lundi 12 avril 2010

"Ce n'est que sur l'idée d'ordre que peut reposer l'idée de liberté" (Metternich, Testament politique)

Metternich s'enfuit de Vienne en 1848 (caricature tchèque de 1848)

« La devise adoptée par moi : "la force dans le droit", est l'expression de ma conviction même ; elle marque la base de ma manière de penser et d'agir. […] Les circonstances m'ont jeté malgré moi dans la vie politique, pour laquelle j'étais armé d'un esprit qui n'est capable de défendre que ce qui est positif.

Mon tempérament est un tempérament historique, antipathique à tout ce qui tient du roman.

Ma manière d'agir est prosaïque et non poétique. Je suis l'homme du droit, et je repousse en toutes choses l'apparence, quand à ce titre elle se sépare de la vérité et que, par suite, n'ayant pas pour base le droit, elle aboutit nécessairement à l'erreur.

Je suis né, j'ai grandi au milieu d'une situation sociale qui a préparé la révolution de 1789 en France; aussi je connais bien cette situation. Les éléments de force et de faiblesse qui ont produit les situations antérieures et postérieures, ne m'ont jamais échappé. Observateur à la fois sévère et calme des événements, je les ai toujours considérés et suivis dans leur origine et dans leur développement, soit naturel, soit artificiel.

Pendant les quarante-cinq années qu'a duré ma carrière active, j'ai été d'abord un témoin de la première Révolution française, un témoin placé à un point de vue social élevé, et plus tard j'ai joué un rôle actif dans les événements que cette révolution a provoqués.

En contact et en rapport direct ou indirect avec tous les Souverains, avec les premiers hommes d'Etat et les chefs de parti les plus considérables, j'ai connu, dans le cours de cette période qui embrasse près de trois générations, tous les faits importants qui ont influé sur le développement des événements historiques. L'expérience ne m'a donc pas manqué. […]

J'ai toujours regardé le despotisme, quel qu'il fût, comme un symptôme de faiblesse. Là où il se montre, il est un mal qui trouve en lui-même sa punition ; mais il est funeste surtout quand il se masque du nom de progrès de la liberté ! […] Le mot de "liberté" n'a pas pour moi la valeur d'un point de départ, mais celle d'un point d'arrivée réel. C'est le mot d' "ordre" qui désigne le point de départ. Ce n'est que sur l'idée d' "ordre" que peut reposer l'idée de "liberté". Sans la base de l’"ordre", l'aspiration à la "liberté" n'est que l'effort d'un parti quelconque pour atteindre le but qu'il poursuit. […]

L'idée de la pondération des pouvoirs (imaginée par Montesquieu) ne m'a jamais paru qu'une manière fausse d'envisager la constitution anglaise; j'ai toujours trouvé qu'elle n'était pas pratique dans l'application, parce que l'idée d'une pondération pareille a sa racine dans la supposition d'une lutte perpétuelle, au lieu d'être basée sur celle du repos, qui est le premier besoin pour les États qui veulent vivre et prospérer. […]

Dans l'application à la vie positive, cette aspiration se traduira inévitablement par la tyrannie. A toutes les époques, dans toutes les situations j'ai été un homme d' "ordre", et j'ai toujours visé à l'établissement de la "liberté" véritable et non d'une "liberté" mensongère. La "tyrannie", quelle qu'elle soit, a toujours été pour moi synonyme de folie pure. […]

Qu'on jette les yeux sur les situations dans lesquelles notre Empire et toute l'Europe se sont trouvés entre 1809 et 1848, et qu'on se demande ensuite si un homme pouvait, par sa seule intelligence, réussir à changer l'état de crise en guérison définitive ! J'ose dire que j'ai reconnu la situation, mais j'avouerai aussi mon impuissance à élever un nouvel édifice dans notre Empire et en Allemagne ; voilà pourquoi je me suis appliqué avant tout à conserver ce qui existait.

Au printemps de l'année 1848, les édifices politiques du centre de l'Europe se sont écroulés ou se sont mis à chanceler, comme cela arrive dans les tremblements de terre violents. Cette fois, comme toujours depuis la fin du dix-huitième siècle, la secousse est partie de la France. Son action s'est manifestée d'après les lois de la physique; la commotion a agi tout autrement sur les grands édifices indépendants que sur les petits édifices intercalés de force entre eux. Les premiers l'ont éprouvée à un degré plus fort. La France, dont l’étage supérieur était construit en matériaux légers, s'est couverte de poussière. Dans le grand empire du centre, le sol a été jonché de masses de pierres et de poutres sous lesquelles a été enseveli l'ancien ordre de choses. Je devais subir le même sort, cela était inévitable. Mais parmi les destinées étranges il faut compter la mienne : j'ai vécu pendant la crise suprême que traversait le monde, et je lui ai survécu. »

Prince Klemens Wenzel Von Metternich (1773-1859), « mon testament politique » (manuscrit autographe, sans date, ecrit par fragments sur des feuilles volantes de 1849 à 1855), extrait de : Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'état, Paris, Plon, 1880 (2 vols).

La destruction de l'armée britannique en Afghanistan (Lieutenant V. Eyre, 1842)

Combattants afghans
 (coll. British Museum)










« 8 janvier. — Les cruels Afghans recommencèrent de très bonne heure à nous tourmenter de leur feu. Plusieurs de leurs pelotons se dirigèrent vers le sud de notre camp, comme pour l'attaquer. Dans l'attente d'un combat, nos troupes furent rangées en bataille. Le major Thain, se mettant à la tête du 44e d'infanterie, après une allocution adressée aux soldats, les conduisit intrépidement à l'attaque; mais l'ennemi, ne jugeant pas à propos d'attendre le choc de nos baïonnettes, effectua au plus vite sa retraite. Je me sens heureux de pouvoir déclarer que dans cette affaire le 44e d'infanterie de sa Majesté se conduisit avec une résolution et une bravoure dignes de soldats anglais, et qu'il prouva glorieusement que, guidé par un chef habile, il pouvait encore réhabiliter sa réputation ternie.

