lundi 31 mai 2010

Paris pendant le siège : "...on en est arrivé à manger de tout..." (E. Pascal, 1893)

« Lundi 14 novembre [1870]

… l'étalage de M. Lauverjat, le charcutier, était éclairé par des lampes au pétrole munies de réflecteurs qui projetaient une vive lumière sur toutes ces victuailles à l'aspect tout à fait réjouissant, les pâtés surtout avaient l'air très appétissants, mais il eût peut-être été très difficile d'avouer quels genres de bêtes entraient clans leur confection, car les chiens, les chats, les gros rats d'égout, savamment préparés, suffisamment salés, poivrés et pimentés, entraient déjà pour beaucoup dans l'alimentation et faisaient réaliser aux commerçants, surtout aux charcutiers qui se livraient dans le mystère du laboratoire aux mixtures les plus étranges, de jolis bénéfices, mais enfin tout cela avait bonne apparence, pouvait se manger et se vendait un bon prix. […]


Lundi 21 novembre [1870]

Angèle est revenue toute consternée, elle nous rapportait 40 grammes de bœuf par personne et cela pour trois jours, c'est-à-dire à peine une bouchée par jour, aussi fallut-il se rabattre sur la viande de cheval que l'on peut encore se procurer assez facilement mais par petites quantités, Angèle et sa mère se résignent maintenant à en manger, quant à Mme Benoît, elle ne veut même pas en entendre parler et se nourrit de légumes secs et de viandes salées, à ce compte-là elle aura bientôt épuisé ses provisions.

Du reste, on en est arrivé à manger de tout, il y a des boucheries de viandes de chat, de chien et cle rat, ces animaux sont exposés sur l'étal, écorchés, vidés, parés de même qu'autrefois dans des temps meilleurs, les fruitiers exposaient leurs innocents lapins de chou. Eh bien, toutes ces bêtes sont loin de présenter un aspect répugnant, la viande est fraîche et rosée, celle du rat surtout et c'est le cas de dire qu'on "en mangerait" ; quant au chat c'est un animal qui mérite les honneurs de la casserole. Je puis en parler en toute connaissance de cause puisque nous en avons mangé chez les zouaves, Chariot el moi, on peut dire que c'était tellement bon que l'on s'en serait léché les doigts; le chien et le rat se mangent de préférence en pâté, cependant un gigot de chien n'est pas à dédaigner ; le mulet et l'âne coûtent très cher et on peut très difficilement s'en procurer, ce qui prouve que cette viande est recherchée. M. Risler qui en a mangé dit que c'est une excellente viande bien supérieure à celle du cheval, elle est surtout plus fine et bien moins dure.

Les animaux du Jardin d'acclimatation qui étaient venus demander l'hospitalité à leurs confrères du Jardin des Plantes ont été vendus ces jours-ci, sauf les chameaux et les deux éléphants qui se nomment Castor et Pollux, les zèbres, les rennes, les cerfs, les antilopes ont figuré à l'étalage de la boucherie anglaise de l'Avenue Friedland et se sont débités à des prix exorbitants.

Nous en sommes donc arrivés à manger tout ce qui est mangeable ou à peu près; cette situation nouvelle a eu pour résultats de créer une profession nouvelle, (si l'on peut appeler cela une profession), celle de chasseur de chiens, de chats et de rats, je ferais mieux de dire voleur de chiens et de chats et chasseurs de rats; maintenant Biribi ne sort plus seul dans la rue, je l'accompagne, et quand je ne le liens pas en laisse je ne le perds pas de vue ; de son côté Mlle Célina Bardoux surveille son gros chat Mustapha ; en voilà un qui ferait un bon civet ! »

Edmond Pascal (commis principal à la Préfecture de la Seine). Journal d'un petit Parisien pendant le siège (1870-1871), Paris, A. Picard et Kaan, 1893.

Le massacre du Dahra : le point de vue d'un socialiste (Revue Sociale, 1845)

Adrien Dauzats, Le Passage des Bibans ou Le Passage des Portes de Fer (octobre 1839). Palais des Beaux-Arts de Lille. Détail.


« Nous venons tard pour parler de cet événement, qui, malgré l'habileté et les ruses des prôneurs officiels, révoltait, il y a un mois, et soulevait tous les gens de cœur. Mais il faut que de semblables faits laissent leur empreinte. C'est un devoir de les rappeler, de peur qu'ils ne disparaissent du souvenir. De nos jours, la vie est à ce point superficielle, que tout passe, s'efface, s'oublie avec une rapidité qu'on dirait fatale. Autrefois les faits n'avaient point tant de retentissement, mais ils restaient longtemps dans la conscience des hommes.

Eh quoi! plus de huit cents Arabes, hommes, femmes et enfants, composant la tribu des Ouled-Riah, fuient devant la cavalerie française, entraînant sur leurs pas d'autres tribus. Toutes vont se cacher dans de vastes grottes qui leur servent d'abri. Ces grottes autrefois avaient arrêté la fureur des Turcs. Mais il était réservé à un officier supérieur des armées de France d'être plus inspiré, en 1845, par le génie de la destruction que ne l'ont été des Turcs dix siècles auparavant.

Une idée infernale a traversé le cerveau de ce chef. On a pris des villes par famine, on a incendié des villages : avait-on jamais songé à l'asphyxie comme machine de guerre !

La bouche des grottes est étroite; tant mieux ! On la remplit facilement avec du bois, dont on accumule ensuite des masses, sur lesquelles on fait tomber des gerbes enflammées; et tout un jour se passe à animer cet auxiliaire du courage français, sans lequel avaient compté les Arabes. Des offres de se rendre sont faites par les assiégés, elles ne sont point acceptées, il faut qu'ils se rendent à merci. La mort est préférable. Ils rentrent dans leur tombeau, et les feux se rallument!

Alors l'on entendit comme une seule plainte, sourde mais profonde, mais prolongée, mais effroyable; c'étaient les cris mêlés des femmes, des enfants, et des animaux, lesquels se ruaient et luttaient contre les hommes. Etrange combat qui se faisait au milieu de la mort! Puis, plus rien ! Et quand l'entrée des grottes fut dégagée des cendres qui l'obstruaient, quel spectacle affreux ! Sept cents cadavres ! Voilà ce qui s'est accompli...

Dans quel temps vivons-nous donc, grand Dieu ! et qu'est devenu le droit des nations, le droit de l'humanité, si de pareils forfaits sont possibles et permis! Est-ce donc ainsi qu'on fera la guerre désormais? Mais, dit-on, il était nécessaire d'en venir là, il fallait pacifier la province du Dahra, il fallait faire un exemple. Quelle manière douce et bienfaisante de répandre la paix ! On dit encore : Pourquoi ne se sont-ils pas rendus ? On les a sommés plusieurs fois de se rendre. Eh ! quand une voix s'écriait : LA GARDE MEURT ET NE SE REND PAS ! supposez les Français dans la même extrémité que les Arabes, on eût donc bien fait de les traiter comme nous avons traité les Arabes! Où donc est l'héroïsme, où donc est la vertu ? Est-elle du côté de la grande nation, ou du côté de la nation barbare?

Il semblait que la générosité de la France ne lui permettait pas d'attenter, par toutes les voies possibles, à la vie de ses ennemis. La France aimait les combats loyaux, elle avait honte des atrocités faciles. Quand l'Angleterre bombarda Copenhague, la France mit l'Angleterre au ban des nations, et jura qu'il n'y avait que l'Angleterre capable de transgresser ainsi toutes les lois de la guerre. Quand l'Angleterre inventa les fusées à la congrève, la France déclara que ces fusées incendiaires n'étaient pas une arme à son usage. Aujourd'hui, sans péril, nous asphyxions une population captive dans des grottes ! et, tranquillement assis à la porte de ces grottes, nos soldats enlèvent l'air respirable à des femmes, à des vieillards, à des enfants ! Nous faisons la guerre non pas à des guerriers valides, mais aux femmes, aux vieillards, aux enfants; et pareeque l'Arabe héroïque ne veut pas nous livrer ses vieillards, ses femmes et ses enfants, nous empoisonnons l'air, et tuons pêle-mêle hommes, femmes, enfants. Ah! colonel qui avez ordonné ce massacre, la France ne se reconnaît pas dans vos exploits ! Qu'importe que votre général vous ait approuvé ! Votre général a peut-être ses raisons pour pardonner les massacres faciles. N'a-t-il pas, dans la rue Transnonain, exercé des cruautés qui font souvenir de la Saint-Barthélemy !

Non seulement, direz-vous, le général en chef a approuvé, mais les ministres ont approuvé aussi, et les chambres ont presque approuvé. Voyez avec quel calme le fait a été annoncé du haut de la tribune, dans les deux chambres, et pour ainsi dire justifié ! Voyez avec quelle indifférence les explications ont été reçues par les deux assemblées ! Pas la moindre lueur d'indignation, que dis-je ! pas même le plus léger signe d'étonnement. Il semble vraiment, que tourmentée d'une seule passion, la passion du gain, la société bourgeoise soit plongée en une cécité complète pour tout ce qui n'est pas, comme on dit aujourd'hui, une affaire ; il semble qu'elle ait perdu le sens moral. Pourtant par les mille voix de la presse, la France a protesté ; la France n'a point voulu encourir la responsabilité d'un crime.

Dans cette guerre d'Afrique, que les hommes d'idées avaient conçue comme œuvre de civilisation et comme devant nous créer une colonie féconde, la politique des gouvernants, elle aussi, a vu deux choses : 1° un moyen de former une armée à son goût ; 2° une satisfaction donnée aux ardeurs belliqueuses de la France. C'est qu'on a tant exalté notre pays à ce sujet, on a tant dit, tant répété que nous étions un peuple guerrier, que le sentiment français a été détourné de sa véritable voie.

Oui, sans doute, la France était naguère encore, si vous le voulez, une nation guerrière, mais non pas à la manière sauvage. Elle était guerrière parce qu'elle était civilisatrice. Elle entendait la guerre comme la lui avait fait entendre la république ; et, sur ce point, il faut séparer la république de l'empire.

En résultat, l'armée qu'où nous a faite, au lieu de civiliser, se barbarise elle-même à l'heure qu'il est. Ce n'est point la civilisation, dans ce qu'elle a de beau, qui pénètre avec nous en Afrique; mais ce sont les vices de notre civilisation que nous greffons sur ceux de la barbarie. Puis l'Afrique et tout ce que nous y avons porté de mal nous reviennent, si bien que nous aurons chez nous par nos soldats les mœurs des Arabes, et quelles mœurs ! Tous les vices de l'Orient, les turpitudes les plus immondes, des turpitudes dont on a honte encore en France, dont on se cache, et qui s'étalent au grand jour en Afrique.

