mercredi 30 juin 2010

"Chio est en ruines, mais les Chiotes sont plus riches que jamais" (F. de Coulanges, 1856)

Eugène Delacroix, Le Massacre de Scio, 1824. Paris, Musée du Louvre.


« Une des causes des malheurs des Chiotes, ce fut qu’ils auraient pu exterminer les Turcs ; les Turcs se vengèrent d’avoir eu peur d’aux. Les Chiotes leur donnèrent pourtant tous les gages possibles de soumission, autant d’argent qu’on leur en demanda, le peu d’armes qu’ils avaient et des otages. Les démogérontes, l’évêque grec et soixante-huit des principaux citoyens se livrèrent aux Turcs et furent enfermés dans la citadelle, d’où ils ne sortirent qu’une année après et pour être égorgés. Cependant, le Pacha de l’île, inquiet malgré tant d’assurances, écrivit à Constantinople et demanda des renforts de troupes. […]

… Le 11 avril 1822, parut la flotte ottomane, forte de sept vaisseaux et huit frégates. Elle avait été envoyée spécialement contre Chio, sous les ordres du capitan-pacha en personne. Le fer pour les hommes, l'esclavage pour les enfants et les femmes, le feu pour la ville, tel était l'ordre du sultan.

Il fut exécuté à la lettre; mais on différa le massacre, afin que personne ne pût y échapper. Beaucoup de Chiotes s'étaient cachés dans les montagnes; on proclama une amnistie pour les attirer dans la ville, et les consuls européens eurent le malheur de se rendre garants de la bonne foi des Turcs. Les Chiotes revinrent et le carnage commença. Tout ce qu'on a dit de ce te affreuse boucherie, tous les détails que les journaux du temps ont rapportés, tout ce qui en a retenti dans l'Europe, est exactement vrai. Il n'y a pas eu, il ne put pas y avoir d'exagération. Il est très vrai que les démogérontes, l'évêque et les soixante-huit otages ont été pendus aux vergues du vaisseau amiral. Il est très-vrai que quinze mille sauvages, venus d'Anatolie, ont été transportés à Chio et qu'en mettant le pied dans l'île, ils ont reçu la défense de rien épargner. Il est très-vrai que tout ce qu'il y a eu de population mâle dans la ville et dans les villages a été égorgé, que les femmes et les enfants ont été emmenés en troupeaux et vendus suivies marchés, de Smyrne, de Brousse et de Constantinople. Tout cela est très vrai, quoique le motif et le but d'une telle barbarie soient encore inexpliqués.

Si vous passez dans un village, on vous montre une fenêtre d'une maison, et l'on vous dit : "Ici, le propriétaire a été pendu." Dans cette autre, toute une famille a été brûlée. Vous trouvez de temps en temps d'immenses tas de crânes humains; là, avaient été apportées à l'aga turc les têtes de tout un village. Interrogez chaque famille, chacune a une histoire lamentable à vous raconter. J'ai connu une femme qui avait vu massacrer son mari sous ses yeux ; elle et ses cinq enfants avaient été dispersés comme esclaves dans les pays turcs ; devenue libre au bout de sept années, elle avait parcouru l'empire à la recherche de ses enfants ; elle en avait retrouvé quatre et était revenue avec eux s'établir à Chio. Toute personne âgée de plus de trente-deux ans, que l'on rencontre aujourd'hui à Chio a été esclave et a vu son père égorgé. Un très-petit nombre seulement parvint à s'enfuir et fut recueilli sur des navires de Psara. Quinze cents environ trouvèrent un refuge dans les consulats : tout le reste périt ; on tua durant cinq mois. La contrée qui produit le mastic avait été d'abord épargnée, faute du moindre prétexte pour la ravager. Mais la mort du capitan pacha, dont le vaisseau fut brûlé par Canaris, et la panique qui saisit alors les Turcs fut un nouveau crime à venger sur les Chiotes, et il se trouvait que l'on n'avait plus que la riche contrée du midi à dévaster.

Après les hommes, on s'attaqua aux murailles. Toutes les maisons de l'île, sans exception, et presque toutes celles des villages furent démolies par le feu et par la pioche. On ne comprend pas que les forces humaines aient suffi à tant détruire. Encore faut-ii remarquer que les Turcs n'ont pas détruit dans un moment de colère, mais de sang-froid, maison par maison, avec ordre, en longtemps, et avec une cruauté patiente.

J'ai visité l'île en 1854; la désolation la couvre encore : il semble que le massacre et la ruine soient d'hier. Le temps n'est pas encore venu d'apprécier tous les résultats de la guerre de l'indépendance hellénique; mais il faut reconnaître que le premier fruit de l’insurrection a été la ruine de ce qui faisait le plus d'honneur à la Grèce.

Chio ruinée, que devinrent les Chiotes ? Ils n'avaient pas péri tous ; la fuite en avait sauvé quelques-uns, et l'esclavage en avait conservé beaucoup. Au milieu des plus grands malheurs qui puissent éprouver une race, le Chiote est resté aussi industrieux, aussi habile, aussi heureux que dans la prospérité. Il a survécu à la ruine de sa patrie.

Beaucoup de Chiotes emmenés en esclavage sont restés dans les pays turcs. L'esclavage en Turquie est un moyen de faire fortune et de s'élever aux places de l'administration; il y a tel ministre actuel de la Porte, dont on peut voir au bazar des esclaves, à Constantinople, le prix qu'il a coûté. Dans cette condition, les Chiotes devenus musulmans ont su faire leur chemin. Au mois d'avril 1855, étant alors à Chio, je vis mouiller en vue de l'île un vaisseau de ligne égyptien qui portait des troupes en Crimée ; le capitaine de vaisseau et le colonel du régiment, décorés tous deux du titré de bey, étaient nés à Chio; enlevés et conduits à Alexandrie, ils s'étaient élevés dans l'armée et dans la marine, et allaient maintenant défendre le pays où ils avaient été esclaves. Le nombre des Chiotes qui occupent ainsi de hauts emplois dans l'administration ottomane est incalculable ; l'un d'eux régnait naguère à Tunis.

D'autres, échappés au massacre ou délivrés d'esclavage, ont porté sur d'autres points de la Méditerranée leur génie commercial. Us ont fondé Syra, qui possède aujourd'hui le commerce de l'Archipel. C'est peut-être aux Chiotes que Trieste doit sa fortune; en 1829, ils étaient six mille dans cette ville, et leur arrivée concorde trop bien avec la prospérité naissante de Trieste pour n'y avoir pas contribué. Enfin, les Chiotes sont à Marseille, à Gênes, à Constantinople, à Londres, à New-York. Chio est en ruines, mais les Chiotes sont plus riches que jamais.

Quelques-uns enfin sont revenus dans leur patrie. Les Turcs, rendus à la raison, ont voulu repeupler cette malheureuse terre, afin que ses vignes, ses orangers et ses lentisques fussent cultivés ; ils ont rappelé ceux qui s'étaient échappés et leur ont rendu leurs anciennes propriétés. D'autres, que l'esclavage avait portés à Constantinople, à Erzeroum et jusqu'à Bagdad, revinrent lorsque la loi qui fixe la durée de l'esclavage à sept années les eut affranchis. On rebâtit quelques maisons, quelques églises; une petite ville se releva, éparse au milieu des ruines de la grande. Les rapports entre les Grecs et les Turcs sont aussi amicaux qu'avant le massacre ; il n'y eut entre eux ni récriminations, ni excuses ; on se tut sur les derniers événements. Les deux populations convinrent tacitement de ne jamais raviver de tristes souvenirs ; les Grecs surtout s'efforcèrent de les effacer, sages en cela et ne voulant pas que les Turcs se souvinssent de leur avoir fait tant de mal. Les Chiotes ont recouvré leurs anciens privilèges, leur liberté municipale et leur démogérontie, qui fonctionne avec les mêmes droits et autant d'influence qu'auparavant. Du reste, l'ancienne industrie a disparu et le commerce n'a plus pour objet que l'exportation des produits agricoles de l'île. Chio est pauvre aujourd'hui ; on lui rendrait pourtant son ancien éclat si l'on pouvait y rappeler tous ses enfants, que la crainte des Turcs retient encore à l'étranger, si une bonne administration et la sécurité rendaient à la ville son immense commerce d'autrefois, au bourg de Vrontado sa marine, à Palœo-Castro son industrie, et à l'île entière sa riche agriculture. »

"Mémoire sur l'île de Chio présenté par M. Fustel de Coulanges, membre de l'École française d'Athènes" in : Ministère de l’Instruction publique et des cultes, Archives des missions scientifiques et littéraires. Choix de rapports et instructions. Vol. 5, Paris, Imprimerie impériale, 1856.

mardi 29 juin 2010

"Si quelqu'un s'avisait d'importer en France la loi... sur le repos dominical, tout le monde travaillerait en cachette" (R. Mitchell, 1868)

Carl Spitzweg (1808-1885), La promenade dominicale, 1841.
Museum Carolino Augusteum, Salzburg.


« … Il est aujourd'hui avoué par tout le monde, sauf par quelques industriels mal renseignés sur leurs intérêts, que le repos du dimanche est favorable à la production autant qu'il est favorable à la santé, au bien-être physique et moral, enfin à l'intelligence du producteur. Il est démontré que les pays où les occupations sont suspendues le dimanche sont en même temps ceux où la machine commerciale et industrielle produit en un temps donné la plus grande somme de travail; que, dans ces pays-là, l'ouvrier est plus robuste que dans les autres, qu'il y jouit d'un plus grand bien-être relatif, que la durée de sa carrière utile y est plus longue, enfin que les mariages y sont généralement plus féconds, et que la population s'y accroît dans une proportion plus rapide.