Le capitaine Skinner alla conférer de nouveau avec Mahomed Akber, qui exigea que le major Pottinger et les capitaines Lawrence et Mackenzie se rendissent à l'instant auprès de lui ; ces officiers l'allèrent trouver, et les hostilités furent encore suspendues. Le sirdar promit d'envoyer en avant quelques hommes influents afin de faire retirer du défilé les nombreux Ghildjis qui s'y étaient portés et y attendaient notre approche. La masse vivante des hommes et des animaux fut encore une fois mise en mouvement. A l'entrée du défilé, on essaya de séparer les troupes valides des non-combattants, ce qui ne réussit qu'en partie et occasionna un très grand retard. Il est difficile de concevoir avec quelle rapidité ces deux nuits passées à la gelée avaient désorganisé l'armée. Le froid avait glacé les mains et les pieds des hommes les plus robustes, au point de leur ôter toute espèce d'énergie et de les rendre impropres au service. Les cavaliers eux-mêmes, qui avaient moins souffert que les autres, étaient obligés de se faire hisser sur leurs chevaux. Il ne restait réellement que quelques centaines d'hommes en état de combattre.

L'idée de franchir l'étroit défilé que nous avions devant nous et cela, à la face de toute une population armée et avide de carnage, embarrassés comme nous l'étions par une multitude immense et désordonnée, était bien faite pour nous saisir d'effroi. Le spectacle qu'offrait alors cette mer ondoyante d'êtres animés qui allaient être, dans quelques heures, transformés sur ce chemin en une ligne prolongée de cadavres, dont les ossements serviraient plus tard à guider le voyageur; ce spectacle, dis-je, ne s'effacera jamais de la mémoire de ceux qui en ont été les tristes témoins. Nous avions été tant de fois trompés par les promesses des Afghans, que nous ne croyions plus guère à la sincérité de la trêve ; aussi était-ce avec un sentiment de crainte indéfinissable que nous nous engagions dans ce redoutable passage. La longueur du défilé est d'environ cinq milles ; il est bordé des deux côtés par une suite de rochers à pic, entre lesquels se glissent rarement, surtout en hiver, quelques rayons de soleil ; au fond de la gorge bouillonne un torrent échappé des montagnes : la rigueur du froid, bien qu'excessive, n'avait pu captiver ses flots tumultueux, mais ses bords étaient couverts de glaçons épais et de monceaux de neige, qui en rendaient l'accès bien difficile à des animaux exténués de fatigue. Nous eûmes à traverser ce torrent vingt huit fois. Comme nous poussions en avant vers un point où le défilé se rétrécissait graduellement, nous aperçûmes un grand nombre de Ghildjis qui se hâtaient de couronner la hauteur. Un feu nourri fut aussitôt ouvert sur notre avant-garde, où se trouvaient plusieurs dames : voyant qu'un mouvement rapide était leur unique chance de salut, elles mirent soudain leurs chevaux au galop, dépassèrent toute la colonne, et, affrontant les balles qui sifflaient par centaines à leurs oreilles, elles ne s'arrêtèrent qu'après avoir atteint le bout du défilé. Par une bonté de la Providence, toutes échappèrent au danger, à l'exception de lady Sale, qui fut légèrement blessée au bras par une balle morte. Je dois dire cependant que plusieurs des chefs adhérant à la cause de Mahomed Akber, précédant l'avant-garde, s'étaient courageusement lancés en avant pour tâcher de faire suspendre le feu; mais rien ne pouvait retenir les Ghildjis acharnés sur leur proie. Bientôt la foule fut au milieu du feu, et ce ne fut plus qu'un carnage épouvantable. La panique, en un instant, devint universelle; des milliers d'infortunés prirent la fuite, se pressant vers le front de la colonne, abandonnant bagages, munitions, femmes, enfants même, ne songeant plus qu'à sauver leur vie.

L'arrière-garde, composée du 44e de sa majesté et du 54e indigène, souffrit considérablement; les soldats, voyant à la fin que tout retard était une mort certaine, suivirent l'exemple général, et firent de leur mieux pour gagner la tête du convoi. Un autre canon de l'artillerie à cheval fut abandonné et tous ses canonniers mis en pièces. La fille aînée du capitaine Anderson et le plus jeune fils du capitaine Boyd tombèrent aux mains des Afghans. On évalue à 3,000 le nombre des personnes qui périrent dans ce défilé : on compte parmi ces victimes le capitaine Paton, assistant au quartier-maître général, et le lieutenant Saint-Georges du 37e indigène; le major Griffiths du 37e indigène, le major Scott du 44e de sa majesté le capitaine Bott du 5e de cavalerie, le capitaine Troup, major de brigade de l'armée du shah, le docteur Cardew et le lieutenant Sturt, ingénieur, y furent blessés. Ce dernier, jeune officier du plus grand mérite, dont la blessure était mortelle, ne fut frappé qu'à l'extrémité du défilé. Il eût été mis en pièces par les Ghazees, qui, poussant l'arrière-garde, en faisaient un affreux carnage, sans le généreux dévouement du lieutenant Mein du 13e régiment d'infanterie légère de sa Majesté. Ce noble jeune homme revint sur ses pas pour le secourir, et, au risque imminent d'être tué, resta près de Sturt pendant plusieurs minutes, conjurant, mais en vain, tous ceux qui passaient de lui prêter secours. Aidé enfin par le sergent Deane des sapeurs, il parvint à traîner Sturt sur une^couverture jusqu'à la sortie du défilé ; une fois là, il réussit à le placer sur un poney et à le conduire en sûreté au lieu du campement où, le malheureux officier languit jusqu'au matin : ce fut le seul homme de toute l'armée qui reçut une sépulture chrétienne. Le lieutenant Mein souffrait lui-même, à ce moment, d'une grave blessure qu'il avait reçue au mois d'octobre dernier ; son héroïque oubli de lui-même et son dévouement à son ami, à l'heure du danger, méritent une place dans les annales de la valeur et de la générosité anglaise.

