'un personnage compromettant. Je ne leur en veux pas, la société les roule ; moi j'en suis affranchi.

Et ainsi s'est évanouie la patrie de mes rêves, la patrie de mon choix ! […]

Mais elle sera réalisée par ceux de l'avenir, la Patrie de mes songes, dans la forme où je l'annonce. Ecoutez-moi : la Patrie future est au Nord, au Midi, au Couchant, à l'Aurore, sous les Cieux, sur la Terre et l'Océan. Elle ne dépend plus des caprices des despotes, des convoitises des exploiteurs, des murailles, des haies, des comptoirs, des canons et des baïonnettes. Partout où deux cœurs battent à l'unisson, où deux intelligences vibrent d'un même frémissement, elle les relie, fil d'Ariane enchanté !

A deux lieues comme à deux milles, l'artisan, l'artiste et le poète sont associés par la pensée. L'homme du Nord se complète par celui du Midi, le faible par le fort, le réalisateur par le penseur, la femme par l'homme, l'enfant par le vieillard.

Un chef-d'œuvre s'ébauche à Copenhague et se finit à Rome. Une découverte est conçue à Madrid, exécutée à Paris, perfectionnée à Londres ou à New-York. Un ouvrage est écrit dans une langue et traduit dans toutes les autres. L'esprit humain imagine et accomplit tout ce qui peut multiplier ses jouissances.

Que me parlez-vous des patries actuelles, patries égoïstes qui s'isolent de l'Humanité? […] »

Ernest Cœurderoy (1825-1862), La Patrie de l’Avenir [Extrait], Turin, avril 1855.

dimanche 2 mai 2010

"Causerie sur la gymnastique" (E. Paz, 1869)

Planche extraite du Nouveau manuel complet d'éducation physique, gymnastique et morale (vol. 2), de Francisco Amorós y Ondeano (Marquis de Sotelo), 1848.



« Pour faire de la bonne gymnastique, de même que pour faire de la bonne médecine, il faut individualiser, c'est-à-dire appliquera chacun les principes qui conviennent à son âge, à son sexe et à son tempérament.

L'adolescence est l'époque à laquelle les exercices du corps sont le plus utiles ; ils servent alors à l'éducation des sens et à celle du système locomoteur.

A l'époque de la puberté, ils ont pour effet de répartir sur tous les muscles la sève exubérante qui tend à se concentrer vers les organes de la génération, et à prévenir les habitudes vicieuses que l'excès de sensibilité de ces organes détermine trop souvent. Ni la morale, ni les menaces, ni les châtiments, ni les entraves ne peuvent combattre ces funestes tendances. C'est dans la fatigue des membres et une violente excitation musculaire, qu'on trouve les seuls moyens de les prévenir ou de les détruire.

Dans l'âge adulte, la gymnastique est encore utile, afin de maintenir l'équilibre entre toutes les parties de l'organisme et d'éviter les concentrations vitales qui pourraient avoir lieu vers les viscères ; elle l'est surtout pour les gens qui se livrent à des occupations sédentaires, pour les hommes de lettres, de science et de cabinet.

Enfin l'exercice, un exercice modéré, convient également aux vieillards. La gymnastique alors rend le jeu des organes plus facile et sollicite l'action des fibres dont la sensibilité est émoussée.

On le voit, les avantages de la gymnastique sont extrêmes ; mais ses abus ne le sont pas moins, et nous pensons bien faire en indiquant grosso modo les différents modes de gymnastique qui nous paraissent devoir être adoptés, selon les diverses conditions indiquées ci-dessus.

L'enfant est une cire molle qu'on peut étendre en tous sens; seulement, si la tension exercée est excessive, le but serait désastreusement dépassé. Donc, il faut simplement s'étudier à assouplir et à développer son corps en mettant la plus grande sobriété dans le choix des moyens qu'on emploie. Que pour rien au monde on ne songe, dans ce premier âge, c'est-à-dirè jusqu'à dix ou douze ans, aux travaux de force proprement dits; la croissance pourrait s'en trouver modifiée et aussi le caractère de l'enfant. Ce qu'il faut, c'est faire, et non surfaire ni défaire.

La femme, qui est un grand et admirable enfant,' commande la même sollicitude et la même délicatesse que l'enfant lui-même. Comme le frêle arbuste qui résiste à l'ouragan mieux que le chêne séculaire, il faut qu'en conservant les formes et les grâces spéciales à son sexe, elle acquière toute l'énergie qui lui sera nécessaire un jour, pour concevoir et enfanter sans danger. Il faut à la femme des mouvements moelleux, des inflexions douces qui rendent ses membres souples, en développant sa poitrine et en fortifiant ses reins. Constituons, en un mot, un être relativement fort, fort dans la limite du possible et de ses besoins, mais gardons-nous bien de fabriquer des femmes hercules.

Pour les hommes d'âge mûr, il faut proscrire les exercice d'élan, barre fixe, cheval, sautoir, etc., et avoir recours presque exclusivement (à moins qu'on n'ait affaire à un sujet exceptionnellement svelte et nerveux) à la gymnastique d'ensemble ou mouvements raisonnes et progressifs et aux exercices des machines.

Donc, excepté pour les jeunes hommes de 15 à 30 ans, rien de violent, rien d'excessif, des efforts gradués, des instruments et des poids toujours inférieurs à la force acquise, et pour but dominant, l'équilibre et la santé.

E. PAZ,
directeur du Grand Gymnase. »