Attribuer tous ces effets à l'institution du repos hebdomadaire serait commettre une exagération évidente ou s'abandonner à une illusion. Aussi n'est-ce pas ainsi que la question doit être posée. Si le repos du dimanche produit de si heureux résultats, ce n'est pas seulement parce qu'il est en lui-même une chose excellente, c'est encore, et surtout, parce qu'il se lie à tout un ensemble d'institutions conçues dans un même esprit et tendant à favoriser tout à la fois le travailleur et le travail.

Les sociétés où l'on réserve à l'ouvrier un jour de repos complet sur sept sont aussi celles où il rencontre les conditions les plus favorables à son bien-être et à son développement. Caisses d'épargne, assurances sur la vie, associations coopératives de crédit, de production et de consommation, écoles gratuites, bibliothèques, musées spéciaux, enfin tout ce qui tend à rendre l'homme indépendant, et supérieur en quelque sorte à sa propre carrière. Le repos du dimanche n'est qu'un chaînon dans cette vaste trame sociale qui est celle des peuples libres; mais dans des questions de cet ordre, il n'y a pas de réforme isolée, et tout progrès réalisé contient en germe une foule d'autres progrès.

Toutefois, même considéré seul et en dehors de tout autre progrès, le repos hebdomadaire est une institution excellente. Il est, on peut le dire sans aucune exagération, le lien de la famille, car dans un ménage d'ouvriers la vie en commun, l'échange des idées, tout ce qui fait de ses membres épars un tout, en les réunissant autour de leur chef naturel, ne se ferait pas sans lui. L'existence pendant la semaine est, pour la plupart des hommes, trop exclusivement laborieuse pour laisser place à de bien grands épanchements. A ce point de vue, et ce point de vue est celui de la moralité publique, le repos du dimanche est une nécessité de premier ordre et un bienfait social que l'on ne saurait apprécier à un trop haut prix.

Pour notre pays, ces idées ne sont heureusement pas nouvelles, car le repos du dimanche est chez nous la règle, et cette règle ne subit que de rares exceptions. Notre population industrielle n'a donc pas besoin d'être convertie, et elle ne serait pas la dernière à protester si on lui proposait de supprimer un usage auquel elle doit en grande partie sa vigueur intellectuelle et sa robuste santé. Ce n'est pas d'elle que peut venir l'obstacle ; ce n'est pas non plus des pouvoirs politiques, puisque le Conseil fédéral vient de donner, par un acte récent, une adhésion formelle aux principes que nous défendons ici. Sa circulaire aux directeurs des arrondissements postaux a toute la valeur d'une déclaration officielle. Le seul obstacle qui puisse retarder encore la réalisation complète des vœux exprimés par la Société d'utilité publique, ce sont les nécessités matérielles inhérentes à toute société moderne. Il est évident, en effet, qu'on ne saurait songer à arrêter pendant la septième partie de l'année cet immense appareil de circulation qui forme comme le système vasculaire du monde civilisé.

Le plus ardent philanthrope hésiterait si on lui offrait de suspendre cinquante-deux fois par an le triple mouvement des postes, des télégraphes et des chemins de fer. Il y a des nécessités devant lesquelles il faut s'incliner. Mais rien ne s'oppose à ce que l'on recherche les moyens de concilier ces nécessités matérielles avec des besoins d'un autre ordre. Et c'est là ce qui donne au concours ouvert par la Société d'utilité publique toute son importance. Sur la question de principe, tout le monde sera à peu près d'accord ; mais il sera intéressant de connaître les moyens pratiques qui seront proposés pour combiner le repos hebdomadaire avec les exigences de la vie telles que l'ont faite quelques milliers d'années de civilisation. »

Le Journal de Genève, 4 Août 1868, cité dans : (sans nom d'auteur) Le repos du dimanche devant la presse quotidienne, Genève, chez les principaux libraires, 1869. 


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« Paris, 20 Octobre 1868.

Une Société genevoise [note : Société genevoise d'utilité publique] intelligente et bien intentionnée, met au concours une question fort intéressante : la question du repos dominical. Les philanthropes de Genève, mieux avisés que leurs voisins, du Congrès international, n'entreprennent pas le désarmement universel, la paix générale et la confédération européenne; ils ne touchent qu'aux problèmes placés à portée raisonnable, et leurs travaux sont de nature à ne donner ombrage à aucune opinion.

Le repos périodique est reconnu par tous les hommes éclairés comme absolument indispensable à la santé du corps et de l'esprit. Après maintes expériences plus ou moins infructueuses, il est généralement accepté que celui qui consacre six jours de suite à sa besogne, doit garder le septième jour pour sa famille, ses devoirs religieux ou même ses plaisirs. L'hygiène et la morale sont d'accord sur ce point comme sur tant d'autres, et si l'on ne suit pas l'exemple que nous donna Dieu lui-même au commencement de toutes choses, la santé la plus docile se met rapidement en grève.

A cet égard, il n'y a pas, il ne peut y avoir deux manières de voir, et la Société de Genève n'aurait provoqué aucune discussion, si elle n'avait posé une question subsidiaire, qui est au fond le véritable problème, et dont la solution ne nous semble pas facile à découvrir. "Par quels moyens, nous dit-on, peut-on engager le travailleur à se reposer un jour sur sept ?" Il y en a deux : la force et la persuasion, et naturellement c'est à ce point que la controverse commence.

La force est un moyen très efficace et qui a ses partisans. Les Anglais qui sont de subtils casuistes en matière de liberté, vous disent fort nettement que l'autorité doit protéger, dans certains cas, l'indépendance des uns contre l'intolérance des autres, et qu'en obligeant le citoyen anglais à observer la loi du dimanche, on l'aide à affranchir sa conscience de l'impérieux despotisme de la vie matérielle. L'employé, le commis, le subalterne, quel qu'il soit, serait sans bonnes raisons devant un patron trop avide s'il ne pouvait invoquer les obligations que lui créent les actes du Parlement.

De par la constitution, il faut qu'on se repose, et les boutiques se ferment, en grand respect de la constitution, et aussi un peu par crainte de l'amende. Ce n'est pas assurément le despotisme, mais c'est la liberté imposée au nom de la religion et du salut éternel. Ce système ne serait pas applicable chez nous pour une série de raisons dont la meilleure est que nous aimons à user de nos privilèges comme et quand il nous convient, et que pour nous la liberté serait sans attrait si nous y étions obligés.

Si quelqu'un s'avisait d'importer en France la loi britannique sur le repos dominical, tout le monde travaillerait en cachette, et les ateliers ne chômeraient jamais. Quelle est donc la solution du problème?

Ici nous rentrons dans le vague, l'incertain, l'incomplet. Si l'on n'oblige pas le travailleur à se reposer, on en est forcément réduit à lui donner d'excellents conseils et quelques bons exemples : fonder quelques Sociétés, organiser des Comités, provoquer des adhésions et recueillir des promesses, comme le font les sociétés de tempérance et les associations contre l'abus du tabac.

Ces moyens sont-ils fort efficaces ? Nous en doutons, et jusqu'à présent, ce que l'on a dit de plus sensé sur la question est contenu dans une circulaire de M. de Morny, que nous croyons utile de reproduire ici :

"Le repos du dimanche est l'une des bases essentielles de cette morale qui fait la force et la consolation d'un pays. A ne l'envisager qu'au seul point de vue du bien-être matériel, ce repos est nécessaire à la santé et au développement intellectuel des classes ouvrières; l'homme qui travaille sans relâche et ne réserve aucun jour pour l'accomplissement de ses devoirs et pour le progrès de son instruction, devient, tôt ou tard, en proie au matérialisme, et le sentiment de sa dignité s'altère en lui en même temps que ses facultés physiques. Trop souvent, d'ailleurs, les classes ouvrières que l'on assujettit au travail du dimanche, se dédommagent de cette contrainte en chômant un autre jour de la semaine ; funeste habitude qui, par le mépris des traditions les plus vénérées, conduit insensiblement à la ruine des familles et à la débauche.

Le gouvernement ne prétend pas, dans des questions de cette nature, faire peser une sorte de contrainte sur la volonté des citoyens. Chaque individu reste libre d'obéir aux inspirations de sa conscience ; mais l'Etat, l'administration, les communes, peuvent donner l'exemple du respect des principes. C'est dans ce sens et dans ces limites que je crois nécessaire de vous adresser des instructions spéciales.
Le ministre de l'intérieur, DE MORNY."

Cette circulaire est datée du 15 décembre 1851. Elle a été suivie à diverses époques, et notamment en 1863, de discussions fort intéressantes au Sénat. Les résultats acquis jusqu'ici ne sont pas aussi considérables que nous pourrions le souhaiter ; mais cependant ils sont déjà très appréciables. Depuis une dizaine d'années, le mouvement du "septième jour" se développe en province et même à Paris. Les boutiques se ferment, les ateliers chôment une fois par semaine. Il est évident que le repos dominical entre peu à peu dans nos mœurs.

Robert MITCHELL. »

Le Constitutionnel, 21 octobre 1868, cité dans : (sans nom d'auteur) Le repos du dimanche devant la presse quotidienne, Genève, chez les principaux libraires, 1869.
 
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« Paris, 23 Novembre 1868.
 
… L'Etat, qui a réglé le travail des enfants dans les manufactures, abuserait-il de son droit en leur réservant aussi la libre disposition de leur dimanche? L'Etat, qui accorde des concessions et des exploitations, abuserait-il de son droit en insérant dans le cahier des charges une clause protectrice des employés et de leurs familles? L'Etat, qui afferme les travaux publics à des entrepreneurs, abuserait-il de son pouvoir en réservant que les ouvriers auront droit à un repos périodique régulier ?