Campement de l'armée anglaise près de Kaboul (1839-1842)

Quand l'armée eut atteint Khoord-Caboul, la neige avait commencé à tomber, et depuis elle avait à peine cessé. On n'avait pu sauver que quatre tentes, qui avaient été réservées aux dames et aux enfants, ainsi qu'aux malades. Une foule de malheureux blessés, privés de tout abri, errèrent donc pendant la nuit dans le camp, et moururent pour la plupart faute de secours; on n'entendit de tous côtés que des gémissements, des plaintes et des cris de détresse. Nous avions gagné un pays plus froid encore que celui que nous laissions derrière nous, et nous étions sans tentes, sans feu, sans nourriture : personne n'avait d'autre lit que la neige; quantité d'infortunés avant le jour y trouvèrent leur linceul. On doit s'étonner même que quelques-uns aient pu survivre à cette effroyable nuit. »

Sir Vincent Eyre, Retraite et destruction de l'armée anglaise dans l'Afghanistan en janvier 1842. Journal du lieutenant V. Eyre de l’artillerie du Bengale, sous-commissaire d’ordonnance à Caboul, suivi de : notes familières écrites pendant sa captivité chez les afghans (traduit de l’anglais par Paul Jessé), Paris, Corréard, 1844.

samedi 3 avril 2010

Le travail des enfants dans les mines de charbon : l'exemple du Royaume-Uni au début des années 1840 (2e partie)

« 6. Nature des travaux. — La tâche des plus jeunes enfants consiste généralement à ouvrir et à fermer les trappes ou portes d'aérage dans les galeries (trapping), et nécessite leur présence dans les fosses dès le commencement des travaux jusqu'à l'heure où ils finissent. Cet emploi mérite à peine le nom de travail ; cependant les enfants qui en sont chargés sont le plus souvent forcés de rester dans l'obscurité, et dans un isolement qui équivaudrait au confinement solitaire le plus rigoureux, n'était le passage des wagons destinés au transport du charbon.

Dans les districts où les couches de houille sont assez épaisses pour permettre aux chevaux de se rendre directement aux travaux, ou dans ceux où les galeries latérales qui conduisent des tailles aux voies de niveau ne sont pas assez longues pour exclure la lumière, la situation des jeunes ouvriers est comparativement moins pénible, moins ennuyeuse, moins abrutissante; mais dans quelques districts ces petits malheureux restent dans l'obscurité et la solitude pendant tout le temps qu'ils demeurent dans les fosses, et d'après leur propre témoignage, il se passe souvent plusieurs semaines, pendant la saison d'hiver, sans qu'ils aperçoivent la lumière du jour, excepté le dimanche, ou lorsque les travaux sont accidentellement suspendus.

Les couches de houille exploitées varient en épaisseur, de 10 pouces anglais à 10 yards. Or, la grandeur et l'élévation des galeries dépendent de cette épaisseur. Beaucoup de ces galeries n'ont que 24 à 50 pouces de haut; d'autres n'en ont que 18. On peut se figurer la position déplorable où se trouvent les enfants que leur petite stature fait spécialement réserver pour des travaux qui s'opèrent dans un espace aussi resserré. — Qu'on nous permette de citer ici quelques passages de l'enquête pour faire mieux apprécier la gêne, les souffrances, les tortures que doit nécessairement entraîner un mode d'occupation que l'on ne saurait qualifier trop sévèrement.

"Dans le district d'Halifax, les couches de charbon, dans plusieurs mines, n'ont guère que 14 et dépassent rarement 30 pouces d'épaisseur; il s'ensuit que les ouvriers adultes manquent de l'espace nécessaire pour travailler même dans une position courbée ; pour tailler, il sont obligés de se coucher tout du long sur le sol raboteux, la tète appuyée sur une petite planche ou une sorte de courte béquille. Lorsqu'ils ont un peu plus d'espace, ils travaillent assis sur un genou, l'autre étendu, de manière à pouvoir balancer le corps. Pendant tout le temps qu'ils passent dans ces conduits étroits, obscurs, privés d'air, accablés par la chaleur, ils sont dans un état de complète nudité. Il se trouve proportionnellement un assez grand nombre d'enfants occupés dans ces houillères. Heureusement que le service des trappes ou portes d'aérage n'en réclame qu'un petit nombre; mais ceux qui sont chargés de ce travail monotone demeurent, comme ailleurs, plongés dans une complète obscurité."

"Je n'oublierai jamais, dit l'un des sous-commissaires, l'impression que j'éprouvai à la vue de la première créature infortunée que je rencontrai employée de celle manière; c'était un petit garçon âgé de 8 ans environ, qui me regarda, à mon passage, avec une expression d'hébétement et d'idiotisme qui me glaça le cœur. — C'était une sorte de spectre rampant qui ne pouvait se trouver que dans ce lieu désolé. Lorsque j'approchai pour lui adresser la parole, il se blottit dans un coin, tremblant de tous ses membres, craignant sans doute que je ne le maltraitasse, et ni promesses ni menaces ne purent l'engager à quitter la retraite où il se croyait sans doute en sûreté."

"Dans le même district, les petits wagons, qui servent au transport du charbon dans l'intérieur des fosses, reçoivent une charge qui varie de 2 à 5 quintaux. Ils sont portés sur 4 roues en fer fondu, de 5 pouces de diamètre, et roulent sur un sol mal aplani toutes les fois que des rails ne conduisent pas des travaux de taille aux puits d'extraction. Ce sont des enfants qui traînent ces wagons en passant par des galeries qui, quelquefois, n'ont que 16 à 20 pouces d'élévation. Il s'ensuit que, pour accomplir ce travail fatigant, ces petits malheureux sont obligés de ramper sur les pieds et sur les mains; pour l'alléger, ils mettent autour de leur corps nu une large ceinture de cuir à laquelle pend une chaîne de 4 pieds de longueur environ, qui s'attache au wagon à l'aide d'un fort crochet. Dans les passages un peu plus élevés ils traînent leur fardeau avec la ceinture et la chaîne en marchant le corps courbé et à reculons. Lorsqu'ils ont enfin atteint les grandes galeries de communication, ils détachent la chaîne et, changeant de position, ils poussent le wagon qu'ils traînaient auparavant, avec célérité, jusqu'au cuffal, en s'aidant à cet effet de la tête et des mains. II est vraiment extraordinaire de voir avec quelle adresse ces enfants dirigent les waggons au milieu des courbes et des angles formés par les passagesqui s'enlre-croisent, toujours courant sur un sol inégal, au milieu des eaux, des pierres et de la boue. Les plus jeunes enfants sont réunis deux à deux pour pousser les waggons."