L'impureté et la barbarie vont de pair ensemble; l'homme privé de lumière s'abîme dans le mal sous tous les aspects; et si quelque chose pouvait nous faire croire que les crimes punis à Sodome se renouvellent dans l'armée d'Alger, ce serait l'événement du Dahra ! Mais qu'arrive-t-il ? Le mal s'enchaîne au mal, et la loi de solidarité a, par rapport à nos soldais, sa sévère application. On en a fait des tueurs déterminés, des coupe-têtes, des espèces de bourreaux : et voilà qu'on se trouve avoir entre les mains une arme à deux tranchants ; elle blesse ceux qui s'en servent. Les officiers, en effet, vous diront que leurs soldais, placés dans les conditions d'une discipline ordinaire, refuseraient toute obéissance, et seraient capables de les assassiner; d'où il suit qu'il a fallu imaginer une discipline atroce qui ne corrige rien, mais sert d'épouvantail.

Lisez les journaux du mois dernier : vous ne trouverez rien dans le passé, parmi les supplices infligés aux coupables, qui soit plus originalement cruel que les tortures qu'on fait subir aux troupes d'Afrique. Ecoutez ces noms : le Silo, la Barre, la Crapaudine, le Clou au rouge ou au bleu. Et ces supplices sont gradués entre eux ; la barre estime cruauté plus raffinée que le silo, la crapaudine plus que la barre, le clou plus que la crapaudine. Vous figurez-vous ce que sont ces châtiments ! Tantôt un trou où l'on plonge le corps du patient dans la boue, et où il ne peut ni se lever ni s'asseoir, il reste plié en deux; tantôt une barre de fer où on lui attache les pieds, en laissant traîner son corps dans la poussière, exposé aux rayons du soleil; tantôt enfin un clou auquel il est suspendu, garrotté de façon à lui donner la forme d'un crapaud, et la tête en bas, jusqu'à ce qu'il soit devenu rouge ou bleu, par l'effet du sang qui reflue vers la tète.

Ah ! assurément, ce ne sont pas les enfants des riches qui s'abrutissent par ces horribles châtiments; ce sont les fils du pauvre. Mais le mal, fait au nom ou avec la permission des puissants, retombe à la fin sur tous !

C'est en vain que l'armée est de plus en plus séparée de la nation. Laissez l'Afrique former, pendant quelques années encore d'un régime aussi corrupteur, beaucoup de soldats : combien compterez-vous de criminels en France ! Alors, législateurs que l'événement du Dahra a trouvés si froids et si indifférents, et qui vous inquiétez peu des peines qu'on applique en Algérie, vous serez peut-être moins calmes, moins froids, moins indifférents ; vous aurez à craindre des attentats imprévus, et vous ne serez peut-être point assez protégés par vos peines actuelles. Alors qui sait jusqu'où s'étendra votre peur ? Vous verrez peut-être avec plaisir la pénalité exceptionnelle de l'Afrique appliquée en France ! »

Revue sociale, ou solution pacifique du problème du prolétariat (publié par Pierre Leroux),
1ère année, n° 1, octobre 1845.

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Le massacre du Dahra : le point de vue d'un militaire (E. Capendu, 1865)


Aimable Pélissier (1794-1864), en tenue de Maréchal pendant la guerre de Crimée.


 
« Les grottes du Dahra

Il y a dans la vie militaire du maréchal Pélissier un fait, qui a soulevé durant de longues années trop d'orages de tribune et de journalisme autour de son nom, pour qu'il soit oublié aujourd'hui : je veux parler du fameux incendie des grottes de l'Ouled-Rhia, dans le Dahra.

C'était en 1845. Bou-Maza venait de prêcher la guerre sainte contre les Français. En peu de temps l'insurrection avait fait des progrès rapides, et elle embrassait tout le Dahra, cette vaste plaine qui s'étend de Tenez à Mostaganem et qui va rejoindre, au sud, les gorges de l'Ouarensenis, tandis qu'elle touche, à l'est et à l'ouest, la province d'Oran, et la province d'Alger. [...]

Les Arabes du Dahra s'étaient levés, comme se lèvent les Arabes, au moment où on les croit endormis dans le calme le plus parfait : colonnes surprises et massacrées, voyageurs assassinés et pillés, convois saccagés, horreurs commises telles que savent en commettre les mulsumans; la guerre avait éclaté avec la vigueur et la soudaineté de la foudre. Le péril était extrême, car cette vaste conspiration, ourdie dans l'ombre, menaçait, si elle réussissait sur un point, d'éclater à la fois dans nos trois provinces et de compromettre ainsi les efforts de quinze années et nos succès récents d'Isly.

Le maréchal Bugeaud était si bien convaincu de l'importance de la situation, qu'il se porta lui-même sur Tenez, où le mouvement venait d'éclater, lançant dans le Dahra trois colonnes commandées par des hommes d'une énergie et d'une vigueur reconnues : les colonels Pélissier, Ladmiraud et Saint-Arnaud, avec ordre de réprimer l'insurrection par un coup de foudre.

"Il faut bien que le public sache, dit plus tard le maréchal Bugeaud en donnant des explications sur cette affaire, combien il était important, pour la politique et pour l'humanité, de détruire la confiance que les populations du Dahra et de beaucoup d'autres lieux avaient dans les grottes. Toutes les tribus qui en possédaient s'y croyaient inexpugnables, et, dans cette opinion, elles se sont montrées de tout, temps très-récalcitrantes. Sous les Turcs, elles refusaient l'impôt fort souvent, et, quand la cavalerie du gouvernement se présentait, la tribu tout entière se retirait dans les cavernes, où l'on ne savait pas la forcer. Abd-el-Kader lui-même l'a éprouvé à l'égard des Sébéahs, qui se sont mis deux fois en révolte contre lui. Il a pu les réduire au moyen de sa grande influence morale, qui lui a permis de les faire bloquer et séquestrer par les autres tribus environnantes; mais un pareil moyen serait inefficace entre nos mains ; on ne sert pas les chrétiens comme on sert Abd-el-Kader."

L'une de ces trois colonnes lancées dans le Dahra, celle du colonel Pélissier, rencontra sur sa route les Ouled-Riah, qui accueillirent les Français à coups de fusil, et qui, poursuivis, se réfugièrent dans leurs fameuses grottes. Le colonel dispose ses troupes immédiatement pour bloquer ces grottes, et, les dispositions prises, il envoie des parlementaires. Ceux-ci s'avancent sur la foi des conditions ordinaires de la guerre ; mais, à peine ont-ils franchi les limites du terrain occupé par les Arabes, qu'ils sont assaillis, renversés et impitoyablement massacrés.

C'était une de ces lâchetés ignobles, telles qu'en commettent ces peuples fanatiques. Cet acte de férocité eût justifié des représailles immédiates ; mais il n'en fut pas ainsi. Le colonel Pélissier voulut tenter de nouvelles démarches : resserrant son blocus, il redoubla de persévérance, et enfin il reçut la promesse que de nouveaux parlementaires seraient entendus et respectés. Les pourparlers s'ouvrirent ; ils durèrent tout une journée sans aboutir à rien. Les Ouled-Riah n'avaient qu'une réponse : "Que les Français se retirent d'abord, ensuite nous sortirons et nous nous soumettrons." Croire à une semblable promesse eût été une niaiserie pour tous ceux qui connaissent la mauvaise foi arabe.

Le colonel leur fit proposer, à plusieurs reprises, de se rendre, en leur promettant de respecter les personnes et les propriétés, de n'en considérer aucun parmi les chefs comme prisonnier de guerre et de se borner au désarmement. Convaincus que les Français ne pouvaient les forcer, les Arabes s'obstinèrent à demeurer enfermés dans leur repaire. Effectivement, tenter de pénétrer dans ces grottes à l'ouverture étroite eût été sacrifier en vain toute la colonne. Deux hommes bien armés et résolus eussent suffi pour interdire cette entrée praticable pour un seul homme. Bon nombre de soldats avaient déjà péri, tués par les Arabes, qui tiraient comme des chasseurs embusqués à l'affût. Espérant intimider ses ennemis par la terreur, le colonel fit rassembler des fascines coupées à la hâte, et il ordonna qu'on en bourrât les fissures des rochers.

Les Arabes pouvaient voir ces apprêts ; le colonel les fit prévenir plusieurs fois qu'on allait les enfumer s'ils ne consentaient pas à se rendre; mais l'obstination du peuple fataliste est de celles que rien ne peut détruire : les Ouled-Riah refusèrent de sortir. La nuit venait. Que devait faire le colonel ? Qui connaît les Arabes sait qu'ils ne comprennent ni la générosité, ni le pardon. Pardonner ou laisser vivre, c'est, pour eux, déclarer avoir peur. Or si On a peur, c'est qu'on se sent moins fort, et dans ce cas, on doit être tué par celui qu'on n'a pas osé tuer, puisqu'il est le plus fort. C'est simple et logique.

Le colonel Pélissier qui connaissait merveilleusement l'Afrique comprenait toute l'énorme importance d'un triomphe et tout le danger d'une hésitation. Puis, se retirer devant les ennemis, c'eut été abandonner la partie !

Etait-ce possible ? Ce faisant, il eût manqué à son devoir, il eût manqué aux ordres reçus, il eût manqué à ses soldats eux-mêmes, qui frémissaient de rage et d'impatience. D'ailleurs, la conséquence politique de cette détermination eût été désastreuse : la confiance dans les grottes eût grandi chez les Arabes ; puis l'insurrection eût triomphé. Tenter d'enlever de vive force la position était, je le répète, impossible. Tous ceux qui ont visité les lieux ne peuvent être que de cet avis. Le colonel Pélissier eût-il donc agi plus humainement en faisant massacrer les soldats de la France qu'en tuant des Arabes, des ennemis encore souillés du sang des voyageurs assassinés, des officiers surpris, des parlementaires égorgés? Fallait-il se résigner à un simple blocus? Mais les Ouled-Riah avaient dans leurs grottes deux à trois mille chèvres et moutons et de l'eau douce dans leurs puits.

Ce blocus pouvait durer au moins un mois, et la colonne n'avait pas assez de vivres. Puis, bloquant les Ouled-Riah, elle eût été attaquée par les autres tribus, et elle se fut trouvée assiégée à son tour. […] S’il eût fait cela, s'il eût été la cause de la perte des autres colonnes, quel sanglant et juste reproche n’eût-on pas lui adresser ? Je ne crois pas qu'aucun de ceux qui connaissent l'Afrique ait pu le blâmer.