Ceux qui s'occupent de cette question, à Genève, ont obtenu un premier résultat : c'est, comme nous l'avons dit, que le Directeur général des postes, après avoir posé en principe le droit de chaque homme au repos hebdomadaire, a donné des instructions pour que tous les employés de son département fussent, autant, que le permettront les nécessités du service, libres un dimanche sur deux, et que, dans la semaine où ils n'auraient pas eu leur dimanche, ils eussent une demi-journée de complète liberté. Cette mesure, qui paraissait hérissée de difficultés de tous genres, s'est trouvée dans la pratique, si nous sommes bien informés, en présenter beaucoup moins qu'on ne s'y attendait. Ainsi la Suisse a pu commencer à faire ce que font, depuis des années, l'Amérique, l'Angleterre et la Prusse. Et pourquoi l'exemple de ces contrées, dont on ne méconnaîtra certainement ni la prospérité, ni le sens pratique, ni l'esprit d'entreprise, ne serait-il pas suivi en France ? Nous ne demandons pas que l'Etat entre dans des voies de répression ou de coercition, nous lui demandons seulement, et dans les seules limites de sa compétence, sa protection pour ceux qui ne peuvent se protéger eux-mêmes…
A. BOST. »

La Patrie, 23 novembre 1868, cité dans : (sans nom d'auteur) Le repos du dimanche devant la presse quotidienne, Genève, chez les principaux libraires, 1869.

lundi 28 juin 2010

Une journée à l'école de natation : 1ère partie (E. Briffault, 1845)

(Dessins de Bertall).

« Une journée à l'école de natation est un des plus piquants tableaux de mœurs de la vie parisienne; elles s'y montrent nues.

Les portes sont ouvertes de bonne heure ; le matin, l'école est visitée par quelques nageurs consciencieux, qui se baignent avec amour, et chez lesquels le plaisir lui-même tient toujours un peu du devoir ou de l'affaire. La familiarité s'établit entre ces baigneurs habitués et les employés; on cause pêche, natation et rivière; les mariniers jettent le filet en attendant que la journée commence. Vers dix heures, les premiers baigneurs sont partis; le plus grand nombre a déjeuné avec un cigare apporté du dehors; quelques-uns ont savouré modestement, mais avec un de ces appétits de nageurs, qui est de la famille de l'appétit de chasseur, un déjeuner invariablement composé d'une saucisse, d'un petit pain et d'un petit verre d’eau-devie ; c'est un menu primitif que nos ancêtres nous ont légué. Le matin, il y a beaucoup d'enfants qu'on désigne familièrement sous les noms de gamins ou moutards. Vers midi, l'école s'anime et se peuple; mais la foule, qui commence à grossir, n'emplit pas les bassins; tous ces gaillards-là sont des viveurs plutôt que des nageurs ; ils viennent, ces Sardanapales et ces Balthazars d'eau douce, goûter le plaisir du déjeuner tout nu, variété divertissante du déjeuner à la fourchette. Les omelettes et les œufs sur le plat foisonnent dans ce sybaritisme. D'autres bandes suivent les premières, et alors s'organisent des déjeuners que le boulevard Italien et la rue Montorgueil pourraient envier. Le bain reste désert et l'eau n'est fréquentée que par quelques jeunes gens à jeun et ceux qui se baignent du bout des pieds en attendant que les côtelettes soient cuites; on entend quelques explosions de bouteilles de vin de Champagne ; le café, le gloria et le punch parfument l'atmosphère; le cigare fume partout. Sommes-nous chez Véfour ou à l'école de natation ? C’est fort difficile à deviner. "Garçon. mon bifteck ? — Voilà ! — Ma friture ? — Voilà ! voilà ! — Notre poulet sauté ? — Voilà! voilà ! voilà !"


Le tour de l'école de natation arrive enfin ; les déjeuners expirent, à moins, ce qui n'est ni rare ni surprenant. qu'ils ne se prolongent pour se joindre au dîner. Les déjeuneurs font la sieste dans l'attitude des veaux qu'on expose à Poissy, un peu partout, sur les bancs, sur le divan, dessous ou dessus les tables, sur le plancher nu ou sur le long tapis qui s'ouvre sur le sol des galeries. Il est deux heures : vienne le maître de nage. […] Son costume est traditionnel; en été, il porte le pantalon blanc et la veste blanche, la chemise rose, les bas à côtes rondes, alternant de rouge et de blanc, la large ceinture rouge; ses souliers ont la coquetterie de l'escarpin des muscadins, et n'ont pas détaché la large boucle ; il a sacrifié sa queue et ses cadenettes, il est à la titus, mais il n'a pas renoncé à la grande boucle d'oreille d'argent et à la grosse épingle; l'ancre est toujours l'emblème dont il se plaît à parer ses joyaux. Sa figure bronzée est encadrée par d'épais favoris; tout en lui témoigne de sa force et de son expérience.

Au moral, le maître de nage a cette vanité que Molière a donnée à ses maîtres d’armes, de danse, de musique et de philosophie; il met l'art de la natation avant et au-dessus de tous les autres […] Cette bonne opinion de la science qu'il professe se réfléchit dans ses sentiments et dans son langage. Quoique marin de rivière, il ne se pique point de politesse, il ne s'humilie pas et ne se courbe sous aucune main; il a une superbe indépendance ; mais il ne va pas jusqu'à la rudesse; il a du monde à sa façon, et il est un peu plus poli avec les gens qu'il ne le serait avec son caniche. Le maître de nage s'ennuie de ne rien faire ; l'oisiveté l'irrite, non point par amour du travail, mais parce qu'il ne gagne rien les bras croisés ; il aime le repos qu'il goûte au cabaret après une journée laborieuse et productive; il est sobre, et, quand il ne s'enivre pas, il vit de peu. Lorsque la leçon donne, le maître de nage s'humanise et devient presque doux ; mais, quand la leçon ne donne pas, son humeur est massacrante : alors c'est un loup de mer. Il a horreur de ce qu'il nomme les mauvaises pratiques, à la tête desquelles il place les élèves des collèges et des pensions, qui ne peuvent pas économiser sur leurs semaines de quoi lui donner un pourboire. Ce qu'il lui faut, ce sont des gentlemen, des petits barons allemands, ou des princes russes en bas âge, conduits par leur gouverneur, et qui ont toujours la pièce blanche pour payer ses petits soins. Les grands et longs adolescents, les hommes d'âge mûr, sont pour lui de véritables poules au pot ; il les endoctrine si bien sur l'excellence de tout ce qu'il va leur enseigner, qu'ils ne peuvent faire moins que de se montrer généreux. Le maître de nage, dans l'exercice de ses fonctions, tient beaucoup du recruteur et surtout de l'instructeur qui dresse les conscrits. Il en a la voix et les intonations; il ressemble aussi au maître d'armes.

"Allons, monsieur (ou jeune homme), attention ! Les coudes au corps... Ferme!... et ne bougeons pas! le premier mouvement s'exécute en allongeant vivement les bras en avant, et votre coup de jarret bien écarté. — Une, deux... ferme!... N'ayez pas peur... — Allons, monsieur (ou jeune homme), pour achever l'impulsion, rapprochez vivement les cuisses; tendez les jarrets ; écartez les mains à plat sur l'eau. — Une, deux, trois ! allons, ferme! C'est bien monsieur (ou jeune homme). — Maintenant nous allons passer au second mouvement, pour respirer. — Les bras en demi-cercle, appuya sur l'eau; respirez ; ployez les jarrets; rapprochez les talons; remettez-vous comme en commençant. Allons, ferme ! — Ce n'est pas ça, je vais vous répéter; mais je me sèche le gosier, pensez-y, monsieur." Ce monologue glisse le long d'une corde; à un bout est suspendu l'élève qui baigne dans l'eau ; c'est le patient ; à l'autre extrémité on rencontre le maître de nage, marchant sur le bord, et penché sur l'eau. Il n'est pas rare que le maître de nage fasse boire un coup d'eau à ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas lui faire boire un verre de vin.

Ces leçons dans l'eau sont quelquefois précédées de leçons à sec ; tantôt on fait répéter debout les mouvements de la natation, tantôt ou suspend par des sangles, dans l'air, ceux que l'eau effraye trop. — Sous sa brusquerie apparente, le maitre de nage, ce grognard de la Seine, est doux et bienveillant ; il ne fera jamais de mal à ceus même dont il croit avoir le plus à se plaindre ; il est bon pour l'élève ; ses petites vengeances et ses mouvements de mauvaise humeur ne vont pas, ainsi qu'il le dit lui-même, au delà d'une gorgée. Il est rempli de sollicitude; sa vigilance et son dévouement n'ont pas de bornes; de l'œil il surveille la faiblesse des uns, l'imprudence et la sottise des autres.