"Les filles âgées de 5 à 18 ans sont occupées de la même manière que les garçons. Il n'est fait aucune distinction entre eux pour l'entrée et la sortie des mines, — dans le mode de traîner ou de pousser les waggons, — dans la charge de ceux-ci ou des paniers et les distances à parcourir, — dans l'habillement et le taux des salaires. Il n'est guère possible d'ailleurs de distinguer, soit dans l'obscurité des galeries et des conduits où ils sont enfouis pendant le travail, soit à la clarté du grand jour dans leurs demeures, la moindre différence entre les enfanls des deux sexes."

Le sous-commissaire chargé de l'inspection des houillères du Lancashire et du Cheshire joint à la description qu'il donne de l'occupation des trappiers (trappers) dans ce district un dessin représentant un de ces petits malheureux au moment où il ouvre une des portes d'aérage pour donner passage à un waggon. L'enfant qui remplit ces fonctions est représenté assis sur les talons, position habituelle aux bouilleurs, jeunes et vieux, dans ce district.

"Cette occupation est l'une des plus pénibles, par suite de son extrême monotonie. Elle n'exige d'autre mouvement et d'autre travail que ce qu'il en faut pour ouvrir et fermer une porte. Comme les enfants qui en sont chargés sont toujours choisis parmi les plus jeunes, je les ai toujours trouvés très timides, répondant à peine aux questions qu'on leur adressait. Ils passent leur temps assis dans l'obscurité, souvent pendant douze heures de suite, ouvrant et fermant une porte pour donner passage aux wagons. Ils subissent ainsi une sorte de confinement solitaire qui finit par les rendre presque idiots. » (J. L. KENNEDY, Report, § 122.)

Mais le plus grand nombre d'enfants employés dans les houillères sont occupés à charger et à traîner les wagons ; pour faire mouvoir ces derniers, ils les poussent en avant avec toute la vélocité que comportent l'inclinaison de la galerie, l'état de la roule et la force musculaire du manœuvre. Dans la plupart des mines du district du Lancastre et du Cheshire, les galeries sont munies de rails, et les wagons ont des roues dont le diamètre est de 4 à 6 pouces. On y trouve cependant encore des fosses où l'on a conservé l'ancienne coutume de charrier le charbon à l'aide de paniers ou de traîneaux en bois. Le traîneur est muni d'une ceinture de cuir à laquelle est suspendue une chaîne qui est attachée au traîneau au moyen d'un crochet. Harnaché de la sorte, il rampe sur les pieds et sur les mains, traînant après lui son fardeau. S'il n'est pas assez fort, on lui adjoint un autre enfant un peu plus jeune qui pousse le traîneau par derrière. Le poids des wagons ou des traîneaux chargés varie, dans les différentes mines de ce district, depuis 2 1/2 jusqu'à 9 quintaux; mais dans les fosses où l'on se sert de traîneaux sans roues, il n'excède pas 5 1/2 à 4 quintaux.

Le sous-commissaire a joint à son rapport des dessins qui indiquent la manière dont s'opère le transport du charbon dans les galeries de diverses élévations. L'un de ces dessins représente trois jeunes enfants occupés à traîner et à pousser un wagon chargé. L'enfant qui est en tète est enchaîné au wagon qu'il traîne de toutes ses forces; il est secondé par les deux autres enfants qui poussent par derrière. Leur tête est de niveau avec le wagon, et leur corps est dans une position à peu près horizontale. On a voulu empêcher ainsi que la tête n'aille heurter contre le plafond de la galerie, en même temps qu'on augmentait la force de traction. L'enfant qui traîne se sert, à cet effet, des mains comme des pieds; de celte manière, tout le poids de son corps est supporté par la chaîne qui part de sa ceinture pour se rattacher au wagon, tandis qu'il perdrait beaucoup de sa force s'il rampait sur les genoux. On a remarqué que les enfants chargés de pousser usaient tellement leurs cheveux en appuyant la tête sur le derrière des wagons, qu'ils en devenaient presque chauves (First report, p. 77-82.) [...]

Le sous-commissaire, M. R. H. Franks, représente ce travail comme un cruel esclavage qui offense l'humanité ; il a vu un enfant, une charmante petite fille, âgée seulement de 6 ans, portant sur le dos un demi-quintal de charbon, et faisant régulièrement, avec ce lourd fardeau, quatorze longs et pénibles voyages par jour. — "Pour apprécier, dit-il, ce genre de travail, il suffira de décrire les localités où il s'exerce. La pauvre petite fille dont je viens de parler (et des centaines d'enfants sont dans le même cas) doit d'abord descendre dans la bure, au moyen d'échelles, jusqu'à l'endroit où se trouve le puits par où l'on remonte à la surface du sol la houille déposée par les porteurs dans les paniers ou les cuffafs; là elle prend un panier dans lequel s'emboîte le dos et qui s'aplatit en s'élargissant vers le cou, et munie de cet appareil, elle poursuit son chemin jusqu'aux travaux de taille. On y remplit son panier, qu'un homme a souvent de la peine à soulever, pour le recharger sur ses petites épaules. On passe sur le devant de la tête de l'enfant une bande de cuir qui est destinée à retenir le fardeau ; on ajoute quelques morceaux de grosse houille sur le cou, et la pauvre petite créature commence son pénible voyage; le corps courbé et presque affaissé sous celte charge énorme, après avoir attaché sa lampe au bandeau qui recouvre son front.