Trois mois après, les Arabes massacraient par surprise la garnison de Djemma-Ghazaouat, et sur trois cent cinquante soldats commandés par le lieutenant-colonel de Montagnac, quatorze seulement survivaient à la défense de Sidi-Brahim. »

Ernest Capendu (1826-1868). La Popote, souvenirs militaires d'Oran, Paris, Amyot, 1865.

jeudi 27 mai 2010

Le "lit réveille-matin", invention américaine (Oscar Comettant, 1858)


"The Progress of the Century", lithographie de Currier & Ives.


« "Time is money, le temps est de l'argent." Nous avons dit que telle était la maxime fondamentale des Américains. On comprend qu'avec une semblable maxime pour règle de conduite, il faut nécessairement avoir toujours sur soi une montre et des pendules dans toutes les chambres, pour rappeler sans cesse les heures qui s'écoulent. Aussi le génie américain s'est-il exercé à chercher des mécaniques au moyen desquelles ont pût fabriquer des pendules à bon marché. Ils sont arrivés sous ce rapport à un résultat surprenant. Le Connecticut possède d'immenses fabriques de pendules en bois, qui donnent très bien l'heure, et se vendent en gros à raison de 2 fr. 40 c. la pièce.

Les inventions utiles, qui, aux États-Unis plus que partout ailleurs peut-être, conduisent à la fortune, surexcitent l'imagination toujours en travail des Américains. C'est à qui inventera ou perfectionnera le plus toutes sortes de choses, et si le mouvement perpétuel se trouve jamais, assurément c'est l'Amérique qui le découvrira.

D'ailleurs les inventeurs, dans le nouveau monde, ont leurs coudées franches ; rien ne vient entraver leurs essais. Il n'y a pas là-bas, comme en Europe, une grande ou une petite voirie qui censure et s'oppose aux expérimentations incommodes ou dangereuses : vous auriez, si vous le vouliez, le droit d'inventer le tonnerre dans votre chambre sans que personne pût s'en plaindre. On loue un appartement dans une rue quelconque, on paye le trimestre d'avance, comme c'est assez l'usage en Amérique, et on y invente ce que l'on veut. […]

Parmi les inventions les plus excentriques de l'Amérique, il en est une sortie du pays des Yankees purs, et qui en est bien digne. Time is money. C'est un lit réveille-matin qui ne manque jamais son but. Le mécanisme de ce lit est fort ingénieux et éminemment pratique. Il se monte de façon à produire à l'heure indiquée la plus éclatante et la plus désagréable de toutes les symphonies romantiques, fantastiques et charivariques. Si le dormeur n'est pas subitement réveillé par ce morceau d'harmonie, la mécanique bienveillante lui donne un second avertissement musical encore plus éclatant et plus désagréable que le premier. Mais si, malgré cette dernière symphonie, notre homme persiste à rester au lit par besoin de repos ou par paresse, la mécanique use de son troisième moyen, qui, celui-là, est infaillible ; cette fois, et sans aucun accompagnement d'orchestre, un ressort opère sur le fond du lit, qui bascule inopinément et fait rouler par terre l'opiniâtre dormeur.

En France, on se sert de pendules réveille-matin quand on ne veut pas se laisser entraîner au charme du farniente, et faire, comme on dit, la grasse matinée; mais on finit au bout de quelques jours par s'habituer à la pendule et on dort parfaitement au bruit qu'elle fait pour vous réveiller. Mais allez donc résister au lit réveille-matin des Américains, qui vous jette par terre au milieu des matelas et des couvertures en désordre ! On se réveillerait d'une tragédie même.

Un journal américain, L’Uncle Sam, a raconté, à propos du lit réveille-matin, une historiette assez piquante et dont il garantit l'authenticité.

M. W. D. S. avait récemment épousé la fille d'un riche négociant, une aimable et charmante personne à peine âgée de dix-sept ans. La noce eut lieu dans la maison du père de la fiancée, où il se trouvait un lit réveille-matin. Rien ne manquait à la fête : l'assemblée était nombreuse, élégante, et tout se passa pour le mieux au milieu des joies d'un pareil jour.

Minuit ayant sonné, les invités se retirèrent peu à peu, et les lumières diminuèrent dans la maison. Il ne resta plus bientôt que les grands parents, qui sortirent les derniers, laissant à leur félicité l'heureux couple qu'ils bénirent une dernière fois.

Vers la première heure du jour, et quand après les douces et vives émotions de la journée précédente, l'époux et sa tendre compagne goûtaient enfin les tranquilles bienfaits d'un sommeil tout rempli de rêves délicieux, ils furent soudainement réveillés par un affreux craquement qui sortait de leur lit. Au même instant ils se sentirent soulevés par une force invincible, et lancés au milieu de la chambre.

Se croyant victimes d'un tremblement de terre, et ne doutant plus du triste sort qui leur était réservé, ils attendirent la mort avec courage, tendrement pressés dans les bras l'un de l'autre. L'époux trouva pour consoler sa jeune femme les expressions d'une résignation passionnée. Cependant la mort n'arriva pas, et ils ne tardèrent pas à reconnaître qu'il n'y avait eu de tremblement que dans leur lit.

Le lit réveille-matin, fort beau du reste, avait été assigné comme couche nuptiale par le père de la mariée, sans qu'il pût se douter du tour imaginé par le petit Tom, le plus jeune enfant de la famille. Ce terrible gamin avait trouvé charmant de monter la mécanique du lit, après avoir mit l'aiguille du réveil à cinq heures du matin. Il avait pensé, l'espiègle, que les mariés seraient à cette heure trop bien endormis pour se réveiller tout à fait au seul signal de la musique, et qu'ils seraient précipités au bas de leur lit par la machine impitoyable. »

Oscar Commettant, Trois ans aux États-Unis: étude des mœurs et coutumes américaines, Paris, Pagnerre, 1858.

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Note : les premiers modèles de lits réveille-matin ont été présentés à l'Exposition universelle de Londres, en 1851.

mercredi 26 mai 2010

"...de gré ou de force les Américains du Nord peupleront et posséderont l'Amérique centrale" (A. Assolant, 1856)


William Walker (1824-1860), président du Nicaragua de 1856 à 1857.


« Le Nouveau-Monde a ses héros comme l'ancien. Des deux côtés de l'Atlantique, on se tue glorieusement, mais avec des résultats bien différents. Pendant que quatre ou cinq cent mille hommes se disputaient en Crimée les ruines d'une ville écrasée sous les bombes, cinq cents Américains des États-Unis, sous la conduite de Walker, s'emparaient du Nicaragua, c'est-à-dire d'un pays qui est presque aussi vaste que l'Angleterre et le pays de Galles, et qui sera dans quelques années le centre des communications de la Chine, des Iles de la Sonde, de Java, de Bornéo, des Iles Sandwich et de l'Australie avec les États-Unis, le Mexique, la Nouvelle-Grenade, le Brésil et l'Europe. Mais qui se souciait en France, en Allemagne, en Italie, en Russie, de Walker et du Nicaragua ? L'Angleterre seule s'en émut. Dès qu'une nation voisine ou éloignée s'agrandit de quelque côté que ce soit, elle est sûre d'attirer l'attention inquiète du gouvernement anglais. Aucune nation ne parle plus souvent et plus haut de sa philanthropie et de sa tendresse pour tous les autres peuples, et cependant aucune nation peut-être ne rencontre moins de sympathies dans le monde entier. D'où vient ce désaccord apparent? d'où vient que tant d'ingratitude récompense tant de dévouement? C'est qu'au milieu de ses protestations libérales, on sent toujours chez la race anglo-saxonne un fonds d'égoïsme et d'avidité qui est un de ses caractères, et qui l'entraîne à exercer une surveillance jalouse d'un bout à l'autre du monde.

Selon les journaux anglais, Walker est un brigand digne de la potence; ses soldats sont des assassins et des bandits, et les banquiers qui font les frais de l'entreprise, des spéculateurs avides qui trafiquent du sang et de la liberté des peuples. Il y a bien, il faut l'avouer, quelque chose de vrai dans ce portrait peu flatté; mais la jalousie nationale en a tracé les principaux traits. On verra bientôt ce qu'il en faut croire. D'un autre côté, suivant les journaux de New-York, du Kentucky et de la Louisiane, Walker est un héros, martyr de son enthousiasme pour la liberté. Ses amis, l'élite des honnêtes gens du Nouveau-Monde, n'ont en vue que le bonheur des hommes et la prospérité de l'Amérique centrale. Ils se partaient, dit-on, les meilleures terres du Nicaragua et le contenu des caisses publiques; mais ne faut-il pas que le prêtre vive de l'autel ? Enfin c'est à leurs efforts qu'on devra le percement si désiré de cet isthme qui est le seul obstacle au commerce de quatre continents et aux progrès de la civilisation.

Parmi ces assertions contradictoires et affirmées de chaque côté avec une chaleur égale, il est assez difficile de se décider. Jusqu'ici cependant, dans l'opinion de l'Europe, les Anglais ont l'avantage; mais cet avantage vient principalement de ce qu'ils ont seuls la parole dans le débat. Très peu de gens en Europe lisent les journaux américains. Ceux qui les lisent sont prévenus contre la presse yankee par les habitudes d'exagération et de criaillerie communes à toutes les républiques démocratiques, et ne réfléchissent pas que, pour mentir avec des formes plus polies et plus sociables, on ne ment pas avec moins d'impudence dans les monarchies. Aussi voit-on s'établir sans contradiction l'opinion que les Yankees sont une race de gens sans aveu ni scrupule, qui ne connaissent d'autre droit que la force et d'autre loi que leur bon plaisir. Pour nous, qui malheureusement sommes trop désintéressés dans la querelle, nous pouvons, sans flatter personne, suivre les traces de la vérité parmi ces témoignages divergens. A cette distance, l'histoire est impartiale. L'espace a, comme le temps, la propriété de mettre les objets à leur vrai point de vue. Il importe peu à l'Europe que le canal qui doit percer l'Amérique centrale et servir à la communication des deux Océans appartienne à l'Angleterre ou aux États-Unis, si l'usage de ce canal devient un monopole aux mains de ceux qui l'auront construit. Le Nicaragua ne doit être ni une colonie anglaise ni une colonie américaine, mais une grande route ouverte à tous les peuples. Quiconque veut confisquer à son profit exclusif une entreprise qui est la propriété du genre humain est l'ennemi de toutes les nations. [...]

Les dernières dépêches du Nicaragua sont pleines d'obscurité. D'un côté, Walker a été élu président à l'unanimité, comme on devait s'y attendre ; de l'autre, Patricio Rivas, son prédécesseur, a pris les armes contre lui, l'a chassé de Léon, et tient la campagne avec quinze cents hommes. Qu'on joigne à cela le manque d'argent et de renforts, l'alliance des quatre autres états de l'ancienne confédération guatémalienne, dont les troupes s'avancent en ce moment même dans le Nicaragua, l'hostilité de l'Angleterre, l'indifférence des États-Unis, et l'on conclura avec nous que si la ruine de Walker n'est déjà consommée, elle paraît au moins imminente.