L'éducation du nageur, commencée par la sangle, continue par la perche, c'est une gaule de sauvetage au moyen de laquelle ou suit chaque brassée, comme les bras d'une mère ou d'une bonne suivent les pas d'un enfant; à la moindre hésitation, la perche protectrice que tient le maître de nage est présente et secourable. Ces fonctions demandent une attention soutenue, dont le surveillant ne s'écarte jamais. De la rive, il donne des conseils aux nageurs ; il répond ans questions qu'on lui adresse sur tous les points de l'art; mais il veut qu'on reconnaisse ces services : un cigare, la goutte et tous les petite présents qui entretiennent l'amitié lui sont fort agréables. Le maître de nage et tous les hommes de sens n'admettent aucun des moyens factices inventés pour soutenir le corps sur l'eau : les vessies, les ceintures ballonnées et les gilets de liège sont proscrits par lui ; la sangle, la perche, un bon vouloir, du calme et de l'application, les livres et les instruments du nageur. »

Eugène Briffault, "Une journée à l'école de natation",  Le Diable à Paris. Paris et les Parisiens : moeurs et coutumes, caractères et portraits des habitants de Paris, tableau complet de leur vie... Paris, J. Hetzel, 1845.

samedi 26 juin 2010

"La conquête pacifique de l'Amérique russe" (R. Laboulaye, 1867)

Sitka, ou "New Archangel", capitale de l'ancienne Russie américaine
(dessin extrait de : Frederick Whymper, Travel and adventure in the territory of Alaska..., J. Murray, 1868)


« Les Américains viennent d'augmenter leurs possessions déjà si vastes par la conquête pacifique de l'Amérique russe. Ils l'ont achetée du gouvernement russe, le 28 mars dernier, au prix de 7.200.000 dollars (37.000.800 francs). Peu de personnes connaissent l'Amérique russe, et pour beaucoup, je le crois, ce pays, perdu dans les régions polaires, ne paraît pas devoir inspirer grand intérêt. […]
L'Amérique russe a été découverte en 1728, sous le règne de Catherine, veuve de Pierre le Grand, par le célèbre navigateur danois Behring, alors au service de Russie, dont le nom est resté attaché à la mer qui baigne les côtes de cette contrée. A ce premier voyage, il ne fit que reconnaître les îles Aléoutiennes, et ce fut seulement en 1741, qu'il aperçut pour la première fois le continent américain. […] Plusieurs autres expéditions ont été faites dans le courant du siècle dernier et au commencement de celui-ci, sur les côtes de l'Amérique russe. La dernière, en 1826, est celle de l'amiral russe Lutke, qui a fait, en français, une description intéressante de ce pays si mal connu même de ses possesseurs ; il n'était habité, en effet, à cette époque, que par quelques milliers d'Esquimaux, dont on connaissait mal les mœurs, puisque personne n'avait pénétré dans l'intérieur, et par une compagnie de chasseurs de fourrures. C'est dans ces dernières années seulement qu'on y a fondé une compagnie nouvelle et assez florissante pour l'exploitation de la glace.

Depuis 1826, il faut le dire, la situation ne s'est guère améliorée ; ce pays, extrêmement éloigné du centre de l'Empire russe, n'en reçoit aucune impulsion civilisatrice, et manque absolument de vitalité; il n'y a pas d'industrie, pas de commerce, pas même de maisons, seulement des huttes de chasseurs ou de pécheurs. Tout est resté stationnaire, et la rudesse du climat n'en est pas la seule cause, pas plus que l'éloignement de la capitale ; presque tous les écrivains sont d'accord pour reconnaître que l'administration russe, par sa cruauté et son inintelligence, a augmenté encore la misère des habitants et la désolation du pays. Et cependant ces régions glaciales offrent les ressources de tout genre dans une abondance incroyable pour la latitude où elles se trouvent, et le jour où elles seront exploitées par des hommes actifs et persévérants comme les Américains, les richesses qu'elles contiennent seront utilisées, les déserts seront peuplés, et l'on perdra bientôt le souvenir de l'époque où un pays plus grand de moitié que la France, soumis depuis cent cinquante ans à une grande puissance européenne, possède à peine cinquante mille habitants, et n'a que quatre écoles et deux hospices, pas d'autres maisons, excepté celle du gouverneur.

Dès 1859, M. Givin, sénateur de Californie, représentant officieux du président Buchanan, allait trouver le ministre de Russie à Washington, et lui faisait observer que son gouvernement était trop loin et trop occupé des affaires d'Europe et d'Asie, pour tirer grand parti de ces possessions d'Amérique, que les États-Unis, au contraire, bien plus rapprochés de ces possessions que la Russie, seraient plus à même d'en utiliser les ressources, qu'ils ne doutaient pas d'y réussir, si l'on voulait leur céder l'Amérique russe, et qu'enfin ils en donneraient volontiers 5 millions de dollars. Le président confirma bientôt ces propositions, et l'on s'entendait déjà avec la Russie, sinon sur le prix qu'elle trouvait trop peu élevé, du moins sur le fait même de la cession qu'elle acceptait en principe, lorsque la révolte du Sud éclata; il ne fut plus question d'autre chose jusqu'en 1866,où la législature du territoire de Washington (ce territoire se trouve sur la côte du Pacifique tout auprès de l'île de Vancouver, à cent lieues de l'Amérique russe) présenta un mémoire au président Johnson, pour demander la liberté de la pêche en tous temps, sur toutes les côtes des possessions russes, où, disaient les signataires du mémoire, il y a abondance de saumon, et de morue d'excellente qualité. A ce mémoire vint s'en joindre un autre de M. Colo, sénateur de Californie, qui vint demander à la Russie, au nom des Américains, le privilège de la Compagnie anglaise, pour la chasse des fourrures connue sous le nom de Hudson Bay Company ; cette compagnie célèbre avait acquis de l'ancienne compagnie russe son privilège qui devait expirer en juin 1857. L'administration de cette Compagnie n'avait pas été entièrement satisfaisante, et le prince Gortschakow ne tenait pas à renouveler son privilège. Devant les propositions de l'Amérique, il n'hésita plus, et poussé d'autre part par le grand-duc Constantin, il remit sur le tapis la question d'une cession pure et simple de l'Amérique russe aux États-Unis. M. de Stoëckl, ministre de Russie à Washington, se rendit, en octobre 1866, à Saint-Pétersbourg, pour prendre les ordres de son gouvernement, et à son retour, le 30 mars 1867, le traité fut signé par lui au nom de l'Empereur de Russie, et par M. Seward, au nom des États-Unis. La cession était consentie moyennant un prix de 7.200.000 dollars en or. […]

Ainsi […] l'Amérique vient d'acquérir une contrée d'une étendue de 570.000 milles carrés dont le climat est infiniment plus doux que celui des latitudes correspondantes dans les autres parues du monde, dont la végétation est magnifique, et peut fournir aux Etats-Unis, pendant de longues années, ses plus beaux bois de construction. Ajoutez que ce pays renferme des métaux précieux : le cuivre et le charbon surtout en grande quantité. Ajoutez les fourrures qui ont été le principal objet de convoitise des premiers habitants du pays, et les pêcheries d'une richesse véritablement miraculeuse dans cette partie du globe, et vous aurez une idée de la valeur considérable de la nouvelle acquisition des Américains. Leur courage et leur persévérance vont transformer bientôt ce pays où tout est à faire. Le génie anglo-saxon va en tirer des valeurs inconnues aux Russes, race stationnaire et stérile qui peut bien conquérir d'immenses territoires, mais qui ne sait pas civiliser ceux qu'elle a vaincus. Quel contraste avec ces Américains, qui ne s'agrandissent qu'en apportant avec eux l'instruction et la liberté. »

René Laboulaye, "L'Amérique russe cédée aux Américains", La Revue nationale et étrangère, 2 série, vol. 1, n° 6, samedi 7 septembre 1867.


Indien d'Alaska (d'après Frederick Whymper, op. cit.) 

lundi 21 juin 2010

"Paris à lui seul forme-t-il la France ?" (F.-J.-B. Noël, 1842)

Carte des chemins de fer en France extraite de :
Atlas historique et statistique des chemins de fer français,
Paris L. Hachette, 1859.


« Dans sont intérêt, un Parisien ne saurait trop exalter les chemins de fer ; et il a raison, car ils doivent lui profiter ; mais les intérêts de Paris ne sont pas ceux de la France entière, on peut même dire que ce n’est peut être que par des exceptions fort rares que ces intérêts se trouvent les mêmes. […]

Le mot centralisation ne se traduit-il pas de lui-même ? Comment peut-on concevoir différemment cette expression ? Centraliser ne veut-il pas dire porter de la circonférence au centre, réunir en un point ce qui était disséminé sur le cercle ? Que ceux qui sont au centre trouvent cela convenable, c'est très-juste dans leur intérêt; mais que ceux qui sont placés à la circonférence y applaudissent, c'est ce que nous ne pouvons concevoir. Cette comparaison d'un état avec le corps de l'homme, dont le cœur attire tout le sang des extrémités pour le porter ensuite dans les veines, est une des abstractions les plus absurdes qu'on puisse concevoir. Quoi ! Sérieusement, vous voulez que toutes les villes de France, dont plusieurs peuvent subsister par elles-mêmes, sacrifient à votre profit leur industrie, leur commerce, le peu d'indépendance qu'elles ont conservée, pour ne plus vivre que du reflet que votre opulence daignera jeter vers elle ! En vérité, c'est incroyable. Les départements peuvent, sans doute, être très-disposés à faire des sacrifices dans l'intérêt de la patrie ou pour la gloire de la France ; mais Paris à lui seul forme-t-il la France ? Forme-t-il la patrie?