De la taille à la première échelle il y a une distance de plus de 80 pieds ; cette échelle a 18 pieds de haut; après l'avoir gravie, l'enfant fait de nouveau quelques pas et trouve une seconde échelle, puis une troisième, une quatrième, etc., qu'elle gravit successivement jusqu'à ce qu'elle atteigne le fond de la bure où elle jette dans le cuffat son fardeau. Ce trajet est ce qu'on appelle un voyage ; il dépasse la hauteur de la cathédrale de Saint-Paul, à Londres (110 mètres), si l'on ajoute à la montée des échelles l'intervalle qui les sépare les unes des autres. Il arrive parfois que la bande de cuir qui retient le panier se brise pendant l'ascension, et que le fardeau dans sa chute écrase ou blesse grièvement les enfants qui se suivent à la file. Quelque incroyable que soit la chose, j'ai interrogé des pères qui m'ont avoué avoir eu des hernies en s'efforçant de charger du charbon sur le dos de leurs enfants.

"Lorsque, — dit en terminant M. Franks, — on considère la nature de cet horrible travail, son extrême sévérité, sa durée excessive, qui est de 12 à 14 heures par jour, et qui même, une fois au moins par semaine, se prolonge pendant toute la nuit ; l'atmosphère humide, chaude et malsaine dans laquelle travaillent les bouilleurs; le jeune âge et le sexe d'un grand nombre de ces derniers; lorsqu'on considère que ce travail, bien loin d'être une exception, n'est au contraire que le lot habituel et la condition de l'existence journalière de plusieurs centaines de créatures formées comme nous à l'image de Dieu, l'esprit recule épouvanté. Cette oppression cruelle et cet esclavage systématique ne pourraient être même soupçonnés par ceux qui n'ont pas été en position d'en constater par eux-mêmes la désolante réalité." »

à suivre...

Edouard DUCPETIAUX, De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l'améliorer, Bruxelles, Méline, 1843, Vol. 2.

Une correspondance entre la lune et la terre est-elle possible ? (Le Magasin Pittoresque, 1843)

« Pendant une belle nuit sereine, quand le disque de la lune brille seul au firmament, quel est l'homme qui ne s'est transporté en imagination dans cet astre silencieux, quel est celui qui ne s'est demandé si ce fidèle satellite de la terre n'est pas peuplé comme elle d'êtres intelligents, et s'il ne serait pas possible de communiquer un jour avec les voisins les plus proches que nous ayons dans l'immensité des espaces célestes ? Le génie humain a fait tant de découvertes imprévues, il a tant osé et ses hardiesses ont été si souvent heureuses, qu'un voyage de 38.300 myriamètres ne saurait l'effrayer. C'est dix fois le tour du monde, et bien des navigateurs ont fait plus de chemin dans le cours de leur vie. Examinons cependant quelles sont les difficultés et les chances d'un pareil voyage, et dussions-nous détruire quelques beaux rêves, ou encourir l'accusation de limiter le pouvoir de l'homme, montrons-lui que ce pouvoir qui est sans bornes dans le domaine de l’intelligence, est impuissant contre les obstacles matériels, et ne saurait le transporter au-delà de l'étroite demeure qui lui a été assignée. Il a pu à force de génie et de temps supputer la distance des étoiles fixes, et calculer le retour des comètes ; mais il ne saurait quitter la petite planète qui l'emporte dans l'espace. Imaginons qu'il ait construit un aérostat, et que le vent le plus favorable le porte sans cesse vers la lune en lui faisant parcourir 5 mètres dans une seconde, il lui faudra pour son voyage deux ans et cent soixante-dix-neuf jours. Préférez-vous la vitesse qu'on obtient à l'aide de la vapeur ? Supposez une locomotive faisant 6 myriamètres à l'heure, et qu'on marche sans relâche, on arrivera le deux cent soixante-dixième jour.

Le temps, me dira-t-on, ne fait rien à l'affaire. Je suis de cet avis ; on ne saurait mieux employer deux ans de sa vie qu'à faire un pareil voyage; mais j'entrevois d'autres difficultés bien autrement effrayantes. Je suppose la machine à vapeur toute prête; elle a été éprouvée de toutes les manières ; elle a voyagé à travers les airs, de Paris à Pékin ; tout est prêt pour le voyage lunaire, il n'y a qu'à partir. Mais de quel côté se diriger ? Belle question ! direz-vous ? Du côté de la lune qui brille au firmament. Sans doute; mais la lune tourne autour de la terre, et en allant toujours dans la direction primitive, l'aéronaute ne la trouvera plus sur sa route. Il y a plus, la terre elle-même tourne autour du soleil avec une vitesse de 263 myriamètres par jour, en entraînant la lune avec elle et pendant que la terre achève en un an sa révolution autour du soleil, la lune tourne douze fois autour de la terre. La route qu'elle parcourt, figurée sur une carte, ressemble à un fil replié douze à treize fois sur lui-même, et formant une courbe tellement compliquée, que dans le cours de plusieurs milliers d'années la lune ne se retrouvera peut-être jamais à la place qu'elle occupait dans l'espace au moment du départ de l'aéronaute.

Mais ce n'est pas tout ; pour aller dans la lune il faudrait se soustraire à l'action de la pesanteur exercée par le globe terrestre, qui jamais, depuis qu'il existe, n'a laissé échapper la moindre parcelle de matière pondérable faisant partie de son domaine. C'est en vertu de cette action même que les aérostats s'élèvent au-dessus du sol, et loin de pouvoir franchir les limites de notre atmosphère, ils ne peuvent certainement pas les atteindre. Supposons encore cette difficulté vaincue ; admettons que, par le plus étonnant des hasards, l'aéronaute, au lieu de se perdre dans l'immensité de l'espace, arrive dans la sphère d'attraction de la lune. Alors il sera attiré vers cet astre par une force croissante à mesure qu'il s'en approchera et il tombera à sa surface avec une vitesse telle, qu'il s'y brisera en mille pièces.