Qu'il vive ou qu'il meure, peu importe. De tels héros sont célèbres, honorés, glorieux, tant qu'ils ont pour eux la force, car la force est toute-puissante et admirable. La force est vraie, la force est équitable; elle est sensée, judicieuse; elle a du génie, du bonheur, et même de la vertu. C'est la seule divinité qui ne se trompe jamais. Que ceux qu'elle tient par la main et qui n'ont foi qu'en elle ne la quittent pas! Plus ils tombent de haut, plus leur chute est mortelle. L'histoire ramasse leurs débris avec mépris et dégoût et les jette à la postérité. Avant peu, Walker en fournira peut-être un éclatant exemple. Quoi qu'il arrive, ne désespérons pas de l'avenir du Nicaragua. Aux États-Unis, les plus honnêtes gens, sans approuver en principe la conduite de Walker, croient la justifier en disant que l'arbre, quoique mauvais, portera de bons fruits; que la race hispano-américaine est indolente, sans capitaux, sans intelligence et surtout sans énergie; que l'invasion de Walker lui donnera une vie nouvelle; qu'après ces aventuriers, qui ne connaissent que le revolver et le bowie-knife, viendra la masse des émigrants laborieux, industrieux, soumis aux lois. Il faut, disent-ils, que ce continent s'ouvre pour laisser passage aux hommes; il faut qu'avant cinquante ans les communications deviennent par là aussi fréquentes entre la Chine et l'Europe qu'elles le sont aujourd'hui entre l'Angleterre et la France. Dans les grandes luttes industrielles, parmi de grands biens généraux, il y a toujours beaucoup de maux particuliers. Après la bataille, chaque parti enterre ses morts, et les vivants font alliance. Le fort n'a-t-il pas toujours dévoré le faible? Les Grecs détruisirent les Pélasges, les Romains détruisirent les Grecs, les barbares du nord, les Romains. Toutes les races s'éteignent successivement. Qui se souvient du mammouth et des animaux antédiluviens? Qui se souvient des Onnontagués et des Tsounonthouans si célèbres au Canada ? Qui regrette les Abénaquis de l'Acadie, les Papous de Van-Diémen ? La grande unité des races qui se prépare n'est pas, à proprement parler, la fusion des races humaines, mais la disparition des autres races devant la race anglo-saxonne, qui doit dans quelques siècles couvrir le monde entier.

Ainsi parlent avec un naïf orgueil beaucoup de Yankees, très honnêtes gens, chauds patriotes, mais mauvais raisonneurs. J'aime mieux le discours d'un Espagnol de mes amis, homme de beaucoup de sens et d'esprit, qui disait un jour : "Laissons ces gens à leur folie. Ils sont nés d'hier, et déjà l'orgueil de vivre leur a tourné la cervelle. Proscrits de toutes les races, ils se croient l’élite de l'humanité. Ils aspirent à la domination. Qu'ont-ils donné au monde pour avoir le droit de le gouverner ? De quels grands hommes sont remplies leurs annales ? De Washington, honnête homme, égoïste et médiocre; de Jackson, soldat brutal et perfide, vrai troupier; de Cooper, le plus ennuyeux des romanciers. Avec eux, si par malheur leur rêve se réalise, s'établira par toute la terre un système d'égoïsme, de cant, d'hypocrite religieuse, de bavardage politique, d'oppression industrielle, de tristesse immense et universelle. Quel monde mélancolique que celui où tous les soirs, à la même heure, on prendra d'un pôle à l'autre du thé et des sandwiches, où ou lira la Bible tous les dimanches après avoir vendu toute la semaine du bœuf salé et du coton ! Non, les races ne sont pas condamnées à périr. Laissons ces Yankees fanfaron vanter leurs comptoirs remplis de marchandises et d'acheteurs, leurs tonneaux qui regorgent de bière, leurs coffres d'où l'or ruisselle, leurs villes pleines d'habitants jusqu'aux bords. C'est la richesse, c'est la force matérielle, ce n'est pas le bonheur. Ils sont condamnés à la mort lente du travail sans espérance et sans fin. Qu'ils regardent au midi. Parmi ces peuples qu'ils méprisent parce que le vin et le soleil leur tiennent lieu de pain et de liberté, en est-il de plus misérables qu'eux-mêmes ? Dieu a châtié leur orgueil et leur avidité. Ils travaillent, et ils ne recueilleront pas le fruit de leur travail."

Je l'interrompis : "Vous les haïssez parce qu'ils vous succèdent ; mais avouez que ces Yankees sont un grand peuple. — Je les hais, me dit-il, non parce qu'ils nous succèdent, mais parce qu'ils nous haïssent, nous et toutes les autres nations. Lisez leurs journaux et ceux des Anglais, qui ne valent pas mieux. Vous croyez toujours entendre la prière du pharisien : Seigneur, abaisse tes regards sur ton serviteur. J'ai pratiqué la justice et l'aumône, j'ai fui l’iniquité. Ce publicain pèche tous les jours contre loi. Le laisseras-tu, Seigneur, entrer avec moi dans ton paradis ? Des deux larrons entre lesquels fut crucifié le Sauveur, l'un était sûrement Anglais, l'autre Yankee." Cette boutade nous fit rire. Pour moi, je suis fort éloigné de haïr mon prochain, fût-il pharisien, et je trouve le jugement de l'Espagnol trop sévère. Il faut pardonner quelque chose aux vaincus. Ce qui est vrai, c'est que de gré ou de force les Américains du Nord peupleront et posséderont l'Amérique centrale. Tous les efforts de l'Angleterre et de quelques hommes courageux ne pourront que retarder cet événement. Walker sera chassé sans doute; mais peut-on chasser les marchands, les industriels, les colons ? Peut-on arrêter ce flot irrésistible qui pousse les populations de l'Europe vers les États-Unis, et celles des Etats-Unis vers l'Océan-Pacifique ? Le genre humain tourne, comme le globe terrestre, d'orient en occident. C'est un mouvement aussi lent, aussi régulier que celui des astres. Pourquoi le hâter ou le retarder par la violence ? Les forces humaines, bornées par leur nature même, ne peuvent vaincre l'invincible Providence. Le but vers lequel nous marchons est inconnu, mais la route est marquée; le chemin que nous avons fait indique assez celui que nous devons faire encore. Si les astronomes calculent la marche des planètes, pourquoi ne calculerions-nous pas celle du genre humain ? Toute science repose sur des principes fixes, mais inconnus, et qui ne se Iaissent découvrir aux hommes qu'après des siècles d'observation patiente et réfléchie. »

Alfred Assolant (1827-1886), "Walker au Nicaragua", Revue des Deux Mondes, XXVIe année, t. 4, 1er juillet 1856.

"J'étais loin... de prévoir les prodigieux événements qui viennent de se passer..." (Louis-Philippe, 1830)


"Louis-Philippe sur la barricade", peinture anonyme (1830 ?)















Lettre du Roi Louis-Philippe à l'Empereur François

« Paris, le 19 août 1830.

Monsieur mon Frère, Cousin et Beau-frère,

J'annonce mon avènement à la Couronne à Votre Majesté Impériale et Royale, par la lettre que le lieutenant général comte Belliard lui présentera en mon nom ; mais j'ai besoin de lui parler avec une entière confiance sur les suites d'une catastrophe que j'aurais tant voulu prévenir. Il y a longtemps que je regrettais que le Roi Charles X et son Gouvernement ne suivissent pas une marche mieux calculée pour répondre à l'attente et au vœu de la nation.

J'étais loin pourtant de prévoir les prodigieux événements qui viennent de se passer, et je croyais même qu'à défaut de cette allure franche et loyale dans l'esprit de la Charte et dans le sens de nos institutions, qu'il était si difficile d'obtenir, il aurait suffi d'un peu de prudence et de modération pour que ce Gouvernement pût aller longtemps comme il allait. Mais, depuis le 8 août 1829, la nouvelle composition du ministère m'avait fort alarmé. Je voyais à quel point cette composition était suspecte et odieuse à la nation, et je m'inquiétais, avec toute la France, des mesures que nous devions en attendre.

Néanmoins, l'attachement aux lois, l'amour de l'ordre ont fait de tels progrès en France, que la résistance au ministère ne serait probablement pas sortie des voies parlementaires, si, dans son délire, ce ministère lui-même n'en eût donné le fatal signal par la plus imprudente et la plus audacieuse violation de la Charte, et par l'abolition de toutes les garanties de nos libertés, pour lesquelles il n'est guère de Français qui ne soit prêt à verser son sang. Aucun excès n'a souillé cette lutte terrible; mais il était difficile qu'il n'en résultât pas quelque ébranlement dans notre état social, et cette même exaltation des esprits, qui les avait détournés de tout désordre, les portait en même temps vers des essais de théories politiques qui auraient précipité la France et peut-être l'Europe dans de grandes calamités. C'est dans cette situation, Sire, que tous les vœux se sont tournés vers moi.

Les vaincus eux-mêmes m'ont cru nécessaire à leur salut. Je l'étais encore plus peut-être pour que les vainqueurs ne laissassent pas dégénérer la victoire. J'ai donc accepté cette noble et pénible tâche, et j'ai écarté toutes les considérations personnelles qui se réunissaient pour me faire désirer d'en être dispensé, parce que j'ai senti que la moindre hésitation de ma part pouvait compromettre l'avenir de la France et le repos de tous nos voisins, qu'il nous importe tant d'assurer. Le titre de lieutenant général du Royaume, qui laissait tout en question, excitait une défiance dangereuse. Il fallait se hâter de sortir de l'état provisoire, tant pour inspirer la confiance nécessaire que pour sauver cette Charte si essentielle à conserver, et qui aurait été très compromise si l'on n'eût promptement satisfait et rassuré les esprits. Il n'échappera pas à la perspicacité de Votre Majesté, ni à sa haute sagesse, que pour atteindre ce but salutaire, il est bien désirable que les événements de Paris soient envisagés sous leur véritable aspect, et que l’Europe, rendant justice aux motifs qui m'ont dirigé, entoure mon Gouvernement de la confiance qu'il a droit d’inspirer. Que Votre Majesté veuille bien ne pas perdre de vue que tant que le Roi Charles X a régné sur la France, j'ai été le plus soumis et le plus fidèle de ses sujets , et que ce n'est qu'au moment où j'ai vu l'action des lois paralysée et l'exercice de l'autorité royale totalement anéanti, que j'ai cru de mon devoir de déférer au vœu national en acceptant la Couronne à laquelle j'étais appelé.