Les gouvernements sont établis dans l’intérêt de tous : chaque citoyen ayant droit aux mêmes faveurs, à la même protection, le gouvernement doit étendre avec profusion sur tout le sol qu’il gouverne, les lumières ou plutôt les sciences, les arts, l’industrie, la fortune, les établissements d’utilité publique, l’armée, tous les attributs de la puissance, enfin tout ce qui peut être divisé. Il est donc contraire au but des hommes réunis en société, que l’on concentre, dans l’intérêt de quelques-uns d’entre eux, tout le commerce, toute l’industrie, tous les talents, tous les moyens de fortune, tous les pouvoirs et surtout toute l’armée. […]

Ainsi, l'on a concentré à Paris, non-seulement toute la puissance, mais encore toutes les influences. Pour les plus petites choses, pour ce qui pourrait paraître indifférent, il faut l'approbation ou le choix d'un ministre : les départements ont légalement très-peu d'influence sur la marche du gouvernement' et ce peu d'influence, on cherche encore à le leur enlever. On vante comme admirable la facilité que l'administration aura de dominer les grandes villes, au moyen des chemins de fer : ainsi, elle aura plus de facilité de se faire obéir à Lyon ou à Marseille , qu'il ne lui est possible maintenant de faire connaître ses ordres à Melun ou à Meaux; et les fonctionnaires dévoués à leurs places ou à leur traitement pourront, de cent lieues de distance, aller demander aux distributeurs des grâces et des faveurs ce qu'ils doivent penser, dire et juger; et, à cette puissance, on réunit toutes les forces de la France, une armée, et ce sera une armée formidable que celle qui sera chargée de garder les fortifications monstrueuses de Paris ; mais notre capitale deviendra absolument ce qu'étaient autrefois Rome et Constantinople. […]

Est-ce donc Rome ou Constantinople que vous voulez prendre pour modèle? Si, au moyen de la promptitude dans les voies de communication du centre à tous les points du cercle, vous croyez être à l'abri, pour l'avenir, de toutes les guerres d'insurrection qui ont ensanglanté les provinces romaines et le Bas-Empire ; si, par la réunion imposante de vos forces , vous vous croyez à l'abri des guerres civiles et des émeutes révolutionnaires, c'est bien, sans doute, c'est un avantage très-probable qui résultera de vos plans ; mais cet état de choses pourra créer, comme dans l'empire romain et le Bas-Empire, des révolutions militaires, enfanter le despotisme. Quand l'armée, par sa permanence dans la capitale, aura imposé silence à la population , il est clair que celui qui dominera l'armée, qui aura la force à ses ordres, pourra se permettre l'exécution de tous ses caprices, renouveler les scènes qui se sont passées à Rome ou à Constantinople, et réduire au néant la représentation nationale. Nous n'aimons pas plus ce genre de révolutions auxquelles vous donnerez naissance, que celui des guerres civiles dont vous prétendez tarir la source. »

François Jean Baptiste Noël (avocat, notaire honoraire, membre correspondant des Sociétés Royales Académiques des Antiquaires de France, des Sciences de Nancy, Metz, de l'institut historique de la Société d'Émulation des Vosges),  Les chemins de fer seront ruineux pour la France et spécialement pour les villes qu'ils traverseront, Paris, Joubert, 1842.

"Paris est la plus haute expression... de notre puissance et de notre génie" (Cormenin, 1842)

"La Garde nationale de Paris part pour l'armée. Septembre 1792 (détail)." Par Léon Coignet (1794-1880), Musée national du Château de Verseailles




« Chaque nation a son caractère propre, son humeur, et je dirai presque son tempérament. Le nôtre tend à l'unité. On dirait que nous sentons par une sorte d'instinct notre faiblesse comme individus, notre force comme Nation. Nos cœurs se touchent et battent des mêmes battements ; nos mains, en s'unissant, frémissent; nos esprits s'allument à la même étincelle ; nous nous fondons rapidement les uns dans les autres, et nous ne faisons bientôt plus qu'une seule âme et qu'un seul corps. Chez nous, en une heure, en moins que cela, ce n'est plus un faubourg qui se soulève et qui descend sur la place publique, c'est une cité. Ce n'est plus quelques bataillons qui marchent, c'est une armée. Ceci donne le secret de notre furie française dans l'attaque et dans la victoire et de nos terreurs paniques dans la déroute, car alors nous ne sommes plus une armée, une troupe, une masse, un corps, nous redevenons individus. Ceci explique aussi pourquoi nous allons si rapidement de la délibération à l'action, et des paroles aux armes, des clubs aux émeutes, et des émeutes aux révolutions, et pourquoi celles-ci se font, et pourquoi elles ne durent pas.

A peine avons-nous passé la frontière et mis le pied chez un peuple conquis que, dès le lendemain, nous organisons son régime intérieur, politique, administratif, civil, militaire, ses municipalités, ses tribunaux, ses écoles, ses fêtes, ses théâtres, ses modes, et jusqu'au détail et au train de ses affaires domestiques, nous nous mêlons à tout et nous nous mêlons de tout, et nous nous familiarisons avec ces étrangers d'hier, et nous vivons de leur vie et nous les raisons vivre de la nôtre, et nous nous les assimilons en tout, si bien et aussi parfaitement que s'ils étaient de la vieille France !

Il n'est pas surprenant, d'après cela, qu'on ait dit que nous étions le peuple de la propagande. […] Ainsi, par la guerre ou par l'idée, nous révolutionnons toujours quelque part, et sans qu'elle le veuille, le sache ou le dise, la France mène le Monde.

Il ne faut pas compter pour peu, entre les causes de la Centralisation, l'accroissement prodigieux de Paris qui, de toute antiquité, et comme par un hommage tacite, a été reconnu le roi et le maître des autres cités, la patrie adoptive des sciences, des arts et des lettres, le flambeau de la civilisation, le siège du Gouvernement, l'entrepôt des productions du nord et du midi, le séjour des princes, l'arbitre du goût, du luxe et des modes.

Paris reçoit beaucoup, mais il donne beaucoup. Il consomme, mais consommer c'est produire. Il vend cher, mais il achète cher et il paie bien. Il s'emplit comme un fleuve, mais il reflue jusqu'à sa source. Il concentre la lumière, mais il la reflète. Il a un tronc d'une grosseur prodigieuse, mais il rend la sève qu]il aspire, et les extrémités de ses mille rameaux plient sous leurs fruits d'or. Il vivifie de son souffle tout ce qu'il touche, il écrase de son poids tout ce qui lui résiste. Il commence les révolutions et il les finit. Il fait les Rois et il les défait. II distribue la gloire, la liberté et l'empire.

Sans Paris, la Convention eut-elle lutté contre l'Europe? Sans Paris, les révolutions de 89 et de 1830 auraient dégénéré en guerre civile. Sans Paris, le pouvoir exécutif, transporté à Versailles, à Bourges, à Tours, à Orléans, à Lyon, à Toulouse, à Bordeaux, ne serait point obéi. Le Gouvernement n'est que l'organe de Paris, il n'est que son commis, son homme d'affaires et son serviteur. Paris tiendrait en échec le reste de la France et,de ses portes comme des portes du vieux Memphis, s'élanceraient à la fois plusieurs armées.

Paris a une force matérielle sans définition possible presque, sans mesure et sans contrepoids. Paris n'a pas le nombre d'hommes le plus haut chiffré de la France, mais il a le nombre le plus haut réuni. ll a ce que donne la Centralisation, il est la Centralisation même.

Athènes fut plus polie, Rome plus guerrière, Londres est plus commerçant et Pékin plus vaste, mais Paris est plus homogène. Paris n'a qu'un million d'hommes, mais au besoin, ce million d'hommes ne serait qu'un seul homme.

Londres est la capitale de l'Angleterre, Vienne de l'Autriche, Madrid de l'Espagne, Constantinople de la Turquie, Rome du Catholicisme, mais Paris est la métropole du Genre humain.

Auprès de Paris tout est bourg, petite ville, village. Tout aboutit à Paris, routes, canaux, télégraphes. Tout en sort et tout y rentre. Semblable à un géant féodal, il tient les départements dans une sorte de vassalité volontaire, et toutes les villes de province, rangées autour de Paris, comme autant de satellites, s'éclairent et se réchauffent aux rayons de son soleil.

Paris ne dort point, ne se repose point. Hiver et été, jour et nuit, son cerveau pense, ses bras travaillent, ses yeux veillent et ses jambes remuent.

Sa force intellectuelle est plus grande encore que sa force matérielle. L'idée française est toute dans Paris. Paris est la plus haute expression de nos besoins, de nos sentiments, de nos passions, de nos caprices, de nos intérêts, de notre politique, de notre littérature, de notre puissance et de notre génie. Paris renferme assez de généraux pour commander en chef les armées de la Russie, de l'Autriche et de l'Angleterre, assez de gens d'esprit pour remuer le Monde, assez d'hommes d'état pour le gouverner.

Aux yeux des étrangers, Paris est tout ; Paris est la capitale non de l'Europe, si vous voulez, mais des Européens. Qui dit Paris, dit la France. Paris est comme serait un grand royaume dans un petit royaume. Paris est la tête, et les provinces ne sont que les pieds. Or, ce sont les pieds qui marchent, mais c'est la tête qui conduit. […]

Le besoin de la Centralisation est si impérieux que les révolutions n'y font rien ; la centralisation change seulement de moyens et de forme, sans changer d'objet. Ainsi, le Gouvernement représentatif a substitué à la volonté d'un seul l'association des volontés de tous ; au caprice la règle, au commandement absolu du Prince la responsabilité constitutionnelle des Ministres. Élire, c'est s'associer; s'associer, c'est centraliser. […]

De tout ceci nous devons conclure que, par la seule agrégation de son territoire, sa position géographique, la facilité de ses communications, son humeur si sociable, son génie si expansif, ses soldats du Nord et du Midi qui se fusionnent en deux veillées de camp, sa magnifique chanson de guerre, son drapeau criblé par cent victoires, sa propagande écrite et parlée qui a les sons et l'éclat de la foudre, l'universalité populaire de sa langue, ses écoles, ses codes, ses institutions, ses précédents révolutionnaires, son administration intense, son gouvernement unitaire, son amour inné de l'égalité, de l'indépendance nationale et de la gloire, son Paris et son nom même, la France est l'État le plus vigoureusement centralisé de l'Europe. »

Timon (pseudonyme de Louis-Marie de Lahaye, vicomte de Cormenin). De la Centralisation. Paris, Pagnerre, 1842 (2e éd.).

dimanche 20 juin 2010

"L'habitude du cigare... modifiera... la race, le caractère et l'esprit français" (Dr L. Véron, 1856)

"Une bonne pipe avant la messe", lithographie Pellerin à Epinal, 1862.