C'est à dessein que nous ne sommes pas entrés dans le détail des impossibilités physiques que notre organisation oppose à une pareille tentative ; elles sont généralement connues et ce sont les seules qu'on mentionne habituellement ; leur réalité est incontestable. La limite de l'atmosphère ne saurait être au-delà de 43.000 mètres, et déjà à 8.000 mètres l'air est tellement raréfié qu'il est presque impossible de respirer. Supposons encore que cette difficulté soit écartée, et que le voyageur emporte avec lui une provision d'air pour deux ans, comme celui qui descend sous certaines cloches de plongeur en emporte pour quelques instants ; supposons-le arrivé heureusement au terme de son voyage, pourra-t-il vivre à la surface de la lune ? Cela est très peu probable, car tout prouve que cet astre est privé d'atmosphère. En effet, lorsque la lune passe devant une étoile, l'éclat de celle-ci ne s'affaiblit point à mesure que le disque lunaire s'en approche; elle disparaît au contraire subitement au moment où le bord de la lune vient à la recouvrir. Il n'en serait pas de même si la lune avait une atmosphère : l'éclat de l'étoile commencerait à s'affaiblir, et s'éteindrait peu à peu à mesure qu'elle s'approcherait du disque. Il serait même difficile de noter l'instant exact où l'étoile passe sous le bord du disque. L'absence d'atmosphère ou d'air entraîne celle d'un liquide quelconque, et celle de l'eau en particulier. Ainsi donc il y a impossibilité pour un être organisé physiquement comme le sont les animaux terrestres, de vivre sans respirer à la surface de la lune.

Mais, je l'ai déjà dit, si les Sélénites ou habitants de la lune sont des êtres doués de raison, l'homme peut établir entre eux et lui une correspondance intellectuelle. En effet, si chez eux les arts et les sciences sont aussi avancés que chez nous, ils ont contemplé souvent le globe immense qui brille à leur firmament, et dont le diamètre leur paraît seize fois plus grand que celui de la pleine lune vue de la terre. Ce globe, c'est celui que nous habitons. […]

Mais quel signe employer ? à quel langage recourir ? Tout est convention, arbitraire dans les signes par lesquels nous traduisons notre pensée ; nous avons toutes les peines du monde à nous faire entendre, sans paroles, d'êtres organisés comme nous, sentant et pensant comme nous. Comment correspondre à une énorme distance avec des êtres qui peut-être n'ont de commun avec nous que l'intelligence ? »

"Sur la possibilité d'une correspondance entre la lune et la terre", Le Magasin Pittoresque, vol. 11, 1843.

Le travail des enfants dans les mines de charbon : l'exemple du Royaume-Uni au début des années 1840 (1ère partie)


« Conformément au vœu exprimé par la Chambre des Communes, le gouvernement anglais institua, le 20 octobre 1840, une commission dans le but de constater la condition des enfants et des jeunes gens employés dans les mines, usines cl manufactures autres que les fabriques désignées dans l'acte de 1833. Celle commission, composée de 4 membres, MM. T. Tooke, T. Southwood Smith, L. Borner et R. J. Saunders, et d'un secrétaire, M. J. Fletcher, s'adjoignit 20 sous-commissaires qui reçurent la mission de visiter les usines et les mines désignées ci-dessus. Ces visites eurent lieu à la fin de 1840 et dans le cours de 1841. Pour s'éclairer dans leurs recherches, les sous-commissaires, non contents de tout voir par eux-mêmes, interrogèrent successivement un grand nombre de témoins, les propriétaires des mines, usines et manufactures, les surveillants, les ouvriers, les enfants, les parents de ceux-ci, les instituteurs, les médecins, les membres du clergé, les gardiens des pauvres, tous ceux en un mot qui, plus ou moins en rapport avec la classe ouvrière, paraissaient le plus à même d'apprécier sa situation et ses besoins. Les principaux faits recueillis dans celte enquête sont résumés et classés dans un rapport rédigé par les commissaires, et qui fut soumis au parlement, par ordre de la Reine, le 21 avril 1842. […]

1. Âge d'admission aux travaux. — Les commissaires ont constaté des cas où les enfants avaient été mis au travail dans les houillères dès l'âge de 4 ans; d'autres, dès l'âge de 5 et entre 5 et 6 ans ; il n'est pas rare d'y rencontrer de jeunes ouvriers âgés de 6 à 7 ans ; souvent ils sont âgés de 7 à 8 ans ; mais c'est d'ordinaire entre 8 et 9 ans que commence, pour les enfants, le travail dans les mines de cette espèce. On a aussi remarqué que le nombre des jeunes ouvriers dans les houillères a sensiblement augmenté depuis qu'on a interdit ou abrégé pour eux le travail dans les fabriques de coton, de laine et de lin.

2. Nombre proportionnel des enfants employés dans les houillères. — Il résulte des tables dressées par les commissaires qu'en Angleterre, dans les districts houillers du Yorkshire, du Lancashire et de la partie nord du comté de Durham, la proportion des jeunes ouvriers âgés de moins de 18 ans aux ouvriers adultes est d'un tiers environ, et qu'elle est de deux septièmes dans les trois autres districts du Leicestershire, du Derbyshire et de la partie méridionale du comté de Durham. En Ecosse, dans le district d'Est-Lothian, cette proportion est de près de moitié; dans les autres districts elle varie d'un tiers à deux cinquièmes; elle n'est cependant que d'un quart environ dans la partie occidentale du pays. Dans le pays de Galles, le district du Pembrokeshire compte deux jeunes ouvriers pour trois adultes; dans le Glamorganshire et le Monmouthshire, le rapport est à peu près comme 1 est à 3.