Les liens de famille et de parenté qui m'unissent à Votre Majesté ajouteront encore à mon désir de voir consolider l'heureuse harmonie qui subsiste entre nos Etats. Ces sentiments sont sincères, Sire, et j'ose croire que vous daignerez les partager.

Je prie Votre Majesté d'agréer, etc., etc. »

_______________

Lettre de l'Empereur François au Roi Louis-Philippe

« Schlosshof, le 8 septembre 1830.

Monsieur mon Frère, Cousin et Beau-Frère,

J'ai reçu par le lieutenant général comte Belliard la lettre que Votre Majesté m'a adressée en date du 19 août. Tout en déplorant vivement les catastrophes qui ont eu lieu en France, je me suis décidé, dès le moment où la nouvelle m'en est parvenue, à ne point intervenir dans les démêlés intérieurs de ce pays. J'ai pris cette résolution dans la ferme et légitime attente que Votre Majesté désirera, de son côté, d'éviter tout ce qui pourrait porter atteinte aux intérêts et à la tranquillité des autres Etats. Il existe entre la France et toutes les puissances de l'Europe des traités solennels, qui ont fixé d'une manière claire et précise leurs rapports respectifs, ainsi que l'état de leurs possessions territoriales. J'observerai religieusement ces traités, auxquels l'Europe doit les bienfaits de la paix dont elle jouit depuis quinze ans.

J'ai tout lieu de croire que toutes les puissances, connaissant les devoirs que lesdits traités leur imposent, et les droits qu'ils leur accordent, seront également convaincues de la nécessité de les prendre pour règle invariable de leur politique. Les paroles de Votre Majesté m'autorisant à la regarder comme animée des mêmes sentiments, je n'ai pas hésité à prendre acte de son avènement au trône, et je fais les vœux les plus sincères pour la stabilité et la prospérité de son règne.

Je suis, etc. »

"Quand on a commencé à réclamer l'usage de la langue flamande, on n'avait nullement en vue la division du pays" (J.-B. Langlois, 1858)

Gustave Wappers, Épisode des journées de septembre 1830 sur la place de l'Hôtel de Ville de Bruxelles(détail). 1834. Musée royal des Beaux-Arts de Bruxelles.


« … Il y a environ un quart de siècle que quelques hommes jetèrent le cri d'alarme, et ce cri fut entendu d'un bout à l'autre de la Flandre : nous étions menacés de perdre notre langue maternelle; le pouvoir cherchait à déraciner le flamand et à le remplacer par le français !

Dans le principe, après la scission de 1830, il avait été de bonne politique, pour faire croire à une nationalité distincte, de bannir le flamand de toute administration, gouvernementale, provinciale ou communale, et de n'admettre que le français dans les chambres et dans les conseils. On continuait l'œuvre commencée avant la révolution. Sous le règne de Guillaume, l'opposition prétendait que les provinces belgiques du midi avaient depuis longtemps adopté la langue et les mœurs françaises ; que l'idiome néerlandais n'était parlé que dans la Hollande; que le flamand, dont quelques vestiges étaient restés dans le pays, était un patois sans règles de grammaire, sans orthographe, ayant une prononciation barbare, variant avec les localités, inintelligible même pour les Flamands de deux provinces différentes, et ignoré du monde entier. Les Néerlandais du Nord avaient beau réfuter ces allégations excessivement hasardées, ils n'étaient point écoutés ; on les accusait de malveillance pour les intérêts des provinces belgiques, et l'on persistait à représenter celles-ci comme ayant une autre langue et d'autres mœurs que la Hollande. La différence de culte ne contribuait pas peu à donner raison aux mécontents, et les plus sceptiques mêmes, oubliant leur haine de la superstition, invoquèrent cet argument à l'appui de la thèse qu'ils défendaient. C'était un acheminement vers l'union des catholiques et des libéraux.

Que Guillaume ait quelque peu précipité l'introduction des réformes qu'il apportait avec son système gouvernemental, nous ne le méconnaîtrons pas; qu'il ait eu tort d'imposer la langue néerlandaise à des provinces qui, venant de secouer le joug dela France, étaient profondément atteintes dans leur langue et clans leurs mœurs par la gangrène de l'étranger, nous le voulons également; mais on n'en peut aucunement déduire que le gouvernement néerlandais ait agi despotiquement de parti pris, ou ait songé à ruiner les provinces du Midi au profit de celles du Nord. Il eût connu bien peu ses intérêts et il était trop bon logicien pour ne pas comprendre qu'il fallait cimenter l'union entre les Hollandais et les Belges, qui, par la race et par leur histoire, étaient frères, mais que la destinée avait séparés l'un de l'autre pendant deux siècles. Il avait pour but de réaliser la pensée du congrès de Vienne concernant la création d'un royaume fort, composé des anciennes dix-sept provinces ; mais il ne sut se plier ni au temps, ni aux circonstances, et ses conseillers, que nous voulons bien croire sincères, ne l'instruisirent pas suffisamment de l'état des esprits en Belgique, ne lui laissèrent pas assez voir le danger qu'il y avait à ne pas arrêter, au moins pour un temps, les réformes qu'il introduisait dans les institutions publiques. Pour qu'une réforme puisse être implantée avec succès, il faut qu'on lui donné le temps de prendre racine et de fleurir sur le sol où elle doit porter ses fruits. Cette vérité, banale à force d'être simple, semblait ignorée de Guillaume. Il croyait à la toute-puissance du fait, et par là, toutes ses mesures, dictées plutôt en vue de la mission qui lui avait été imposée par le congrès dont il tenait sa couronne, qu'en vue des exigences des Belges francisés, des Wallons surtout, prenaient un caractère despotique. Il désirait néanmoins fermement l'union et la prospérité des Pays-Bas; mais il estimait que c'eût été une faiblesse indigne d'un monarque tel que lui, de céder aux réclamations exagérées, et souvent injustes, reconnaissons-le, d'une petite minorité. Cette force de caractère, l'énergie qu'il déployait en cette circonstance devenait entêtement.

Non-seulement le gouvernement néerlandais heurtait de front les intérêts de famille des Wallons qu'il forçait par son régime à apprendre le néerlandais, mais encore il eut le malheur, et de mécontenter les libéraux en prenant des mesures anti-libérales, et de s'attirer, par la protection qu'il accordait au protestantisme, la haine d'un clergé puissant qui n'avait vu son avènement qu'avec méfiance, et qui maintenant allait tout mettre en œuvre pour se débarrasser de lui.

Le libéralisme dominait dans les provinces wallonnes, le catholicisme et avec lui l'esprit conservateur, dans les provinces flamandes, et tous les deux, quoique poursuivant un but différent, s'entendirent à merveille dans leur antagonisme contre le régime en vigueur. La révolution éclata, et, sous l'inspiration de l'Union des deux partis, se constitua la Belgique. Les deux éléments y avaient leur expression, et nécessairement, avec le libéralisme, la Wallonnie triompha, tandis que la Flandre, ou pour être plus exact, les Flamands, qui, à vrai dire, avaient été passifs jusque-là, furent oubliés : on ne tint aucun compte d'eux.

A peine au pouvoir, les unionistes allaient recommencer les fautes politiques de celui dont ils venaient de prononcer la déchéance. Sous prétexte d'unité politique et gouvernementale, on établit la langue française comme seule langue officielle, et l'on chercha à l'implanter partout : les ordres ministériels invitaient les subordonnés à dresser leurs rapports, procès-verbaux, lettres, etc, en français; dans les écoles, athénées et universités, l'instruction était donnée en français; l'armée devait être commandée et administrée en français; la justice rendrait désormais ses arrêts en français; tout, sans exception, reçut une organisation française.

Dans le premier enivrement du succès, on ne vit là rien d'impossible; personne ne doutait de l'avenir. On rêvait un pays indépendant, libre, ayant sa constitution , ses lois, son gouvernement selon ses vœux. On avait atteint ce qu'on désirait, du moins on l'espérait, et cet espoir était légitime pour ceux- qui gagnaient tout au nouvel état de choses : fortune, position , liberté. Mais lorsqu'on put se rendre compte du grand revirement qui venait de se produire, lorsque le calme -eut succédé au bruit, les Flamands, qui n'avaient pas eu connaissance de tout ce que leur annexion à la Hollande constituait pour eux de richesses et de bien-être, s'aperçurent alors, mais alors seulement, qu'ils avaient perdu cette source de vie. Ils avaient cru un moment aux beaux mots de liberté, de patrie, qu'on avait fait retentir à leur oreille, et ils se voyaient maintenant en présence de la misère, et dans la nouvelle nationalité qui se formait ils ne retrouvaient pas la leur. Étrange nationalité, en effet, que celle qui ruine un peuple et l'exclut du banquet social en refusant de le reconnaître! car on ne taisait pas moins, en bannissant la langue flamande de l'administration, de l'enseignement, de l'armée, de la justice. Alors enfin ils s'aperçurent qu'ils étaient victimes, qu'ils étaient sacrifiés par des alliés qui n'avaient travaillé que dans leur propre intérêt : ils virent l'étendue de leurs malheurs, et se plaignirent.

C'est à ce moment, que quelques hommes, en qui se révélait, claire et bien définie, l'opinion publique, poussèrent leur cri d'alarme. Sachant que le génie d'un peuple se trouve tout entier dans sa langue, que c'est par elle que ses mœurs se conservent, que c'est par elle seule qu'il peut s'initier aux secrets de la science et prendre sa part du progrès universel, ils réclamèrent pour leurs compatriotes ce legs précieux des ancêtres, qui avait été religieusement conservé dans toute sa pureté.

Il était trop tard pour tenter une contre-révolution ; du reste, l'Union durait encore. Les hommes dont nous parlons devaient donc travailler pacifiquement à reconquérir ce qu'on venait de perdre. Mais en vain faisaient-ils entendre leurs réclamations, et indiquaient-ils dans l'introduction en Belgique de l'élément français un danger pour la nationalité,—nationalité qu'on était cependant si jaloux de garder intacte, — ils n'étaient point écoutés du pouvoir, et les hommes de la révolution les qualifiaient d'Orangistes. C'était le gros mot. L'orangisme était considéré comme la peste et inspirait au moins autant d'horreur.