« Nous avons emprunté aux mœurs de l'empire l'habitude de fumer. Un de mes anciens professeurs, le père Boyer, fumait une pipe tous les soirs après dîner ; mais l'usage du cigare et même de la pipe est aujourd'hui une habitude de tout le monde. L'enfant fume, on fume au collège malgré toutes les défenses ; un élève de quatrième me racontait qu'à défaut de tabac, ses camarades raclaient la semelle de leurs souliers, enveloppaient ces raclures dans du papier fin, et se trouvaient très-heureux de fumer de pareilles cigarettes. Les vieillards et beaucoup de femmes fument. On fume en travaillant, en écrivant, en buvant, en mangeant, en jouant et surtout en causant ; on fume chez soi, on fume dans certains lieux publics, on fume à pied, à cheval, on fume le matin, on fume le soir, à toute heure de la journée, même la nuit. On sert souvent des cigares à table au milieu des plats de dessert. Je suis entouré de fumeurs qui ne brûlent pas moins de douze, quinze ou vingt cigares par jour. On n'a pas encore complètement emprunté les mœurs du soldat, on ne chique pas encore.

Le cigare et la pipe ont sur notre économie une action qu'on ne peut contester. L'habitude du cigare en crée le besoin : il en est du cigare comme de l'opium, comme du vin, comme de l'eau-de-vie, comme de l'absinthe pris en grande quantité. Celui qui mange de l'opium ne peut plus s'en passer, de même que l'ivrogne ne peut se guérir de ses excès de vin, d'absinthe et d'eau-de-vie. Je conclus de ce fait que le cigare exerce une action vive et profonde sur tout l'appareil digestif, et, plus encore, sur tout le système nerveux. Cette action puissante ne peut être que délétère. Les "digestions ne peuvent plus s'accomplir qu'à l'aide de cet excitant; l'usage immodéré du tabac produit certainement sur le système nerveux des organes des sens, sur le système nerveux des fonctions organiques, une excitation suivie bientôt d'affaiblissement et d'adynamie.

Il est certain que les maladies de la moelle épinière sont aujourd'hui plus fréquentes que jamais. Royer-Collard, qui a succombé à cette maladie, et qui fumait beaucoup, n'innocentait pas le cigare du mal dont il souffrait. Le comte d'Orsay mourut aussi d'une maladie de la moelle épinière. Cette mort causa sur un grand personnage de ses amis une vive impression. Le docteur Bretonneau (de Tours) fut appelé. Ce grand personnage se plaignit de fatigues dans les membres, d'énervation. Le docteur Bretonneau répondit : "Vous devez fumer douze ou quinze cigares par jour, fumez moins, abstenez-vous, si vous le pouvez encore, de la pernicieuse habitude du cigare, et vous ferez cesser tout cet ensemble de symptômes de faiblesse et d'énervation."

L'habitude du cigare, si universellement répandue en France, et contractée parmi nous dès l'enfance, modifiera assurément, dans l'espace d'un certain nombre d'années, la race, le caractère et l'esprit français. C'est d'ailleurs un trait qui révèle les penchants des temps nouveaux que cette passion insensée dont nous nous sommes pris pour le cigare ; le désir de jouissances nouvelles nous pousse aujourd'hui, hommes et femmes, à tous les ridicules et à tous les excès. »
Dr Louis Véron, Mémoire d’un bourgeois de Paris, vol. 1, Paris, Librairie nouvelle, 1856.
______________________

Lithographie extraite de : L'Art de fumer, ou la Pipe et le cigare, poème en trois chants, suivi de notes,
 par Barthélemy, Paris, Lallemand-Lépine, 1844.

« Il est écrit dans les lois... de la nature que le cigare doit contribuer au bonheur de l'homme en général et de l'étudiant en particulier. […]

Tous les étudiants fument, mais tous ne fument pas de la même manière. Il existe une foule de nuances dans toutes ces nuées tabacales qui planent sans cesse comme des nuages au-dessus du quartier latin. Il est des degrés dans le tabac tout comme dans le crime — sans autre comparaison.

Le jeune étudiant qui débute dans le Code civil (titre premier, jouissance des droits civils) commence par jouir de ses droits de citoyen en achetant un cigare de quatre sous, le plus gros et le plus noir qu'il peut trouver; — mais, hélas ! les effets les plus prompts et les plus déplorables prouvent au néophyte que le tabac n'est pas seulement une plante narcotique ! Aussi est-ce avec un air d’envie que l'apprenti-fumeur admire les exercices de l'étudiant de septième année, qui fume vingt-trois cigares dans sa journée!

Jugez de la stupéfaction du novice, quand il voit son maître fumer par le nez, — et même par les oreilles! Le jeune adepte-fumeur est obligé d'aller graduellement, et de se mettre d'abord aux petites cigarettes formées avec des feuilles de rose, ou autres plantes qui n'ont pas une action directe et immédiate sur le cœur et sur l'estomac. C'est humiliant, mais c'est de rigueur ! Quand l'étudiant arrive vers l'article 390, qui traite de l’émancipation, il se risque à se lancer dans le véritable cigare de la régie. Et une fois, qu'il arrivé à l'article 488, qui déclare formellement qu'à vingt-et-un ans on est capable de tous les actes de la vie civile, notre jeune Français achète décidément une pipe, qu'il s'occupe à culotter avec tous les soins que mérite ce travail important.

Bref, à mesure que l'étudiant avance dans le Code civil, il découvre quelque nouvelle manière d'employer le tabac; et s'il n'est pas encore arrivé à le mâcher, à l'instar des marins et des tambours de la garde nationale, c'est que le Code civil n'a que 2,281 articles, —et c'est fort heureux ! Qu'on dise encore que l'étude du Code civil ne même à rien ; vous voyez que cela conduit à passer au moins bachelier en cigares et licencié ès-pipes.

L'étudiant en médecine prend ses degrés bien plus promptement encore que l'étudiant en droit, attendu que les études si elles anatomiques, ont un charme, n'ont pas du moins celui de charmer l'odorat, et le tabac remplace avantageusement l'eau de Cologne. Aussi l'étudiant en médecine, obligé de se parfumer presque du matin au soir, méprise-t-il souverainement le charlatanisme du cigare, bon tout au plus pour des rhétoriciens ou des femmes de lettres! Ce qu'il lui faut, à lui, c'est une bonne et vaste pipe, qui engloutisse dans ses larges flancs un demi-kilogramme de tabac de caporal.

Avec un ustensile pareil on peut fumer tranquillement depuis le déjeuner jusqu'au dîner, et quelquefois même le déjeuner et le dîner sont-ils compris dans cette pipe monstre, — surtout du 20 au 30 de chaque mois, quand les fonds sont excessivement rares, et qu'on n'a plus crédit que chez les marchands de tabac. C'est une manière de prendre ses repas en reniflant !

Dans toute fête donnée par un étudiant, le cigare joue le premier rôle ; très-souvent même ; il arrive qu'il joue tous les rôles, et qu'il compose à lui seul les diverses classes de rafraîchissements. Aussi, en général, les dames et demoiselles qui fréquentent ces soirées nocturnes ont reconnu la nécessité de se familiariser au moins avec le cigare, et toute étudiante pur-sang fume son petit cigare de manière à faire envie aux femmes de lettres les plus célèbres.

Les lionnes du quartier latin ont aussi admis en principe d'hygiène que le tabac est excellent pour la conservation des dents ; seulement, au lieu de s'en frotter légèrement les gencives, elles le fument complètement : voilà toute la différence. — Mais le gouvernement n'y trouve rien à redire, — au contraire! […] »

Louis Huart (1813-1865). L'étudiant. Paris, 1850.

"Vive le coin de feu ! Vive un petit chez soi !" (Claudius Hébrard, 1858)

Extrait du Magasin Pittoresque, 1843.

« Notre siècle a la passion des voyages, et cette passion devient tous les jours plus vive et plus ardente. C'est un mouvement immense, universel. La Suisse, l'Allemagne, l'Angleterre, la France, enfin tous les pays beaux à voir, à étudier, sont incessamment couverts d'une foule de voyageurs avides de contempler, ici les merveilles de la nature, lu les monuments du moyen-âge; plus loin, les progrès des arts ou la diversité infinie des mœurs et des usages des peuples.

Il y a un siècle à peine, qui donc s'aventurait à sortir de chez soi pour courir le monde, braver des océans, gravir des montagnes, explorer des continents; pour visiter même, à moins de risques, des villes, des palais, des vallons, des lacs, des grottes, des cascades ; en un mot, toutes ces curiosités que la nature et l'art déploient en tous lieux à nos regards émerveillés ? Entreprenait-on alors ce que nous appelons, de nos jours, des voyages d'agrément ? Il fallait des motifs tout à fait graves, de santé, de famille ou d'intérêt, pour quitter sa patrie ou sortir même de sa province; et l'on qualifiait d'intrépide tout voyageur qui franchissait ou les Pyrénées ou les Alpes, se hasardait sur la Baltique, ou s'embarquait pour les Antilles.

Mais aujourd'hui, qui est-ce qui ne voyage pas, et jusque dans les contrées les plus lointaines ? C'est la chose du monde la plus commune, notamment pour les Anglais, que de se donner rendez-vous au pied des Pyramides ou sur les ruines de Sparte, et d'y arriver, qui plus est, fort exactement au jour indiqué; pour des Français, d'improviser en riant le projet de visiter Rome ou les glaciers des Alpes. On n'y met guère plus de façon qu'on n'en faisait il y a cent ans pour aller de Paris à Saint-Cloud.

Quelles sont donc aujourd'hui les causes réelles de cette manie incessante de voyages? De tout temps, sans doute, l'homme a été curieux ; il l'était donc au XVIIe siècle comme de nos jours ; et cependant l'on voyageait alors mille fois moins.