3. Sexe. — Dans plusieurs districts du Yorkshire, du Lancashire et du pays de Galles, les jeunes filles sont employées dans les houillères au même âge que les jeunes garçons, sans qu'on fasse entre eux de différence pour ce qui concerne le genre et la durée des travaux. Dans l'est de l'Ecosse la confusion des sexes est une coutume générale. La commission signale, avec de vives couleurs, les inconvénients auxquels donne lieu ce mélange des hommes, des femmes, des jeunes garçons et des jeunes filles dans les travaux souterrains où la surveillance est presque toujours nulle ou insuffisante. Les ouvriers, sans distinction de sexe, la jeune fille comme la femme mariée, travaillent souvent dans un état de complète nudité.

4. Mode d'engagement. — La plupart des enfants et des jeunes gens employés au travail des mines appartiennent aux familles des ouvriers adultes, ou font partie de la population la plus pauvre dans le voisinage ; ils sont engagés et payés dans quelques districts par les ouvriers eux-mêmes, dans d'autres par les propriétaires ou les entrepreneurs d'exploitation. Dans certaines localités on trouve des apprentis placés par les paroisses, avec l'obligation de servir leurs maîtres jusqu'à l'âge de 21 ans révolus, dans des travaux où il est impossible d'acquérir quelque aptitude. Ces apprentis, fréquemment exposés aux mauvais traitements de toute espèce, ne reçoivent d'autre rétribution que la nourriture et l'habillement.


5. État des lieux où s'exécutent les travaux. — Dans un grand nombre d'exploitations on a souvent réussi à assainir les travaux, en mettant en œuvre toutes les ressources que pouvait offrir la science pour garantir la santé et la sûreté des travailleurs ; mais sous ce rapport on n'est pas encore parvenu jusqu'ici à écarter toute chance de danger. Dans d'autres exploitations, au contraire, et ce ne sont pas les moins nombreuses, les moyens de ventilation et de dessèchement sont essentiellement défectueux. On trouve à cet égard, dans les rapports des sous-commissaires, des détails vraiment affligeants : "J'ai vu des mines, dit l'un d'eux, où l'humidité était telle, qu'elle mouillait en quelques minutes les enfants jusqu'à la peau; l'air y était en même temps si chaud, qu'ils pouvaient à peine garder leurs habits ; ils étaient forcés de travailler ainsi pendant 14 heures sans relâche, et le soir, après les travaux, ils avaient souvent un ou deux milles à faire avant de pouvoir changer ou sécher leurs vêtements." (J. M. FILLOWS, Report, § 24.) »

à suivre...

Edouard DUCPETIAUX, De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l'améliorer, Bruxelles, Méline, 1843, Vol. 2.

Théorie du mariage (A. Debay, 1848)


« D'après l'expérience des anciens et des modernes, il est reconnu que l'époque la plus favorable au mariage et à ses fruits est, en général, de vingt-cinq à quarante ans pour l'homme, et de dix-huit a trente ans, pour la femme. On appelle précoces les unions faites avant ces âges, tardives celles qui se contractent après, et disproportionnées les unions dans lesquelles l'âge de l'un des contractants dépasse de beaucoup celui de l'autre.

Mariages précoces. — Les parents sont doublement coupables de marier leurs enfants avant le complet développement du physique; d'abord parce que les jeunes gens, emportés par la fougue de leurs désirs, se fatiguent et s'énervent au milieu d'embrassements trop multipliés; ensuite parce que leur progéniture se ressent de cette précocité et de cet épuisement, ce qui est un malheur pour la race. Après l'épuisement qui succède aux pertes vénériennes, la satiété arrive; bientôt les jeunes époux se dégoûtent l'un de l'autre, ou se voient avec indifférence et vont chercher dans l'inconstance l'aiguillon qui doit réveiller leurs désirs émoussés.

Mais c'est particulièrement pour la femme que la précocité dans l'union sexuelle est plus fâcheuse. Par cette précipitation coupable des parents, la jeune fille reste en arrière du complément de ses forces qu'elle était sur le point d'acquérir. Sa taille et sa gorge sont défigurées ; sa matrice, qui n'a pas acquis le volume nécessaire, ne saurait contenir un fœtus d'un certain volume, ni lui fournir tout ce qui doit servir à son parfait développement. Enfin, la faiblesse des ligaments suspenseurs de ce viscère, le peu de diamètre du bassin et l'étroitesse du passage que l'enfant doit franchir sont des causes bien souvent funestes à la mère et à son fruit. En effet, comment une jeune fille dont l'organisation est encore incomplète pourrait-elle donner le jour à un être complet ? Aussi n'est-il point rare de voir les victimes de l'union précoce succomber à la suite d'accouchements laborieux, ou traîner plus ou moins longtemps une vie languissante dans un corps délabré.

Mariages tardifs. — Les organes génitaux de l'homme, à quarante-cinq ans, et ceux de la femme à \ trente-cinq, n'ont plus la vitalité, la vigueur dela jeunesse. L'énergie vitale, restée stationnaire pendant les dix années qui viennent de s'écouler, commence à diminuer sensiblement. Nous parlons en général ; car, selon la constitution, le tempérament, la santé, la bonne conduite ou les déréglements, etc., etc., l'époque de cette décadence arrive plus tôt pour les uns, plus tard pour les autres. Alors les érections de l'homme ne sont plus aussi complètes, aussi soutenues ; le fluide séminal n'est plus sécrété aussi abondamment ni lancé avec autant de force, et peut-être même a-t-il perdu un peu de ses qualités viriles. Quoique le corps soit bien portant, les appétits vénériens ne sont ni aussi fréquemment ni aussi impérieusement ressentis ; ce n'est plus l'instinct qui parle, c'est l'imagination.


Les mêmes phénomènes se passent chez la femme, hormis les exceptions ; l'amour physique n'exalte plus son cerveau ; le besoin du rapprochement sexuel ne l'aiguillonne plus, et les désirs amoureux, si parfois ils naissent, ne sont qu'un pâle reflet des transports d'autrefois. La plupart des femmes de trente-cinq à quarante ans ont pris de l'embonpoint, et l'on sait que l'embonpoint est un signe de décadence génitale; aussi les femmes de cet âge ne songeraient que rarement au coït, si leurs maris ne réveillaient par des caresses la partie qui sommeille. En résumé, aux âges précités, les organes génitaux de l'un et de l'autre sexes ont perdu considérablement de leur ardente vigueur de vingt-cinq ans.