Mais 'si les partisans des deux opinions dominantes furent sourds aux réclamations de quelques hommes qui semblaient isolés, les Flamands, par contre, accueillirent leurs paroles avec enthousiasme; ils les écoutaient, suivaient leurs conseils, se livraient à l'étude de leur langue maternelle, et nommaient avec vénération : Willems, Th. Van Ryswyck et Conscience, le savant philologue , le poète et le romancier, qui leur rendirent la littérature de leurs pères, et créèrent la poésie et la littérature moderne. — Depuis ce jour, la cause est gagnée. La victoire peut bien se faire attendre ; ils ne l'ont pas encore, mais ils l'auront indubitablement, car un peuple qui se retrouve et se reconnaît, se refait bientôt, et reprend tous ses droits. […]

Le mouvement flamand, pour quiconque le considère, est imposant, mais il est surtout entraînant et irrésistible pour ceux-là qui ont le sentiment de la dignité nationale. Qui ne se sentirait ému en voyant ces hommes, transportés d'un saint enthousiasme, travailler au réveil du peuple et rêver pour celui-ci de grandes destinées, pareilles, sinon supérieures, à celles qu'il a eues dans les siècles précédents, avant que l'étranger n'eût ruiné nos provinces? Ils sont beaux ces hommes qui, avec de faibles moyens, réduits à leurs seules ressources, entreprennent l'œuvre colossale de la régénération de la patrie! Ils cèdent peut-être à l'illusion; mais pardonnons-leur cet engouement : ils ont embrassé une noble cause. […]

Il se peut que, dans le principe, le mouvement flamand n'ait pas été compris, mais, aujourd'hui que son esprit se révèle, qu'il prend un caractère déterminé, il faudrait volontairement fermer les yeux pour se tromper sur son but et le méconnaître. Quand on a commencé à réclamer l'usage de la langue flamande, on n'avait nullement en vue la division du pays, c'est-à-dire une scission entre Wallons et Flamands. On voulait uniquement la reconnaissance d'un droit incontestable; on voulait, dans une juste mesure, la jouissance des avantages que procurait le nouvel état de choses, dont on avait d'ailleurs toutes les charges; on voulait, en outre, ne pas se laisser condamner à la mort, à l'anéantissement; car, quelques personnes de la haute classe et de la bourgeoisie aisée pouvaient bien se servir de la langue française, comme nous le voyons aujourd'hui, mais la masse, le peuple, qui n'a pas le temps d'user plusieurs années de sa vie sur les bancs de l'école, qui, pour vivre, est obligé de travailler au jour le jour, devait rester étranger à cette langue et conséquemment à toute vie intellectuelle, à toute civilisation, à tout intérêt politique et social. Cette immense partie de la population, ou, pour mieux dire, la population tout entière, ignorante de ce qui se serait passé autour d'elle, abandonnée aux hommes qui prennent un satanique plaisir à s'emparer d'elle, pour lui enseigner l'humilité chrétienne, la résignation et l'abandon du monde, serait devenue indifférente à tout ce qui doit l'intéresser, et aurait facilité ainsi, aux rétrogrades, aux preneurs du passé, qui rêvent un âge d'or pour la foi et l'ignorance, le triomphe de leurs maximes, le règne de leur politique. L'anéantissement de la langue flamande eût été la destruction morale et intellectuelle du peuple flamand.

Envisager la question au point de vue des inconvénients qu'entraînera la reconnaissance d'une seconde langue officielle, serait se montrer mesquin, serait faire preuve d'ineptie. Nulle considération, de quelque nature qu'elle soit, ne peut annihiler un droit imprescriptible. Reculer la solution du problème, n'est que prolonger la lutte qui doit nécessairement exister quand les intérêts de toute une population sont compromis; c'est l'aviver et lui donner des proportions plus larges, car les difficultés et les retards sont aux passions humaines, ce que l'huile et le goudron sont au feu. En outre, si l'on se donne la peine de faire une étude sérieuse de la question, lors même qu'on serait d'avis qu'une langue unique pour un pays est réellement préférable, on reconnaîtra bientôt que la substitution de la langue française à l'idiome flamand est tout bonnement une impossibilité. Pourquoi donc la tenter? Pour faire naître des vexations ? »

J.-B. LANGLOIS, "Le mouvement flamand au point de vue politique", Revue trimestrielle, 19e vol., 5e année, t. 3, juillet 1858 [extraits].  

vendredi 14 mai 2010

"Médor... l'empereur des chiens" (Ludwig Börne, 1831)


"Médor", Images d'Epinal de Pellerin, 1860.


« … Si sur cette terre on récompensait la vertu avec des dignités, Médor serait l'empereur des chiens : apprenez son histoire. Après l'assaut du Louvre, en juillet, on enterra sur la place qui est devant ce palais, du côté de la superbe colonnade, les citoyens morts à la bataille. Lorsqu'on mit les cadavres sur les charrettes, pour les porter au tombeau, un chien sauta, avec des cris déchirants, sur une des charrettes, et de là dans la grande fosse dans laquelle on jetait les morts. Ce ne fut qu'avec peine qu'on put l'en retirer; la chaux qu'on y répandait l'aurait consumé avant que la terre l'eût couvert. C'était le chien que le peuple appela depuis Médor. Pendant la bataille, il se tint toujours à côté de son maître, il fut lui-même blessé ! Depuis la mort de son maître, il ne quitta plus les tombes, tournait nuit et jour en gémissant autour du mur de bois qui enfermait l'étroit cimetière, ou courait ça et là en hurlant près du Louvre. Personne ne faisait attention à Médor, car personne ne le connaissait et ne devinait sa douleur. Son maître était sans doute un étranger qui n'était arrivé que dans ces jours à Paris, avait combattu, était mort pour la liberté de sa patrie, et avait été enseveli sans nom. Ce ne fut qu'après quelques semaines qu'on fit plus d'attention à Médor; il n'avait plus que la peau et les os et était couvert de plaies purulentes. On lui donna de la nourriture, il fut longtemps avant de la prendre. Enfin la persévérante compassion d'une bonne femme de bourgeois parvint à adoucir le chagrin de Médor. Elle le prit chez elle, pansa et guérit ses blessures, et le rétablit; Médor est devenu plus tranquille, mais son cœur gît dans le tombeau auprès de son maître, où celle qui en a eu soin le conduisit après son rétablissement, et qu'il n'a pas quitté depuis sept mois. Il a déjà été vendu plusieurs fois, par des hommes cupides, à de riches amateurs de raretés ; une fois il fut emmené à trente lieues de Paris, mais il retourna toujours. On voit souvent Médor sortir, en grattant, un petit morceau de toile dé la terre, se réjouir quand il l'a trouvé, et ensuite le remettre tristement dans la terre et le couvrir. Probablement c'est un morceau de la chemise de son maître. Si on lui donne un morceau de pain ou de gâteau, il l'enfouit dans la terre, comme s'il voulait en repaître son ami dans le tombeau ; il le sort ensuite de nouveau, et on lui voit répéter cela plusieurs fois pendant le jour. Dans les premiers mois, la garde qui est au Louvre prit chaque nuit Médor avec elle dans le corps-de-garde. Plus tard elle lui fit faire une cabane sur le tombeau même, et écrire dessus les vers suivants dont l’intention vaut mieux que l'exécution :

Depuis le jour qu'il a perdu son maître,
Pour lui la vie est un pesant fardeau ;
Par son instinct il croit le voir paraître,
Ah ! Pauvre ami, ce n'est plus qu'un tombeau.

Médor a déjà trouvé son Plutarque, ses rapsodes et ses peintres. Quand j'arrivai sur la place du Louvre, on m'offrit à acheter la biographie de Médor, des chansons sur ses actions et son portrait. Pour dix sous j'achetai toute l'immortalité de Médor. Le petit cimetière était entouré d'une large enceinte d'hommes, tous pauvres gens du peuple. C'est ici que gisent ensevelis leur orgueil et leurs joies. C’est ici qu'est leur opéra, leur bal, leur cour et leur église. Celui qui pouvait s'approcher assez pour caresser Médor, celui-là était heureux. Moi, aussi, je parvins enfin à pénétrer. Médor est un gros caniche blanc; je condescendis à le caresser; mais lui ne fit pas attention à moi, mon habit était trop bon. Mais si un homme en veste s'approchait de lui, ou une femme en haillons, et qu'elle le caressât, il y répondait avec bonté. Médor sait fort bien où il doit chercher les vrais amis de son maître. Une jeune fille, couverte de haillons, s’avança vers lui, il sauta sur elle, la tirait par ses vêtements, et ne la lâchait plus. Il était si content; il lui était si commode, s'il avait à demander quelque chose à la pauvre fille, de s’être pas obligé de commencer par se baisser et de la prendre par le bord de la robe comme une grande dame en toilette ! L'enfant était toute fière de la familiarité de Médor. Moi, je m'en allai tout doucement, j'avais honte de mes larmes. Si j'étais Dieu, je voudrais dispenser beaucoup de joies parmi les pauvres créatures du monde; mais la première serait d'éveiller l'ami de Médor. Pauvre Médor !
Paris jeudi 25 février. »


Ludwig Börne, Lettres écrites de Paris en 1830 et 1831. Paris, Paulin 1832.

jeudi 13 mai 2010

"Les émigrants étaient partis pour l'Icarie avec l'espoir des plus grandes choses..." (Le Semeur, 1850)

« … les émigrants étaient partis pour l'Icarie avec l'espoir des plus grandes choses et des biens les plus merveilleux. Leur imagination était exaltée au delà de toute mesure. Ils croyaient que l'égalité, la fraternité, la communauté allaient produire des miracles, et qu'ils jouiraient d'un bonheur tel, qu'il n'y a pas eu de félicité semblable depuis que le monde est monde. Or, c'est une loi du cœur humain de s'irriter d'autant plus qu'on a plus espéré, quand la réalité ne correspond point à l'idéal, et de considérer tout par le mauvais côté précisément parce qu'on l'avait vu trop en beau dans ses rêves. Si l'on eût dit aux Icariens, avant leur départ, qu'ils auraient de nombreux obstacles à vaincre, de longues peines à supporter, des privations de toute espèce à endurer, avant de pouvoir recueillir les fruits de leur colonisation, il est probable — qu'ils ne seraient pas partis, , interrompra quelque lecteur. — C'est vrai ; mais s'ils étaient partis, ils ne se plaindraient pas tant à l'heure qu'il est, et n'auraient pas été si vite découragés. M. Cabet, séduit le premier par son système, a eu le tort de leur faire trop attendre de son Icarie, et il expie durement aujourd'hui ses malheureuses illusions.

Voilà déjà des causes qui servent à expliquer la mauvaise issue de l'entreprise. Pourtant elles ne suffiraient pas, à elles seules, à rendre compte d'un si grave échec. Le vrai nœud de la question doit se chercher dans le fond même de la théorie communiste.