C'est d'abord qu'il existe, au XIXe siècle, une certaine agitation, un pressant besoin de mouvement, qui n'étaient pas connus de nos ancêtres; puis nous possédons, pour satisfaire ce besoin devenu chaque jour plus impérieux, une facilité admirable de communication, une promptitude vraiment féerique à franchir les distances. Partout on voyage avec rapidité, commodément, sans dangers probables et sans fatigues.

Voyez toutes ces belles routes tracées jusque sur les sommets des plus hautes montagnes. A leur tour, les bateaux à vapeur nous conduisent aussi vite à Saint-Pétersbourg et même à New-York, que jadis les voiturins de Paris à Marseille; et les chemins de fer, qui continuent de se construire sur une grande échelle, feront bientôt de tout un royaume une seule province, de l'Europe un seul pays, enfin de notre planète entière comme un seul et vaste domaine, qu'on pourra désormais parcourir en l'espace de quelques mois.

Voilà d'étranges merveilles, assurément. Mais il en est une plus extraordinaire encore, que ne pourraient accomplir ni bateaux à vapeur, ni chemins de fer : c'est celle de se trouver jeté comme par enchantement sur toutes les routes de l'univers, de parcourir plus vite même qu'à vol d'oiseau, sans frais, sans fatigue aucune, l'Europe, l'Asie, l'Inde, l'Amérique, et sans dangers, l'Afrique et l’Océanie, les cinq parties du monde, et cela en quelques heures, au coin du feu, au milieu des gais sourires et des saintes joies de la famille, de pouvoir ainsi, par exemple, déjeuner en Sibérie, dîner au Labrador, faire en passant une collation sur les bords du Gange, et de là se coucher en pleine Océanie, après avoir reçu, cinq minutes auparavant, le doux baiser maternel. Rien de plus ravissant, selon nous, que ce pêle-mêle d'émotions continuelles, de sensations diverses, sous l'abri calme et protecteur du toit paternel, qui n'en devient que mille fois plus cher. Combien alors on s'estime heureux de ne le pas quitter ! »

Léon Forster, Voyages au coin du Feu : scènes instructives et amusantes, Paris, A. Mame, 1850.

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Extrait de : The Punch, 19 novembre 1864.

« LE COIN DU FEU.

Quand arrive l'hiver et ses longues soirées,
Vive le coin de feu ! vive un petit chez soi !
Les volets étant clos, les portes calfeutrées,
Les pieds sur ses chenets, on jouit plus qu'un roi ;
Le feu tient compagnie, et quand l'âtre s'embrase,
Gai de cœur et d'esprit, on veille, on rêve, on jase ;
Sans quitter son fauteuil on voyage en tous lieux.
En montant, démontant le fragile édifice
De houille et de bois sec où la flamme se glisse,
S'endort-on parfois? L’on dort mieux.

J'en conviens sans détour, l'homme a cette faiblesse
De placer bien souvent dans un rien ses désirs;
Un penchant naturel le pousse à la paresse,
Et ce qui gêne un peu détruit tous ses plaisirs.
Le coin du feu sans doute a droit à nos hommages ;
Hais chassant les oisifs, entourons-le de sages;
Et quand le corps lassé s'abandonne au repos,
Que l'esprit toujours veille et charme nos demeures,
Sachons, comme au vieux temps, pour égayer les heures,
Parler et nous taire à propos.

Rêver ! Pourquoi rêver ? Tout rêve est un mensonge;
Divaguons un peu moins, soyons plus sérieux,
Le bonheur mieux compris paraîtra moins un songe,
Et nous élargirons l'étroit chemin des cieux.
Nos pères possédaient cette haute sagesse
D'imprimer au plaisir un sceau de politesse,
De gaîté, d'abandon, surtout d'utilité.
Alors, le coin du feu, vraiment, avait des charmes,
Et le soir, du matin on publiait les larmes
Pour savourer l'intimité.

C'était sous le manteau d'une ample cheminée
Que se passait alors ces scènes de bonheur,
Dont l'heureux souvenir s'efface chaque année ;
On devisait sans fard, toujours avec honneur.
Autour du père en rond la famille rangée
Ecoutait sans ennui la légende obligée
D'un revenant, d'un saint, d'un conquérant fameux.
De la veillée, au moins, il restait pour mémoire
Franc rire, ou pleurs sans fiel, patriotisme et gloire.
En était-on plus malheureux ?...

Était-ce un vain spectacle, un inutile usage
Que cet esprit charmant de se plaire chez soi ?
D'être, sans égoïsme, heureux dans son ménage,
Et de savoir du temps sagement faire emploi ?...
Ne pas dresser partout sa tente vagabonde,
Être moins parasite, et ne donner au monde
Que le tribut voulu de rapports bienséants ;
N'était-ce point bannir bien des maux de la vie ?
Un père est-il trop seul, une mère asservie
Quand ils sont près de leurs enfants?

Oh ! plus on réfléchit à ces mœurs solennelles,
Plus on sent le regret de les voir dans l'oubli.
Où sont donc parmi nous les familles fidèles
Où le culte au foyer ne soit pas aboli ?
Nos cités, nos hameaux, reniant leur histoire,
Achèvent de briser les débris de leur gloire,
Et la France bientôt n'aura plus de passé.
En vain, nos monuments semblent demander grâce,
On vient les balayer soudain pour faire place
Au spéculateur empressé.

C'est surtout chez le pauvre et l'artisan peu sages
Que nous pleurons l'oubli de ces pieux usages.
Honorés autrefois, encor bons aujourd'hui,
Hors du foyer, le peuple élargit sa misère,
Il cherche la fortune aux deux bouts de la terre,
Il pourrait la fixer chez lui.

Que ce beau temps revienne, aussitôt de la France
Le génie est vainqueur, les grandeurs sont debout.
Les plus petits devoirs ont leur juste importance,
Leur accomplissement souvent décide tout.
On a tort de juger la valeur d'une chose
Sur l'éclat qui l'entoure, ou le bruit qu'elle cause.
Le bien est toujours bien, et toujours plaît à Dieu.
Soyons sages chez nous, notre joie est certaine :
Plus on restreint ses vœux, plus on restreint sa peine.
C'est la vertu du coin du feu.

Claudius HEBRARD (1) »

Annales de la Charité, revue mensuelle destinée aux intérêts de la classe laborieuse et souffrante… (Journal de la Société d’économie charitable), 14e année, 1858.

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(1) Hébrard, Claudius Jean-Claude-Marie-Amable (né le 24 octobre 1820 à Lyon - mort le 5 février 1885 à Lyon), homme de lettres, journaliste catholique, fondateur de l’Institut catholique de Lyon et de la Société de saint François-Xavier.

"Le gouvernement a manqué au plus sacré de ses devoirs... il a violé la constitution" (Ledru-Rollin, 1849)

Dessin de Cham.

 
DÉPOT SUR LE BUREAU DE L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE D'UN ACTE D'ACCUSATION CONTRE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE ET SES MINISTRES
(11 juin 1849)

« CITOYENS,

Il est des moments suprêmes où les phrases paraissent complètement inutiles. Je crois que nous sommes dans une de ces graves circonstances. J'aurais compris, il y a six ou sept jours, les interpellations; aujourd'hui, je le déclare, elles me paraissent complètement inutiles.

Des interpellations, pour quoi savoir ? à quoi ont-elles servi jusqu'à présent ? Il faut le dire nettement, à dénaturer la vérité, ou à couvrir sous la pompe des mots la honte des choses. Des interpellations, pour savoir ce qui s'est passé à Rome? Ah malheureusement, nous savons tous ce qui s'y est passé chacun de vous a pu recevoir, comme nous, des communications, chacun de vous a pu savoir que Rome avait été attaquée avec énergie, avec fureur, il faut le dire, pendant toute une longue journée, et que Rome avait été défendue avec non moins de courage.[…]

Je dis qu'en présence de pareils faits les interpellations deviennent inutiles. Je ne demande à l'Assemblée qu'à dire deux mots pour caractériser la situation. Il est certain que nous avions promis, sous la Constituante, à Rome, de protéger son indépendance il est certain que, par la constitution, nous avons déclaré que jamais nous ne porterions atteinte à la souveraineté, à la nationalité, à la liberté d'aucun peuple; il est certain que, par le vote du 7 mai, l'Assemblée constituante a décidé que l'expédition d'Italie ne pourrait pas être détournée plus longtemps du but qui lui avait été assigné par elle.

Eh bien, tout le monde le reconnaît, faire aujourd'hui une vaine discussion serait stérile. M. Odilon Barrot, les autres ministres l'ont répété à satiété le but de l'expédition n'était pas d'étouffer la république romaine, ce but était, pour le cas où les Autrichiens se seraient emparés de Rome et voudraient lui imposer un gouvernement absolutiste, ce but était, de la part de la France, de protéger Rome pour lui donner des institutions libérales.[…]

Après tout cela, qu'est-il arrivé ? Il est arrivé que le général Oudinot est allé sous les murs de Rome pour s'emparer violemment de la ville. Et cependant c'avait été pour empêcher qu'on ne pût recommencer un pareil acte de violence, qu'on avait décidé, le 7 mai, serait que l'expédition ramenée à son but primitif; ce qui était un blâme, tout le monde l'a compris, de l'indigne conduite du général Oudinot, de sa conduite attentatoire. (Murmures à droite. – Approbation à gauche.)