D'après cet exposé, on conçoit facilement que les fruits provenant des mariages tardifs doivent être moins vigoureux,moins beaux, que ceux des mariages contractés dans la force de l'âge. Du reste, les faits prouvent mieux que les meilleurs raisonnements et l'on ne saurait nier que la plupart de ces êtres chétifs de l'un et l'autre sexes qui promènent, dans les grandes villes leur santé chancelante, ne reconnaissent d'autre cause de leur constitution débile que celle d'avoir été engendrés par des parents âgés.

Mariages disproportionnés. — Ces unions, ordinairement tristes et immorales, que devraient défendre les lois, sont toujours préjudiciables a la santé du plus jeune et à la constitution des enfants, s'il y a progéniture. Les jeunes gens que l'appât de la fortune pousse à se marier avec de vieilles femmes épuisent promptement leur vigueur, lorsqu'ils ont affaire à ces femmes déja sur le retour, mais insatiables de luxure, et dont la partie génitale est une fournaise qui dévore tout. Les jeunes femmes unies à de vieux libertins se fanent de bonne heure, soit parce qu'elles s'abandonnent avec répugnance à la lubricité de leurs époux, soit parce que le vieillard se rajeunit au détriment de leur fraîcheur ; et, si par hasard la conception a lieu, qu'attendre d'un être procréé en de telles conditions ? Tous les physiologistes sont d'accord sur ce point, qne les enfants procréés dans un âge avancé sont chétifs, doués de peu de vitalité, sujets au rachitisme, aux hémorroïdes, etc.; ils conservent même, pendant leur jeunesse, quelque chose de taciturne qui n'est point de leur âge; beaucoup n'atteignent point leur second septenaire; ceux qui résistent mènent ordinairement une vie languissante. Les lois romaines, plus sages que les nôtres, s'opposaient à ces sortes de mariages; elles avaient établi des limites d'âge qu'il était défendu de franchir, à peine de nullité de mariage et d'exil [...].»


A. Debay, Hygiène et physiologie du mariage: histoire naturelle et médicale de l'homme et de la femme mariés, dans ses plus curieux détails, Paris, E. Dentu, édition de 1866.

La peur du choléra, pis que le choléra lui-même ? (Mme Vion-Pigalle, 1865)


« Au moment où j'écris ces lignes, le choléra semble être en voie de décroissance à Paris. Plaise au Ciel que ce ne soit pas une amélioration temporaire, et qu'après un temps d'arrêt, l'épidémie ne reprenne pas une nouvelle vigueur, sous l'influence de changements barométriques!

Dût-il en être autrement, et le choléra reprît-il de nouveau une marche croissante, devons-nous nous laisser aller à cette panique dont tant de personnes ont été saisies ? De ce qu'une maladie épidémique vient s'abattre sur une ville, faut-il en inférer qu'elle va frapper tout le monde ? […]

Il existe en ce moment, dans toutes les classes de la société, une panique tellement grande, que l'on pourrait dire, jusqu'à un certain point, que la peur est bien souvent plus grande que le mal.

Je vois journellement, dans ma clientèle, des personnes prises de coliques et de frissons, rien que parce qu'elles sont effrayées. Il est donc urgent de remonter le moral de la population, tout en donnant des conseils hygiéniques et préservatifs. […]

Chacun connaît la pernicieuse influence produite par l'imagination : chez beaucoup de personnes, les émotions morales vives retentissent particulièrement sur les intestins. Qu'on me permette de rappeler ici une expression vulgaire, mais qui dépeint l'effet de certaines émotions : "J'ai eu la colique de peur," disent certaines personnes. Or, les douleurs d'entrailles sont passagères, dans ce cas, comme la peur qui en est la cause. On peut juger, d'après cela, des effets produits sur les intestins par une peur incessante, et telle que l'éprouvent ceux qui sont poursuivis par le fantôme du choléra.

Le mari d'une dame à laquelle j'ai donné des soins, il y a quelques mois, pour une déviation de l'utérus, a été tourmenté, depuis qu'il est question du choléra, de cauchemars qui le troublent toutes les nuits au milieu de son sommeil. Il se lève, sonne ses domestiques, met toute la maison sur pied, se fait préparer des infusions de tout genre, et veut qu'on brûle sans cesse des essences de toutes sortes dans l'appartement.

Mme la baronne de L***, qui habite les environs d'Alençon, et qui est venue à Paris se confier à mes soins, me disait que son mari avait maigri de trente-cinq livres pendant le choléra de 1849, rien que par l'effet de la peur de l'épidémie. […]

Combien ai-je déjà vu de personnes affectées de maux de tête, de vertiges, de frissons, d'inappétence, et se croire au début d'une attaque de choléra, alors qu'elles n'avaient qu'une simple indisposition, un commencement de rhume, de grippe, une simple migraine !

Mme X appartenant à l'une des grandes familles de la finance, mariée depuis trois mois seulement, et déjà dans une situation intéressante, me fait chercher dans la nuit du 16 octobre dernier. Je suppose qu'elle est menacée d'une fausse couche, et je me hâte d'arriver chez elle. Je la trouve pâle, défaite, dans un état d'agitation et d'anxiété impossible à dépeindre. Dès qu'elle m'aperçoit, elle me prend les mains et me supplie de ne pas l'abandonner, certaine qu'elle est d'avoir le choléra. Elle ne présentait cependant aucun des symptômes de cette affection ; il me fallut néanmoins passer plusieurs heures auprès d'elle pour la désabuser, pour lui faire comprendre qu'elle n'avait du choléra que la peur. Cette crise s'est terminée par deux garde-robes, et le lendemain, Mme X reprenait sa vie habituelle. »

 
Mme Vion-Pigalle (maîtresse sage-femme de la Faculté de médecine de Paris), De la peur du choléra et de l'influence pernicieuse que ce sentiment exerce sur la santé, Paris, chez l'auteur, 1865.