M. Cabet a été frappé, comme Thomas Morus, Campanella, Iean-Jacques Rousseau, Louis Blanc, Fourier, et une foule d'autres, de l'inégalité des conditions. Il a vu quelques hommes qui vivaient dans l'abondance, et des millions de leurs semblables qui gémissaient dans la misère. Il s'est [senti pris] d’une compassion profonde pour les déshérités de la fortune, et a pensé qu'il fallait apporter un remède héroïque à un si triste état de choses. Quel remède? Rien de plus facile à trouver pour un esprit qui marchait en ligne droite, ou plutôt pour un cœur sympathique et compatissant qui ne se donnait pas la peine d'interroger l'intelligence. Proclamons la fraternité comme la règle souveraine et absolue, comme la seule règle qui doive présider à l'organisation des sociétés humaines! Arrière la personnalité, l'individualité, qui a engendré tant de maux et de souffrances, qui fait des millionnaires et des mendiants, qui loge les uns dans des palais et les autres dans des galetas infects, qui donne trop à ceux-là, et pas assez à ceux-ci ! Dieu n'aime-t-il pas également tous les hommes ? Ne veut-il pas qu'ils soient tous heureux ? Et ses créatures n'accompliront-elles pas sa volonté en ayant tout en commun ?

Ce système exigeait peu de frais d'invention, peu d'efforts de génie, et aussi longtemps que M. Cabet se contenta de l'exposer dans des livres et des journaux, ses maximes semblaient admirables. Le papier souffre tout, dit un proverbe, et il était fort aisé de reproduire sous mille formes séduisantes la grande loi de la fraternité d'où sortait logiquement, selon le nouveau réformateur, la loi de la communauté. M. Cabet composa son roman d'Icarie, où il se promenait dans la sphère indéfinie de l'idéal. II fit encore le Vrai christianisme suivant Jésus-Christ, qui, à côté de quelques remarques justes, en contenait un très grand nombre qui ne l'étaient point. Les petits, les pauvres surtout s'abandonnèrent aux utopies de M. Cabet. Quand on souffre, on est si prompt à receveur des chimères pour des réalités, et de trompeuses espérances pour d'infaillibles axiomes! Jusque-là tout allait bien. Aux arguments des écrivains anticommunistes, M. Cabet répondait par ceux du communisme. La guerre soulevée dans le domaine de la logique et de l'abstraction pouvait continuer de longues années, sans victoire décisive de part ni d'autre. Mais le jour de l'expérience est venu. […]

… après les premiers jours de ferveur et d'enthousiasme, on ne travaillera qu'avec une mollesse extrême, si même on ne se croise pas complètement les bras. Ce qui fait agir l'homme, ce qui l'engage à se lever matin pour entreprendre un pesant labeur, et à ne le quitter que lorsque ses mains tombent de fatigue, c'est la pensée qu'il travaille pour lui, pour sa femme et ses enfants qui sont encore lui, et que chacun de ses efforts sera productif pour son avantage propre. Ordonnez-lui de travailler pour cinquante, pour cent ou mille individus, dont plusieurs sont fainéants ou incapables, et vous lui ôtez aussitôt la meilleure part de son courage et de ses forces. Il ne s'intéressera plus au succès de son œuvre les moindres fardeaux lui deviendront insupportables; il s'arrêtera devant les difficultés qu'il aurait combattues et vaincues dans une position différente, et bientôt vous le verrez aussi oisif que les plus paresseux. Ce sera une fainéantise universelle. Qu'est-ce qu'on peut objecter de raisonnable à cela ? C'est Dieu qui l'a voulu ainsi. Nos utopistes pensent que la société irait mieux autrement. C'est possible; mais enfin il faut vouloir ce que Dieu veut, puisque nul n'a le don de refondre et de transformer la nature de l'homme. Déjà M. Robert Owen l'avait éprouvé dans ses établissements d'Ecosse et d'Amérique. Les phalanstériens, quoi qu'ils en disent, ont recommencé l'expérience à Condé-sur-Vesgres, et ont échoué par les mêmes causes. M. Cabet vient d'essayer à son tour ; et ayant acquis la conviction, sans doute, que s'il ne prenait la dictature et les moyens les plus énergiques de commandement, sa colonie aurait une fin misérable, il s'est fait despote. L'égalité existe à Nauvoo, mais la liberté est perdue. La communauté se maintient, mais c est une communauté de servitude et de misère.

Que les socialistes de bonne foi reconnaissent donc le vice radical de leur théorie, et qu'ils tâchent de restituer au principe de la personnalité la place qui lui appartient ! Sinon, ils ne feront que tromper le peuple et le repaître de dangereuses chimères. Ils ne pourront pas, ils n'oseront pas réaliser leurs systèmes ; ou, s'ils le tentent, ils n'offriront que le triste spectacle d'un échec de plus. Est-ce à dire que tout soit bien dans notre société actuelle, et qu'il n'y ait pas d'utiles réformes à y introduire ? Non, nous croyons que la fraternité doit grandir dans nos institutions et dans nos mœurs; mais ce n'est pas en mutilant l'être humain qu'on y réussira; c'est en le prenant tout entier, et en maintenant dans un juste équilibre toutes les forces vives qu'il a reçues de Dieu. »

Article anonyme, Le Semeur, journal philosophique et littéraire, t. XIX, n° 18, 1er mai 1850.

mercredi 12 mai 2010

"Il existe à Paris une certaine société qui fait des Tuileries son monde, son théâtre" (A. Bazin, 1831)


"Le Jardin des Tuileries", peinture d'Alfred Edelfelt (1854-1905).







« Partout où les hommes s'assemblent et se montrent les uns aux autres, il s'établit des mœurs, des habitudes, des prétentions et des critiques. Tout cela se trouve dans le jardin des Tuileries comme dans le monde, et l'observation en plein vent n'est pas sans plaisir. D'abord l'entrée est libre ; ou n'a compte à rendre à personne de son nom, de sa qualité, de son opinion, de son dessein ; pas de salut à faire, pas de rôle à jouer. Si vous n'avez ni chien, ni croix d'honneur, ni paquet, le factionnaire ne vous regarde même pas. Il ne s'agit que d'être vêtu suivant la façon qu'on est convenu d'appeler décente. Une veste élégante, une casquette de fine étoffe, sont des motifs d'exclusion. Le pourpoint doit avoir des basques, le couvre-chef un bord circulaire et une forme élevée. M. Chodruc-Duclos serait admis sans difficulté, s'il n'était pas, lui, resté fidèle au Palais-Royal. Et tel est l'empire de la consigne, tant a de force la tradition de l'obéissance, qu'aux jours de la victoire populaire, alors qu'il n'y avait plus ni gouverneur, ni surveillants, ni adjudants, ni gendarmes, ni roi, l'invasion du costume prohibé ne dura que tout juste le temps nécessaire pour la conquête. La garnison seule pouvait paraître de contrebande.

La population des Tuileries varie naturellement selon les heures de la journée, les saisons et l'état de la température.

Le matin, ce ne sont que des gens de passage, affairés ; bientôt la lecture des journaux amène des groupes tranquilles, sérieux et sédentaires. Vers midi commence la vie joyeuse, le mouvement d'oisiveté, l'agitation riante du loisir, par l'arrivée des enfants. Les mères viennent ensuite ; puis tout le monde, j'entends tous ceux qui ne sont pas enfermés dans un bureau, penchés sur une table, attendant la pratique dans un comptoir. Ces derniers ont leur jour de cohue, de fatigue, de toilette ambitieuse, de luxe inusité, le dimanche, où toutes les industries, toutes les professions, tous les métiers, descendent à longs flots de leurs retraites, avides de respirer un peu d'air, et vont s'étouffer pêle-mêle dans la grande allée, depuis l'impudent Méléagre jusqu'au chaste et décent Cadmus.

Mais il faut remarquer une merveilleuse intelligence dans la distribution que se sont faite des diverses parties du jardin les différentes colonies qui viennent s'y établir ; car toutes n'y arrivent pas avec les mêmes désirs, les mêmes besoins, les mêmes caprices. Sur la terrasse du bord de l'eau, par exemple, en ce lieu où la vue est si belle, l'air si pur, le terrain si ferme, l'espace si commode, les rayons du soleil si directs dans les belles journées d'hiver, vous êtes sûr de ne trouver presque personne. Aussi l'aristocratie l'a-t-elle choisie pour ses rencontres, la politique grave et sérieuse pour ses entretiens. Je ne m'étonne pas qu'on y ait placé une conspiration de banne compagnie. Le massif planté au bas de cette terrasse est tout-à-fait désert ; à peine y voit-on de temps en temps un étudiant qui apprend en huit jours sou cours d'une année, un acteur qui menace les marronniers de sa tirade, un chansonnier qui cherche de l'esprit dans le dictionnaire des rimes ; car c'est un asile délicieux pour la méditation. Mais n'allez pas croire, sur la foi de certains conteurs, que celte solitude soit favorable aux amours, qu'on y cherche un abri contre les regards jaloux, qu'il s'y fasse de tendres épanchements, des aveux, des promesses, des serments et des querelles. Fadaises d'un autre âge, rêveries anacréontiques qui amusent encore la province ! Le monde, avec son grand jour, le bruit tumultueux et ses yeux distraits, est bien plus sûr pour le mystère que l'ombre et la retraite. la société tout entière se prête volontiers à devenir complice des choses qu'on n'affecte pas de lui cacher.