Eh bien, que fait le gouvernement dans les interpellations successives? Il nous répond qu'il ne pense qu'à une chose exécuter le vœu de l'Assemblée constituante; et puis, le 29 mai, pendant que notre agent, M. de Lesseps, était sur le point de conclure, concluait un traité où les principes de l'humanité étaient enfin consacrés et reconnus, le gouvernement, profitant de la cessation de l'Assemblée constituante, profitant de cette lacune où l'Assemblée législative n'était point encore constituée ! le gouvernement, vous le savez maintenant, on ne peut plus le discuter, envoie deux ordres, le premier au général Oudinot, de s'emparer de Rome, coûte que coûte, et le deuxième à M. de Lesseps pour le rappeler. […]

Voilà les faits. Eh bien, ces faits on n'y peut rien répondre; et quand ils sont maintenant rapprochés des textes, quand ces textes sont la constitution, sont un décret, je le répète, des interpellations sont chose stérile, sont chose frivole, sont chose indigne d'une grande nation. Ce qui est vrai, c'est que le gouvernement a manqué au plus sacré de ses devoirs, c'est qu'il a violé la constitution; ce qui est vrai, c'est qu'une mise en accusation est le seul acte qu'on puisse diriger contre lui. (Vive approbation à gauche.)

Maintenant un seul mot, et c'est le dernier. […] La question n'est pas de savoir si la force brutale d'une nation de 36 millions d'hommes peut s'emparer d'une ville; la question est de savoir si nous avons pour nous le droit et la justice; la question est de savoir si, en allant attaquer Rome, un peuple de frères, une république comme nous, nous ne manquons pas au plus sacré des principes. Or il ne faut pas nous dire que, parce que les Français ont essuyé une défaite, il faut une victoire aujourd'hui Cela n'est pas possible. Il ne peut pas y avoir de victoire contre la violation du droit. S'emparât-on de Rome un jour, on ne pourrait jamais compter cela dans nos annales pour une victoire ou un succès non, ce serait une honte, je ne crains pas de le dire à la tribune, parce qu'il y a quelque chose de supérieur à la question d'honneur, c'est la question de justice immortelle, c'est la question du droit le plus vivace et le plus sacré. (Nouvelle approbation à gauche.)

Je le dis donc encore, les interpellations, elles me paraissent désormais inutiles. Les faits sont irrévocablement constatés, les textes existent. Ce serait les affaiblir et affaiblir notre situation que de discuter. Je ne puis donc faire qu'une chose, c'est de descendre de cette tribune, après avoir déposé aux mains du président de l'Assemblée un acte d'accusation, contre le président de la République et contre les ministres qui se sont rendus coupables, quoi que vous en disiez, au plus haut chef, de ce qu'il y a de plus grave, de la violation formelle de la constitution. (Approbation à gauche. Rumeurs au centre et à droite.) »

Alexandre Ledru-Rollin, Discours politiques et écrits divers, vol. 2, Paris, Germer,Baillières et Cie, 1879.

"l'île du Diable... m'offrit l'aspect le plus saisissant de la misère et de la désolation" (Ch. Delescluze, 1864)

« C'est le samedi 16 octobre 1858 que s'opéra notre débarquement. Les forçats et les repris de justice avaient déjà pris terre, lorsqu'à six heures du matin je fus conduit à l'île Royale, où je stationnai trois ou quatre heures, pour être en fin de compte dirigé sur l'île du Diable, résidence des détenus et transportés politiques. […]

Moins grande de beaucoup que ses voisines, derrière lesquelles elle se tient discrètement cachée, l'île du Diable, vue du canot qui m'y conduisait, m'offrit l'aspect le plus saisissant de la misère et de la désolation. Là, point de grands arbres pour arrêter les rayons du soleil, mais des arbustes rabougris, presque des broussailles; pas de routes sablées, nais des rochers chauves, pas d'édifices pittoresques, mais quelques rares constructions tenant le milieu entre la caserne et l'écurie. Voilà comment m'apparut le séjour où j'avais à passer dix années de ma vie, à l'âge où l'homme est moins que jamais sûr de récolter la moisson qu'il a semée. […]

La première autorité de l'île était, depuis quelques mois, un simple brigadier de gendarmerie, et c'est à lui que je fus remis par mon garde-chiourme. La réception fut convenable […]. C'était un homme encore jeune, et, à ce qu'il me semblait, valant mieux que son triste métier. II me dit qu'il y avait trois appels par jour, le premier à cinq heures du matin, les deux autres à six heures et à huit heures du soir, et que, sauf l'obligation de passer la nuit au dortoir commun, j'étais libre dans l’île. La liberté est assurément quelque chose, même dans une île qui n'a que 2,500 à 3,000 mètres de tour, sur une largeur moyenne de 400 mais on ne peut pas passer douze heures en état de vagabondage, et je me demandais avec une profonde inquiétude comment j'emploierais les loisirs que le gouvernement me faisait. […]

Si le paysage me parut aussi sauvage qu'un désert, je ne fus guère rassuré en voyant passer au loin des hommes aux pieds nus, aux traits brûlés par le soleil, aux vêtements en lambeaux ; c'étaient mes futurs compagnons. Si à ce moment une immense commisération s'éleva dans mon cœur, je mesurai tout aussi tôt le sort qui m'était réserve, et je ne cacherai pas que j'en fus médiocrement satisfait.

Serai-je donc ainsi dans quelque temps ? me disais-je. Vais-je, moi aussi, dépouiller mes habitudes pour me plier aux nécessités de la vie sauvage? Et j'étais là en plein soleil, ne sachant ou déposer mes malles, assez inquiet surtout de savoir si je pourrais déjeuner. Enfin, un déporté qui survint par hasard m'offrit de partager sa case, et, guidé par lui, je me dirigeai vers l'intérieur de l'île. Je rencontrai sur mon chemin des cabanes capricieusement semées à droite et à gauche, toutes bâties de pierres et de boue, à peine couvertes de paille de maïs, ornées de trous qui, suivant la grandeur, figuraient la porte ou la fenêtre. C'étaient les résidences de jour de mes compagnons et près d'elles assurément les dernières masures de nos paysans auraient passé pour des palais. Arrivé au logis de mon hôte, la vue de l'intérieur ne fit qu'ajouter à mes perplexités. Le mobilier se composait d'une table boiteuse et d'un escabeau, et, sauf la satisfaction que j'éprouvais d'échapper à l'ardeur du soleil ; je ne prévoyais pas que ce triste aménagement put en offrir d'autre. Quoi qu'il en soit, j'étais trop familiarisé avec les ennuis et les privations pour m'effrayer de si peu ; puis je savais par expérience que, s'il est prudent de ne jamais prendre au comptant les apparences favorables, la situation la moins séduisante comporte une somme de ressources qu'il suffit de savoir trouver. Fort de cette réflexion philosophique, j'attendis patiemment la distribution des vivres, et je profitai de ce répit pour recueillir quelques renseignements sur le personnel auquel je venais de m'adjoindre et sur les conditions du régime que j'avais à subir.

Au moment de mon arrivée, les détenus de l'île du Diable étaient au, nombre de 36, moi compris; ils se divisaient en plusieurs catégories la première, en date comme par le nombre, se composait de citoyens frappés au 2 décembre 1851; puis venaient des transportés de juin 1848, que, sous un prétexte ou sous un autre, on avait transportés d'Afrique à la Guyane; enfin, les condamnés des ardoisières d'Angers, plus quelques condamnés pour sociétés secrètes, et l'infortuné Tibaldi, condamné judiciairement à la déportation, le seul de nous tous pour lequel l'amnistie du 16 août 1859 n'ait apporté que de nouvelles rigueurs ! J'allais oublier deux noirs du Sénégal qui avaient été expatriés et transformés en prisonniers politiques, parce que leur séjour dans nos possessions de l'Afrique occidentale portait ombrage aux autorités.

Cette petite colonie, formée d'éléments passablement disparates, ne me semblait pas sentir aussi vivement que je le faisais les rigueurs et les humiliations du régime auquel elle était soumise. Mais je ne tardai pas à comprendre les motifs de cette différence d'appréciation. Les horribles épreuves que mes compagnons avaient traversées précédemment les rendaient moins sensibles aux inconvénients devant lesquels s'effarouchait ma susceptibilité de nouveau débarqué; en songeant au passé, ils se trouvaient presque heureux du présent. Naguère obligés de travailler comme les forçats, ils jouissaient maintenant d'une liberté relative et disposaient de leurs temps à leur gré. Cette concession tardive, qui n'était en somme que l'abandon d'une monstrueuse violence et qui laissait subsister toutes les misères de la séquestration dans l'exil au désert, cette concession, si chèrement achetée, avait en quelque sorte réconcilié mes compagnons avec le détestable séjour de l’île du Diable.

Mais parce que le prisonnier politique souffre sans se plaindre, faut-il amnistier ses geôliers, qui, ne pouvait triompher de la résistance passive opposée à leurs fureurs, ont, de guerre lasse, dû modifier un système aussi injustifiable devant là loi que devant l'humanité ? En vérité, ce serait faire la part trop belle aux serviteurs éternels de toutes les tyrannies, et ce n’est pas cette balance qu'il faut peser les actions qui affectent la dignité et la liberté des citoyens. Ne l'oublions pas, le dogme commode de l’obéissance passive ne détruit pas la responsabilité individuelle, car la responsabilité individuelle est la condition indispensable de la moralité publique; elle ne se rachète pas avec des accès d'humanité partiels, avec des caprices qui se rencontrent de loin avec la justice. Nul ne peut se faire le ministre de l'iniquité. Voilà le principe, et l'adoucissement d'une consigne barbare ne suffit point pour absoudre celui qui n'a pas craint de l'accepter, et qui, par un retour en arrière, cherche moins à servir la justice qu'à ménager sa sécurité. Nous vivons, qui ne le sait ? dans une époque où l'éducation sociale est à refaire de fond en comble; où les plus déplorables préjugés dominent tous les esprits; mais, avant quelques années, on aura peine à comprendre comment la France a pu, depuis 1848, fournir tant de mouchards, de geôliers et de bourreaux. »

Charles Delescluze, De Paris à Cayenne, journal d'un transporté, Paris, Le Chevalier, 1869 (texte rédigé en 1864). 
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