Lorsque vous avez descendu le croissant doucement incliné qui termine la terrasse du bord de l'eau, vous voyez en face de vous, de l'autre côté du bassin octogone, un espalier vivant qui semble tapisser le mur. Là est conservée la religion du soleil. Une foule de vieillards, d'enfants et même de jeunes hommes, car les jeunes hommes ont maintenant des rhumatismes, viennent épier le moment où l'astre bienfaisant, perçant les nuages qui le couvrent à peu près la moitié de l'année, se laissera voir, se fera sentir à ses adorateurs. Là une généreuse prévoyance a multiplié les bancs, et il y a place encore pour la spéculation des chaises. Depuis longtemps cet endroit a reçu le doux nom de Petite Provence. Tout est pur, innocent, tempéré comme la convalescence, dans cette orangerie des humains, qu'un monticule protège contre les vents du nord. On y cause, on y lit, on y joue ; à peine si l'on s'y regarde. Vous y trouverez encore quelquefois une jeune femme dans les premières illusions du mariage, essayant son devoir de mère, et voilant d'un tissu léger cette nouvelle espérance de bonheur, trompeuse aussi peut-être, qu'elle presse tendrement contre son sein nourricier. Honte à qui viendrait troubler d'un sourire indiscret cette pudique immodestie de l'allaitement !
Au détour du mur commence la circulation mondaine, irrévocablement fixée par l'usage dans la grande allée qui borde la terrasse des Feuillants, ou sous les arbres les plus voisins, suivant la température qui règne. Pour qui ne connaîtrait pas les habitudes parisiennes, ce serait un spectacle singulier, une énigme obscure que cette nuée de promeneurs, attachés l'un à l'autre par le bras, parcourant rapidement cinquante fois le même espace, se retournant au même point, comme s'il s'agissait d'une tâche à remplir pour la journée , d'une peine à subir pour avoir manqué la garde ou pour tout autre délit municipal. Et pourtant, dans ce mouvement confus et machinal, s'agitent bien des passions, bien des vanités. Il existe à Paris une certaine société qui fait des Tuileries son monde, son théâtre. Vous la verrez rarement ailleurs ; vous la trouverez toujours là. C'est pour elle qu'on nettoie les allées, qu'on élague les arbres, qu'on apporte ou qu'on déplace les orangers. C'est vers les Tuileries que se dirige toute sa pensée, toute son ambition. Il y a des rivalités qui ne se rencontrent jamais qu'aux Tuileries. C'est pour les Tuileries que, dans quelques familles, on fait effort de dépense, assaut d'invention en toilette ; c'est là qu'on doit étaler la robe nouvelle, déployer le manteau avec tout son lustre de jeunesse, risquer le début d'un chapeau. Là il se forme des réputations, des sobriquets, des moqueries, des chroniques scandaleuses. Les habitués de cette réunion ont leurs beautés célèbres, que l'on traite comme dans les salons, dont on s'approche pour les admirer, et qu'on va déchirer plus loin. Chaque jour, à heure fixe, les mêmes fatuités viennent s'y dessiner, les mêmes prétentions y faire la grimace. On y expose même des filles à marier. Tous ces gens-là se connaissent et se désignent l'un à l’autre, si ce n'est par leurs noms, au moins par leurs ridicules et leurs défauts. J'appellerais volontiers ce monde à part la Petite Province.
Mais ce qui fait, pour moi du moins, le véritable attrait de ces lieux, ce sont les enfants, je veux dire ceux qui ne comptent pas encore dix années, dont les membres ont tout leur potelé et toute leur mollesse, dont la carnation est si fraîche, les mouvements si souples et si gracieux, les cheveux si moelleux et si beaux lorsqu'ils roulent eu boucles soyeuses autour d'une figure animée par le jeu. Quel charme dans leur gaieté, dans l'innocente ivresse qui fait étinceler leurs yeux, dans ce sang pur et vif qui vient colorer leurs joues ! Quelle gentillesse dans leurs petites mutineries, dans leurs chagrins passagers, dans cette jolie moue qui leur appartient, et que les femmes mêmes ne peuvent imiter ! Il y a vraiment de quoi se laisser prendre au mariage. Et combien est touchante la coquetterie maternelle qui s'exerce sur ces délicieuses créatures ! J'entends la coquetterie de bon goût, celle qui sert à faire valoir leurs naturelles beautés, et non pas l'imbécile vanité qui les étouffe sous des déguisements bizarres. De grâce, mesdames, point d'uniformes, de schakos, d'épaulettes, de harnois militaires à ces garçons rondelets qui veulent se rouler dans la poussière, livrer leur chevelure aux vents, respirer la vie par tout leur corps. Que leur cou soit nu, leurs jambes libres : que leur coiffure puisse tomber sans dommage, car elle doit tomber. J'ai vu assez de grands enfants en gardes nationaux ; dispensez les petits du ridicule. N'enlaidissez pas à plaisir ces marmots dont le rire, les exercices, les cris en plein air, peuvent en ce moment raviver une âme flétrie. Il m'est arrivé de conduire ici même, au milieu de leurs groupes joyeux, un philosophe chagrin, morose, misanthrope, un homme d'état (vous savez ce que c'est), qui n'avait pas eu sa part dans la dernière distribution des emplois. La vue de ces enfants dérida un instant son front ; le sourire effleura ses lèvres ; mais il s'écria tout à coup : "Quel dommage que tout cela soit destiné à devenir des hommes !" »

A. Bazin, « Les Tuileries », Revue de Paris, 3e année, t. IX, 1831.

Un chapitre inédit de l'histoire des Quatre sergents de la Rochelle (A. Delvau, 1865)

« … il y a quelques années, j'avais fini par prendre intérêt à une vieille bonne femme — cassée en deux par la main brutale du temps — que je rencontrais toujours sur le trottoir de la rue du Cherche-Midi, à la hauteur de la rue Saint-Placide.

Ce qui m'intéressait en elle, d'abord, c'était son étrangeté. La pauvre vieille n'était pas seulement courbée à la façon des paysannes attachées à la glèbe durant toute leur vie et dont la taille subit à la longue une déviation fâcheuse; elle était, je le répète à dessein, cassée en deux morceaux : l'un, perpendiculaire, servant de support à l'autre, complètement horizontal, — une équerre en chair et en os : à ce point que, sans l'assistance d'un long bâton qu'elle tenait par son milieu, elle fût tombée la face contre terre à chaque pas qu'elle eût fait.

Ce qui m'intéressait en elle, ensuite, c'était un bouquet, souvent renouvelé, que je lui voyais au côté gauche du corsage et qui paraissait être la seule coquetterie qu'elle voulût ou pût se permettre, pauvre et vieille qu'elle était ; et cela, en quelque saison que je la rencontrasse, alors que les fleurs sont rares ou qu'elles coûtent cher.

Ce bouquet m'intriguait, et mon flair de chasseur parisien me faisant soupçonner là-dessous une histoire digne d'attention, je résolus d'en avoir l'esprit net. Pour commencer, j'interrogeai çà et là dans le quartier, où je n'appris rien sur le compte de mon héroïne, sinon qu'elle y était connue depuis longtemps sous le nom de la Vieille aux fleurs.

Loin d'être satisfait par ce renseignement, ma curiosité s'aiguillonna d'autant, et, au lieu de m'en rapporter aux autres, je me décidai à ne m'en rapporter qu’à moi-même, — ce qu'il faut toujours faire lorsqu'on tient à être bien renseigné. En conséquence, à quelques jours (le là, comme la bonne femme descendait la rue du Cherche-Midi et s'engageait dans la rue du Regard, je la suivis déterminément, — où qu'elle dût aller. […]

Au bout de la rue du Regard, elle traversa la rue de Vaugirard, prit la rue Notre-Dame-des-Champs, la rue du Mont-Parnasse, et, finalement, elle arriva par le boulevard extérieur, où clic s'arrêta à la hauteur du cimetière du Sud. Je m'arrêtai comme elle et j'attendis.

Elle se reposait de sa longue course et semblait prendre de nouvelles forces pour le pèlerinage douloureux qu'elle allait accomplir. Quelques minutes après, armée de résignation et de courage, elle se remit en marche et s'engagea dans le cimetière avec la sûreté que donne l'habitude. Pauvre vieille! pensais-je en la suivant discrètement à distance. Elle se souvient quand tant d'autres oublient...

Quelle ombre chère vient-elle consoler ici? Un enfant? Un mari ? Un mari, non ; un enfant, — un fils plutôt qu'une fille, car les mères n'ont d'entrailles vraies que pour ceux qui leur coûtent le plus de douleurs... Pauvre vieille ! Quoi que la vie t'apporte d'occasions d'être distraite de ta tâche funèbre et (le prétextes d'indifférence à l'égard de ceux qui ne sont plus, tu viens, fidèle à ton rôle saint, au rendez-vous mortuaire auquel tant d'autres manquent, qui avaient pourtant promis d'être aussi fidèles que toi. Pauvre vieille ! Honnête vieille...! […]

Elle marchait toujours, mais d'un pas plus ralenti, comme si le poids des souvenirs eût encore ajouté aux fatigues de l'âge. Après quelques méandres au travers des rues de cette ville des morts, elle arriva devant un petit tertre surmonté d'une couronne tronquée — ombragée de drapeaux tricolores — au pied de laquelle elle déposa un bouquet de fleurs de tamarins détaché de son corsage.

C'était la tombe des quatre sergents de la Rochelle.

Mon étonnement fut extrême. Quelle pouvait être cette femme qui, à quarante années de distance, venait ainsi déposer sa pieuse offrande sur la cendre refroidie de ces quatre héroïques étourdis qui avaient payé de leurs têtes le crime d'avoir aimé trop prématurément la liberté ? Une mère ? Cela n'était pas possible : je le constatais maintenant que je voyais, levé vers le ciel, le visage mélancolique de cette sexagénaire. Une sœur ? Peut-être : Bories, je le savais, en avait laissé une, — mais quelque chose me disait que ce ne n'était pas elle que j'avais devant moi. Une maîtresse? Les maîtresses oublient trop aisément pour que je le supposasse un instant. Une amie? Oui, ce devait être une amie ; mais quelle était-elle ? et pourquoi cette noble obstination de dévouement à une ombre?...

J'étais attendri. La douleur est une distinction, et le visage de cette sexagénaire laissait transparaître une âme peu commune. Il avait été beau, on le devinait malgré les ravages du temps, et Henri Heine eût dit de lui comme de celui de la vieille fruitière qui lui avait jeté des figues à la tête sur la place de Trente : on y lisait, comme sur les vieux pots de faïence : "Aimer et être aimé est le plus grand bonheur de la terre !"

Je devins plus respectueux encore quand, après sa station au pied du monument des quatre sergents de la Rochelle, elle s'éloigna toute réconfortée : je ne me sentais plus sur elle le droit d'inquisition que je m'étais si facilement arrogé une heure auparavant.

Et cependant je la suivis de nouveau, malgré moi, non mû par une irrévérencieuse curiosité, mais au contraire attiré vers elle par une irrésistible sympathie, — celle qu'on ressent toujours pour les dévouements qui se font modestes de peur de scandaliser les égoïsmes éclatants de ce monde.

Elle reprit le chemin par lequel elle était venue, et ne s'arrêta qu'à la hauteur du numéro 94 de la rue du Cherche-Midi, devant une maison de très-pauvre mine, — celle qu'elle habitait sans doute. Au moment où elle allait disparaître sous la porte cochère, je m'approchai d'elle et lui présentai — sans sonner mot — un énorme bouquet printanier que la lenteur de sa marche m'avait permis d'acheter aune marchande de fleurs ambulante.

— "Ah ! murmura-t-elle alors en relevant de côté sa bonne vieille tête et en me regardant dans le blanc des yeux; je vous remercie, monsieur ! Le bon Dieu vous le rendra; je ne suis pas assez riche pour cela..." »

Alfred Delvau (1825-1867), Françoise, chapitre inédit de l'histoire des quatre sergents de la Rochelle, Paris, Achille Faure, 1865.
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